Je me souviens encore du choc ressenti en me rendant compte que la décolonisation ne figurait pas au programme de l’histoire intellectuelle de l’Europe au xxe siècle que m’avaient dispensé mes enseignants. Dans les années 1990, ces événements globaux n’intéressaient tout simplement pas le champ, ce qui n’avait rien de surprenant puisque la décolonisation peinait à se faire une place dans les canons de la philosophie et des réflexions sur la société dans l’Europe contemporaine. Les intellectuels européens contemporains de la décolonisation l’ont totalement occultée, tout comme la plupart des historiens qui se contentaient alors de suivre l’orientation de leurs sources. Quant aux rares philosophes incontournables qui commentaient l’actualité à chaud, telle Hannah Arendt, ils avaient tendance à réduire les processus décolonisateurs à une violence irresponsable – en partie parce qu’une certaine pensée européenne, notamment celle de Jean-Paul Sartre, justifiait cette violence –, comme si ces mouvements émancipateurs n’avaient aucun rapport avec les appels ambigus en faveur de la liberté auxquels les intellectuels accordaient souvent une place centrale dans leurs modèles de citoyenneté et de modernitéFootnote 1. La guerre froide, durant laquelle s’affrontaient deux conceptions radicalement divergentes de la liberté, de l’égalité et du progrès, a laissé une trace profonde dans la littérature primaire et secondaire consacrée aux intellectuels européens : quasiment personne ne s’est intéressé aux gagnants et aux victimes de la décolonisation, ni même à ceux de la guerre froide elle-même, au-delà des horizons habituels de la géographie européenne.
À certains égards, la reconnaissance de cette omission et de ce silence, aussi bien dans l’histoire que dans l’historiographie, est apparue comme plus importante que la « découverte », au cours des dernières années, que les Lumières possédaient des caractéristiques globales ou que le fait que, après le tournant impérialiste, la pensée libérale européenne du xixe siècle avait si souvent justifié la hiérarchie globale servant de cadre aux théories de la civilisation et de la raceFootnote 2. En termes moraux, cette prise de conscience se mesure jusque dans les conclusions des travaux de recherche, désormais nombreux, qui ont montré à quel point le fascisme, le nazisme et le stalinisme avaient exercé une puissante attraction sur certains grands intellectuels européens de l’époque. Comme si la pensée européenne, qui s’était vantée, avant le xxe siècle, de tenir la chronique des aventures de l’« Esprit du Monde », avait tout simplement tourné le dos au plus grand épisode d’émancipation dans l’histoire humaine, quand bien même Georg W. F. Hegel avait fait de l’« histoire universelle » son leitmotiv et du « progrès de la conscience de la liberté » sa thèseFootnote 3. Et les historiens des idées d’emboîter le pas.
Pendant longtemps, les spécialistes de l’histoire intellectuelle de l’Europe depuis l’époque moderne ont pu se poser en chantres du cosmopolitisme au sein de leur confrérie, miraculeusement immunisés contre la coupable tendance « nationalisante » de leurs collègues. Ainsi, compte tenu des ramifications continentales des Lumières, il était logique de donner à celles-ci un cadre supra- et transnationalFootnote 4. Nul besoin d’être grand clerc pour mettre au centre de nombreuses études la circulation internationale des mouvements intellectuels – et celle de leurs représentants, du fait des vagues d’exil provoquées par la répression politique aux xixe et xxe siècles. « Les idées sont les choses les plus nomades du monde », disait déjà Arthur O. Lovejoy en 1940Footnote 5. L’enseignement de l’histoire de l’Europe moderne et contemporaine dans les principaux centres universitaires états-uniens était configuré de telle manière qu’il reposait en général sur des spécialistes d’une seule tradition historiographique nationale, à laquelle venait s’ajouter, pour les départements les mieux lotis, un historien des idées qui ne manquait pas d’avoir la sensation, tenace, d’être marginalisé tandis que l’histoire européenne traditionnelle suivait les modes successives de l’histoire politique, sociale et culturelle. Depuis leur poste d’observation périphérique, ces historiens des idées pouvaient au moins se targuer de cumuler les connaissances de différents lieux en Europe et de l’autre côté de l’Atlantique, alors que les autres « européanistes » se répartissaient le continent qu’ils avaient découpé en suivant les frontières politiques traditionnelles.
