Version remaniée d’une thèse soutenue en 2020 à l’université Paris 1 et dirigée par Olivier Mattéoni – qui la préface –, cette monographie se trouve à la croisée de trois champs historiographiques : l’histoire des pouvoirs municipaux, celle de la construction étatique en France et celle des pratiques de l’écrit. Cléo Rager inscrit son étude dans le courant de l’« histoire documentaire des institutions » (p. 17), pour reprendre l’expression récente d’Olivier GuyotjeanninFootnote 1 : la démarche consiste ici à reconstituer l’histoire des pouvoirs municipaux troyens de la fin du Moyen Âge à partir des documents écrits qu’ils ont produits. Dans cette perspective, les archives, en l’occurrence municipales, ne sont plus considérées comme de simples sources d’information dans lesquelles puiser des données, mais comme objet d’histoire en soi, résultat d’une « fabrique des archives » (p. 20) dont les processus de constitution éclairent l’histoire des institutions dont elles sont issuesFootnote 2. L’autrice montre que pouvoirs municipaux et archives étaient en quelque sorte intriqués à la fin du Moyen Âge. L’un des grands enjeux de l’ouvrage est donc de démêler les étapes de cette relation sur trois siècles.
Pour ce faire, elle a constitué un corpus impressionnant à l’aide d’une base de données décrivant l’exhaustivité du fonds municipal troyen entre 1158 et 1506, soit 3 142 unités codicologiques (une charte comptant ici comme un gros registre de plusieurs dizaines de folios) qu’elle n’a pas hésité à compléter par quelques incursions dans les sources du premier tiers du xvie siècle ainsi que dans les fonds ecclésiastiques troyens ou dans ceux du Parlement de Paris. La prise en compte globale des archives d’une ville pour les deux derniers siècles du Moyen Âge constitue une première, l’abondance documentaire ayant jusque-là rebuté les entreprises historiennes qui se sont souvent arrêtées au début du xive siècleFootnote 3. La structuration duelle des Archives municipales de Troyes depuis le xixe siècle représentait de surcroît une difficulté supplémentaire qui explique l’absence de travaux récents sur cette ville. À l’ère des humanités numériques, l’ambition de réunir les sources conservées dans toute leur exhaustivité se fait plus fréquente dans l’histoire des pratiques médiévales de l’écritFootnote 4. Elle permet une approche quantitative sous forme de graphiques dont l’autrice n’abuse pas mais sait tirer parti pour repérer des moments clefs dans l’histoire des institutions et de leurs fonds.
C. Rager n’en néglige pour autant pas l’approche qualitative de son corpus. L’autrice varie les échelles d’analyse, passant d’une vision globale, qui permet de poser les grands jalons d’une périodisation en trois temps, à l’étude fouillée des textes médiévaux, mis à l’honneur par de fréquentes citations en moyen français. C’est ainsi, par exemple, qu’est mise au jour dans cette masse documentaire l’existence, jusque-là passée presque inaperçue, d’une institution comme l’assemblée des habitants qui n’était perceptible qu’à travers le vocabulaire la désignant. Les leçons de la « nouvelle érudition » des trente dernières années n’ont pas non plus été oubliées : une attention particulière est portée à la matérialité de la documentation comme dans l’étude de l’élaboration des cartulaires municipaux. L’historienne fait montre d’une grande maîtrise dans l’analyse d’une typologie documentaire variée allant des chartes de franchise aux registres de délibération ou aux correspondances, en passant par les comptabilités. Tous ces genres documentaires pragmatiques sont abordés avec finesse, en tenant compte des avancées récentes de la recherche – la bibliographie a d’ailleurs systématiquement été mise à jour depuis 2020.
