Ce volume rassemble quatorze contributions de titre uniforme, sous lesquelles on peut deviner un questionnaire commun : notions générales sur la mort, comportements et rites observés avant, pendant et après le décès, destin donné au cadavre, notions relatives à l’au-delà dans les époques et les contrées les plus diverses. La compilation est aussi large et représentative qu’un livre de taille moyenne peut l’autoriser : religions universelles, grandes périodes de telle ou telle civilisation, groupes ethniques de l’Amazonie, de la Mélanésie et de l’Australie, un État − l’Ouzbékistan − de création récente. L’on reconnaît une absence de poids : l’Afrique. Et bien sûr, dans chaque cas, certains critères de sélection sont mis en œuvre : la mort selon les penseurs ou la mort dans la pratique, la mort des aristocrates ou selon le peuple, selon les hommes ou selon les femmes. Ce n’est pas une encyclopédie : l’intention est de montrer la variabilité culturelle qui se développe sur chacun de ces axes.
De ce côté, pourtant, l’intérêt faillit rapidement. La vieillesse, prélude à la mort, est méprisable presque partout et très rarement honorable ; le cadavre est une source de contamination ou une précieuse relique, ou bien est l’un et l’autre en même temps ; les funérailles servent à effacer les morts ou à éterniser leur mémoire ; l’au-delà est un brouillard malheureux et indistinct, ou un triomphe final des catégories morales, définitivement établies et soumises à des récompenses et à des punitions. Tout se passe comme si l’humanité, confrontée à la mort, jouait un jeu à options limitées, et les jouait de manière exhaustive – toute la variabilité de l’ensemble humain voulant se reproduire dans chacune de ses parcelles. Néanmoins, la mort peut représenter des choses bien diverses : un problème philosophique, ou d’identité sociale, ou d’hygiène publique. Ou bien tout le contraire d’un problème : l’aboutissement d’une vie, le centre virtuel d’une économie où tous les efforts sont consacrés à la réalisation de belles funérailles et d’un tombeau magnifique. Plus que la diversité des coups du sort, importent l’attention, le soin obsessionnel ou l’indifférence portés à chacun d’eux. Les éléments du questionnaire implicite ne reçoivent presque jamais de réponses d’une entité comparable : nous sommes surpris, dans certains cas, par l’absolu désintérêt vis-à-vis du destin post-mortem de l’âme ou du traitement du cadavre, qui, ailleurs, devient le centre absolu de l’attention. Dans le cas exemplaire de l’Ouzbékistan, l’auteur abandonne les thèmes communs d’autres chapitres : la population semble s’être adaptée nonchalamment aux consignes d’un dirigeant politique, inquiet parfois de l’orthodoxie religieuse, parfois de l’afflux des touristes. Un rituel − le funéraire − qui, selon les traditions les plus sacrées de l’anthropologie, devrait constituer l’un des piliers cruciaux de la culture, peut être modifié plus aisément qu’on ne le pense.
Maurice Godelier, qui dirige le volume et y contribue avec un chapitre sur les Baruya, explique dans son introduction que cet ouvrage répond à l’appel « d’un certain nombre de médecins, de juristes, de spécialistes en politiques de santé » qui voulaient des éclaircissements sur la manière dont la mort a été comprise dans d’autres endroits et à d’autres époques (p. 9). Malgré eux, les professionnels de la santé sont devenus des professionnels, aussi, de la mort. Privée, pour le progrès de la médecine, de la grandeur dont elle jouissait au cours des siècles précédents, la mort s’est changée en épisode marginal mais irréductible, et comme toujours inévitable. Au lieu de ces armées que Brueghel a peintes à une époque de pandémies et de famines, la mort est désormais un franc-tireur tout aussi efficient à long terme : intraitable, même si – du moins dans le monde sécularisé – ont été balayées hors de scène les pratiques et les croyances qui auparavant la rendaient acceptable. Certes, l’aumônier est bien là, mais il a perdu une bonne partie de son audience et peut-être même, aussi, de son discours. C’est un aspect marginal mais irréductible de ce livre : les sciences humaines sont appelées à exercer un rôle autrefois monopolisé par les religions. Comment pourraient-elles le faire ? Quel genre de récit pourraient-elles offrir aux médecins, aux moribonds ou aux personnes en deuil, à la place de ces consolations de la religion que la variabilité historique ou culturelle fait apparaître comme des fictions ?
