Cet opuscule Qu’est-ce que la pensée? de Pierre Steiner, enseignant-chercheur à l’Université de Technologie de Compiègne, s’inscrit dans la collection «Chemins philosophiques» des éditions Vrin. Les ouvrages de cette collection se proposent d’analyser des notions philosophiques et de les enrichir par l’ajout de textes commentés. L’auteur aborde la notion de pensée — notion centrale pour la philosophie moderne, au moins depuis Descartes — à partir de la question des rapports entre pensée et représentation, et ce, afin de clarifier les bases du débat contemporain entre internalisme et externalisme et d’évaluer, dans une perspective critique, tant la teneur et la portée du représentationnalisme en philosophie de l’esprit et en philosophie des sciences cognitives que l’anti-représentationnalisme pragmatiste qu’il défend.
Dans une première partie, à la suite d’une introduction qui examine, à partir de nos usages du verbe «penser» dans le langage ordinaire, les différents sens donnés au terme de «pensée» (comme un événement, un état, une activité, ou encore un attribut), Steiner procède à son examen critique et définitionnel. Il entrevoit, à ce propos, deux conceptions centrales. D’un côté, la pensée est définie comme ensemble de phénomènes mentaux essentiellement subjectifs qui se produisent dans notre champ de conscience (cartésianisme) et auxquels nous aurions un accès épistémique privilégié. De l’autre, la pensée est conçue comme ensemble ou faisceau de capacités et d’activités se déployant et se manifestant dans l’exercice coordonné de celles-ci. Steiner privilégie cette seconde approche, et se demande ensuite si la production et le déploiement des activités générées à partir de ce faisceau de capacités sont spécifiques et fondamentalement distinctes des activités qui ne relèvent pas de la pensée (mentalisme) ou si l’activité de penser ne réside pas davantage dans une manière expressive de s’engager dans des activités telles que lire, marcher ou jouer du piano. L’auteur arrive ainsi à une conception «adverbiale» (p. 40) de la pensée qu’il associe à Dewey (Reference Dewey1997), Wittgenstein (Reference Wittgenstein2004) et Ryle (Reference Ryle1949), selon laquelle l’activité de penser ne correspond pas à une activité spécifique, mais plutôt à des manières d’agir et de se comporter pouvant être accomplies sans penser mais ne pouvant être décrites qu’à partir de nos formes de vie et de nos pratiques normatives socialement instituées.
La seconde partie pose la question de la nature de la pensée : en effet, s’il ne s’agit pas d’une activité purement mentale, la pensée peut-elle être néanmoins identifiée à un processus matériel ou physique? L’auteur présente ici les grands concepts et les distinctions établies en philosophie de l’esprit entre dualisme et matérialisme (dans leurs variétés), fonctionnalisme, comportementalisme et survenance. Il introduit ensuite un débat classique en philosophie des sciences cognitives, celui du véhicule de la pensée : la pensée se résume-t-elle à manipuler des structures matérielles dotées d’un contenu ou résulte-t-elle, plutôt, de comportements de personnes impliquant des pratiques sociales partagées et exerçant des capacités inférentielles appropriées (voir Brandom, Reference Brandom1994)? Dans les deux cas, si l’on épouse la thèse du représentationnalisme, de quel type ou de quel format sont ces représentations dont la manipulation constitue l’activité de la pensée? Les distinctions entre théories internalistes et théories externalistes du contenu propositionnel sont entrevues, ainsi que celles entre représentations symboliques et analogiques. Un examen particulier est alors réservé aux approches critiques dirigées à l’encontre du représentationnalisme, qu’il soit question du point de vue anti-représentationnaliste (énactiviste) ou de la conception anti-réaliste du contenu mental. Pour la conception expressive de la pensée que défend Steiner, les véhicules de la pensée sont les véhicules d’épisodes, d’états et de capacités mentales; ces véhicules sont des personnes dont les contenus des pensées et l’exercice des capacités comportementales (inférentielles) sont déterminés, de manière externaliste, dans un contexte de pratiques normatives.
