Simona Cerutti
Miséricorde Autour du pacte des suppliques à l’époque moderne
Cet article se propose d’analyser les contenus du pacte que la forme supplique institue entre sujets et autorités à partir de l’iconographie de la Miséricorde, une figure constamment évoquée dans les suppliques et qui connut un extraordinaire succès durant une large partie de l’époque médiévale et de la première modernité, dans de nombreux territoires où le système des suppliques était répandu. Cet article interroge l’origine de cette iconographie, sa diffusion ainsi que les différentes interprétations qui lui ont été associées. Les gestes accomplis par les figures représentées, de même que les objets qui les entourent et les relient, constituent des éléments cruciaux pour démêler le sens contextuel de l’image. Cette analyse permet non seulement de libérer la Miséricorde d’un rapprochement avec la bienfaisance ou l’assistance aux pauvres, mais aussi de l’acception vague et lâche de « clémence » avec lesquelles elle est souvent identifiée, pour la réinscrire dans le domaine de la représentation politique, nettement plus approprié pour en comprendre la forme et la signification. La Vierge au manteau apparaît ainsi comme la figure de la complémentarité entre Miséricorde et Charité, c’est-à-dire comme la représentation d’un travail de « compensation » des failles, des manques que la « communauté d’égaux » serrée sous le manteau demande à l’autorité. La Miséricorde ne renvoie donc pas au pouvoir de la grâce ou de la clémence, mais plutôt à un processus de mesure et d’équivalence, dans lequel réside la véritable notion d’équité qui constitue le cœur du pacte des suppliques. Pour finir, l’article propose une interprétation du revers que l’image a connu à partir de la première moitié du xvie siècle.
Misericordia: Around the Pact of Supplication in Early Modern Societies
This article aims to analyse the material composing supplication and the pact it established between subjects and authorities in the context of the iconography of Misericordia, or Mercy. The figure of Mercy, constantly invoked in supplication, enjoyed extraordinary popularity throughout medieval and early modern societies where the system of petitioning was widespread. The research investigates the origins of this iconography, as well as its dissemination and the various interpretations associated with it. The gestures performed by the figures depicted, as well as the objects surrounding them and connecting them to one another, are studied here as crucial elements for understanding the interconnected layers of contextual meaning contained in the images. This analysis seeks to free Mercy from the burden of beneficence and charity, as well as from the vague notion of “clemency” it is so often identified with, restoring it instead to the realm of political representation. This proves to be the most appropriate context for understanding the form and significance of Mercy. Through this prism, the Virgin of Mercy ultimately emerges as characterizing the complementarity between Mercy and Charity—that is, as the representation of the work of “compensation” for flaws and deficiencies that the “community of equals” gathered under the Madonna’s mantle might demand from an authority. Mercy thus does not refer to the power of grace or clemency, but to a process of measurement and equivalence incarnating the true notion of equity and constituting the very core of the pact of supplication. Finally, the article offers an interpretation of the decline the image of Mercy experienced beginning in the first half of the sixteenth century.
Casey Schmitt
Des économies de la rançon Les multiples captivités et rescates de Francisco García (vers 1655-1682)
Au cours de sa vie de marin, Francisco García fit l’expérience de multiples formes de captivité et de rachat en Afrique du Nord, dans les Caraïbes ainsi que dans le Pacifique. Cet article analyse le témoignage qu’il livra en 1682 devant les officiers royaux de Carthagène des Indes. García y emploie le terme « rescate », non seulement pour désigner son rachat à Alger, mais aussi les formes de traite interimpériale des esclaves aux Caraïbes, le rachat de captifs d’origine africaine en Jamaïque ainsi que les actes de piraterie et de contrebande anglaises dont il fut le témoin alors qu’il était prisonnier du pirate anglais Bartholomew Sharp dans le Pacifique. Ce terme, que l’on peut traduire de l’espagnol par « rançon » ou « rachat », fonctionne comme une catégorie souple et polysémique permettant de désigner les différents contextes dans lesquels captivité et échanges interconfessionnels s’imbriquaient au cours de la vie de García. Pourtant, ces multiples formes de captivité et de rachat sont rarement envisagées ensemble. Cet article s’attache à retracer les similitudes, les différences et les intrications entre les diverses formes de rescate décrites par García. À travers cette notion, l’analyse microhistorique d’une carrière de marin montre comment certaines pratiques méditerranéennes purent pénétrer l’espace caribéen et comment elles furent recomposées dans un monde structuré par l’esclavage racialisé.