Godelier s’écarte des deux grandes thanatodicées de la philosophie occidentale : l’affirmation chrétienne ou cryptochrétienne de l’immortalité de l’âme, et celle stoïcienne ou hygiéniste de la mort comme un fait naturel qui doit être accepté sans autres réflexions. Il décrit quelques grands intervalles entre les attitudes face à la mort des organisations étatiques et des petits groupes tribaux, entre les religions du salut ou de la libération et les univers païens, puis il fait son pari sur la définition d’un ensemble d’invariants, un possible « socle commun » des attitudes humaines envers la mort. Il est à craindre que ce minimum consensuel ne fuie la diversité au lieu d’aller à sa rencontre : toutes les sociétés prescrivent-elles vraiment à leurs membres un certain comportement face à la mort ? Parfois, l’injonction semble trop vague et peu pressante. Vraiment toutes les sociétés prévoient-elles une nouvelle vie pour certains des composants de la personne, les pendants de l’âme chrétienne ? La définition de ce composant et le caractère de cette nouvelle vie − qui peut être éternel, transitoire, résiduel − sont trop variables pour constituer un invariant. Toutes les sociétés comprennent-elles vraiment la vie et la mort comme des aspects d’un même système ? Le livre trouve son origine, précisément, dans l’angoisse d’une société qui nie la mort et refuse de lui reconnaître un rôle quelconque − mais il est regrettable qu’aucun chapitre ne traite de la notion de mort dans cette société dont, indirectement, on parle tout le temps. En d’autres termes, il serait nécessaire de décrire « la mort selon la science moderne », en s’efforçant de faire face aux mêmes dilemmes que les autres auteurs : quelle science, en réponse à quel genre de question ? Curieusement, c’est le chapitre consacré à la mort en Inde, celui dont la teneur est la plus philosophique, qui cherche à débattre avec cette science moderne, en comparant ses notions avec celles de l’hindouisme et en trouvant des coïncidences remarquables.
Dans les grandes études comparatives, les constantes ne sont pas, d’habitude, la partie la plus intéressante. De même dans l’histoire, à en juger par cette compilation, il semble que les humains s’intéressent davantage aux variations, aux alternatives. Les religions du salut gagnent des adeptes en offrant le scénario d’une vie future à des sociétés qui n’envisageaient la vie après la mort que comme un presque rien. Ensuite, ce canevas du temps à venir paraît un peu trop inexorable et l’on y cherche des issues de secours, des exceptions ou des solutions parallèles. Des religions telles que le christianisme ou l’islam sont obligées de créer un au-delà transitoire pour occuper le temps compris entre le moment historique de la mort et celui du Jugement dernier. La réincarnation qui, loin d’être l’apanage de l’hindouisme, peut être trouvée parmi les peuples amazoniens, est aussi repérée au sein de religions où les croyances à la résurrection ou au Jugement dernier ne semblent pas fournir une ambiance très favorable à une telle notion – c’est le cas du judaïsme et même de l’islam (dans ses courants extrémistes). La vie consiste en une conjonction d’éléments et la mort en la dispersion de cet ensemble : c’est une définition valable presque partout, même dans la science moderne. Il reste, pourtant, à détailler les lignes de cette dispersion : les émotions pourrissent-elles avec le corps, ou sont-elles perpétuées conjointement avec l’âme ? Et qu’en est-il de la mémoire ? La mort est apparemment la meilleure incitation à l’émergence de théories psychologiques. Quels éléments s’avèrent-ils nécessaires pour que les morts restent − ou réapparaissent − parmi les vivants ? Est-ce seulement un nom et une position sociale, ou bien le solde moral d’une vie qui établit un lien avec ses suites futures ? Se réincarner dans un arbre, un animal ou une étoile, est-ce vraiment une réincarnation ou une manière discrète de disparaître ?
