Évelyne Patlagean (1932-2008) avait déjà reçu en hommage posthume (également dédié à Angeliki Laiou) les actes d’un colloque tenu à l’Académie des inscriptions et belles-lettresFootnote 1. Le présent volume contient, plus précisément, l’hommage de ses élèves (et de quelques amis), français et étrangers ; il publie les actes d’un colloque international tenu à Paris en novembre 2011.
Le livre commence par une préface de Claudine Delacroix-Besnier, éditrice de l’ouvrage, qui retrace en détail la vie et la carrière d’É. Patlagean, et la fait suivre d’une bibliographie fort utile. Le corps du texte est ensuite divisé en trois sections : « une réflexion historiographique et épistémologique », « Byzance en Europe » et « les Juifs dans l’Europe médiévale » (qui déborde largement le Moyen Âge : l’adjectif « médiéval » a d’ailleurs disparu dans la table des matières). Il reprend donc quelques-uns des thèmes majeurs de l’œuvre de l’historienne : la multiplicité des arguments traités rend compte de la variété de ses intérêts.
Dans la première section, Sofia Boesch Gajano exalte l’approche structurale de l’hagiographie à laquelle É. Patlagean a contribué dès 1964. Youval Rotman analyse les réflexions qu’elle a menées sur les pauvres, la famille et le « Moyen Âge grec », insistant également sur sa démarche structuraliste. Dan Ioan Mureşan revient et commente l’élargissement de la notion de « féodalité » qu’elle a tenté d’examiner. Nous estimons toutefois qu’Y. Rotman et D. I. Mureşan vont un peu trop loin dans la comparaison entre histoire structurale et sciences naturelles, le second faisant en outre des conquérants normands de l’Italie des sortes de Vikings. Pour finir, Hélène Bernier-Farella applique intelligemment la notion de longue durée à l’analyse du rituel funéraire grec. La seconde section débute par l’intéressante contribution de Stéphanie Vlavianos au sujet d’une lettre de Photios sur un cas de consommation de nourritures impures (viande de chien), supposément lié à la magie. Charis Messis revient sur le parallélisme entre le Moyen Âge grec et latin (mais il place curieusement le couronnement impérial de Charlemagne en 802 !). Gábor Claniczay présente l’Europe du Centre-Est, à laquelle É. Patlagean était très attachée, comme une interface entre Byzance et l’Occident. Dans la troisième section, Giacomo Todeschini montre de façon convaincante, dans l’anthropologie chrétienne, la parenté entre les pauvres et les juifs comme possesseurs inconscients d’un trésor caché. Misgav Har-Peled étudie avec finesse les légendes expliquant pourquoi les juifs et les musulmans ne mangent pas de porc et les notions qui les sous-tendent. Roland Goetschel revient sur la figure de rabbi Hyle Wechsler qui, à la fin du xixe siècle, devant des coreligionnaires incrédules, annonçait la montée de l’antisémitisme en Allemagne et proposait de coloniser la Terre sainte. Nicole Abravanel livre une analyse probante de la complexe identité sépharade, qu’elle centre sur la personne du marchand lettré. Enfin, C. Delacroix-Besnier publie un court texte inédit d’É. Patlagean sur la polémique antijuive à Byzance. Le volume se clôt sur une chaleureuse postface d’André Vauchez, collègue et ami de l’historienne disparue.