C’est dans une langue claire et efficace, aux coquilles anecdotiques (un trompette municipal est passé au féminin, p. 231), évitant la tendance à jargonner assez fréquente dans l’étude des « scripturalités », que la démonstration se déploie à travers un plan chronologique qui identifie trois périodes dans l’histoire municipale et archivistique de Troyes. Au début du xvie siècle, celle-ci est considérée comme une « bonne ville » du royaume de France, d’une fidélité et d’une loyauté sans faille envers le souverain, ce qui lui a valu un lien privilégié avec lui. Cette image et ce discours affichés sont l’aboutissement d’une histoire qui ne fut pourtant pas linéaire et d’une mémoire lentement construite par certains groupes au sein de la communauté. Cette élaboration se reflète dans l’état actuel du fonds municipal, qui n’est pas seulement le fruit d’aléas dans la conservation de l’écrit, mais, pour une part, de certains choix, d’ailleurs plus accentués à la fin du xve siècle.
À plusieurs reprises, l’image de la « sédimentation » archivistique (p. 25 sq.) est convoquée, la métaphore géologique se retrouvant encore dans les « affleurements documentaires » (p. 329) sur lesquels l’étude s’est appuyée avec ses trois pics autour de 1350, des années 1420-1430 et après 1470. La comparaison n’est pas inéditeFootnote 5, mais peut-être laisse-t-elle trop l’impression d’une formation « naturelle », par dépôts successifs, du gisement documentaire que sont les archives. L’idée de « mémoire », qui traverse également l’ouvrage, est moins chargée de cette connotation : les fonds troyens décrits par C. Rager apparaissent comme la matérialisation, de parchemin et de papier, d’une espèce de matière grise des institutions qui ne se contente pas de s’accumuler au cours des décennies, mais qui est partiellement reconfigurée selon les besoins contemporains. En atteste par exemple l’étude des différentes phases de transcription des actes dans le Grand cartulaire municipal : en 1377, l’accent était mis sur l’ancrage dans le passé champenois, tandis que vers 1500, c’est la relation avec les rois de France du xve siècle (hormis Louis XI) qui est mise en avant. Les mêmes textes ne sont donc plus perçus de la même manière au fil du temps. L’autrice montre que la mémoire troyenne urbaine fut mouvante et que parmi les mémoires concurrentes, celle qui a maîtrisé les archives à la fin du xve siècle a imposé son récit.
Loin d’une histoire abstraite et désincarnée des archives, C. Rager veille à replacer l’élaboration et la conservation des écrits municipaux dans leur contexte de production et d’usage : c’est ainsi que le conflit entre Armagnacs et Bourguignons des années 1430 débouche sur l’inauguration des premiers registres de délibération. Elle est également attentive aux acteurs de l’écrit, recourant volontiers à l’approche prosopographique afin de replacer ces hommes dans leur milieu social et leurs réseaux de fidélité, tant locaux que royaux. Le rôle de personnages comme le bailli royal Nicolas de Fontenay, promoteur du Grand cartulaire, ou l’évêque Jean Léguisé, intermédiaire entre Charles VII et les élites marchandes vers 1430, est ainsi mis à l’honneur. En ce sens, ce travail est aussi une histoire sociale de l’écrit, dans le prolongement d’études comme celle sur MontpellierFootnote 6, que d’une certaine manière l’autrice approfondit en se plaçant d’entrée de jeu sous le patronage de l’anthropologue James C. Scott, alors qu’elle affiche un souci marqué de pister les laissés-pour-compte du « silence des archives » (p. 108-127). Elle a bien conscience des limites de son corpus.
L’identité urbaine est au cœur de son propos, une identité troyenne façonnée et reconfigurée, je l’ai dit, au cours de ces trois siècles, par les évolutions institutionnelles et mémorielles. Les xiiie et xive siècles constituent un temps de lente genèse des institutions municipales et de premiers développements d’écrits municipaux. Ville des comtes de Champagne, au point de se revendiquer leur « capitale », Troyes fut, jusqu’en 1311, directement gérée par les officiers comtaux, alors que la « proto-municipalité » informelle ne recourait pas encore à l’écrit pour gérer la ville. L’intégration du comté au domaine royal sous Philippe le Bel amène un « tournant documentaire » : la multiplication des officiers royaux agissant au nom d’un souverain lointain engendre une multiplication de la production écrite. Le contraste avec les communes plus autonomes de Flandre ou d’Artois, dont les échevinages se sont approprié l’écrit dès le début du xiiie siècle, est saisissantFootnote 7. Ce n’est qu’autour de 1350, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, que s’affirme un « conseil de ville » recruté dans les élites locales, mais gouvernant en étroite collaboration avec le bailli et les autres officiers royaux qui prétendent perpétuer un pouvoir comtal champenois plus ou moins mythifié. Suscité par un conflit entraînant des besoins défensifs (de coûteuses fortifications) et plus généralement une organisation des corps sociaux, tels les métiers, ce « nouvel ordre administratif » entraîne une intensification et une diversification des écrits, comme dans tant d’autres villes royales, et s’incarne notamment dans la tenue de comptabilités. Ce n’est qu’en filigrane que transparaît dans la documentation le rôle politique, réel mais jusque-là insoupçonné, de la communauté des habitants, qui n’a pas laissé d’archives.