En réalité, le courant dominant de l’histoire intellectuelle de l’Europe moderne et contemporaine n’a jamais été véritablement cosmopolite. A. O. Lovejoy, le grand fondateur de l’histoire des idées aux États-Unis, n’a guère étudié les mouvements des idées au-delà de leurs circuits transatlantiques. Se démarquant du caractère désincarné de son approche, Quentin Skinner a donné naissance à une école dont les adeptes (principalement britanniques) étaient convaincus de la nécessité d’étudier les idées dans un contexte intra-européen, tandis que J. G. A. Pocock (co-fondateur avec Q. Skinner de l’école de Cambridge) les situait dans une « tradition républicaine atlantique »Footnote 6. Une génération après A. O. Lovejoy, H. S. Hughes expliquait que l’histoire intellectuelle de l’Europe comprenait une zone qui n’était « ni mondiale ni nationale », dans une intervention novatrice pour des Américains qui s’intéressaient à des sujets plus actuels que ceux du xve au xviie siècle que couvrait en général l’école de Cambridge. L’approche de H. S. Hughes consistait à isoler un « bloc central » européen reposant sur « des institutions communes et un héritage intellectuel – en philosophie, en droit et dans la structure de l’enseignement supérieur – dont il découlait que les principaux penseurs sociaux européens étaient confrontés à un ensemble similaire de problèmes »Footnote 7. L’on pourrait dire la même chose des autres pontes de l’histoire intellectuelle européenne contemporaine, tels Peter Gay et Carl E. SchorskeFootnote 8. Si, parmi ces figures qui ont vécu la décolonisation, l’une d’elles a ne serait-ce que mentionné l’événement dans ses travaux, je n’en ai pas trouvé la trace. En dépit de leur internationalisme par défaut, les historiens des idées de l’Europe moderne et contemporaine ne percevaient alors nullement la nécessité d’une conscience globale. La situation a changé récemment, en partie sous l’effet du décentrement provoqué par l’histoire globale, mais aussi du fait de l’impératif, auquel tous les historiens des sociétés européennes sont confrontés d’être à la pointe de l’actualité. Par chance, tout laisse à penser que l’histoire intellectuelle de l’Europe moderne peut non seulement survivre, mais qu’elle est également promise à un bel avenir une fois engagée dans le « tournant global »Footnote 9.
Globaliser l’histoire intellectuelle de l’Europe : quelques pistes
Le bouleversement de l’histoire intellectuelle de l’Europe moderne et contemporaine ne remonte qu’à quelques années. En attendant que le champ se stabilise sous une forme qui prenne mieux en compte le global, le moment semble opportun pour proposer quelques pistes. L’une d’entre elles réside dans la découverte, ô combien importante, des sources et contextes globaux des textes incontournables du corpus de la « pensée européenne », en perpétuelle reconstruction. Une deuxième voie viserait à redonner vie aux imaginaires globaux des penseurs européens modernes. Une troisième possibilité, plus difficile à envisager, consisterait à retracer les circulations des traditions de pensée et des concepts européens à travers la planète, en analysant leur réception et leur refaçonnage au cours de ces voyages tandis que des réseaux de rétroaction complexes brouillaient les démarcations entre l’européen et le non-européen. La dernière solution, plus controversée, serait de souligner à quel point le canon de pensée européen est fondamental pour arriver à globaliser véritablement l’histoire intellectuelle européenne, notamment en ce qu’il peut aider à corriger les points aveugles que ses propres historiens ont contribué à imposer en représentant, à tort, la pensée européenne comme un isolat coupé du reste du monde.
