Ce volume présente 15 articles parlant des changements lexicaux apparus à la suite de transformations sociales brutales – telles que des dictatures – et qui ont eu une durée plus ou moins longue. De nombreuses langues que l'on n'a pas forcément l'habitude de rencontrer sont présentées: turc, russe, bulgare, letton, lituanien, hindoustani, chinois, coréen, espagnol et congolais.
Berk-Bozdemir et Bozdemir analysent les discours politiques et sociaux des nouveaux chefs d'Etat militaires turcs. Ceux-ci se libèrent de la discipline lexicale ancienne en utilisant des néologismes qui doivent apparaître comme les garants de la modernité de leur programme et de l'efficacité de leurs méthodes: on passe ainsi de la purification du texte au désengagement de l'Etat dans la planification linguistique. Désoulières présente le projet linguistique libéral et colonial de Fallon, fonctionnaire et linguiste colonial anglais pour l'Inde britannique au XIXe siècle. Le dictionnaire «hindoustani-anglais» de Fallon fut supplanté par un ouvrage classique et normatif qui fournissait alors «un instrument d'apprentissage pratique et précis» (48).
Dans l'article de Drocourt, la politique de réforme et d'ouverture débutée vers 1970 est étudiée au travers de la presse écrite chinoise. Drocourt analyse les mots employés par le Quotidien du peuple et quelques autres journaux lors de la sélection de Pékin pour les Jeux Olympiques de 2008, et montre que les emprunts néologiques sont là pour aider la presse à établir une certaine complicité avec ses lecteurs et se démarquer de la presse gouvernementale. Dans le cadre de la rhétorique argumentative et s'appuyant sur les concepts d'implicité et de mauvaise foi, Edema présente le vocabulaire politique de la république démocratique du Congo Kinshasa en analysant les aspects lexico-sémantiques de dialogues à caractère polémique. L'auteur montre que le sens des mots dépend de la position et de l'attitude du locuteur envers le référé. Kastler analyse les récents changement lexicaux et discursifs de la langue russe moderne qui s'est libérée des stalinismes. Les mots tombés en désuétude après la révolution de 1917, tel que ‘cosmopolite’, et marqués dans les dictionnaires jusqu'à récemment comme historismes ou archaïsmes font leur retour sur la scène linguistique.
Kvašyté et Žilinskas décrivent avec précision les termes liés aux sciences économiques qui reflètent l'évolution sociale dans les dictionnaires du letton. En plus d'anciens mots toujours présents malgré le passage d'une économie soumise aux lois du socialisme russe à une économie capitaliste, viennent s'ajouter de nombreux emprunts à l'anglais. Lipou présente les «lexiques d'identité collective au Congo-Brazzaville de l'ère démocratique», formulés avec une très grande liberté lexicale. Mais sous l'implicite de la dénomination identitaire se lisent différentes fonctions sociolinguistiques, telles que l'identification avec la différenciation, l'intimidation avec la résistance, voire l'intégration avec l'exclusion. Maurus et Yun analysent le lexique des slogans politiques et des messages publicitaires en Corée. Ils montrent comment les techniques de communication en Corée du Nord et celle du Sud diffèrent. Il semble que l'on ait affaire à une libération de l'énonciation, «à savoir une libération du locuteur tel qu'il est induit par son énoncé» (136).
Montaut expose la lutte entre l'hindi et l'anglais en Inde du Nord. On découvre les disparités existant entre la langue officielle et la langue parlée, criblée d'emprunts anglais. Cette liberté s'exerce à contre courant de la langue qui «incarna un temps la libération et le nationalisme anti-colonial et aujourd'hui joue le rôle négatif que l'anglais joua pour Gandhi et ses contemporains» (149). Olivares Pardo analyse comment le langage de la vulgarisation scientifique tente de s'adapter aux nouvelles découvertes. Pour ce faire, elle aborde les thèmes du clonage de la brebis Dolly et de la maladie de la vache folle, et montre que dans certains domaines, la science n'a pas un langage libre: le pouvoir social a son mot à dire sur l'expression des scientifiques. Dong a développé l'idée, entre 1969 et 2001, d'une évolution dans les désignations des dirigeants. En utilisant un large corpus composé d'articles provenant du journal officiel de la Corée du Nord, l'auteur montre que les changements de ton semblent indiquer un signe avant-coureur d'une certaine libération de la langue.
Sopena Balordi présente l'explosion des graffiti en Espagne à la mort de Franco et pendant les années de transition politique. Autrefois symboles de l'impossibilité de pensées et de la rigidité des façons de vivre, les nouveaux écrits sont l'expression de pensées, d'idéologies, et d'expériences d'un peuple qui se «représente lui-même pour la première fois» (197). Tóth analyse un changement dans la langue russe survenu exclusivement dans le lexique et la dénomination et caractéristique de l'époque du régime soviétique. La fréquence des «abréviatures» augmente considérablement lorsqu'un système social est remplacé par un autre différent du précédent, et que le pouvoir tente de s'emparer du contrôle sur la langue d'une société. Vrinat-Nikolov s'interroge sur la langue bulgare, menacée par un possible perte d'identité longtemps défendue, pour répondre aux lois de l'économie de marché. Face à une place de plus en plus grandissante de l'anglais dans la langue bulgare, l'auteur espère que l'aliénation politique ne cèdera pas le terrain à l'aliénation économique. Finalement Žilinskas et Čepaitiené analysent les changements dans l'emploi des appellatifs dans la presse lituanienne entre 1984 et 1999. Ils montrent que depuis la chute du régime soviétique et la démocratisation, de plus en plus d'appellatifs autrefois impossibles réapparaissent.
Les articles présentés dans cet ouvrage et rassemblés sous l'effigie de la langue libérée sont très spécialisés et s'adressent surtout à des spécialistes. L'analyse linguistique de type socio-culturel met en contraste des langues variées et décrit des faits en les corrélant avec des évènements politiques, économiques, sociaux et culturels. Ces textes montrent la force de la langue et son rôle dans la détection et la description des mouvements politiques, sociaux, économiques et culturels. La langue reste un outil important dans la vie d'un pays et de son peuple. Il est à regretter toutefois le manque de traductions en français des nombreux exemples et citations utilisés dans cet ouvrage. Seuls trois articles sur les quinze présentés possèdent des traductions en français. Par ailleurs, il subsiste encore beaucoup de fautes d'édition du texte, fautes de frappe et phrases mal éditées, toutes rendant la lecture de l'ouvrage parfois périlleuse.