Annalisa Marzano (M.) nous offre dans un nouvel ouvrage un panorama ambitieux du rapport entretenu entre les plantes et les hommes de l’Empire romain, ses dirigeants politiques, militaires et ses intellectuels, en particulier les agronomes. Sans s’interdire parfois de parler des temps républicains, elle se focalise sur les trois premiers siècles de l’Empire en allant faire des incursions dans le IVe siècle et parfois au-delà. Il en résulte un livre dense, très documenté et qui fait un bilan des différents problèmes que pose le croisement de l’activité de la culture des arbres avec l’esprit politique du temps. Mais au-delà de la rencontre des intérêts de la cité avec ceux du monde botanique, on soulignera dès l’abord que le livre se préoccupe aussi de l’impact économique et social de la diffusion d’un certain nombre de plantes et d’arbres qui nous sont aujourd’hui familiers.
L’auteur n’est plus à présenter. Spécialiste du monde de la villa, notamment en Italie centrale, ces travaux abordent aussi bien les établissements terrestres que maritimes du point de vue de la plaisance, des jardins ou du monde productif.Footnote 1 Elle s’est penchée sur les questions environnementales terrestres mais aussi maritimes, à travers le lien à la mer des villae maritimae et de la question de la pêche.Footnote 2 Son approche restant tout autant économique qu’environnementale, elle a édité récemment un volume de synthèse sur la villa et le monde économique paysan.Footnote 3 Brassant toujours une chronologie large, elle a co-dirigé avec Guy Métraux – le livre lui est d’ailleurs dédicacé – un important volume sur la notion de villa en Méditerranée,Footnote 4 méthodologiquement très clair: il constitue l’une des bases de données récentes les plus utiles sur une question très vaste.
Mais M. connaît aussi le terrain archéologique, ayant travaillé avec Katherine Gleason, sur la villa d’Arianne de Stabies, dont elle utilise ici le bilan sur le jardin d’agrément fouillé. Elle participe actuellement aux travaux sur la maison de la Reine Caroline à Pompéi (VIII, 3,14), édifice au plan particulier muni d’un vaste jardin.Footnote 5 Dans la continuité de ses travaux, elle s’intéresse particulièrement au développement des espèces et à la technique de la greffe et annonce un livre sur Livie et cette problématique. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si la couverture de son livre reprend l’unique scène détaillée de greffe que nous possédions dans le monde romain, provenant de la mosaïque dite du « Calendrier rustique » de Saint-Romain-en-Gal. Ce panneau, comme les autres du pavement, vient d’être restauré et sera d’ailleurs présentée à partir de juin 2024 au musée archéologique de Saint-Romain-en-Gal dans la cadre d’une exposition « Saisons romaines ».
Disons d’emblée que son approche est celle d’une synthèse dense qui agrège une documentation très riche et souvent dispersée en raison des champs de la recherche variés pris en compte (textes, archéologie et archéo-botanique). L’auteur brosse un panorama très complet qui embrasse autant l’étude précise des sources textuelles et épigraphiques que les données archéologiques de terrains et les derniers travaux en matière de botanique et de palynologie. Cette base documentaire reste difficile à interpréter et surtout à synthétiser, compte tenu des lacunes selon les provinces et les aléas historiques. Il faut aussi compter avec les inégales conservations des données archéologiques, selon les sols et les milieux étudiés. L’exercice demande donc de la prudence. M. propose par chapitre un bilan ouvert des résultats, des hypothèses. Il est vrai que la question des jardins romains est plus souvent abordée d’un point de vue ornemental, esthétique, voire symbolique, en distinguant les types d’édifices, les représentations. Mais depuis les avancées faites grâce à Wilhelmina Jashemski pour l’archéologie des cités du Vésuve, les vergers, potagers et jardins de cuisine ont enfin trouvé leur place. Les fouilles à grande échelle en Europe sur des tracées d’autoroutes ou de lignes de train à grande vitesse, par exemple, ont aussi apporté une vision nouvelle des larges espaces de champs plantés. Les méthodes de l’agriculture antique à grande échelle sont désormais mieux connues. Tout au long du livre, on retrouve d’ailleurs les grands chantiers qui ont marqué depuis 25 ans la recherche en matière de végétal dans l’Empire romain. La riche bibliographie du volume en témoigne.
Dès l’introduction, M. insiste sur le fait que le sujet du livre est d’abord l’arboriculture, en tenant compte de deux aspects, celui idéologique porté par les sources textuelles, et celui pratique étudié grâce à l’analyse des données de l’archéologie. M. pose aussi la question de l’arrivée de nouvelles espèces, du rôle de la greffe, celui de l’acclimatation aux diverses provinces de l’Empire et à l’impact sur le bien-être de la société. Comme l’avait été celui des colons aux temps républicains, elle souligne dès l’abord le rôle des soldats de l’armée impériale dans la diffusion de plantes et de certaines habitudes alimentaires. La mobilité géographique des légions étant très forte, ses demandes spécifiques, en céréales, fruits et légumes, en épices en particulier, se retrouve dans les fouilles des quartiers de leurs casernements, à travers les analyses de fonds de dépotoirs, de caniveaux ou encore de latrines. Les rapports sur les macro-restes et les études palynologiques dans des fouilles de camps du nord de l’Europe aident ainsi à mieux restituer le complexe voyage des plantes à travers les provinces de l’Empire. Dans son introduction, M. pose cependant clairement les limites des analyses paléobotaniques, la consommation étant souvent mieux documentée que les contextes de production: certaines denrées peuvent avoir été aussi importées. Notons enfin qu’en tant qu’archéologue connaissant le terrain, M. reste très attentive à la question des sols et à la manière de complanter différentes espèces, dans des polycultures raisonnées.
