Le succès d’un traité de philosophie repose autant sur la doctrine exposée que sur l’adresse dont le philosophe fait preuve en formulant sa pensée. Le mariage réussi de ces deux aspects donne naissance à des idées philosophiques qui perdurent. Inévitablement, l’exégèse a surtout insisté sur l’idéation philosophique; n’empêche qu’au cours de l’histoire il y a eu aussi des préoccupations pour l’écriture, le langage de la philosophie. Il y a 90 ans, par exemple, Constant Bourquin publiait un livre, Comment doivent écrire les philosophes? (Paris, 1924), qui réunissait les réponses données par les plus importants philosophes français à une série de questions concernant l’écriture des philosophes et la forme discursive à adopter pour exposer une doctrine philosophique. Le livre dirigé par Frédéric Cossutta et Francine Cicurel vise un but pareil, même s’il ne porte que sur une seule composante de l’écriture philosophique, à savoir la formule, c’est-à-dire l’expression concentrée d’une idée philosophique, d’une idée qui s’identifie d’habitude avec un auteur ou une doctrine: Tout coule, Je pense donc je suis, L’existence précède l’essence, L’homme est un loup pour l’homme, La religion c’est l’opium du peuple, Retour à Kant! Les formules philosophiques sont des entités discursives se retrouvant dans toutes les activités du domaine: discours doctrinal, exposé historique, enseignement philosophique, cours et conférences, dialogue et controverse.
Un énoncé qui aspire au statut de formule philosophique doit être détachable par rapport au contexte discursif où il apparaît. Les trois premiers textes du recueil s’intéressent à cette détachabilité, qui assure le succès d’une formule. Alain Lhomme (25–52) en identifie et en analyse les conditions (rhétorico-syntaxiques, sémantiques et rhétorico-stylistiques) et montre, à l’aide d’exemples empruntés à Bergson, Marx, Hegel et Sartre, qu’une formule n’est pas seulement une intrusion littéraire dans la construction du discours philosophique mais aussi un moyen d’exprimer d’une façon plus adéquate et séduisante une idée philosophique. Jean-François Bordron (53–69) fait valoir qu’un énoncé détachable doit être dans une relation ‘méréologique’ avec le tout discursif d’où il provient. Il doit en même temps être saillant et représentatif du tout discursif. Frédéric Cossutta (71–108) se penche sur la distinction entre le détachement direct et indirect, le rapport entre les énoncés détachés et les citations, la répétabilité comme marque de l’identité de la formule philosophique et le rapport entre la formule et la thèse philosophique. Ses exemples sont tirés de deux ouvrages remarquables pour leur écriture formulaire, l’Éthique (Spinoza) et le Tractatus Logico-Philosophicus (Wittgenstein). Cossutta souligne que les formules philosophiques participent à la construction de ‘l’interdiscours philosophique’, elles réactivent ‘l’archive philosophique’ dans les confrontations philosophiques, elles ont un rôle essentiel dans la diffusion des conceptions philosophiques au-delà des spécialistes et elles s’intègrent à l’effort d’élaboration et de présentation des conceptions philosophiques. La tentative de proposer une typologie des formules philosophiques témoigne de l’intention de Cossutta de mettre un peu d’ordre là où, pour le bon sens, la créativité semble régner suprême.
Les trois essais qui composent la deuxième partie constituent des ‘applications’ du concept de formule philosophique à quelques textes fondamentaux qui s’imposent également par leur caractère formulaire. À partir du constat que, souvent, la survie d’une œuvre philosophique n’est pas assurée par l’intermédiaire du texte d’origine mais par celui des commentaires suscités, Francine Cicurel (111–130) analyse le rôle des formules philosophiques comme mots d’ordre ou mots de passe. Son étude vise les deux textes de Levinas (1930–1940) qui ont fait connaître les philosophies de Husserl et de Heidegger en France. Malika Temmar (131–140) s’intéresse à la circulation des formules dans l’histoire de la philosophie, aux modalités qui permettent à une formule de s’insinuer d’une conception philosophique à l’autre, et au phénomène de reconstruction discursive et d’adaptation d’une formule à un nouveau contexte. Le travail explicatif de Temmar s’exerce sur Le Visible et l’invisible, texte de Merleau-Ponty dont elle souligne le caractère polymorphe et l’ouverture à de nombreux philosophes: reprises, citations et formules appartenant à Descartes, Kant, Husserl, Bergson et Sartre construisent un tout qui est le texte de Merleau-Ponty. Khodayar Fotouhi (141–159) poursuit l’aventure discursive des formules philosophiques dans ce qui est connu comme la ‘polémique Foucault-Derrida’ sur l’interprétation de la folie dans la première méditation de Descartes. Sa distinction entre la formule (Foucault) et la contre-formule (Derrida) expose le jeu polémique assumé par ces constructions linguistiques dans une dispute philosophique.
La troisième partie du recueil inclut des contributions d’Alain Rabatel et de Dominique Maingueneau. Rabatel (163–198) analyse les expressions aphoristiques présentes dans le Dictionnaire philosophique d’André Comte-Sponville. Comment ces formules mémorables et de grande force praxéologique sont-elles insérées dans le dialogue que l’auteur engage avec les grands noms et les grands problèmes de l’histoire de la philosophie? De nombreuses analyses textuelles essaient de répondre à cette question. La distinction entre co-énonciation (‘penser avec les autres’), sur-énonciation (‘penser sur soi-même à partir des autres’) et sous-énonciation (‘se mettre à l’écoute des autres’) indique les postures du ‘sujet philosophant’ par rapport aux formules des autres utilisées dans la construction de son propre texte. Maingueneau (199–220), quant à lui, dresse l’inventaire des transformations de formules dans la construction des commentaires philosophiques. Trois situations sont soumises à l’analyse: le commentaire de professeur (Jean-Pierre Osier qui commente une formule de Marx [La religion c’est l’opium du peuple] dans un manuel pour les classes préparatoires), le commentaire de disciple (Jean Beaufret qui commente une formule de Hegel [saisir et exprimer le vrai non comme substance mais tout aussi résolument comme sujet]) et le commentaire de maître (Jacques Derrida qui commente une formule de Nietzsche [J’ai oublié mon parapluie]). L’étude comparative de ces séquences, d’une formule exprimant une doctrine (le marxisme) à une autre exprimant la conception d’un philosophe (Hegel) et jusqu’à la troisième qui, non canonique par rapport à ce qui est une formule, exprime ce que Nietzsche appelle une ‘impossible formule’, met en évidence la richesse d’expression et de suggestions interprétatives de ces constructions linguistiques utilisées dans le champ de la philosophie.
La problématique des formules philosophiques peut sembler mineure par rapport aux grands problèmes de la réflexion philosophique au cours des siècles. En réalité, le contraire est vrai: c’est un sujet très important, susceptible d’intéresser jusqu’au grand public. Comment peut-on exprimer d’une façon séduisante une idée philosophique et en assurer la circulation interdiscursive? Comment peut-on activer la mémoire collective des idées philosophiques et maintenir le dynamisme de l’archive philosophique du monde? Les réponses contenues dans cet ouvrage mettent à jour la profondeur de la pensée et la beauté de l’expression philosophiques.