Au sein du champ, on assiste à une prise de conscience, plus ou moins soudaine, de la matrice globale de l’histoire intellectuelle de l’Europe moderne, même si la façon dont cette histoire a été forgée et enseignée ne le reflétait pas. Les philosophes des Lumières ont ainsi appréhendé la « religion », et l’islam en particulier, à partir d’une accumulation sans précédent de connaissances sur le sujet venues de tous les coins du monde, même si celles-ci ont été (més)interprétées par les audiences européennesFootnote 10. On se demande aujourd’hui si Hegel lui-même pensait à la révolte des noirs et des métis en Haïti quand il a décrit de manière révolutionnaire la relation entre liberté, reconnaissance et violenceFootnote 11. De même, les origines de la sociologie européenne ne peuvent être conçues hors de leur cadre mondial : c’est assurément le cas des écrits d’Émile Durkheim, qui s’est appuyé sur des ethnographies de la sanction pénale et de la vie religieuse dans différents endroits du monde, et de Max Weber, qui a utilisé des informations qu’on lui avait fournies sur la Chine, l’Inde et bien d’autres régions. Et l’on pourrait multiplier les exemples à l’avenant. Des travaux récents montrent qu’il est urgent de mettre en exergue comment une pensée, jadis enfermée dans son « européanité », s’est en réalité presque toujours construite sur la base d’un ensemble historiquement situé d’intrications globales, intellectuelles comme pratiques. Il n’est pas jusqu’à la naissance du mouvement de la déconstruction qui échappe à cette nécessaire recontextualisation globale de la part des chercheursFootnote 12.
Ce tournant global peut aussi se faire en empruntant la deuxième piste que j’ai évoquée, laquelle consiste à trouver des textes européens figurant le monde. À partir des années 1990, les imaginaires des intellectuels écrivant depuis l’Europe ont suscité un regain d’intérêt, parfois pour célébrer leur brio visionnaire dans l’anticipation de la « mondialisation », mais surtout pour comprendre les limites induites par leur esprit de clocher caractéristique. Après la longue tradition d’histoire universelle, les Lumières ont posé le cadre d’une compréhension à l’échelle planétaire de ce que pouvait recouvrir la notion d’« universalité »Footnote 13. Pour prendre un exemple de l’approche la plus enthousiaste, Maya Jasanoff a souligné que Joseph Conrad, en tant que produit de la « première mondialisation », avait anticipé notre perception contemporaine de l’interconnexion et du chaos qu’elle induit, depuis le commerce jusqu’au terrorismeFootnote 14. Duncan Bell, plus sceptique quant au point de vue nécessairement particulier et spécifique à partir duquel le globe est interprété comme un espace unifié dans différents projets intellectuels, a proposé d’étudier « les pratiques de construction du monde qui articulent des formes d’universalitéFootnote 15 ». Selon lui, il ne peut exister que des visions hétérogènes, voire concurrentes, de ce qu’est le « global » ou le « mondial » – sans qu’il ne puisse jamais y avoir de point de vue unique surplombant le phénomène. Depuis l’Antiquité, des cosmopolitismes pluriels ont existé, comme l’a souligné Sheldon Pollock, et chacun d’entre eux s’est révélé rétrospectivement être le produit d’« intellectuels » articulant ambitions impériales locales et rêves grandioses d’ordre moral à la plus grande échelle possibleFootnote 16. Si l’on adapte cette remarque aux temps actuels, il s’ensuit qu’il n’est de mondialisations que plurielles et que la manière la plus pertinente de les étudier, pour les historiens des idées, est de les considérer pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des séries de visions alternatives et concurrentes, sans perdre de temps à tester leur validité. « Les mondes sont interprétés ou conceptualisés avec un intérêt ou un objectif précis en tête », écrit D. BellFootnote 17. Il n’est pas rare que les intellectuels fabriquent des mondes uniquement dans le cadre de projets plus vastes visant à changer l’ordre global à leur manière, une tendance loin d’être étrangère à l’histoire de l’Europe contemporaine. Par ailleurs, comme l’a montré Benjamin Lazier de façon assez audacieuse, l’apparence visible du globe (au sens propre) à l’âge des vols spatiaux – lui-même concomitant au processus de décolonisation – a entraîné non pas une vision unifiée du monde parmi les intellectuels européens, mais au contraire une lutte ouverte, toujours en cours, au sujet des conditions de la coexistence sur une petite planèteFootnote 18.