La chronologie s’accélère au xve siècle. Jusqu’en 1470, le conseil de ville reste l’institution centrale, sans jamais exercer un monopole sur l’agglomération, où officiers royaux et assemblée des habitants déploient également leur part d’un pouvoir fragmenté, non sans conflits entre les trois acteurs, producteurs de nombreux « papiers ». Une nouvelle poussée scripturaire est suscitée par la présence de la cour royale de Charles VI à Troyes entre 1418 et 1422, dont les pratiques influencent par exemple la forme des registres et suscitent la mise par écrit de la législation urbaine. Au milieu du siècle, l’affirmation d’une fidélité troyenne sans faille envers le pouvoir royal n’a été possible qu’au prix de l’occultation du poids du parti bourguignon en ville et d’une réécriture de l’entrée du dauphin Charles VII dans Troyes en 1429. Le Grand cartulaire, complété alors, retient essentiellement l’action de ce dernier. L’assemblée générale de la Saint-Barnabé n’était pas la simple chambre d’enregistrement du conseil de ville décrite à Tours par Bernard ChevalierFootnote 8, mais son rôle a été occulté, faute d’avoir laissé une documentation fournie. C. Rager se demande d’ailleurs, à juste titre, si le rôle des assemblées d’autres villes, à commencer par Tours, ne devrait pas également se voir réévalué. Toujours plus variées, les productions écrites municipales s’illustrent notamment dans les registres de délibération et les comptabilités régulières.
Un « tournant archivistique » a lieu à partir de 1470. Le conseil de ville s’efface devant un échevinage (présidé par un maire) octroyé par Louis XI, qui pourtant sortit assez rapidement de la mémoire troyenne au profit de son père Charles VII et de ses successeurs. La nouvelle institution mit deux décennies à s’imposer face aux officiers royaux tandis que les assemblées d’habitants semblent se renforcer. Dès 1497, elle installe ses archives, qui reprennent celles du conseil, dans un hôtel de ville nouvellement acquis. Jusqu’alors, les documents se trouvaient à l’Hôtel-Dieu-le-Comte, vieil hospice de fondation comtale, et avaient pu auparavant être conservés dans des établissements religieux. Ce déménagement destiné à s’inscrire dans la durée s’accompagne d’une réorganisation du fonds, d’un nouveau classement et de la rédaction d’un inventaire. C’est autour de ce fonds, alors que les archives du bailliage ou celles des assemblées n’ont pas survécu, que va s’organiser la mémoire, relativement univoque, de la « bonne ville » de Troyes. Cette « royalisation » (p. 318) mémorielle influencera la vision des historiens et historiennes pendant des siècles.
Le stimulant livre de C. Rager ne se contente pas de renouveler en profondeur notre connaissance des institutions municipales de Troyes du bas Moyen Âge, il démontre la pertinence d’une histoire documentaire des institutions, une approche exigeante croisant les angles et les échelles d’analyse pour dévoiler ce que les manipulations ultérieures ont tenté de dissimuler. Elle contribue à éclairer d’un jour nouveau l’histoire des villes médiévales, dévoilant l’impensé sur la nature ou la forme des fonds municipaux qui a longtemps prévalu. Inextricablement liées, archives et institutions apparaissent désormais comme les deux faces des pouvoirs municipaux.