Un point de départ chrétien incitait très souvent l’anthropologie à voir dans les rites funéraires des autres une recherche de permanence ou un remède contre le dégât que la mort inflige à la société ; mais la notion de mort souhaitable, qui corrige un excès pour le bien du sujet ou de l’ensemble social, est tout aussi courante. Il y a un long parcours depuis la Chine où, avant la révolution communiste, tous aspiraient à se faire une place dans le culte des ancêtres, jusqu’à ces groupes amazoniens ou australiens parmi lesquels l’oubli et l’anonymat des morts sont nécessaires pour éviter une vie sociale saturée ; à mi-chemin, l’on trouve de nombreuses situations où le deuil et la mémoire funèbre sont réservés à une illustre minorité.
En Occident, la mort en est venue à être considérée comme l’épisode le plus personnel et le plus incommunicable de l’existence, mais il ne s’agit là que d’un corollaire des aspirations à la transcendance de l’individu : les pouvoirs hégémoniques – ceux d’une religion, d’un État ou d’un lignage – exercent le même pouvoir sur leurs morts que sur leurs vivants. La plupart des chapitres révèlent que la mort est l’un des principaux domaines de l’action sociale ; les villes romaines, en expulsant les morts en dehors de leurs portes, sont devenues des noyaux entourés de vastes nécropoles. Alignés le long de leurs voies d’accès, les mausolées prêchaient des modèles moraux et proclamaient le prestige des familles entre auberges et magasins. L’Hevra kaddisha, société de secours funéraire créée au xvie siècle à Prague, est devenue l’institution centrale de la diaspora juive. La notion de bonne mort est partout le meilleur condensé de l’éthique pour les vivants. Il n’est pas étonnant que la mort volontaire fasse l’objet d’une sévère censure – et suscite de la méfiance lorsqu’elle se fonde sur un alibi légitime, tel que le martyre –, à moins que ce ne soit une volonté très relative, quand la disparition d’un individu exempte les familles ou les lignées de dettes ou d’imbroglios. C’était le cas du suicide très prestigieux et convenant des veuves en Chine impériale (ou encore en Inde où, après son abolition, celui-ci laissa comme substitut une sorte de mort dans la vie). Il y a cependant cette option du renonçant – que l’on retrouve dans des cas aussi dissimilaires que celui des hindous et celui des Tikuna – qui, par la dissolution volontaire de tous ses liens sociaux, réussit à s’affranchir de la mort. Dans ce cas, la vie et la mort s’identifient à un type de contrat et non à la permanence ou à la cessation des constantes vitales.
En filigrane, sous cet éventail d’attitudes envers la mort, le livre expose également la diversité des critères de mort, parfois placés au-delà (seule la putréfaction du cadavre entraîne une mort stricto sensu) ou bien en deçà des critères médico-légaux : « Celui que les conceptions occidentales considèrent comme un vivant peut être vu comme ‘mort’ chez les Miraña dès qu’il n’est plus en mesure de mobiliser certaines de ses facultés (discernement, mémoire, jugement, intelligence, etc.). Ainsi, l’un des premiers signes de cette désagrégation est la perte de la faculté de ‘percevoir’ les esprits des autres êtres » (p. 338). La définition de la mort peut ainsi engager des différences plus aiguës que celles qui se produisent autour du deuil, des funérailles ou de l’après-vie.
La mort est, enfin, une question controversée. Cela n’intéresse pas seulement ceux qui l’affrontent comme agonisants, leurs parents ou leurs soignants. Notons cette déclaration attribuée, dans les réseaux sociaux, à l’actuelle présidente du Fmi, et qu’elle a certes formulée d’une manière plus diplomatique : « Les personnes âgées vivent trop et cela représente un risque pour l’économie mondiale. Des mesures urgentes doivent être prises. » Les mythes grecs sur la malédiction de la vieillesse ou la hantise amazonienne pour consommer les générations en excès ne sont pas des souvenirs d’un univers périclité : ils ont leur place dans le discours officiel le plus récent.