On pourrait reprocher à ces deux approches globalisantes de l’histoire intellectuelle de l’Europe moderne de n’être que des stratégies destinées à conserver intact un canon préexistant, en se focalisant uniquement sur ce qui dépasse le niveau local dans ce corpus de textes et ses sources. Aux yeux de leurs critiques les plus sévères, de telles options historiographiques se réduisent à des tentatives de décentrement à bon compte de la pensée européenne, qui permettent de continuer la recherche comme si de rien n’était. S’il s’agit, pour l’une, de recevoir le monde et, pour l’autre, de le produire, chacune tend, de manière générale, à s’intéresser avant tout à la façon dont les intellectuels européens sont parvenus à ces objectifs respectifs au niveau local. Ce qui compte, ce n’est pas tant Haïti que ce que Hegel savait de Haïti et quels cadres européens ont été appliqués pour décrire la révolution qui s’y déroula ; l’important est moins les peuples autochtones eux-mêmes que la façon dont l’ethnographie européenne a fait circuler sa propre compréhension de ces peuples afin que des sociologues comme É. Durkheim ou Marcel Mauss y réfléchissent, confortablement installés dans les fauteuils parisiens qu’ils ne quittaient jamais. Bien souvent, les itinéraires lointains des intellectuels qu’un historien peut reconstituer – motif central de l’étude de M. Jasanoff sur J. Conrad et d’ouvrages similaires sur les sciences naturelles, ou même de figures littéraires plus anciennes comme Herman Melville – confirment la remarque cinglante de Socrate, rapportée par Michel de Montaigne, apprenant que quelqu’un ne s’était pas « amendé » pendant ses voyages : « Je le crois bien, […] il s’était emporté avec soi »Footnote 19. Cette histoire des idées reconstituant la réception et la production du monde en Europe n’en est pas moins intéressante et sans doute promise à un bel avenir. Très généreusement, ces rénovations offrent deux modes importants de traitement académique du cadre global de la pensée européenne, qui requiert davantage encore d’innovation.
L’histoire intellectuelle de l’Europe au-delà de l’Europe
Une tâche bien plus ambitieuse consisterait, pour ceux qui peuvent s’y atteler, à refuser les contraintes géographiques qui ont traditionnellement défini la pensée européenne. Jack Goody s’est demandé s’il y avait une seule Renaissance (européenne) ou s’il y avait eu, à l’inverse, d’autres phénomènes apparentés dans l’histoire du mondeFootnote 20. Les Lumières – et c’est peut-être la qualité première des écrits de Jonathan I. Israel de l’avoir documenté – ont étendu leurs ramifications jusqu’aux quatre coins du globe pendant la vague précoce de mondialisation à laquelle elles ont donné lieuFootnote 21. Christopher Bayly a très bien mis en évidence l’existence de courants analogues au libéralisme européen en Asie du SudFootnote 22. S’agissant des époques suivantes, des chercheurs ont retracé comment des concepts et des mouvements habituellement étudiés dans des contextes étroits ont fini par se diffuser et s’appliquer largement, souvent parce qu’ils faisaient écho à des courants de pensée analogues préexistants. Des études importantes, que l’on doit par exemple à Alison Bashford, Joyce E. Chaplin, Yoav Di-Capua, Marwa Elshakry, Omnia El Shakry et Kris Manjapra, ont ainsi analysé la réception de la pensée « européenne », reconfigurée grâce aux circuits impériaux et aux interconnexions globalesFootnote 23. Enfin, de très nombreux historiens ont construit un âge d’or de ce que l’on pourrait appeler une histoire des idées anti- ou post-européennes, en documentant les multiples tentatives, nées dans le « Sud global », de concurrencer les courants de pensée du Nord via des ressources intellectuelles locales ou des combinaisons intellectuelles inédites. Ces dernières ont souvent vu le jour entre la métropole et les colonies, mais elles étaient également fréquentes dans les contextes coloniaux et post-coloniaux où les intellectuels faisaient cause commune pour imaginer une modernité non impériale, c’est-à-dire une modernité qui ne se contentait pas d’accepter la vision que les penseurs européens offraientFootnote 24.