Le chapitre 1 (17–49) démarre de la question bien connue de l’émergence des jardins personnels à la fin de la République et de leur rôle de marqueur de prestige social et politique. M. se demande comment la possession et la mise en valeur d’arbres nouveaux a pu servir l’image politique des grands hommes de la fin de la République. Au-delà du simple plaisir esthétique et personnel, le jardin devient une projection de la représentation de soi-même. C’est donc à une véritable idéologie d’autocélébration des élites que l’on se trouve confronté.
La compétition au sommet s’est illustrée par les plantes exhibées dans les triomphes, mais aussi les créations architecturales que furent les horti de Lucullus et le portique de Pompée, célèbre pour ses platanes, largement déjà commentés. Cependant, à côté de l’aspect ostentatoire et ouvert des jardins, notamment à Rome, je rappellerais qu’il existe aussi une tendance à des création faites pour la retraite, le secessus in villa, où domine l’entre-soi, qui est en contradiction avec l’idée d’une exposition sociale. Ces créations, comme l’Amaltheum de Tusculum de Cicéron, sont, comme le rappelle Xavier Lafon, des refuges faces aux crises des guerres civiles de la fin de la République.Footnote 6
Dans le sous-chapitre « Garden and Elite Self-Representation », il ne nous semble pas utile de convoquer Cicéron pour cette galerie (16). S’il apporte parfois d’intéressants renseignements sur les jardins de son temps, il n’est pas selon moi un vrai passionné de jardins et de botanique. On le voit bien dans les passages où il s’occupe de l’achat des horti pour installer le monument en mémoire de sa fille Tullia: ils sont un lieu adéquat pour la mémoire funéraire, mais Cicéron ne se préoccupe pas tant de la forme des plantations que de celle du monument lui-même, et surtout de l’accessibilité facile du jardin. Plus de prudence serait à mon avis nécessaire pour manier les passages, assez rares et courts de sa correspondance, ou de ses oeuvres même, sur la place des jardins. Ils font certes partie des possessions nécessaires pour l’affichage de son statut social, ou bien sont un objet de discussion quand il s’agit de commenter la création de son Amaltheum de Tusculum. Les lettres de Cicéron citées,Footnote 7 très allusives, usent souvent de termes techniques architecturaux, même parfois en grec dans le texte (comme ceux de gymnasion ou dérivés, très certainement avec un certain snobisme), parfois de termes grecs latinés (gymnasium) dont la forme architecturale n’est pas du tout certaine. On serait bien en peine de traduire dans la réalité archéologique la forme de ces espaces et de les relier clairement aux jardins proprement dits. En dehors d’un cas où il dit être assis dans l’espace envisagé (atriolum), on ne sait pas à quel emplacement précis (intérieur ou extérieur) les statues qu’il commande étaient destinées. Certes, les Hermès à double têtes s’accordent vraisemblablement avec les jardins. Mais rien n’indique que les statues recherchées soient explicitement destinées à des espaces extérieurs. Il s’agit d’ornementa propre à un gymnase : Cicéron pense à un ensemble de bâtiment, un secteur de sa villa, les statues peuvent allers dehors, dedans, dans les portiques, en plein air. Le terme de xyste évoque lui une promenade découverte. Le terme de palestra renvoie à la forme architecturale d’un péristyle, mais ajouté à la notion de gymnase, renforce la confusion, car la palestre n’est pas un espace théoriquement planté mais libre pour les exercices gymniques. Ce vocabulaire à consonnance grecque souligne surtout le désir de Cicéron de se penser vivant idéalement « à la grecque », avec des réminiscences des écoles philosophiques et l’on sait que l’idée de jardin des philosophes grecs n’est pas celle des Romains républicains. Dans une conclusion amicale d’une lettre que cite l’auteur (19 n. 7) – qui est spécifiquement mondaine – Cicéron presse son interlocuteur de se rencontrer pour des discussions intellectuelles: « Si vous ne vous hâtez, je cours auprès de vous, soyez-en sûr; et pour peu que vous ayez un jardin près de vos livres, nous n’aurons rien à désirer (si hortum in bibliotheca habes, deerit nihil) ». Ici il est fait juste mention, pour pratiquer l’otium, du besoin conjugué dans la même résidence des livres et de la promenade pour les deux amis. La réflexion philosophique s’accorde d’ailleurs plus volontiers chez Cicéron avec une fréquentation de la nature proprement dite, en compagnie d’amis, par exemple celle qui l’environne dans son parc de la villa d’Arpinum, avec son île, sa rivière et ses arbres, comme j’ai pu le souligner dans un article sur la question du sentiment de la nature face au jardins.Footnote 8 Cicéron a le snobisme des jardins, comme une grande partie de son milieu, mais ce n’est pas, à mon avis, un véritable « amateur » de jardins, sans doute plus de paysages et de nature.
Le chapitre 2 (50–87) s’intéresse aux mouvements des plantes et au discours impérialiste des Romains à leur sujet. Pour le mouvement, repartant les exemples anciens égyptiens et mésopotamiens, M. montre la voie tracée par les Achéménides, dont on sait le rôle des parcs pour les transports et voyages d’espèces de toutes sortes. Elle rappelle que les Grecs aussi à la suite d’Alexandre ont tenté de faire voyager des plantes: l’exemple du lierre, dionysiaque et symbole de longévité, que l’on tente d’importer à Babylone, est à ce titre chargé de signification. Et le discours est parfois biaisé, comme on le voit avec Strabon qui veut prétendre que la vigne n’ait pas été plantée à Suse et Babylone avant les Macédoniens, ce qui est faux (Géo, 15, 3, 11). Après le platane, dont elle retrace le cheminement, M. traite de l’ébénier, dont elle souligne à juste titre que son identification n’est pas claire, parmi les 500 espèces connues (57). Pline indique que Pompée l’a exhibé dans son triomphe sur Mithridate, ouvrant la voie à la présentation d’arbres vivants lors des célébrations. Les arbres nouveaux jouent donc un rôle dans l’affirmation de la personnalité politique et militaire des hommes politiques de la fin de la République. Suivant l’exemple de Pompée, M. associe le balsamier (balsamodendrum opobalsamum L.) à l’ébénier, « accordé seule à la terre de Judée », qui ne poussaient que dans les jardins royaux. « Maintenant cet arbre est esclave, et il paye tribut avec sa nation; il est tout différent de ce qu’en avaient dit nos auteurs et les auteurs étrangers » (HN 12, 54). Dans l’esprit de Pline l’Ancien, c’est un impérialisme sur les plantes qui est en marche: l’arbre est asservi, emporté en captivité symboliquement et montré au peuple romain et ensuite, avec sa province, produit un revenu très rentable. L’acclimatation semblait veine pour ce cas.
