Paru en 2019 chez CNRS Éditions, Modèle monastique. Un laboratoire de la modernité rassemble huit articles publiés entre 2004 et 2018 par Jacques Dalarun, directeur de recherche au CNRS, membre de l’Institut et directeur, entre 1998 et 2004, de l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT). Remaniés et organisés en neuf chapitres précédés d’un avant-propos, les articles dessinent les contours d’une œuvre qui a renouvelé en profondeur les champs des pratiques de l’écrit, de l’histoire monastique et de la gouvernementalité médiévaleFootnote 1. Avant d’entrer dans le détail de la méthode et de l’apport de ces travaux, il importe de s’arrêter sur le terme de « modernité » qui figure dans le sous-titre de l’ouvrage. Ce choix indique la place singulière que les recherches de l’auteur occupent dans le champ d’une histoire religieuse traversé par des visions contrastées du rapport entre Moyen Âge et modernitéFootnote 2.
Née chez les humanistes au xviᵉ siècle, la notion de modernité a introduit une césure temporelle inédite entre un présent « moderne » et un passé « médiéval », perçu comme radicalement distinct. Comme l’a analysé Reinhart Koselleck, ce nouveau « régime d’historicité » s’est imposé au xviiiᵉ siècle, opposant l’archaïsme présumé du Moyen Âge à la raison des LumièresFootnote 3. Le romantisme, l’érudition et l’esthétique historiciste ont ensuite ancré cette vision, réduisant le Moyen Âge à une altérité fascinante, presque exotique. Une partie de l’histoire religieuse, centrée sur l’étude du dogme, des rites et des pratiques cultuelles, continue d’insister sur cette immense distance en refusant d’appliquer aux sources médiévales les outils des sciences sociales, jugés anachroniques et déformants. Préférant s’en remettre aux témoignages des hommes d’Église contemporains, considérés comme les gardiens d’une tradition disparue, cette approche essentialise le passé : elle le traite comme une donnée immuable plutôt que comme un objet d’analyse critique. Dans cette perspective, le monachisme médiéval n’est saisi qu’à travers un prisme internaliste, où le chercheur entretient avec son objet un rapport plus empathique que distancié. Le risque est alors de naturaliser cette supposée proximité, en figeant le Moyen Âge dans une identité intemporelle, plutôt que d’en interroger les dynamiques historiques et socialesFootnote 4.
Si cette approche internaliste repose sur une certaine logique de fidélité aux « mentalités » cléricales et à leur contexte propre, elle isole le Moyen Âge en un bloc clos et efface les filiations subtiles qui, malgré d’évidentes ruptures, relient cette période à la modernité. Ces liens généalogiques ne se réduisent pas à une simple succession chronologique, mais désignent des transmissions, des réinterprétations et des hybridations qui ont façonné les institutions, les savoirs et même les imaginaires modernes. Dès le xxᵉ siècle, les sciences historiques et sociales ont ainsi démontré que le Moyen Âge n’était pas seulement un « autre » radical de la modernité, mais bien un socle actif de sa construction. À travers le développement de pratiques sociales communautaires ou de modèles de gouvernementalité (entre autres), le Moyen Âge apparaît comme un réservoir de formes sociales et politiques que la modernité a tantôt rejetées, tantôt réactivéesFootnote 5.
En histoire religieuse, un courant émergeant dans les années 1980 sous l’influence de l’anthropologie et de la sociologique historique a ainsi étudié l’Église médiévale comme une matrice de modèles politiques et sociaux durablesFootnote 6. Les travaux de J. Dalarun, inspirés par ceux de Michel Foucault ou de Giorgio Agamben, et menés en collaboration avec des groupes de recherche comme le Forschungsstelle für Vergleichende Ordensgeschichte (FOVOG) et le Centre européen de recherche sur les communautés, congrégations et ordres religieux (CERCOR), illustrent cette démarche. L’œuvre de l’auteur considère le monachisme non comme un monde clos et coupé du présent, mais comme un laboratoire d’expérimentations (formes de gouvernement, de disciplines corporelles ou de pratiques scripturaires, etc.) qui ont profondément influencé l’Europe moderne. Elle s’inscrit dans une tradition critique qui, depuis le xixᵉ siècle, réintègre le Moyen Âge au cœur de la modernité, en en faisant un terrain d’émergence des enjeux contemporains plutôt qu’un vestige du passéFootnote 7.
