L’ouvrage collectif Le français au rythme des diachronies, dirigé par Anne Carlier, Joëlle Ducos, Gabriella Parussa, Gilles Siouffi et Olivier Soutet, rassemble une sélection de contributions issues du xe colloque international DIACHRO, tenu à Sorbonne Université du 31 mai au 2 juin 2022. Le domaine d’étude privilégié est la morphologie. La diversité des rythmes du changement linguistique, et notamment la « diachronie courte », reçoit une attention particulière. Le volume souhaite ouvrir la réflexion à une approche comparatiste fondée sur la variation, conçue comme point commun entre étude diachronique et comparaison interlinguistique. Les actes sont structurés selon une progression allant de la phonétique et de la graphie vers la syntaxe, la morphosyntaxe, le lexique et enfin la diachronie courte.
La première section est consacrée à la phonologie et à la graphie. Guillaume Enguehard étudie la palatalisation dans l’évolution du latin tardif au très ancien français (ii e-xi e siècles). Il propose un modèle analogique selon lequel un trait de palatalité, né d’un changement ponctuel, se diffuse progressivement pour combler ce qu’il appelle un « vide phonologique ». Sylvie Bazin-Tacchella et Charlène Weyh analysent ensuite l’apparition et la chronologie du yod dit « de transition » dans les formes verbales de voir et croire, retraçant le passage des formes de l’ancien français en ve- et cre- [e̥] vers les formes modernes voy- et croy- [waj]. Philippe Caron s’intéresse enfin à l’émergence d’une norme graphique au xviii e siècle à partir du Traité d’orthographe en forme de dictionnaire, sous l’influence des hésitations graphiques et l’influence progressive de l’orthographe académique.
La deuxième partie porte sur la morphosyntaxe, particulièrement sur la détermination nominale et les pronoms. Mathieu Goux et Pierre Larrivée traitent la disparition progressive des groupes nominaux sans déterminant grâce au corpus ConDÉ. Ils montrent que cette disparition touche d’abord la fonction sujet, puis l’objet direct, alors que pour l’objet indirect l’absence de déterminant persiste jusqu’au français moderne. Zeina Tmart étudie les constructions binominales sans déterminant, comme bec et ongles, en montrant qu’elles conservent leur capacité référentielle malgré l’absence d’article. Jan Dvorak analyse la grammaticalisation de l’article défini dans les constructions à verbe support comme prendre la fuite, révélant un passage progressif de l’absence de déterminant vers une structure plus stabilisée avec article défini. Céline Guillot et Alexei Lavrentev examinent l’évolution des formes renforcées du démonstratif (icelui, icele, etc.) du xi e au xvi e siècle. Leur contribution éclaire la transition entre les anciens démonstratifs et les formes modernes. Barbara Vance, Scott Evans et Tiffany Chase étudient la grammaticalisation du pronom on en ancien français et en ancien occitan, montrant que ce pronom ne peut être omis malgré le caractère pro-drop de ces langues. Andrea Valentini analyse l’emploi épicène du pronom ils/ilz au xv e siècle et montre que cet usage semble progressivement rejeté par la norme écrite. Enfin, Chiara Tavella étudie l’expression du sujet pronominal dans Le Mystère de la Résurrection d’Arnoul Gréban et met en lumière le rôle des copistes et imprimeurs dans la modernisation linguistique du texte.
La troisième section est consacrée aux différentes facettes du lexique, de la formation des mots aux changements structurels qui affectent les locutions et unités phraséologiques. Francesca Piselli analyse la néologie des termes de couleur dans la teinture de la soie au xviii e siècle et montre, à travers une perspective de diachronie courte, comment le vocabulaire technique s’enrichit sous l’influence de la langue générale. Sophie Piron étudie la féminisation des noms d’humains dans cinq dictionnaires des xvi e et xvii e siècles. Son travail démontre une augmentation du nombre de noms répertoriés et une évolution des suffixes féminins, notamment le recul de -eresse au profit de -euse. Marta Saiz-Sánchez retrace l’histoire de l’interjection ouais/ouay depuis ses premières attestations en 1485-1486 jusqu’en 1800 et en précise la valeur pragmatique. Itsuko Fujimura s’intéresse aux constructions temporelles comme début mars ou à la mi-mars, qu’elle analyse comme résultat de processus cognitifs comme l’analogie, la réanalyse, et la schématisation. Julie Sorba, Olivier Kraif, Corinne Denoyelle et Maximin Coavoux utilisent Lexicoscope 2.0 pour étudier les unités phraséologiques dans les romans en prose du xiii e siècle en combinant linguistique de corpus, études médiévales, stylistique et traitement automatique des langues. Marco Robecchi, enfin, propose une étude lexicologique du Poitou médiéval afin de mieux comprendre les interactions entre domaine d’oc et domaine d’oïl et la persistance d’une Occitania submersa sous la scripta française.
La dernière partie met l’accent sur la diachronie courte, regroupant des études portant sur la morphologie, la syntaxe et la dimension textuelle. Enrique Sánchez Moreno étudie la persistance de la déclinaison bicasuelle dans les chartes du Douaisis au xiv e siècle, une époque dans laquelle les marques casuelles disparaissent progressivement dans le domaine d’oïl. André Thibault et Mathieu Avanzi analysent la concurrence entre être à INF et être en train de INF en français québécois contemporain et montrent la spécialisation progressive de la première tournure. Bernard Combettes et Annie Kuyumcuyan examinent l’émergence des constructions semi-clivées au xvi e siècle et leur rôle argumentatif croissant dans les textes à forte teneur argumentative et dans les dialogues de théâtre. Enfin, Soili Hakulinen et Meri Larjavaara étudient l’évolution de l’écriture journalistique dans Le Monde entre 1970 et 2020 et observent une tendance vers une écriture plus immédiate et plus agrégative.
Ces actes reflètent les caractéristiques des colloques DIACHRO qui, depuis plusieurs décennies, constituent un rendez-vous scientifique majeur pour les spécialistes de l’évolution du français, réunissant tous les deux ans linguistes et philologues autour de l’étude des changements linguistiques, depuis les origines du français jusqu’aux usages les plus contemporains. On retrouve notamment dans ce dixième volume leur vaste couverture chronologique, et le fait qu’ils offrent un cadre de réflexion et d’échange ouvert à l’ensemble des approches théoriques et méthodologiques du champs diachronique. Notons par exemple la place importante accordée à la diachronie courte, là où traditionnellement surtout les phénomènes qui se développent sur une longue durée faisaient l’objet des travaux de linguistique diachronique. Mainte interrogation reste, bien évidemment, ouverte. Mais cet ouvrage constitue une trace écrite importante de présentations qui eurent lieu lors d’un événement désormais incontournable pour la communauté des diachroniciens.