C’est ensuite de l’acclimatation du cerisier (prunus avium L.) dont il est question, autour de la personnalité de Lucullus. M. rappelle que la rivalité avec Pompée a pu se cristalliser dans la création de jardins, mais aussi autour de leur ennemi commun Mithridate. Les connaissances botaniques de ce dernier étaient connues, lié à ses préoccupations sur les poisons, et l’on peut imaginer que les Romains y aient vu un enjeu, médical en particulier. Mais surtout M. fait un intéressant développement sur le vocabulaire utilisé pour décrire la provenance des plantes (dans le sous-chapitre « Plants and the Language of Citizenship », 66–69). Elle y montre comment Pline, personnage conservateur et italocentré, distingue les espèces en fonction de la notion de citoyenneté: il sépare les plantes peregrinae, étrangère, de celle incolae, domiciliées, la troisième catégorie, qu’il ne formule pas étant en fait celle de « citoyenne à part entière », c’est à dire indigène. Comme le dit l’A., pour Pline l’acclimatation réussie d’une plante sur le sol romain en fait une plante romaine. Il donne à ce sujet le cas du poivrier, qui malgré des efforts d’acclimatation en Italie, n’a pas donné de bons résultats, ce dont il se désole. Le chapitre se termine par l’évocation du développement progressif de grands domaines productifs hors de l’Italie, dans un contexte de conquête, avec l’arrivée encore d’autres plantes, comme le zizyphum (considéré comme le jujubier commun), venu d’Afrique en Italie grâce à Sextus Papinius Allenius, le consul de 36, ou la tubur de Syrie (sans doute l’azerolier, Crataegus azarolus L.).
M. poursuit en parlant ensuite des plantes acclimatées en Italie qui commencent alors leur expansion en méditerranée et dans les provinces nordiques de l’Empire. La grenade (malum punicum) dont le nom indique à Rome une origine carthaginoise va se répandre, comme la pêche. Le cas de l’abricot, la « pomme arménienne » en grec, l’armeniacum romain, est plus délicat à suivre. A côté des arbres fruitiers d’autres plantes, comme le laurier, progressent, ou encore une cucurbitacée, la lagenaria siceraria, comestible mais qui sert aussi à faire des récipients, et dont on suit les traces, de plus en plus fréquentes, dans plusieurs études récentes, comme celle d’Oedenburg ou au vicus de Petinesca (Suisse) (77–78). A Oedenburg, on a retrouvé des restes de la première moitié du Ier s. ap. J.-C., parmi les exemples les plus anciens et la plus grande quantité connue au nord de l’arc alpin.Footnote 9 M. termine son chapitre sur les agents de la diffusion des plantes: fermiers bien sûr mais aussi soldats, vétérans et officiers, les sites militaires romains offrant des sites privilégiés pour comprendre les mouvements de plantes dans l’Empire, en traitant des zones les plus extrêmes, comme la Britannia ou la Vallée du Nil avec le site du Mons Claudianus. Les épices et les goûts particuliers dans la cuisine suivent les armées, comme M. le rappelle.Footnote 10
Avançant dans le temps, le chapitre 3 (88–129) traite de la « révolution horticole » de la période augustéenne, qui se lit sur le plan économique. Alors que les traités d’horticulture deviennent sous Auguste un genre à part entière, le retour à la stabilité après les guerres civiles donne un contexte favorable à l’agriculture, célébrée parmi les valeurs du retour de l’Âge d’or. L’horticulture prend un essor particulier dans le suburbium de la Ville en raison de l’accroissement considérable de la consommation en fruits et légume frais. Dans la conservation, M. souligne le recourt au verre, qui quelques années plus tard sera souligné par Columelle dans les conseils pour conserver les fruits, à côté des vases de terre cuite et de l’emploi du poissage. Les fouilles de Pompéi l’ont bien confirmé.