Tous les travaux d’histoire intellectuelle globale en cours et à venir qui s’alignent en bloc sur le canon existant ou qui y intègrent des nouveaux membres en vertu d’un cadre élargi doivent désormais déterminer si leurs histoires sont comparatives, diffusionnistes ou interactionnelles. Les comparaisons ne permettent pas vraiment de proposer une histoire intellectuelle globale, sauf dans la mesure où elles juxtaposent des éléments internes et externes à l’Europe dans une perspective d’éclairage contrastif. Les modèles diffusionniste et interactionnel ont l’avantage de mettre l’accent sur les connexions qui ont réellement existé dans l’histoire plutôt que sur celles que les historiens établissent rétrospectivement. En effet, on aurait tort d’opposer trop strictement diffusionnisme et interactionnisme : les deux options doivent plutôt être envisagées comme un continuum, au long duquel les différentes histoires intellectuelles de l’Europe globalisantes peuvent être placées à différents points. Parfois, l’une de ces histoires abordera les prémices d’un concept ou d’une école à un endroit donné et retracera sa réception ailleurs – tout en gardant à l’esprit que si la réception elle-même est toujours active, elle ne contribue pas nécessairement à refaçonner et à retransmettre les contenus reçus. Parfois, l’étiquette « européenne » accolée à une tradition s’avère usurpée, car son élaboration dépend de connaissances extra-européennes captées et popularisée par des Européens. Isaiah L. Wilner livre une version brillante de ce type d’argument lorsqu’il affirme que la notion de pluralité des cultures, qui porte la signature de Franz Boas aux yeux du public mondial, lui a en fait été enseignée par ses contacts autochtonesFootnote 25. Le plus souvent, la vérité se situe entre ces deux extrêmes, et ce qui fait le sel de l’histoire des idées, dans ses versions européenne et globale, est précisément de déterminer le point où finit la première et commence la seconde.
En dépit du décentrement relatif que subit le canon européen dans l’historiographie actuelle (et, très probablement, dans celle à venir), sa persistance ne semble malgré tout guère menacée. Moyennant une approche ambitieuse, il pourrait même regagner, sous une nouvelle forme, une partie de la centralité qu’il a perdue à l’âge global, une fois que la lumière aura été faite sur la façon dont la pensée européenne a informé la plupart des grandes idéologies de l’émancipation moderne. Que ce soit pour avoir imposé ses valeurs au monde de manière autoritaire ou par l’attrait durable que ces valeurs ont exercé sur toutes sortes de personnes, l’Europe n’a pas pour destin la provincialisation dans laquelle elle est parfois aujourd’hui tenue. Car il est une dernière piste, certes à contre-courant, pour globaliser la pensée européenne : montrer en quoi ses ressorts principaux lui ont donné une pertinence bien au-delà de l’Europe et ce, parfois, en dépit d’elle-même.
Malgré tous ses défauts, Hegel demeure une figure de référence pour la simple raison que sa vision de l’histoire contient et dépasse ses propres exclusionsFootnote 26. C’est par le biais européen – et donc, du particulier – que les idéaux d’émancipation collective se sont diffusés mondialement, cet esprit universaliste imprégnant une bonne partie du xixe et du xxe siècle. Pour ceux qui estiment, comme Andrew Sartori, que le grand successeur de Hegel, Karl Marx, fournit le cadre suprême pour comprendre à la fois le passé et l’avenir de la liberté globale, l’attrait croissant du marxisme est indiscutableFootnote 27. Dans le sillage d’une énième crise du capitalisme, une nouvelle génération de radicaux marxistes pourrait s’employer à montrer la pertinence de ce courant de la pensée européenne pour les affaires globales, en dépit des limites que l’on peut déceler dans l’interprétation du colonialisme chez Marx lui-même. Au demeurant, les intellectuels européens ont élaboré une résistance polymorphe à leurs propres schémas d’émancipation globale ou universelle – hégélien, marxiste ou autre – et cette résistance secrétée en interne a ensuite essaimé jusqu’à devenir globale. Qui a inventé l’« ethno-nationalisme », ou même le « populisme », qui fait aujourd’hui figure de redoutable fléau mondial ? Loin de former un bloc monolithique, la pensée européenne constitue une tradition extrêmement morcelée, dont les arguments et outils ont été utilisés au service d’une multitude de causes parfois contradictoires dans le monde, et continuent de l’être.