Economies of Ransom: The Many Captivities and Rescates of Francisco Garc#x00ED;a, ca. 1655–1682
Over the course of his maritime career, Francisco García experienced multiple forms of captivity and redemption in North Africa, the Caribbean, and the Pacific. This article analyzes the testimony that García delivered in 1682 before royal officials in Cartagena de Indias. Crucially, in that testimony García used the word rescate to describe not just his redemption in Algiers, but also the interimperial slave trade in the Caribbean, the ransoming of Afro-descended captives in Jamaica, and the English raiding and smuggling that he witnessed as a captive of the English pirate Bartholomew Sharp in the Pacific. Rescate, which translates from Spanish as either “ransom” or “redemption,” served as a flexible, polysemic term to describe the various contexts in which captivity and cross-confessional trade intersected during García’s life. Those multiple forms of captivity and redemption, however, are rarely discussed together. This essay traces the similarities, differences, and entanglements between the multiple forms of rescate described by García. Through the lens of rescate, this microhistorical analysis of García’s maritime career shows how Mediterranean maritime practices permeated the Caribbean and how those same practices were refracted in a Caribbean world shaped by racialized slavery.
Youssef Ben Ismail
Ce que protéger veut dire La juridiction consulaire à l’âge des protectorats (fin xixe-début xixe siècle)
En 1881, le traité de Qaṣr Saʿīd, qui instaure le protectorat français en Tunisie, introduit une dualité inédite dans la notion de protection. Son article 6 confie aux agents français à l’étranger la « protection » des Tunisiens, semblant prolonger le privilège d’extraterritorialité issu des capitulations ottomanes. Mais il articule aussi une nouvelle forme de protection : le protectorat, qui désigne une relation politique entre États plutôt qu’un statut juridique individuel. La mise en œuvre de cet article dans l’Empire ottoman déclenche, à partir de la fin du XIXe siècle, une transformation des significations de la protection en situation impériale. Alors que les controverses portaient jusque-là sur l’accès au statut de protégé capitulaire, les années 1880 voient émerger une nouvelle figure, celle de « sujet de protectorat », redéfinissant les liens entre protection, souveraineté et juridiction. L’article propose ainsi de décloisonner l’étude de la protection dans l’empire français. Il met en évidence les recoupements entre différents régimes juridiques – protégé consulaire, protégé colonial, sujets des protectorats – et fait apparaître la protection comme un ensemble de ressources juridiques mobilisées et coproduites par les acteurs concernés, notamment les sujets coloniaux tunisiens et les autorités ottomanes.
Subjects of Protection: The Protégé System in the Age of Protectorates (Late Nineteenth to Early Twentieth Century)
In 1881, the Treaty of Qaṣr Saʿīd established a French protectorate in Tunisia, introducing an unprecedented duality into the existing notion of protection. The treaty’s sixth article dictated that French agents abroad be entrusted with the “protection” of Tunisians, apparently extending the privilege of extraterritoriality derived from the capitulations of the Ottoman Empire. Yet it also articulated a new form of protection—that of the protectorate, understood as a political relationship between states rather than an individual legal status. Implemented across the Ottoman Empire from the late nineteenth century onward, the treaty’s sixth article ushered in a transformation of the meanings of protection in imperial contexts. Whereas earlier controversies had centered on access to the status of capitulatory protégé, the 1880s saw the emergence of a new figure—that of the “subject of a protectorate”—which redefined the relationship between protection, sovereignty, and jurisdiction. The article proposes to move beyond siloed approaches to the study of protection in the French Empire. It highlights the overlap between different juridical regimes—consular protégés, colonial protégés, and subjects of protectorates—and shows how protection functioned as a set of legal resources mobilized and co-produced by the actors involved, including Tunisian colonial subjects and Ottoman state officials.
M’hamed Oualdi
Désexceptionnaliser les sociétés musulmanes Quand les harems façonnaient les pouvoirs
Cette discussion présente les choix méthodologiques de Harems et sultans de Jocelyne Dakhlia : à la fois le rejet d’approches culturalistes des pouvoirs islamiques qui les présenteraient avant tout comme des pouvoirs despotiques masculins ; et, dans le même temps, le refus de s’en tenir à une seule interprétation post-moderne qui ne serait nourrie que d’approches critiques. En se fondant sur de multiples représentations iconographiques, mais aussi sur des chroniques, des récits de voyage, des traités religieux et médicaux, J. Dakhlia propose une tout autre vision, visuelle et écrite, des relations entre hommes et femmes au pouvoir dans une histoire longue du sultanat du Maroc à partir des temps médiévaux. Elle donne à voir des mondes en mouvement, en constante transformation, aussi bien en termes de classes, de race que de genre jusqu’aux invasions coloniales des xixe et xxe siècles. Cette recension prolonge cette riche lecture en proposant de s’appuyer à l’avenir sur d’autres sources telles que les registres fiscaux et correspondances de ces hommes et femmes de pouvoir.