M. aborde ensuite la question de la spécialisation commerciale des jardins avec les traités d’horticulture, dont beaucoup pour la période d’Auguste et ses successeurs ne sont plus que des noms d’auteurs pour nous. Pline nous en a conservé une liste dans son livre 19, qui ont écrit des oeuvres inspirés des kepourika alexandrines. M. cite Sabinus Tiro, auteur d’un livre sur le jardinage, justement dédié à Mécène, créateur s’il en est de fameux horti. A cette époque, l’art de la taille prend tout son sens, conjointement à l’art topiaire dans les jardins d’agrément, avec le nom de Matius, avec la technique de la taille sévère pour contrôler le volume des arbres. M. rappelle enfin combien l’art du jardin de plaisance devient, à côté de l’horticulture, moteur de création, avec la naissance de la peinture de jardin que la fresque de la villa de Livie illustre à la perfection. C’est toujours à l’époque augustéenne que l’usage de réaliser des vergers, vignes et jardins (pomarium) autour des tombes les plus nobles se met en place. M. propose que les revenus de ces jardins aient pu, non pas tant financer ces tombeaux coûteux mais servir à l’entretien des lieux. Le passage du Satyricon de PétroneFootnote 11 qui mentionne un terrain de 100 par 200 pieds, planté de fruitiers et de vignes, en témoigne. Traitant ensuite de l’arbustum, la technique qui consiste à associer vignes, soutenues par des arbres et d’autres cultures, M. parle aussi de l’emploi possible du verre pour réaliser des panneaux de serres. L’épigramme 8, 13 de Martial montre le prix accordé aux plantes fragiles par leurs propriétaires. Le poète présente en quelques vers une curieuse injustice à propos d’une plantation « aux pâles fleurs », qui, je le pense aussi, ne sont pas du safran, mais bien des arbustes, vu le terme employé de pomaria. Martial se plaint de n’avoir qu’un simple volet à la fenêtre de la chambre qui lui est réservée, où le vent du Nord Borée ne pourrait même habiter. Il se sent moins bien traité que les plantes de son hôte abritées elles par des vitrages, des « carreaux (specularia) opposés au souffle hivernal des vents du Sud » ! Après un passage sur la productivité, ce chapitre se clôt sur un examen des avancées en matière d’irrigation.
Le chapitre 4 (130–76) est l’un de ceux qui tient particulièrement à coeur de l’auteur, celui sur la « gloire de la greffe ». Dès le départ, il revient sur la problématique du livre, plants and politics. Il commence par une célèbre citation de Pline l’Ancien au livre 15, 49:
Pourquoi dédaignerais-je d’énumérer les autres espèces puisqu’elles ont donné à leurs inventeurs un renom éternel (aeterna memoria), comme s’ils avaient rendu un éclatant service à l’humanité. Si je ne me trompe, on y verra de quelle ingéniosité relève l’art de la greffe et qu’il n’est rien de si petit qui ne puisse procurer la gloire.
Certes Pline est lui-même un grand militaire et a oeuvré à la grandeur de Rome, mais est-ce bien de gloire militaire qu’il est question ou pas plutôt de mémoire et d’éternité du nom dans ce passage? Le texte parle de service pour l’humanité et à mon avis d’avancée du savoir et de science botanique, plus que d’amélioration de la production ou de gain de productivité. Il insiste aussi sur l’aspect humble de la démarche, éloignée de la gloire éclatante du militaire. Je rejoins M. sur la question du nom, essentielle à Rome pour le prestige (être egregius) et la mémoire (aeterna memoria). Certes la gloire à Rome sous la République passait par les hauts faits militaires, mais à l’époque impériale, les choses ont bien changé et la gloire doit se chercher dans d’autres espaces. Mais cette gloire n’est pas réservée à une élite aristocratique: elle s’est ouverte, comme le liste Pline, aux affranchis, ce qui n’est pas sans écho, au Ier siècle, avec leur ascension vers les plus hauts postes politiques à cette époque. Surtout donner son nom à une nouvelle variété de fruit est aussi possible aux femmes. M. cite un autre passage de Pline qu’elle n’évoque qu’en note (131 n. 3) mais qui me semble essentiel pour comprendre la greffe, à comparer comme le rappelle les travaux de Marine Bretin-Chabrol à un mariage.Footnote 12
Au livre 25, 22, Pline l’Ancien précise que:
[O]n avait aussi autrefois l’ambition d’adopter les plantes en leur donnant son nom; ainsi ont fait des rois, comme nous ne montrerons. On estimait si important de découvrir une herbe et d’aider le genre humain, tandis qu’aujourd’hui peut-être les soins que nous prenons ici paraîtront aussi frivoles à quelques-uns, tant est misérable aux yeux des raffinés même ce qui intéresse la santé.
Encore une fois, la botanique est vue comme un art à rechercher pour le bienfait de l’homme et l’amélioration notamment de sa santé. Mais ce qui me semble intéressant ici, c’est l’emploi du terme d’adoption pour parler de la reconnaissance de la plante ou de la nouvelle variété. On entre ici dans le registre de la famille, du nom et de son transfert.
Mais la greffe n’a pas eu seulement cette valeur positive dans l’Antiquité, comme le souligne Marine Bretin-Chabrol dans sa thèse.Footnote 13 Dans un article sur le discours ambivalent de la greffe, elle affirme que celle-ci « exerce sur les écrivains [romains] une forme de fascination » qui trouve son apogée dans l’Antiquité tardive avec le poème dédié à cette pratique par Palladius (de insitione).Footnote 14 Très pratiquée et encouragée par les agronomes latins, la greffe en tant que manipulation comporte en fait une ambivalence, vue à partir de Virgile, dont le catalogue presque fantastique de greffes place l’homme entre deux positions: d’une part, celle positive d’un technicien qui profite de son invention, par l’art et le travail mais qui sort de sa condition, et d’autre part, dangereuse car, forme de démesure. La greffe pousse en effet l’homme, tel un Prométhée, à bouleverser les lois de la nature. Cependant, la greffe ayant été inventée par la nature elle-même, elle trouve ainsi sa justification sa justification dans l’ordre de l’univers et l’homme peut donc la pratiquer sans arrière-pensée. Pour Pline, elle permet surtout de multiplier les espèces sur le sol italien et d’acclimater des espèces étrangères. En fait, c’est souvent l’aspect positif qui l’emporte, celui de la greffe, encouragée par Columelle qui y voit une amélioration à des fins productives et commerciale. Elle se hisse presque au rang d’oeuvre d’art chez Palladius. Elle doit être enseignée et transmise pour améliorer le rendement de la nature, d’où l’importance des traités, comme on le voit avec Columelle.