Modèle monastique est un condensé de plus de dix ans de cette recherche. L’auteur y déploie une enquête d’ampleur sur les formes de vie religieuse à partir d’études de cas variées portant sur plusieurs espaces (Abruzzes, Pays de la Loire, Champagne, Bourgogne), genres de communautés (moines et moniales), ordres (clunisien, cistercien, franciscain) et maisons (Fontevraud, Le Paraclet, Mont-Cassin, etc.). Le modèle qu’il dégage se construit sur le temps long, du viᵉ au xivᵉ siècle, et se déploie en trois cercles spatio-temporels concentriques qui constituent implicitement les trois parties de l’ouvrage.
Le premier est celui du cloître où la règle suivie par les frères et sœurs ordonne les comportements de la communauté. Les chapitres 1 à 4 posent ainsi les fondements du modèle en explorant le paradoxe du monachisme, la relation centrale dans la règle bénédictine entre corps monastique et Opus Dei, la relation au monde et la tentation de l’oisiveté telle qu’elle est présentée par Raoul Glaber ainsi que la projection du cloître dans le siècle à travers le Vie de l’évêque Bérard des Marses.
Ensuite, le volume aborde la réalisation du modèle à l’échelle de la société occidentale médiévale. Étudié à partir des écrits des Pères de l’Église puis travaillé sur un long xiie siècle s’étirant « de la fondation de Fontevraud en 1101 jusqu’à la mort de François d’Assise en 1226 » (p. 11), ce modèle réduit de perfection, pour guider l’ici-bas vers l’au-delà, se réalise de façon multiple dans la fondation de communautés féminines et de communautés mixtes (chap. 5 et 6), et dans la diffusion des valeurs monastiques dans la société laïque comme on l’observe dans la correspondance entre Pierre Abélard et Héloïse (chap. 7).
Les derniers chapitres élargissent la perspective des questionnements en accordant au monachisme médiéval une place fondamentale dans l’émergence de nouvelles pratiques constitutives des cellules de la modernité occidentale (l’école, l’hôpital, la prison, la fabrique, le phalanstère, l’entreprise, etc.)Footnote 8. L’auteur voit dans le monachisme le développement de pratiques démocratiques comme l’élection et la participation des femmes (chap. 8), et propose une réflexion critique sur la notion de « forme de vie » chez François d’Assise et G. Agamben pour insister sur la naissance d’un modèle organisationnel anti charismatique (chap. 9). La convocation de références à la pop culture – par exemple, le film allemand La Vie des autres, 2006 – interroge cette évanescente généalogie des croyances jusqu’au très contemporain.
Cette charpente conceptuelle, qui réunit Moyen Âge et modernité, repose sur une analyse innovante des sources de nature avant tout normative (règles, coutumes, statuts, constitutions) mais étudiées « au second degré » non seulement pour ce qu’elles prescrivent, mais aussi en ce qu’elles révèlent des pratiques des acteurs qui les ont produites, transmises et conservées. Une règle de Fontevraud, un statut du Paraclet, un coutumier clunisien sont autant de sources normatives qui deviennent, sous la plume de l’auteur, des témoignages de stratégies d’écriture de scribes cherchant à réformer leur maison dans des contextes très variés, de l’âge d’or à la crise. L’approche repose sur une fine maîtrise de la philologie et des sciences dites « auxiliaires » (paléographie, diplomatique, archivistique), décisive pour transformer l’étude des normes en une histoire vivante des pratiques.
