À qui appartiennent les corps à l’époque des Lumières ? Plus encore, à qui appartiennent les corps des femmes ? C’est à cette question que le livre de Nahema Hanafi, issu de sa thèse, entend répondre en s’appuyant sur un type de documentation dont l’intérêt historique n’est désormais plus à prouver : les « écrits du for privé ». L’auteure inscrit sa recherche dans la lignée des grandes entreprises de recensions menées par Philippe Lejeune avec l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique (Apa), ou Jean-Pierre Bardet et François-Joseph Ruggiu avec le Groupe de recherches (Gdr). Elle prend la suite du travail d’analyse de ces corpus réalisé lors des colloques organisés par le Gdr ou mené par Sylvie Mouysset Footnote 1.
Hanafi se concentre sur des fonds d’archives déjà connus, tel le fameux ensemble de lettres reçues par le docteur Samuel Auguste Tissot de Lausanne, l’une des sommités médicales de son temps, auteur prolifique d’ouvrages de santé à destination du peuple et des gens du monde ainsi que d’un fameux traité sur l’onanisme. Elle s’appuie également sur des archives peu connues ou inédites, comme les correspondances et les mémoires d’un certain nombre de dames de la bonne société, suisse et française, qui y dépeignent leurs souffrances, leurs maux, leurs affections et, parfois, leurs sensations de bien-être et de plaisir. D’utiles notices biographiques permettent de mieux connaître les protagonistes du livre. Il manque néanmoins une description des archives elles-mêmes et une mise au point sur les choix méthodologiques ayant guidé leur utilisation.
Il s’agit pour l’auteure d’écrire une histoire de la médecine à partir du point de vue des patientes ou des « souffrantes », de s’intéresser aux expressions personnelles de la maladie et des sensations corporelles, de mesurer les contraintes qui pèsent sur le corps féminin ainsi que les attentes des femmes vis-à-vis des soignants auxquels elles confient leur santé. From below, Hanafi scrute les mots des maux, les pratiques profanes de santé, les types d’interactions qui se développent autour d’une maladie ou d’une grossesse, suivant l’impulsion décisive donnée à ce courant d’études par l’historien britannique Roy Porter. L’intérêt de ce riche ouvrage réside tout autant dans les citations abondantes et toujours bienvenues qui le ponctuent que dans les multiples pistes de réflexion qu’il propose.
L’un des fils conducteurs du livre est la circulation des informations et des savoirs sur le corps entre les multiples professionnels de santé et leurs patientes, sur fond de médicalisation progressive de la société, ou du moins de la société aisée et éclairée. Hanafi montre que les correspondantes du docteur Tissot connaissent un certain nombre de théories médicales et utilisent un vocabulaire identique à celui des professionnels ; elles adoptent des nouveautés, comme la physiologie des nerfs et des fibres, ou identifient chez elles une maladie des « vapeurs » propre aux élites auxquelles elles appartiennent Footnote 2. Il en résulte une « corporéité » mondaine, marquée par la délicatesse et le raffinement, partagée avec les hommes du même milieu, et qui se construit dans cette circulation de savoirs entre les savants et leur « patientèle ». Mais cette circulation ne s’arrête pas aux façons de dire le corps. Elle se perçoit aussi dans l’appropriation, par beaucoup de femmes, des conseils qui leur sont prodigués lors de leur grossesse, de leur allaitement ou de leur maladie – ainsi de la diffusion du modèle rousseauiste de l’allaitement maternel et de l’attention accrue vis-à-vis de la santé des nourrissons. Pour autant, cette circulation de savoirs et d’informations ne concerne pas que la médecine savante ; Hanafi indique que d’autres acteurs entrent toujours en jeu : religieuses et religieux, apothicaires et herboristes, charlatans ambulants et mondains comme le fameux Cagliostro, médecins empiriques charismatiques, rebouteux, etc.
Si la mise en évidence de ces échanges et de ces appropriations est le plus souvent convaincante, certains passages auraient pu être enrichis par une meilleure connaissance des principes de la médecine savante. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne la médecine néohippocratique, dont on sait qu’elle continue à sous-tendre les démonstrations médicales du xviiie siècle malgré la surimposition du nouveau vocabulaire de la fibrologie et des vapeurs. Ainsi, l’auteure ne peut attribuer à René Descartes la théorie des deux semences féminines et masculines actives dans le processus de la génération et, de ce point de vue, la bibliographie aurait gagné à comporter des ouvrages sur la médecine antique et ses réinterprétations médiévales et renaissantes. De même, la démonstration de la première partie souffre de confondre les qualités génériques attribuées à l’homme et à la femme avec les tempéraments propres à chaque individu, ce qui obscurcit la discussion sur l’« effémination » des hommes issus des élites. Dans la médecine des humeurs, un tempérament délicat n’est pas nécessairement efféminé et il n’y a donc nulle nouveauté dans la description que font d’eux-mêmes les riches patients masculins dans leurs échanges épistolaires avec les médecins. Ce qui est nouveau, c’est que certains médecins introduisent une telle confusion pour des raisons politiques et de critique sociale. Mais pour voir de quelle manière les hommes des couches supérieures réagissent ou non à ce discours politique, il faudrait mener une étude systématique de leurs correspondances médicales et de leurs écrits privés – soit le même travail, du côté masculin, que le présent ouvrage –, et non se fonder sur quelques brèves notations.