L’ouvrage présente de multiples intérêts : comme tous les recueils de Mélanges, il traite de sujets variés, tous liés à l’œuvre et à la pensée d’É. Patlagean. Cette spécialiste de l’histoire de l’Antiquité tardive et de la haute époque byzantine, qui entretenait peu de relations avec la plupart de ses collègues byzantinistes français, en avait noué de nombreuses avec des historiens étrangers – amis ou élèves –, notamment en Italie (où elle avait passé trois ans), en Hongrie (où elle avait enseigné) et en Israël ; ces amitiés internationales se retrouvent ici, même si les institutions auxquelles appartiennent les participants ne sont pas indiquées. L’unité et le principe de son œuvre doivent être recherchés dans la méthode plus que dans les objets de ses études. Fervente adepte d’une approche structuraliste de l’histoire, É. Patlagean a, certes, d’abord appliqué son analyse à l’histoire sociale, juridique et politique de la première époque byzantine, mais elle ne s’est pas limitée à ce champ de recherche. Elle s’est intéressée en particulier à l’hagiographie (l’une des sources de son histoire sociale), de même qu’à certaines minorités : les Grecs de l’Italie méridionale et les juifs. Pratiquant la religion juive, elle était néanmoins plus attirée par le judaïsme des xixe et xxe siècles que par celui du Moyen Âge : le texte qu’elle a écrit et qui est publié dans ce volume sur la polémique antijuive à Byzance constitue une exception (elle ne l’avait d’ailleurs pas édité). Dans la dernière étape de sa recherche (Un Moyen Âge grec Footnote 2), elle s’est penchée sur les notions de « Moyen Âge » et de « féodalité », dans le sillage de Marc Bloch, afin de tenter une coordination entre les modèles d’évolution de l’Occident et ceux de Byzance, souvent opposés ou mal superposés alors qu’ils ont une origine commune, le Bas-Empire romain. Cette réflexion l’a encore conduite à se pencher sur l’Europe du Centre-Est, qu’elle considère comme le lieu de rencontre des influences occidentales et byzantines. Tous ces thèmes sont repris dans l’ouvrage.
Un certain nombre de contributeurs se sont limités (on peut le regretter) à une simple exégèse des méthodes et des résultats scientifiques de l’historienne. Ceux-ci méritent d’être loués, il est vrai, mais É. Patlagean a elle-même exposé clairement ses buts et ses méthodes, qui au demeurant n’ont plus besoin d’être justifiés et font à présent partie du patrimoine commun de nombreux historiens. Certains auteurs, on l’a dit, utilisent en outre des termes de comparaison qui semblent inappropriés : les sciences humaines ne peuvent être confondues avec les sciences naturelles. Du point de vue de l’exégèse, seule la contribution concernant la place de l’Europe du Centre-Est dans la vision historique d’É. Patlagean, qu’elle n’a pas eu l’occasion d’approfondir, éclaire un aspect peu connu de son œuvre.
La conception de l’histoire pratiquée et enseignée par É. Patlagean peut s’appliquer à de nouveaux objets : c’est ce que prouvent plusieurs articles du livre. Les études sur le rituel funéraire grec, sur la condamnation par Photios de la miarophagie et ses raisons, sur le rapprochement entre les pauvres et les juifs – possesseurs, les uns et les autres, d’un trésor qu’ils seraient incapables d’apprécier – dans l’anthropologie chrétienne antique et médiévale, et sur la difficile définition d’une identité sépharade fournissent des matériaux neufs et convaincants dans des domaines, on le voit, très variés et peu explorés. L’évocation de la pensée du rabbin Wechsler, qui ne se distingue pourtant pas par une approche historiographique originale, apporte ainsi un élément important à l’histoire de la naissance de l’antisémitisme contemporain à la fin du xixe siècle et à la préhistoire du sionisme. Beaucoup plus sophistiqué dans sa méthode est le texte qui analyse les « configurations porcines » via le croisement des légendes étiologiques relatives aux trois religions monothéistes, expliquant l’ambivalence du refus et de l’acceptation de l’animal impur. Finalement, c’est sans doute l’histoire du judaïsme qui a suscité le plus grand nombre de contributions originales à ce volume. On peut regretter que certaines d’entre elles, écrites par des non-francophones, n’aient pu être mieux relues par les éditeurs.
Le genre historique des « Mélanges » (ou « Festschrift ») a connu une progression fulgurante depuis quelques décennies. On en connaît, schématiquement, deux types : soit les éditeurs demandent des contributions à de nombreuses personnes désireuses d’honorer ou de commémorer un(e) collègue, un maître ou un(e) ami(e), soit ils s’adressent, de manière préférentielle et dynamique (ce qui est plus rare et plus difficile), à ses élèves et à quelques proches pour mettre en valeur ce qu’il ou elle a transmis ; dans ce dernier cas, le volume est moins épais, mais généralement mieux centré. Le présent livre, qui appartient à la seconde catégorie, n’a toutefois pour centre qu’une méthode, non un objet. Il témoigne de l’importance, notamment pour ses élèves, de la pensée et des méthodes de celle qu’il célèbre à juste titre.