Comme l’ont expliqué Richard Drayton et David Motadel, notre discipline n’est qu’au début du chemin sur lequel l’histoire globale la mène et il serait prématuré de tirer des conclusions définitives : on ne renonce pas une entreprise avant d’avoir réellement éprouvé ses chances de succèsFootnote 28. La tâche est assurément ardue, et il faut reconnaître que ceux qui décident de prendre en compte l’importance du globe, tant dans les origines que dans les ramifications de l’histoire intellectuelle européenne, ont du mal à faire grand-chose à mi-carrière. Découvrir l’importance de l’impérialisme et de la décolonisation dans la pensée sociale européenne n’est qu’une première étape pour la replacer correctement dans son cadre global et, partant, pour introduire de la pluralité dans des histoires plus classiques sur la liberté, la justice, la nation ou les droits humainsFootnote 29. Dans cette perspective, les chercheurs commencent à s’engager dans des projets ambitieux visant à explorer les possibilités offertes par une approche globale des Lumières, de l’existentialisme ou du modernisme.
À l’évidence, toute tentative pour adopter une approche globalisante sans formation suffisante fait courir le risque de sombrer dans l’ignorance et la superficialité. Les spécialistes de la littérature, qui construisent souvent leurs récits sur la base d’exemples singuliers plutôt que sur l’exploration acharnée de sources plus obscures, ont une bonne longueur d’avance sur les spécialistes d’histoire intellectuelle pour ce qui est d’inventer (ou de revivifier) un champ bourgeonnant de la littérature mondiale ; ils offrent donc une source d’inspiration pour quiconque souhaite globaliser l’histoire intellectuelle moderneFootnote 30. Reste à savoir de quelle formation les jeunes historiens entrant dans ce champ ont besoin pour se lancer dans une telle entreprise, une fois libérés du carcan dans lequel leur historiographie les a si souvent enfermés. À vrai dire, de manière plus générale, qui pourrait affirmer ce qu’implique exactement l’étude de l’histoire globale, lorsque l’on ne dispose pas de capacités, de temps et d’énergie en quantité infinie ? En tout état de cause, cela ne doit pas conduire à apprendre moins de langues qu’auparavant ou de risquer de perdre la maîtrise des arcanes des environnements locaux et de la riche littérature s’y rapportant, éléments qui faisaient jadis partie du bagage commun. Il faudrait également que l’enseignement de premier et second cycles universitaires aux États-Unis reflète enfin l’élargissement de notre conscience et de notre sensibilisation : à ma connaissance, il n’existe toujours pas de manuel qui présente aux étudiants l’histoire intellectuelle de l’Europe moderne et contemporaine de façon globalisée, ni de professeur qui l’enseigne systématiquementFootnote 31.
La conclusion la plus sûre est la plus provisoire. L’histoire intellectuelle européenne commence à peine à prendre conscience du fait que le « théâtre » de l’histoire n’est pas l’Europe seule mais, comme l’avait affirmé Hegel, le mondeFootnote 32. J’ai évoqué quatre approches actuelles susceptibles d’aider l’histoire intellectuelle à mieux mettre en scène la pièce mineure – l’Europe –, qu’elle a jusqu’à présent magnifiée, dans un futur inconnu et sur des planches de plus grande envergure. Cette prise de conscience ne doit cependant pas être synonyme de recul, et encore moins de disparition, du champ : si personne ne sait vraiment ce qui va se passer, il sera certainement passionnant de le découvrir.