Cette méthode se déploie en des enquêtes fouillées qui déconstruisent les œuvres et restituent la diversité des stratégies des scribes. Chaque étude s’ouvre souvent sur l’examen minutieux d’un dossier documentaire (examen de citations textuelles, analyse matérielle de manuscrits). L’étude du codex Troyes, Bibliothèque municipale, ms. 802, unique témoin intégral de la célèbre correspondance entre Abélard et Héloïse, constitue un cas exemplaire de la méthode de l’auteur. L’examen philologique et codicologique permet de dépasser la fascination romantique pour la relation des deux amants : il révèle que le véritable centre de gravité du recueil réside dans la rédaction de Nos institutions, statuts promulgués entre 1142 et 1147 pour Le Paraclet, abbaye fondée par Abélard et confiée à Héloïse. L’enquête suggère que le manuscrit de Troyes n’est pas tant une consécration de la correspondance qu’une mise par écrit du monastère par Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris (1228-1249), ou probablement par l’un de ses clercs, vers 1237. Si les raisons de cette intervention restent multiples, la convocation de ces statuts du milieu du xiiᵉ siècle s’inscrit clairement dans une réforme par l’écrit du monastère en période de difficultés économiques.
Ces analyses des écrits normatifs, enrichies d’un recours à d’autres traditions savantes (Adalbert de Vogüé) et à des travaux en sciences sociales (Pierre Bourdieu, Max Weber, etc.) sont autant d’expériences constitutives du laboratoire de la modernité de J. Dalarun. La règle de saint Benoît et sa réception en forment l’objet d’étude principal. Héritée des traditions orientales et occidentales, mais aussi de l’expérience vécue de la vie commune, la règle bénédictine instaure un nouvel habitus religieux, matrice d’organisations futures. Contrairement aux règles de saint Basile ou du Maître, qui reposaient sur un dialogue de type question-réponse, elle abolit les hiérarchies. Le pastorat bénédictin repose sur une symétrie des obligations entre moines et abbé, lequel ne détient en théorie aucune compétence spécifique, à l’image du simple berger auquel on confie la garde des chèvres. J. Dalarun conçoit ainsi le monastère comme « une usine managée par un berger » (p. 10), où s’inventent des formes politiques inédites, comme l’élection démocratique parmi une communauté de pairs.
J. Dalarun ne se limite pas aux textes normatifs des communautés masculines : il explore la diversité des pratiques qui ont donné corps au « modèle monastique ». Son travail révèle ainsi comment un idéal théorique s’est incarné dans des réalités complexes, entre adaptations de la règle et pratiques quotidiennes de l’expérience communautaire. Parmi les nombreuses ouvertures apportées, un intérêt central est accordé au monachisme féminin dont les contraintes institutionnelles, économiques et sociales mettent en lumière d’autres dimensions de la vie conventuelle.
Une autre piste de réflexion tient dans une compréhension d’ensemble de typologies documentaires classiquement distinctes par l’érudition moderne. L’auteur montre combien l’historiographie, l’hagiographie et la liturgie font partie intégrante de la définition d’une identité monastique traditionnellement saisie à travers la seule documentation normative. C’est par exemple le cas de la rédaction de la Vie et miracles de Bérard, évêque des Marses (1110-1130), en contexte grégorien. Cette légende met en valeur « un art de gouverner qui n’était autre que la mise en œuvre de la parabole du bon pasteur […] et l’exportation dans le monde séculier de la figure de l’abbé selon la Règle bénédictine » (p. 16). Ce type de référence à une règle qui crée et maintient un équilibre fondé sur la conversion personnelle façonne aussi la discipline corporelle individuelle au sein du cloître.
Au fil de son œuvre, J. Dalarun manifeste une exigence philologique constante qui dialogue fortement avec l’histoire des pratiques de l’écrit. Les travaux relevant de cette approche accordent une place croissante aux « écritures grises », c’est-à-dire aux actes de la pratique, aux cartulaires ou aux comptabilités qui assurent l’administration au quotidien de la vie conventuelle. Modèle monastique rappelle avec force qu’une enquête croisée d’une variété de types de sources constitue une méthode féconde pour l’histoire du monachisme. En montrant comment ces textes, dont les typologies sont classiquement figées, peuvent être lus ensemble comme des traces conjointes et dynamiques de l’action et de la réforme, J. Dalarun souligne leur rôle central dans la construction d’une gouvernementalité monastique.