La troisième partie se penche sur la question des conditions auxquelles doit répondre une créature pour qu’on puisse la qualifier de créature pensante. Est-il nécessaire, pour penser, de manipuler des concepts ou des symboles linguistiques — et des créatures dénuées de langage peuvent-elles avoir des contenus de pensée? En outre, dans quelle mesure peut-on parler de la pensée pré-conceptuelle ou non-conceptuelle, non-linguistique et intuitive que mobiliseraient, par exemple, les animaux, mais également les humains dans des habiletés et activités complexes, telles que conduire une voiture ou jouer au tennis, sans nécessairement former des jugements prédicatifs et conceptuels qui font référence à ces comportements? Les grandes thèses ciblant les relations qui existent entre la pensée et le langage sont ici exposées et débattues. Steiner soutient néanmoins, dans la continuité de Donald Davidson (Reference Davidson and Engel1993) et de Robert Brandom (Reference Brandom1994), que sans insertion active dans un ensemble de pratiques d’interprétation et dans un contexte institutionnel définissant «des manières normées» de procéder (p. 85), aucune créature ne peut produire des épisodes de pensée ou développer des capacités cognitives. L’environnement social dans lequel prend place la personne comme véhicule des épisodes mentaux ne fait donc pas que déterminer le contenu de ces épisodes, il est une condition logiquement nécessaire de leur émergence.
L’ouvrage se conclut avec deux textes classiques, recueillis dans cet opuscule puis commentés par l’auteur : un extrait de l’ouvrage Des vraies et des fausses idées d’Antoine Arnauld (Reference Arnauld and Moreau2011 [1683]) et un extrait d’un texte intitulé «Un animal rationnel» («A Rational Animal», la traduction de l’anglais est originale), issu d’une conférence donnée par Gilbert Ryle en 1962 (voir Reference Ryle1971 [1962]). Le texte d’Arnauld témoigne de la controverse entre Arnauld et Malebranche, dans laquelle Arnauld s’oppose à la théorie malebranchienne des idées selon laquelle nous ne percevons pas directement ou immédiatement les objets du monde extérieur, étant donné que nous les percevons via des images ou des idées — les idées, d’après Malebranche, étant des êtres représentatifs qui jouent le rôle d’intermédiaire entre, d’un côté, notre esprit et ses modifications, et les choses extérieures de l’autre. La stratégie d’Arnauld consiste à répondre à Malebranche à partir de la thèse post-cartésienne de la conscience (conçue comme réflexivité accompagnant virtuellement toutes les pensées) et de la distinction fine entre «idées» et «perceptions» (p. 101), qu’il entrevoit comme deux manières de décrire la même réalité — bien que sous un angle différent, dans la mesure où, pour Arnauld, les idées ne sont rien d’autre que des perceptions, c’est-à-dire certaines modifications de notre esprit, mais décrites à partir du rapport à la chose qu’elles présentent à l’esprit. La réflexivité essentielle de la pensée et la description de la pensée comme perception rendent plausible, en un certain sens, la thèse selon laquelle les idées sont les objets immédiats de notre pensée, sans nécessairement reconnaître que les idées sont un intermédiaire entre notre esprit et ses modifications d’une part, et les choses extérieures d’autre part. Steiner analyse d’abord ce texte difficile pour un lecteur peu familier avec les débats propres au cartésianisme, et tente ensuite de le rattacher à des problématiques actuelles sur le représentationnalisme, en suggérant, dans la conception d’Arnauld, les points susceptibles d’enrichir la critique contemporaine selon laquelle la pensée procède à partir de la manipulation de représentations dotées de contenu.
