1. L’œuvre
À propos de la syllabe, il a déjà été dit que si « notre intuition ou notre culture linguistique nous porte à nous convaincre relativement facilement de son existence », cette unité « souffre encore actuellement d'une définition incertaine et d'une indétermination de sa nature » (Meynadier Reference Meynadier2001 : 91–92). Voilà pourquoi la publication d'une œuvre comme Précis de structure syllabique de Tobias Scheer est d'une pertinence majeure : elle apporte une contribution fondamentale à l’élucidation de cette entité linguistique. Dans cet ouvrage, la syllabe est présentée en tant que « savoir implicite » dont l'existence est « immatérielle » (p. 87). Or, si la mélodie des segments est accessible via le signal phonétique, la réalité de la structure syllabique, quant à elle, ne peut être dévoilée qu'au seul moyen de l'analyse phonologique, comme le démontre judicieusement l'auteur.
Conçue pour les novices, mais au contenu essentiel pour les chercheurs, cette œuvre se distingue par la qualité de réunir un ensemble de phénomènes variés reliés à la structure syllabique ainsi que diverses interprétations — notamment celles développées à l'intérieur du cadre autosegmental des années 1980 — et de pouvoir les synthétiser de façon claire, didactique et cohérente. C'est d'ailleurs au moyen de cet exposé que l'auteur met en évidence les dispositifs que la théorie autosegmentale a construits pour rendre compte des phénomènes déclenchés par la position des segments dans la syllabe. À partir des exemples provenant de plusieurs langues (comme le français, le gallo-roman, le portugais, l'allemand, les langues slaves, parmi d'autres), l'auteur présente la théorie syllabique classique au moyen d'une analyse qui aborde l'identité de la coda et son effet sur les mélodies, l'algorithme de syllabation, les phénomènes liés aux marges du mot, entre autres.
Néanmoins, loin de se restreindre à une simple présentation de la matière, ce Précis de structure syllabique a aussi la vertu de guider le lecteur vers la constatation des limites de la théorie autosegmentale classique à rendre compte de certains phénomènes observés interlinguistiquement — comme la fortition des consonnes en début de mot et en position appuyée ainsi que la lénition des consonnes en coda et à l'intervocalique — pour ensuite amener le lecteur à les considérer sous le prisme d'une théorie plus récente : CVCV (Lowenstamm Reference Lowenstamm, Durand and Laks1996, Scheer Reference Scheer2004). Contrairement aux théories autosegmentales traditionnelles, qui proposent une structure syllabique arborescente, la théorie CVCV propose une structure linéaire pour expliquer les phénomènes qui relèvent de la syllabe en particulier, et de la phonologie en général.
D'après CVCV, puisque la tâche de la phonologie est différente de celle de la morphosyntaxe, il en serait de même en ce qui concerne leur mode d'opération. Ainsi, si la morphosyntaxe présuppose la concaténation de deux éléments en engendrant une structure hiérarchique arborescente de nature récursive (d'après la théorie minimaliste), cela n'est pas le cas de la phonologie. Celle-ci ne concatène rien, et pour cela, elle ne gère pas de structures arborescentes, d'où l'absence de récursivité dans ce module du langage. Selon CVCV, l'inventaire syllabique correspond strictement à une suite linéaire de consonnes et de voyelles où chaque consonne correspond à une attaque et chaque voyelle à un noyau. Ainsi, les attaques et les noyaux sont les seuls constituants syllabiques, et l'existence de l'un implique la présence de l'autre. Pour ce qui est de la hiérarchie entre les constituants, elle s'exprime par des relations latérales, à savoir le licenciement et le gouvernement. Le licenciement a pour effet de soutenir l'expression mélodique de sa cible, alors que le gouvernement a pour effet de la restreindre.
C'est au moyen de la linéarité de la structure syllabique et des relations latérales entre les constituants que la théorie CVCV est capable de répondre à des questions laissées sans réponse par les théories concurrentes. Pour cette raison — et certainement pour bien d'autres —, le précis de Scheer dépasse largement l'objectif d’être une œuvre destinée à un public d’étudiants. En effet, s'il est vrai que l'auteur a pris soin de l'organiser d'une façon exemplairement didactique pour favoriser la présentation du sujet aux novices (en faisant allusion aux références de façon précise, en indiquant une multiplicité de ressources concernant une foule de sujets, en offrant un glossaire, un index thématique, un index des langues citées, entre autres), il est aussi juste de dire que Précis de structure syllabique constitue un travail incontournable pour tous les chercheurs du domaine.