Sur le chapitre 5 (177–97) consacré plus particulièrement au pêcher, je souhaite m’attarder davantage. Partant d’abord de l’abricotier, distingué par Pline l’Ancien, M. poursuit sur la variété du pêcher prunus persica. Domestiqué dès 2 000 avant notre ère en Chine de l’Ouest et arrivé en Grèce via la Perse au IVe s. av. J.-C. en lui empruntant son nom grec. Comme M. le rappelle, des traces de pêche sont déjà présentes dans des niveaux du VIIe s. av. J.-C. à l’Heraion de Samos. Elle insiste bien sur la difficulté d’analyse des restes archéo-botaniques, comme les noyaux, mais aussi le pollen ou le bois découvert, pour les arbres du groupe prunus (pêche, prune, amande, abricot ou cerise). Le pollen conjugué à des traces de bois de cette famille permet de démontrer son existence plus ou moins grande. La présence de noyaux en grand nombre permet de mieux cerner une possible culture, mais rend difficile de la distinguer de fruits possiblement importés.
L’argumentation de M. cherche à démontrer que la pêche fut d’une culture sans doute plus précoce que ce qu’on disait traditionnellement pour l’Italie et la zone méditerranéenne occidentale. Reste à trouver l’équilibre entre l’apport des sources antiques et les nouveaux apports des fouilles archéologiques. La pêche est absente chez Caton, elle l’est aussi chez Varron, ce qui est plus étonnant quand on sait son intérêt pour les questions rares et raffinées, notamment les fruits (en relation avec les réserves à fruits, oporotheca, Res rusticae, 1, 2, 10). Pline l’Ancien a souvent été mis en avant pour arguer d’une introduction de la pêche quelques décennies avant lui en Italie. Après avoir parlé des coings (cotonea ou cydonea en grec) en HN 15, 10, le savant se penche sur d’autres « pommes » (mala), bien qu’elles soient différentes, en citant la pêche (percica) et la grenade (granata), qu’il distingue par leur peau et la présence du noyau ligneux. Suit une liste de pêches aux qualités variées. Pline est donc plus dans l’énumération de variétés de pêches, moins chronologique d’ailleurs que qualitative, dans une sorte de classement d’amateur, mettant en avant les qualités des fruits. Son énumération fonctionne comme un catalogue de variétés: il distingue les duracines (duracinae) qui remportent la palme de la chair dure. Mais le qualificatif s’applique aussi à des variétés de prunes et de raisin. Il distingue l’Asiatique qui mûrit tard en automne, et la Gauloise, qui prend comme la précédente son nom de son origine – M. pense elle qu’il faut y voir plutôt une origine en Gaule cisalpine que transalpine (186), mais l’expression de nationum cognomen, me fait pencher pour une vision plus d’une Gaule extra-italienne, vue comme proprement « gauloise » par Pline, que d’une zone déjà assimilée à l’Italie. La pêche comme la vigne pourrait avoir eu son propre chemin en Gaule du Sud? La « précoce » (praecocia) concerne bien une pêche spécifique de sa liste. Juste avant, Pline cite la pêche tardive, l’Asiatique, qui mûrit en automne. Il indique clairement que la pêche précoce est une espèce qui n’a pas moins de 30 ans. Tout cela ne présuppose donc en rien de la date d’arrivée de la pêche en Italie. Il ne peut s’agir de l’abricot qui est bien cité juste après, dans le §41, dans la liste des prunes, sous le terme classique d’Armeniaca (ab externa gente Armeniaca) et dit venant de l’extérieur. En cela je rejoins l’auteur dans sa note 13 (180). Ensuite, Pline (HN 15, 13, 44) donne l’énumération de la « foule innombrable des prunes », la turba prunorum, fruit beaucoup plus banal, indiquant aussi l’existence de prunes sauvages (pruna silvestria) et de prunes persiques (serait-ce le fruit du sébestier, que Pline appelle aussi persea ou persica?), mais aussi d’espèces exotiques plus prestigieuses comme l’abricot vu plus haut ou la prune de Damas (Damascena, mentionnée aussi dans les Xenia de Martial). En revanche, contrairement à ce que propose M. (179), en citant le passage du livre 13, 15, 45, Pline ne parle plus ensuite du pêcher, mais bien d’une autre espèce d’arbre, très différente. Ce n’est pas sans étrangeté car le texte perd de sa logique (mais ce ne serait pas la première fois avec les digressions de Pline): du moins son lien est celui des prunes et de leur aspect comestible. C’est là toute l’ambiguïté du terme de persica. Il faut regarder le texte en détail. Pour la persica, considérée comme étranger à l’Asie Mineure et à la Grèce (peregrina), Pline fait un développement sur une autre variété végétale. Quand il parle des persicae arbores, venus d’Egypte et restés stérile à Rhodes, il s’agit d’un arbre totalement différent auquel est attaché une légende autour du poison douloureux et fatal que ses fruits porteraient. Il s’agit, pour le spécialiste Jacques André, du sébestier (Cordia Myxa L.). La légende n’est pas attachée à la pêche, mais au fruit comestible de cet arbre. Employé en Perse, ce fruit aurait été rendu sans effet nocif à la suite de sa transplantation en Egypte: il aurait été importé à l’origine pour servir aux condamnations. En fait, selon une autre tradition il aurait été planté en Egypte à Memphis, par Persée – dont il prendrait alors le nom? – pour fournir un feuillage persistant afin de tresser des couronnes aux vainqueurs. Il est d’ailleurs indiqué ensuite qu’il porte des feuilles et des fruits « qui poussent au fur et à mesure » (semper folia habet et poma subnascentibus aliis): il ne s’agit donc pas du pêcher. Notons que Pline compare cet arbre au sébeste (myxis rudentibus similis): « aux fruits semblables aux sébestes qui rougissent » et indique bien qu’il « a refusé de croître hors de l’Orient ». Pline semble emprunter son information sur la fertilité de l’arbre à Théophraste, qui écrit que « Le persea fructifie en Egypte et dans les régions voisines, mais à Rhodes, il fleurit seulement » (Hist. pl. 3, 3, 5).