L’extrait de Ryle donne, quant à lui, un aperçu de sa position «anti-intellectualiste». Tout en distinguant la pensée théorique ou réflexive de la pensée «engagée», il précise les relations de parenté qu’elles entretiennent sans pour autant réduire l’une à l’autre et sans en faire deux genres séparés de pensée : la pensée théorique est le type de pensée qui caractérise le travail intellectuel des scientifiques ou des philosophes lorsqu’ils s’efforcent de résoudre une équation ou d’élaborer un raisonnement, et la pensée «engagée» est celle que nous mobilisons pour accomplir une action ordinaire qui requiert de l’intelligence, comme par exemple jouer au tennis. Steiner commente ainsi le texte de Ryle en l’inscrivant dans une vision d’ensemble des travaux de ce dernier (notamment depuis son ouvrage célèbre, The Concept of Mind) et en situant sa position par rapport à la tradition philosophique (ou «intellectualiste»). Ryle critique l’«intellectualisme» en ce qu’il réduit toute forme de pensée à une pensée intellectuelle et toute forme de rationalité à une rationalité théorique ou propositionnelle, procédant à partir de symboles et de propositions. L’accomplissement d’actions intelligentes non théoriques doit toujours être précédé par des opérations intellectuelles et réclame donc, à certaines étapes, l’usage de la pensée théorique. La conception «adverbiale» de Ryle (p. 122), qui entrevoit la pensée comme une manière d’agir, soutient au contraire que la pensée théorique n’est pas une pensée plus pure ou plus complexe que la pensée «engagée»; il s’agit simplement d’une activité de pensée, obéissant à des normes de correction et de justesse et au sein de laquelle tout individu engagé dans un processus de pensée théorique doit pouvoir répondre de l’exigence de justification propositionnelle en donnant des raisons pour les propositions qu’il avance. Il est donc possible, avance Ryle, de concevoir favorablement cette spécificité de la raison théorique, mais il est erroné de penser que toute action intelligente nécessite la mise en œuvre de cette pensée théorique et en constitue le résultat. Steiner, fidèle à sa démarche, conclut en précisant qu’il n’y a pas de signification sans normes qui la constituent et pas de contenu de pensée sans règles d’usage qui définissent leurs rapports inférentiels et l’usage que nous pouvons en faire. Maîtriser un concept consiste avant tout à être capable de respecter et de reconnaître les normes inférentielles socialement définies qui s’imposent à toute personne prétendant connaître ce concept.
Ce petit ouvrage, d’un contenu riche et d’un style clair et concis, s’adresse aux étudiants qui abordent la philosophie de l’esprit et qui sont minimalement familiers avec les controverses philosophiques de la modernité. Il se veut être une introduction intéressante à certains des débats classiques de la philosophie de l’esprit et des sciences cognitives de la seconde moitié du XXe et du début du XXIe siècle, tout en remontant à l’héritage de philosophes comme Platon, Descartes ou Kant ou encore à des approches issues d’autres traditions comme le bergsonisme, ou même à certaines questions d’actualité propres aux sciences cognitives. Cette introduction est néanmoins quelque peu partisane en ce que l’auteur situe sa critique du représentationnalisme entrevue sous l’angle du pragmatisme par rapport à la philosophie analytique et aux sciences cognitives. Steiner emprunte et soutient une approche inspirée de Wittgenstein (Reference Wittgenstein2004) selon laquelle la signification d’une expression relève de son usage, c’est-à-dire, selon une certaine lecture, que nous ne pouvons pas séparer la sémantique de la pragmatique, ce qui le conduit à substituer à la notion de représentation celle d’inférence. À la manière de Robert Brandom (Reference Brandom1994), Steiner souligne que le contenu conceptuel est à comprendre à partir de son rôle dans le raisonnement, et non exclusivement en termes de représentation. Il semble bien défendre, au cours de son exposé comme dans le choix des textes présentés et dans son commentaire, une sémantique inférentialiste selon laquelle une représentation signifie quelque chose non à partir de relations référentielles qu’elle entretient entre elle et le monde, mais à partir de relations inférentielles qu’elle entretient avec d’autres représentations, la perception et l’action. L’anti-représentationnalisme pragmatique qu’il propose affirme donc qu’il n’y a pas de représentation sans contenu, et pas de contenu sans rôle inférentiel (d’un véhicule) socialement institué; il ne peut exister de représentations internes, privées, subpersonnelles, ou purement naturelles.
La dimension partisane de cette introduction n’en réduit pas l’intérêt : elle renforce au contraire la tonalité discursive de cet opuscule. Toutefois, on peut regretter que l’auteur ne développe pas suffisamment sa propre position ainsi que celle des penseurs sur lesquels il s’appuie, de même qu’il n’accorde pas plus d’importance aux approches représentationnalistes, mentalistes et computationnelles qui sont pourtant incontournables dans la philosophie de l’esprit et dans les sciences cognitives contemporaines. Néanmoins, on s’accordera pour dire que l’objectif de cet ouvrage est précisément de couvrir, avec concision et rigueur, en peu de pages, une notion aussi large. L’auteur réussit finement à discuter des approches représentationnalistes classiques, tout de même richement entrevues dans la littérature philosophique et scientifique, à partir d’un point de vue plus hétérodoxe.