De-Exceptionalizing Muslim Societies: When Harems Shaped Power
This discussion outlines the methodological choices made by Jocelyne Dakhlia in her major opus entitled Harems et sultans: on the one hand, a rejection of culturalist approaches that portray Islamic powers primarily as making up a male-dominated despotic system; and on the other hand, a refusal to limit the analysis to postmodern critical interpretations. Drawing on a wide range of iconographic representations as well as chronicles, travel accounts, and religious and medical treatises, Dakhlia offers a radically different visual and written perspective on the relationships between men and women in power across the long history of the Moroccan sultanate. The three volumes reveal worlds in motion, in constant transformation in terms of class, race, and gender, right up to the colonial invasions of the nineteenth and twentieth centuries. This review suggests that some of the major conclusions of the book be further bolstered through the inclusion of other sources, such as the tax records and correspondences of these powerholders.
Annliese Nef
Faire la généalogie du harem
Le livre de Jocelyne Dakhlia, Harems et sultans, est une véritable somme qui à la fois retrace les étapes de la construction des concepts de harem et de despotisme, et propose une analyse alternative des relations entre genre et politique en Islam sur un arc de temps inhabituel, allant du xive au xxe siècle. Redonnant ainsi de l’historicité à des questions qui ont souffert d’une approche souvent anhistorique et anthropologisante, J. Dakhlia nous invite à tenir ensemble passé et présent, sans les confondre ni les projeter l’un sur l’autre, et à prendre le Moyen Âge islamique au sérieux. Une telle entreprise suppose aussi une stratégie d’écriture. Cette lecture critique revient successivement sur ces trois points.
Tracing the Genealogy of the Harem
Harems et sultans. Genre et despotisme au Maroc et ailleurs, xive-xxe siècle (Anacharsis, 2024) is a comprehensive work that traces the development of the concepts of the harem and of despotism, and proposes an alternative analysis of the relationship between gender and politics in Islam across an unusual time span, from the fourteenth to the nineteenth century. Restoring a sense of historicity to issues that have often been treated through an ahistorical and anthropological lens, Jocelyne Dakhlia invites us to consider the present and the past alongside one another without confusing them or projecting one onto the other, and to take the Islamic Middle Ages seriously. Such an undertaking also requires the employment of a writing strategy. This critical review examines these three points in turn.
Hamza Esmili
La vie morale des sociétés musulmanes
À partir d’une lecture de Harems et sultans de Jocelyne Dakhlia, ce texte interroge les conditions de possibilité d’une histoire morale et politique des sociétés musulmanes, attentive à la fois aux rapports de genre, aux formes de pouvoir et aux modalités de la critique interne. Il s’attache à montrer que l’originalité du projet de J. Dakhlia réside dans son refus conjoint de deux impasses historiographiques : d’un côté, la naturalisation orientaliste des sociétés musulmanes comme espaces anhistoriques de clôture et de despotisme ; de l’autre, une critique exclusivement déconstructiviste réduisant l’orientalisme à un simple dispositif de projection occidentale. À rebours de ces deux approches, l’ouvrage entreprend une reconstruction historique des sociétés maghrébines à partir de leurs propres dynamiques sociales, politiques et morales.
The Moral Life of Muslim Societies
Drawing on a critical reading of Jocelyne Dakhlia’s Harems et sultans, this article examines the possibility of writing a moral and political history of Muslim societies attentive to gender relations, power, and modes of internal critique. It argues that the originality of Dakhlia’s project lies in its simultaneous refusal of two historiographical dead ends: on the one hand, the orientalist naturalization of Muslim societies as timeless spaces of despotism and enclosure; on the other, an exclusively deconstructive critique that reduces Orientalism to a simple device for the projection of Western fantasies. Counter to both approaches, Harems et sultans undertakes a historical reconstruction of Maghrebi societies grounded in their own social, political, and moral logics.