La position principale que prend Christophe Cusimano dans son ‘essai de sémantique générale’ est d'ordre théorique: c'est avant tout pour renforcer la validité de la description sémique des unités de langue que l'auteur propose un aménagement du statut des sèmes. Second credo, c'est à partir du système des signes que sont constitués les observables linguistiques en général, et plus particulièrement la propriété de polysémie de la plupart des lexèmes. Troisième credo, la description sémique doit tenir compte de la polysémie au lieu de la reverser à la contextualisation. Enfin, à travers le projet de validation de la description sémique, ce sont les principes de la sémantique référentielle que l'auteur contribue à valider.
Cette position se projette sur quatre débats précis:
(1) Typologie des traits sémantiques: l'auteur propose de réduire la typologie à deux éléments. D'une part les sèmes, qui sont par définition « pertinents » (i.e. présents dans tous les emplois), d'autre part les traits sémiques d'application (TSA), qui sont eux « distinctifs ». Par exemple, le lexème amour comporte les sèmes /marquant une relation/, /de caractère euphorique/ et /d'intensité maximale dans l'application envisagée/. Les TSA, eux, enregistrent l'ouverture polysémique du lexème et donc la possibilité d'employer amour pour désigner des \contacts physiques\ (1er TSA), des \liens affectifs ou psychologiques\ (2ème TSA), ou la \nature des relations\ (3ème TSA). Les TSA se subdivisent éventuellement en plusieurs autres, jusqu’à épuiser le répertoire des emplois. Corollairement à ces redéfinitions, le signifié en langue est désormais constitué du sémème (ensemble des sèmes) et de l'ensemble des TSA. Il comporte donc une partie stable (le sémème) et une partie variable (les TSA) qui apporte une certaine souplesse au signifié. Néanmoins, l'auteur admet que ce montage reste excessivement figé, puisque le co(n)texte n'intervient que par sélection de voies interprétatives déjà enregistrées. Les innovations dues à François Rastier, pourtant bien décrites dans l'ouvrage, et les principes de la linguistique énonciative, rappelés à travers des citations de Jean-Jaques Franckel, sont malheureusement perdus à ce stade.
(2) Nombre de sémèmes: grâce à l'introduction des TSA, le sémème se retrouve, sans ambiguïté possible, unique pour un lexème donné. L’énorme avantage de cette position, héritée de Christian Touratier, est de régler le problème du rapport entre polysémie et homonymie. Reste néanmoins le problème de la méthode permettant de formuler les sèmes. Par exemple, comment décider si cher au sens de « couteux » et cher au sens de « aimé » vont correspondre à des sémèmes différents ou à des TSA différents? Cette question étant reportée à la capacité d'analyser sémantiquement les emplois en synchronie, on peut dire qu'elle n'est pas frontalement abordée à ce stade.
(3) Statut de la polysémie: l'originalité des TSA consiste dans l'enregistrement lexical de toute la diversité polysémique. Ce faisant, les aspects systématiques de la polysémie sont perdus, comme par exemple le parallèle entre la polysémie de jeune (« peu âgé » / « inexpérimenté ») et celle de ancien (« âgé » / « expérimenté »). Le problème se pose plus gravement pour les tropes, phénomènes systématiques s'il en est, que l'auteur décide de reverser au seul mouvement référentiel: « loin de changer de contenu, dans la métonymie vive, le signifié voit sa relation référentielle modifiée » (pp. 98–99) et, à propos de la synecdoque, « il s'agit seulement d'un changement de référent » (p. 99).
(4) Relation langue/parole: Ce débat traverse l'ouvrage de Christophe Cusimano, qui milite pour l'inscription en langue des usages. Par définition, un TSA « se présente plutôt comme relevant d'un pré-usage qui détermine comment les différentes options du polysème vont être sélectionnées ou non » (p. 84). Ceci s'observe aussi dans la définition du sémème comme, en principe, intersection sémique de la totalité des emplois. En cohérence avec cette position, l'auteur affiche logiquement sa préférence pour la synchronie plutôt que la diachronie et pour les analyses multilingues et/ou multiculturelles. C'est dans ce dernier domaine que Christophe Cusimano choisit d'apporter des données à sa théorie, grâce à l’étude du nom amour et de ses traductions dans plusieurs langues typologiquement différentes: brésilien, konkani (Inde), kaingang (Brésil) et sanskrit. L'analyse du nom amour en français a été faite sur la base de définitions de dictionnaires et d'un petit corpus provenant d'Internet.
Cette mise en œuvre fait apparaître deux principes supplémentaires. Premièrement, l'unité de base n'est pas d'abord un segment d’énoncé mais déjà un lexème. De plus, ce lexème est envisagé dans une optique strictement dénominative. Ce parti pris explique que, s'agissant des langues étudiées par questionnaires, les questions posées soient de nature épilinguistique ou portent sur des dénominations. Cette double limitation, ajoutée à la pétition d'exclusion des tropes, empêche de considérer que l'analyse sémique résulte réellement de la totalité des emplois, ce qui diminue la portée de l'innovation. Deuxièmement, le rôle nécessairement distinctif du sémème au sein du lexique n'est pas suffisamment envisagé en pratique. Ainsi, l'auteur n'utilise qu'un paradigme limité pour le nom amour, ce qui pose un problème technique pour le sème /d'intensité maximale dans l'application envisagée/, valable par rapport à la sous-liste proposée (amitié, affection, tendresse, sympathie, etc.) mais pas si l'on inclut dévotion ou passion. Plus généralement, le dispositif a besoin d'un mécanisme de distinction, essentiel au volet onomasiologique. Du reste, l'auteur reconnaît n'avoir travaillé que dans une optique sémasiologique et lexicologique.
L'analyse des autres langues que le français se complète de questionnaires (sauf pour le sanskrit, langue morte) chaque fois adaptés à des problèmes spécifiques. Ainsi le terme brésilien saudade est-il surtout étudié pour la dualité qu'il exprime (à la fois mélancolie et souvenir heureux) et que l'auteur adresse avec un sème /de caractère à la fois euphorique et dysphorique/, alors qu'on attendrait une réflexion sur la cohabitation de deux sèmes contradictoires. Cette difficulté ressurgirait pour les termes « à facettes » (dont livre est le parangon), qui posent d’épineux problèmes sémantiques. L'auteur devra donc relever quelques défis pour achever sa réforme du statut des sèmes, laquelle est déjà bien engagée et assise sur des positons théoriques et des descriptions empiriques solides.