Une autre thématique courant à travers le livre est celle du contrôle des corps par les médecins, à travers les multiples recommandations, injonctions, voire surveillances que subissent les femmes malades ou gravides qui prennent la plume pour se confier ou confier leur santé à un soignant. Il apparaît que le corps féminin des Lumières n’est pas totalement individualisé, bien que la conscience des maux et la capacité à les exprimer dans une langue précise et fleurie soient remarquables Footnote 3. Les femmes souffrantes s’en remettent toujours aux conseils de leurs proches, mais aussi à l’expertise des hommes de l’art, en recourant à des examens médicaux (palpation, toucher…) qui posent plus que jamais la question de la violation d’une pudeur jugée naturelle chez les femmes. Enceintes, elles font appel à des conseillères traditionnelles, les femmes de leur entourage, tout en confiant davantage que par le passé leur sort aux chirurgiens accoucheurs, au détriment des sages-femmes qui interviennent en amont dans le suivi des grossesses. Hanafi précise que les femmes ne passent pas pour autant sous le contrôle complet des gens de l’art : elles se tournent également vers des soignants non diplômés, et elles sont des actrices influentes dans la réputation des médecins auxquels elles font appel ou qu’elles patronnent.
Parmi les contrôles que subissent les femmes, il y a surtout celui qui s’exerce sur leur capacité reproductive, à laquelle Hanafi consacre la partie centrale de son livre. L’auteure évoque les menstruations en s’appuyant sur des notations puisées dans les écrits personnels, qui complètent utilement le travail de Cathy McClive Footnote 4. Elle se penche sur la surveillance dont font l’objet les jeunes épouses de la part de leurs mari, belle-mère et mère quant à leur fécondité. Elle propose une typologie des attitudes vis-à-vis de la procréation qui va du refus total de procréer à la plénitude d’être la mère d’une famille nombreuse, en passant par des comportements malthusiens qui consistent à chercher à limiter sa descendance et à espacer les naissances de ses enfants.
Si la documentation réunie est passionnante et souvent neuve, elle souffre néanmoins de ne pas s’inscrire suffisamment dans les réalités démographiques du temps. Les données quantitatives, telles que la mortalité infantile ou l’âge maternel au dernier enfant, sont souvent mobilisées de façon trop imprécise, voire erronée. La bibliographie sur la question n’intervient que tardivement, alors que, dès les premières pages, a été rappelé le fait que beaucoup de savants du xviiie siècle sont persuadés que la France se dépeuple et imputent cette dépopulation à la baisse de fécondité des couches supérieures, confondant baisse de la fécondité et baisse de la natalité. Or cette inquiétude n’est pas uniquement idéologique. Elle est aussi fondée sur des données récoltées à la fin du siècle par les premiers « démographes ». Après avoir recueilli des informations massives sur les naissances dans certaines parties du royaume, Jean-Baptiste Moheau déplore ainsi que de « funestes secrets » gagnent la société. Il aurait été plus pertinent de rappeler ces éléments démographiques plutôt que de proposer ab initio un cadrage culturel qui ne permet pas de souligner la nouveauté de certains comportements féminins face à la fatalité des grossesses, ni d’évaluer à leur juste mesure les négociations qu’elles mènent avec leur entourage familial. Compte tenu de la diversité des comportements, on aurait aimé que soient plus nettement mises en avant des hypothèses pour les expliquer en fonction de l’âge des époux, de la date de leur mariage, de leur confession, de leur lieu d’habitation, de leur fortune, de leur position d’aîné ou de cadet, etc.
À la question initiale (à qui appartiennent les corps des femmes ?), Hanafi répond d’une façon qui pourrait paraître paradoxale : le corps féminin des Lumières est marqué par la faiblesse physiologique, les mouvements intempestifs de la matrice, le chaos des cycles menstruels, la vulnérabilité de l’état de grossesse, les risques inhérents aux « maladies de femmes » et la décrépitude du vieillissement. Pour autant, les femmes privilégiées qu’elle a étudiées sont de véritables actrices de leur santé et (parfois) de leur capacité génésique, et elles trouvent dans le consentement à leur infériorisation des contreparties symboliques et sociales non négligeables. Il y a là de quoi réfléchir à nouveaux frais sur la notion d’agency qui guide en partie cette démonstration.