Pour Pline, donc, c’est une variété de la pêche précoce qui a été introduite récemment en Italie, et celle-ci n’a pas 30 ans sur le marché, ce qui explique son caractère plus rare et son prix excessif de 1 denier le fruit. Le prix de 30 sesterces pour un seul fruit de la variété ordinaire (soit 7,5 deniers), recherché par les malades (HN 15, 11, 39), souligne le caractère encore rare et luxueux au Ier siècle de ce fruit juteux et sucré. Rappelons à titre comparatif le prix de quelques as pour le verre de vin vésuvien et que le salaire annuel d’un légionnaire à la fin du règne d’Auguste était de 221 deniers. On voit aussi que Pline ne considère plus le pêcher comme pérégrin, malgré son nom, et qu’il fait partie désormais du paysage.
Il me semble nécessaire aussi de considérer les auteurs en fonction de leur affinité avec les plantes et leur expérience en la matière. Si Pline est toujours cité en premier, il semble que d’autres sources doivent être plus mises en avant. Pour évaluer la pêche, on peut faire plus confiance à Columelle qui écrit aussi au Ier siècle, vers 60–65, mais juste avant Pline l’Ancien. Il nous parle en véritable agronome expérimenté, alors que Pline l’Ancien a tendance à compiler l’information, pour un propos encyclopédique, sans parfois se rendre compte qu’il se contredit (mais il arrive aussi à Columelle de se tromper !). Columelle fait d’ailleurs référence à l’expérience de son oncle paternel, propriétaire de vignes et d’élevages en Bétique. C’est un passionné d’agriculture. Fort de son expérience agricole, contrairement à Pline, il appartient au monde des grands propriétaires terriens. Ne recommande-t-il pas, dans une vision certes un peu passéiste, de guider soi-même son domaine ou de suivre attentivement son régisseur avec un regard averti. Ses contemporains avaient en effet tendance à suivre de loin leurs propriétés. L’expérience personnelle de l’auteur doit être comptée. Il possède lui-même plusieurs terres dans le Latium, dans un cercle de moins de 100 km autour de Rome et évoque de grandes propriétés déjà organisées sur les demandes des marchés. Columelle ne présente pas le pêcher comme un arbre rare, mais le cite naturellement au passage dans la liste des possibles espèces à planter. Il souligne encore la provenance étrangère du fruit, mais pas forcément son caractère exotique et fragile.
Le pêcher est cultivé dans le verger: avec les autres espèces, sans spécification (Rust. 5, 10, 20). une seule espèce est citée, par rapport aux listes de pommiers et poiriers:
Les cormiers d’Arménie et de Perse ne donnent pas des fruits moins savoureux. On plante les pommiers, les cormiers et les pruniers, depuis la moitié de l’hiver jusqu’aux ides de février; les mûriers, depuis ces ides jusqu‘à l’équinoxe du printemps; et dans l’automne, avant le solstice d‘hiver, le pêcher, et le caroubier que quelques personnes appellent cération.
Au livre 10 (vers 400 ss.), donnant dans un poème en vers des conseils pour la culture du jardin (cultus hortorum), Columelle cite le pêcher. Il énumère les fruits qui seront récoltés en été au jardin, « parce que les fruits qu’ils produisent sont devenus de nos jours d’un usage plus général qu’ils ne l’étaient autrefois ». La pêche y côtoie alors les prunes diverses et aussi l’abricot, qui lui reste rare:
Lorsque le chien d’Erigone, embrasé des feux d’Hypérion [soit la constellation de la Vierge, en juillet–août], montre les fruits des arbres, que la blanche corbeille comblée de mûres se rougit de leur sang, et que la figue précoce tombe du figuier qui produit deux fois dans l’année, on entasse dans les paniers les abricots, les prunes couleur de cire [la cire de l’antiquité est jaune et non blanche], celle de Damas, et ces fruits que la Perse barbare nous avait envoyés, dit-on, armés du venin natal, mais qui, devenus inoffensifs, donnent aujourd’hui leur suc d’ambroisie qui ne fait plus redouter la crainte de la mort. Les persiques, ainsi nominées du nom de la contrée qui les produit et dont le volume est peu considérable, sont précoces, tandis que les fruits qu’envoie la Gaule, beaucoup plus gros, mûrissent dans leur saison; pour ceux qui nous viennent d’Asie, ils sont tardifs et ne peuvent être mangés qu’à l’époque des froids.
Mais lorsque Columelle parle des pêches, cette fois-ci la poésie semble l’emporter sur la réalité botanique et le persea de Pline, vu plus haut, chargé de légendes empoisonnées, devient le persica, l’arbre qui produit des fruits délicieux et sucrés. On retrouve les mêmes variétés, la précoce, peu volumineuse, la Gauloise et l’Asiatique. On notera enfin qu’au livre 9, le pêcher rentre dans la liste des arbres qui nourrissent bien les abeilles et semblent tout à fait naturels et répandus: « Quant aux arbres, les plus recommandés sont le jujubier, tant le rouge que le blanc, l’amarantus, les amandiers, les pêchers, les poiriers, enfin, pour ne pas les nommer tous en particulier, la plupart des arbres fruitiers » (Rust. 9, 4, 3).