2. La coda miroir
Passons maintenant à l'application de la théorie CVCV, telle que présentée dans Précis de structure syllabique, à l'analyse de la distribution des consonnes « r fort » et « r faible » du portugais. Cela nous permettra de mettre à l'essai le pouvoir prédictif de la théorie.
Dans toutes les variétés de portugais, les contextes typiques d'occurrence du r faible, qui se réalise phonétiquement comme une battue alvéolaire [ɾ], correspondent à la position intervocalique (comme dans galera [gaˈlεɾɐ] ‘bande’) et à la deuxième position d'un groupe consonantique tautosyllabique (comme dans livro [ˈlivɾʊ] ‘livre’). Le r faible n'occupe jamais la position d'attaque d'une syllabe précédée d'une consonne hétérosyllabique ou d'une syllabe en initiale de mot (Abaurre et Sandalo Reference Abaurre2003, Bonet et Mascaró Reference Bonet1997). Dans ces positions, on ne trouve que la consonne r fort qui se réalise phonétiquement comme une fricative vélaire [x], une fricative glottale [h], ou autre, selon la variété régionale de la langue. À propos de ces deux derniers contextes, observons quelques données de la variété de portugais brésilien parlée, entre autres, à Belo Horizonte (Cristófaro Silva Reference Cristófaro Silva2010 : 143) :
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(1) orthographe en portugais prononciation glose
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a. guelra [ˈgεwhɐ] branchie
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b. rato [ˈhatʊ] souris
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Rappelons que dans la théorie CVCV, la présence d'une attaque implique l'existence d'un noyau à sa droite, et que la présence d'un noyau implique l'existence d'une attaque à sa gauche. Par conséquent, une consonne en coda implique aussi l'existence d'un noyau à sa droite. Évidemment, le noyau à la droite de la coda n'a pas de contenu phonétique. D'après CVCV, pour qu'un tel noyau puisse exister en étant vide, il doit être gouverné. Considérons ainsi la représentation du mot guelra [ˈgεwhɐ] ‘branchie’ :
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(2)
Dans la représentation en (2), la voyelle sous V3 gouverne le noyau vide sous V2. La fricative glottale sous C3 est précédée du noyau gouverné sous V2 et ciblée par le licenciement de V3.
Avant de passer à la représentation du deuxième mot du tableau (1), il faut mentionner que selon CVCV, plusieurs langues (dont le portugais) donnent une visibilité particulière au début des mots, au moyen de la présence d'un espace CV vide à l'initiale du mot (Lowenstamm Reference Lowenstamm, Rennison and Kühnhammer1999; Scheer Reference Scheer2004, 2015). Une langue qui marque donc le début de ses mots par cet espace syllabique vide les aurait introduits d'un noyau gouverné. Observons cela dans la représentation en (3) :
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(3)
Comme on peut l'observer, la fricative glottale est à nouveau précédée d'un noyau gouverné et ciblée par le licenciement de la voyelle à sa droite. Ainsi, à la lumière de ce qui précède, la disjonction des contextes « début de mot » et « après une consonne hétérosyllabique » n'est qu'apparente. Ces « deux » positions font en fait référence à un seul contexte : la coda miroir (Ségéral et Scheer Reference Ségéral and Scheer2001; Scheer Reference Scheer2004, 2015). Selon CVCV, la coda miroir, ou encore le contexte où une consonne est précédée d'un noyau gouverné (ø__), est un objet cognitif « unitaire et unique » (Scheer 2015 : 181).
Au début de cette section, nous avons vu que le r faible n'est jamais attesté après une consonne hétérosyllabique ni en début de mot. Or, le fait que cette consonne soit interdite dans ces positions est une évidence que la grammaire du portugais fait en effet appel à un seul objet phonologique, ce qui corrobore la proposition de CVCV quant au caractère « unitaire et unique » de la coda miroir. Ainsi, au contraire d'autres théories, CVCV permet une description unitaire du contexte où le r faible est interdit dans la structure syllabique du portugais : cette consonne ne se manifeste jamais en coda miroir. En revanche, le r fort est permis dans ce contexte.
3. Conclusion
Précis de structure syllabique collige plus de 550 références liées aux théories et aux phénomènes linguistiques qui ont trait à la syllabe. En tenant compte des contributions et des limites des théories préalables, Scheer présente aux lecteurs les acquis que CVCV apporte à la phonologie. Il s'agit, sans aucun doute, d'une lecture fondamentale pour les novices ainsi que pour les plus expérimentés dans le domaine des théories syllabiques.