L’ouvrage de Miri Rubin est issu d’une série d’enseignements donnés par l’autrice en 2017 dans le cadre des Wiles Lectures à l’université de Belfast. Largement repris, le livre n’est pas un travail de recherche à proprement parler : il s’agit plutôt d’une synthèse de travaux portant sur l’extranéité en ville au Moyen Âge, principalement entre le xiie et le xve siècle. Écrit pendant la crise des migrants en 2015, cet ouvrage a évidemment une portée particulière dans le contexte des débats publics autour de l’immigration et de l’intégration dans les pays européens.
Cette volonté d’implication chez l’historienne, au travers de son activité scientifique, est une démarche qui trouve des échos de plus en plus nombreux dans le monde académique. Que ce soit à travers des publications de grande ampleur, comme l’Histoire mondiale de la France, ou de format plus modeste sur des sujets précis, comme Le théâtre de la censure de Renaud AdamFootnote 1, de nombreux historiens et historiennes font valoir leur droit – et peut-être leur devoir – de mettre leur expertise scientifique au service d’une discussion publique plus générale, dans une perspective qui ne tient pas tant du militantisme que de la nécessité de connaître certains aspects du passé pour appréhender les éléments les plus brûlants de notre époque. La forme de cette publication, qui cherche à la fois à toucher un public large sans rien renier de la rigueur scientifique – comme en atteste notamment l’important appareil de notes –, propose ainsi une synthèse historique accessible et actualisée des recherches sur le sujet, avec pour toile de fond les interrogations contemporaines sur les migrations. Nul doute que le lecteur ou la lectrice saura piocher dans ce riche matériau et y trouver matière à réflexion.
La présentation du livre de M. Rubin invite également à des réflexions historiographiques nouvelles. L’autrice prend en effet le parti de se questionner sur les étrangers, nouveaux venus en ville ou ceux présents de plus longue date, qu’elle choisit de mettre en regard des juifs et des femmes. La commune prise en compte de minorités religieuses et d’étrangers n’est pas surprenante : l’historiographie a depuis longtemps considéré que les communautés juives européennes, bien qu’implantées de longue date, étaient systématiquement considérées comme autres, avec une capacité civique et juridique diminuée par rapport aux chrétiens, et se voyaient par ailleurs soumis à des préjugés et des violences spécifiques. Si l’introduction des femmes au sein de ce groupe semble plus originale, les raisons en sont assez solides. Les femmes, comme les juifs et les nouveaux arrivants en ville, font face à des obstacles juridiques qui les empêchent de participer pleinement à la vie de la communauté civique.
Ce rapprochement pourrait s’arrêter là, mais invite néanmoins à la réflexion. Les premières pages du livre de M. Rubin s’ouvrent sur le rappel de l’ouvrage de Simona Cerutti, Étrangers. Étude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime : selon l’historienne moderniste, être étranger renvoie avant tout à une instabilité et à une moindre insertion dans le tissu social local plus qu’à une origine ou une migration récenteFootnote 2. L’approche de M. Rubin propose un léger pas de côté en insistant sur la prééminence du critère juridique, ce qui n’est pas sans rappeler d’autres approches comme celles de Peter Sahlins. L’intégration la plus forte dans le milieu urbain est marquée par le statut de citoyen. Ainsi, les populations ne bénéficiant pas de cette participation d’élite à la vie urbaine – participation civique, mais aussi, souvent, économique – sont, à des degrés divers, dans une situation d’extranéité. Si les femmes peuvent dans certains cas avoir un statut de citoyenne, celles-ci ne jouissent pas des mêmes droits et des mêmes possibilités que leurs pères ou leurs maris.
L’ouvrage souligne que les villes médiévales européennes sont composées en grande partie d’individus qui, tout en faisant partie intégrante de la vie urbaine, ne sont pas membres de plein droit du corps civique. Au travers d’une vaste bibliographie, l’autrice observe des phénomènes de participation et d’exclusion à géométrie variable en fonction des lieux et des époques, les moyens qu’ont certains individus et communautés de détourner les normes à leur profit ainsi que les moments où les modalités de contrôle ou les persécutions se font plus vives.
L’assimilation des trois catégories trouve néanmoins ses limites dans les modalités d’intégration. Si les communautés d’étrangers ou les juifs ont souvent la possibilité de constituer des communautés reconnues juridiquement par les autorités, disposant parfois d’une certaine autonomie de gestion, ce n’est que rarement le cas des femmes, même dans les ordres religieux. En outre, l’existence de communautés identifiées sert de terreau à la constitution d’une identité de groupe, transcendant parfois les différences de statut socio-économique et en faisant aussi des cibles pour des persécutions de groupe. De telles dynamiques ne concernaient pas non plus les femmes, dont la conscience pour-soi en tant que groupe et la capacité d’action groupée sont sans doute plus largement médiatisées par la classe sociale d’appartenance.
Cette réserve mise à part, il peut être intéressant d’envisager les évolutions de considération et de traitement des étrangers, des juifs et des femmes dans un mouvement d’ensemble, notamment pour déceler les évolutions chronologiques concomitantes. M. Rubin relève ainsi une inflexion forte aux xive et xve siècles, à partir de la Grande Peste, marquée par une plus grande méfiance à l’égard des étrangers, des expulsions et des persécutions des communautés juives, notamment dans les pays germaniques, et une exclusion toujours plus importante des femmes du travail ou un rejet plus marqué de la prostitution. Cet accroissement du contrôle de l’espace public et des habitants se traduit par des discours publics, notamment de prédicateurs, de plus en plus virulents envers les juifs et les femmes dans différents espaces en Europe.
Les tendances générales sont indéniables et ce livre n’était sans doute pas le lieu pour entrer dans la finesse de ces chronologies. On remarquera tout de même que les expulsions de juifs, ainsi que le relève M. Rubin, n’ont pas commencé avec la peste, mais sont un instrument de puissance monarchique pour les rois de France depuis Philippe Auguste et, plus encore, Louis IX au xiiie siècle, comme l’ont montré les travaux de Juliette SibonFootnote 3. On pourrait enfin souligner que ces évolutions sont d’autant plus fortes que les pratiques de gouvernement sont efficientes, en permettant aux dirigeants d’instaurer un contrôle étroit sur l’ensemble de leur population plutôt que seulement sur certaines catégories.
Le grand mérite de cet ouvrage est de nous convier à dénaturaliser la catégorie d’« étranger », qui renvoie dans nos langues contemporaines à un imaginaire issu de l’État-nation et de la citoyenneté provenant de la Révolution française, et ne correspondant en rien à la réalité médiévale. Réfléchir de concert aux conditions de vie des nouveaux arrivants en ville, des communautés minoritaires déjà installées et des femmes permet certainement une meilleure compréhension de certains enjeux des relations sociales et juridiques. Tout ne fonctionne pas parfaitement dans cette mise en parallèle, mais suffisamment pour dresser un portrait suggestif de la diversité des villes médiévales. À la lecture de ce riche et accessible ouvrage, on ne peut que regretter l’absence d’une synthèse de ce type en langue française, qui apporterait une lumière bienvenue aux débats publics actuels.