Il reste donc que la pêche, si l’on s’accorde avec la démonstration de M., apparaîtrait en Italie entre la fin du Ier siècle avant J.-C. et le tout début du Ier siècle de notre ère. Elle semble parfaitement s’acclimater, et est largement répandue dans les années 60–70. La démonstration est accompagnée des résultats archéo-botaniques: ancrage vers 10–40, d’abord dans le nord de l’Italie, puis le reste, avec un passage possible par la voie des Balkans et/ou une traversée de l’Adriatique (?), en retenant le rôle du port d’Aquilée. Paradoxalement, les résultats de la région vésuvienne auraient dû être plus significatifs. Il y avait en effet une consommation large possible avec les villes de la baie – M. parle des noyaux découverts à l’occasion des fouilles du port de Naples –, sans compter le possible marché de niche des élites, habituées à des mets de prix. Mais, par exemple, les résultats découverts dans une fouille d’un terrain du suburbium de Pompéi manquent de précision (184): des troncs de prunus et des noyaux sont apparus dans une ferme proche de Scafati. Les documents recueillis par Jashemski sont peu nombreux.Footnote 15 Les restes, en particulier les noyaux, parlent davantage, mais ne sont pas si nombreux qu’ils devraient être. Une découverte pompéienne est signalée au Musée archéologique de Naples en 1843. On trouve à l’Antiquarium de Boscoreale un noyau provenant de Pompéi (jardin de la Casa del Gemmario, II, 9, 2). Deux entrées (villa rustica de Scafatti, località Bagni) sont répértoriées dans le catalogue de Michele BorbonginoFootnote 16 et une troisième toujours de Scafati (via Macello vecchio). Des noyaux de pêche provenant de Scafati sont d’ailleurs actuellement exposés dans une vitrine de la palestre de Pompéi.
A Pompéi, la peinture murale et les natures mortes qui se développent au IVe style indiquent bien la place de plus en plus prépondérante des fruits dans les habitudes alimentaires de la seconde moitié du Ier siècle. Mais sont-elles plus utiles pour déterminer la place de la pêche dans la production agricole et les menus du temps? Rien n’est moins sûr. On rappellera d’abord que déjà dans la peinture du IIe style, la mode s’était imposée de représenter des coupes en verre ou corbeilles remplies de fruits (raisins, pommes, grenades notamment) dans des décors de luxe. Les natures mortes réalisées entre 62 et 79 sont en revanche souvent difficiles à interpréter, en raison de leur mauvais état de conservation, d’angles de vue et d’échelle trop petite, ou parfois du talent insuffisant de l’artiste. Beaucoup d’interprétations d’images de pêches sont incertaines: on les compte finalement sur les doigts d’une main, ce qui montre à mon sens que le fruit reste rare, en comparaison de la grenade par exemple, de la pomme, poire ou figue, sans compter la date. Les deux meilleurs tableaux assurés de pêche qui nous sont parvenus sont ceux d’Herculanum, dans la Maison des Cerfs (4, 21). Il est regrettable qu’une bonne partie des panneaux de ses cryptoportiques ne soient plus conservés, ce qui aurait pu permettre de comprendre s’il y avait un programme spécifique ou une volonté de représenter des mets de prix en série. Une série de panneaux renvoient aux apprêts du triclinium mis en relation avec ce cryptoportique: ils sont tous de haute qualité et mettent en scène des mets prisés avec de la vaisselle et des paniers élégants et de très beaux vases de verre subtils. Par deux fois, un tableau montre la même composition: une branche chargée de fruits, l’une mieux maîtrisée que l’autre.Footnote 17 Dans l’un des panneaux, un récipient en verre transparent vide rajoute à l’aspect luxueux de la composition artistique, dans l’autre, la branche est seule. Une réelle sensation de fraîcheur se dégage du tableau. Identifiée à la variété actuelle « spaccarella » par certains, comme Annamaria Ciarallo, ou « spiccagnola » par le botaniste Domenico Casella,Footnote 18 il me semble bien que la branche représentée soit plutôt celle d’une « merendella », variété de pêche que l’on trouve actuellement en Calabre. Elle a la peau comme ici luisante (mais pas de duvet), une couleur verte acidulée tirant, en murissant, sur le jaune. Jashemski parle d’une « unripe peaches », mais il faut plutôt penser qu’il s’agit ici de fruits mûrs et appétissants: c’est le principe même de ces xenia en tableau faits pour mettre l’eau à la bouche. C’est la raison pour laquelle on a montré d’ailleurs ouvert l’un des fruits pour montrer la chair, blanche et ferme, ainsi que le caractéristique noyau ligneux, irrégulier. On doit surtout noter que dans les usages de la nature morte pompéienne, on montre souvent la queue du fruit et parfois une ou deux feuilles attachées, mais rarement la branche elle-même, comme on le fera pour les peintures ou mosaïques de jonchées plus tard. Il y a donc dans ces deux tableaux une volonté naturaliste manifeste: celle de détailler le spécimen, de rendre l’espèce identifiable. Cela dénote certainement que la pêche reste un fruit un peu rare, attaché au raffinement et qui mérite d’être mis en valeur sur sa branche, comme prélevé directement en provenance du verger dans un panier. Un troisième panneau de la même Maison des Cerfs, du bras oriental du cryptoportique, offre une composition qui reprend le vase de verre avec un fruit blanc-vert (pêche?) qui trempe dans l’eau avec un concombre, autre plante encore rare, et deux autres sont croisés à gauche. Deux fruits blanchâtres à long pédoncule sont posés sur un niveau au-dessus, sans qu’on puisse donner d’espèce. A droite du vase sont posés deux fruits clairs attachés à un bout de branche, mais à large feuille (qui n’est pas celle du pêcher).Footnote 19 Dans le triclinium de la maison de Siricus de Pompéi (7, 1, 47), des pêches avaient été identifiées, mais elles sont perdues. De même, un dessin d’une fresque disparue de la Maison des Quadriges (7, 2, 25)Footnote 20 a parfois été interprétée comme des pêches: mais les trois fruits sont rattachés à trois très longues queues formant un triangle, sur un rameau touffu aux feuilles larges, et ne semblent pas cependant se rattacher à la pêche. Bref, le nombre de représentation devrait être nettement supérieur si la pêche était aussi courante que cela à la fin du Ier siècle. Les images sont, elles, nettement moins fréquentes que la production agricole ou que les textes ne voudraient le laisser penser. Cela semblerait dire que le fruit reste un met de choix encore rare, à défaut d’être de luxe.
M. traite ensuite du dossier essentiel de la fouille poursuivie à partir de 1999 au Latran à l’occasion de la construction du métro C et qui fut relayé par des publications en ligneFootnote 21 : la « ferme de pêches » remontant au règne de Tibère. C’est un verger commercial important. Son système complexe d’irrigation indique une bonne connaissance des besoins de la plante et surtout une énorme production: le monumental réservoir (63 × 34 m) est estimé à une capacité de plus de 4 millions de litres d’eau. La surface estimée de plantation est de 16 000 m2. En comparaison avec un verger à Pompéi de 2 000 m2 entre la porte de Stabies et la porte de Nocera (1, 22, 2) fouillé par Jashemski, on peut proposer une densité de plantation. Si près de 10 000 m2 étaient réservés aux arbres, cela signifierait 1 500 alignés, d’où la nécessité d’irriguer. Il s’agit bien d’une activité proche de la ville pour pouvoir écouler une production qui ne peut beaucoup voyager.
Pour finir sur la question de la pêche, je rejoindrai M. dans sa citation en fin de chapitre des vers d’une célèbre épigramme de Martial (13, 46) pour lesquels j’adopterai la même traduction:
Persica praecocia
Vilia maternis fueramus Persica ramis:
nunc in adoptiuis Persica cara sumus.
Pêches précoces
Sur nos rameaux maternels, nous étions des pêches sans valeur,
à présent, sur les branches qui nous ont adoptées, nous sommes des pêches de prix.
(trad. Izaac 2023)
L’importance documentaire de ces vers n’échappe pas en cette toute fin du Ier siècle. La valeur du fruit qui se prête encore à un poème spécifiquement sur les mets raffinés à Rome: on note que la greffe du pêcher a permis de faire naître des variétés savoureuses et recherchées. Mais surtout ces vers confirment ce que l’on a vu dans le classement de Pline l’Ancien. Il s’agit bien d’une variété précoce, nouvelle, celle que Pline place 30 ans avant sa propre rédaction. Le texte de Q. Gargilius Martialis, qui écrit au IIIe siècle sur les vertus de la pêche, le confirme d’ailleurs: « Pourtant, les pêches précoces et les pêches qui nous viennent d’Arménie [les abricots] sont plus légères [pour le ventre …] Et en effet, les pêches précoces l’emportent sur les pêches d’Arménie pour ce qui est de l’utilité du corps ».
Le livre se termine par une série de chapitres exploratoires de différentes régions d’Occident. Le chapitre 6 (198–232) revient sur la Campanie, avec une partie consacrée à la question complexe du citron (216–17) et traite de la Gaule Cisalpine. Sur cette problématique, on pourra se reporter aussi au livre récent en ligne sous la direction de Véronique Matterne et Girolamo Fiorentino.Footnote 22 Le chapitre 7 (233–75) se tourne ensuite vers l’agriculture provinciale et la diffusion des plantes et techniques, dans les Trois Gaules et la péninsule ibérique. J’ajouterai pour la Gaule l’intéressante publication de jardins et d’une zone agricole dans la zone périurbaine de Fréjus (Forum Iulii), sous la direction de Pierre Excoffon pour la version en ligne.Footnote 23 Le dernier chapitre 8 (276–97) pose la question du choix entre viticulture et arboriculture (fouilles récentes de la maison de la Reine Caroline à Pompéi à laquelle l’auteur participe, ou bien les fouilles françaises en extension à Champ Redon près de Valros (Hérault).
En conclusion, M. nous offre un livre extrêmement riche et documenté. On pourra parfois regretter certaines répétitions, mais qui s’expliquent par un désir de rester didactique: le lecteur peut ainsi entrer facilement dans un chapitre ou l’autre, sans manquer de contexte. On aurait pu rêver de plus d’illustrations (plans notamment ou images) pour soutenir un propos qui s’appuie sur de nombreux dossiers archéologiques complexes. Dans quelques cas enfin on peut discuter des choix de traduction de l’auteur, ou du moins estimer que le contexte des extraits mériterait d’être plus pris en compte. M. réussit cependant à associer deux points de vue souvent dissociés: l’un, celui de l’horticulture de plaisance, avec la création de l’art des jardins connu beaucoup par les sources littéraires entre Ier av. et Ier après Jésus-Christ et l’autre, celui sur le secteur de l’arboriculture productive beaucoup moins étudié. C’est en cela que le livre est novateur. La partie occidentale de l’Empire, il est vrai, est de mieux en mieux connue par des fouilles fines récentes et en extension. Dès le début du Ier siècle, le rôle de l’horticulture s’est bien affirmé dans le développement de la diversité des productions. M. souligne le rôle de ces activités dans la prospérité des colonies et villes sur le territoire romain, en raison de zones urbaines denses qu’il fallait nourrir. Elle rappelle aussi l’importance de la paix dans le développement de l’arboriculture et la relative stabilité de l’Empire dans les trois siècles qui suivent Auguste. Elle insiste tout au long du livre sur le rôle de la fructification et donc de la greffe, point essentiel sur lequel elle termine d’ailleurs les pages de son ouvrage. On ne peut donc que remercier Annalisa Marzano pour cette synthèse très complète qui rendra de nombreux services aux chercheurs mais aussi aux étudiants qui se pencheront sur la question des jardins et de l’arboriculture.