1. INTRODUCTION
La présente étude s'inscrit dans un nouveau courant de recherche qui revisite la question de la convergence et de la divergence au sein des variétés de français canadien selon la perspective de la sociolinguistique variationniste. Les variétés ciblées par notre étude font partie de la famille des français laurentiens, terme qui renvoie au français québécois et aux français issus de l'expansion francophone hors Québec.
Notre étude est centrée sur l'alternance entre les adverbes ou locutions adverbiales qui expriment la notion de restriction: rien que/juste/seulement/seulement que/ne. . . que. Elle repose sur trois corpus recueillis dans des diasporas québécoises implantées (à la fin du 19e ou au début du 20e s.) à Welland (Ontario), Saint-Boniface (Manitoba) et Bonnyville (Alberta) et sur un corpus de français mitchif, recueilli à Saint-Laurent (Manitoba).Footnote 1 La filiation laurentienne du français mitchif remontant à la période coloniale française (cf. ci-dessous), ce dernier corpus ouvre une fenêtre sur un état plus ancien du français laurentien.
Notre étude exploite aussi les résultats de recherches antérieures qui ont examiné l'alternance rien que/juste/seulement/seulement que/ne. . . que dans deux corpus de français québécois et quatre corpus de français ontarien. Notre objectif central est donc de déterminer dans quelle mesure les variétés de français laurentien (au Québec et hors Québec) présentent des points communs et des différences relativement à l’éventail des variantes sociolinguistiques et des contraintes internes et externes qui pèsent sur leur emploi.
Notre recherche révèle que si les variétés de français laurentien utilisent le même éventail de formes et partagent un large ensemble de contraintes internes et externes, elles présentent aussi plusieurs contraintes divergentes. En plus de nous interroger sur la causalité des points de convergence et de divergence révélés par la comparaison des corpus, nous examinons la catégorisation diastratique ou diaphasique des variantes dans les ouvrages dictionnairiques sur les français laurentien et hexagonal. Ce faisant, nous mettons au jour plusieurs aspects de l'alternance rien que/juste/seulement/seulement que/ne. . . que où le français laurentien se distingue du français hexagonal normé, qui pourraient éventuellement être confirmés par des recherches sociolinguistiques sur les variétés de français hexagonal.
2. CONVERGENCE VS DIVERGENCE PARMI LES VARIÉTÉS DE FRANÇAIS LAURENTIEN
Il y a déjà vingt-trois ans, Chaudenson, Mougeon et Beniak (Reference Chaudenson, Mougeon and Beniak1993) soulignaient l'intérêt de tirer parti de la variabilité du français dans l'espace francophone pour inventorier les phénomènes de variation sur les différents points de la structure du français, identifier les évolutions convergentes et divergentes et essayer de faire progresser notre réflexion sur l'interaction des facteurs systémiques et extrasystémiques dans la genèse de la variabilité et son évolution subséquente. En se concentrant sur la variabilité morphosyntaxique, Gadet (Reference Gadet, Martineau and Nadasdi2011) fournit de nombreuses illustrations de phénomènes variationnels qui se retrouvent dans toutes ou la plupart des variétés vernaculaires du français et d'autres dont la diffusion est limitée à des régions spécifiques de l'espace francophone. Pour Gadet, il est clair que l'on n'a pas suffisamment exploité ‘la palette de diversité’ (Reference Gadet, Martineau and Nadasdi2011: 132) des français vernaculaires et que c'est dans une perspective transnationale et transcontinentale que l'on devrait poursuivre la réflexion sur les dimensions internes et externes de la variabilité morphosyntaxique du français, point de vue également défendu par King, Martineau et Mougeon (Reference King, Martineau and Mougeon2011). Est-ce à dire que les recherches comparatives sur les français vernaculaires d'Amérique du Nord constituent une étape de la réflexion sur la variation qui est désormais dépassée? Nous ne le pensons pas, car les travaux qui ont entrepris une étude systématique des phénomènes variationnels selon la perspective de la sociolinguistique variationniste, à l'intérieur des grandes familles de français nord-américain (par exemple, les français laurentiens, les français acadiens), sont, comme on va le voir ci-dessous, encore trop peu nombreux. Dans la présente étude, nous nous concentrerons principalement sur la famille des français laurentiens, regroupement qu'il convient de situer dans le temps et l'espace.
Durant la totalité du 17e s., la colonisation francophone en Nouvelle-France était limitée à la vallée du fleuve Saint-Laurent. Cependant, pendant cette période, les Français installés en Nouvelle-France, ou envoyés de France, ont aussi établi un réseau de fortifications, de missions et de postes de commerce au-delà des rives du Saint-Laurent, notamment dans la région des Grands-Lacs. Au début du 18e s., des colons originaires de la Nouvelle-France se sont installés dans cette région (entre le lac Érié et le lac Huron, des deux côtés de la rivière du Détroit). La colonie française du Détroit est donc la première ‘diaspora’ francophone au-delà de la vallée du Saint-Laurent. Si ce type d'expansion est resté relativement modeste jusqu'au 19e s., il a connu un essor considérable durant le 19e s. et au début du 20e s., période durant laquelle la surcroissance démographique des Canadiens français a entrainé d'intenses courants migratoires hors Québec, initialement en Ontario et en Nouvelle-Angleterre, puis dans les provinces de l'Ouest canadien.Footnote 2 Même si nombre de ces diasporas québécoises sont plus ou moins en phase de déclin démographique (cf. Mougeon, Reference Mougeon, Mufwene and Vigouroux2013), globalement, elles incluent encore, pour s'en tenir au Canada, près de 700 000 locuteurs dispersés sur un immense territoire.Footnote 3
Durant le 17e et le 18e s., par le biais des missions et des postes de traite établis pour le commerce des fourrures, la population autochtone du Canada est entrée en contact avec les colons de Nouvelle-France. La population mitchive francophone du Canada est issue de ces contacts entre les locuteurs du français laurentien et les autochtones. Comme cette population s'est approprié le français laurentien durant la période coloniale et qu'elle a connu une longue période d'ostracisme, son parler ouvre une fenêtre intéressante sur un état ancien du français laurentien, qu'il est impératif de documenter, car le français mitchif est en voie d'extinction.
Ce survol historique nous permet de concevoir la famille des français laurentiens comme un regroupement qui inclut le français parlé au Québec, les français parlés dans les diasporas québécoises au Canada et aux États-Unis et le français parlé par la population mitchive du Canada. Dans la présente étude, nous ne traitons que des variétés de français laurentien parlées au Canada.
Les travaux qui ont traité de la convergence/divergence au sein des variétés de français laurentien du Canada se sont penchés sur deux questions: i) les variétés diasporiques sont-elles restées proches (ou se sont-elles éloignées) de la variété souche – le français québécois et ii) les variétés diasporiques sont-elles semblables ou différentes les unes des autres? Cette double interrogation reflète plusieurs faits: i) le caractère relativement récent de l'implantation des diasporas québécoises (facteur qui serait propice à la conservation des liens avec la variété souche et des liens inter-variétés); ii) l’étendue géographique considérable de cette implantation et iii) la diversité culturelle et démolinguistique des régions où elle a eu lieu (deux facteurs qui seraient propices à l'affaiblissement de ces liens). À cette double interrogation, on peut ajouter celle du degré de filiation entre le français mitchif et ses cousins laurentiens, compte tenu des origines reculées du français mitchif et de son isolement au sein de la famille des français laurentiens après la période coloniale française.
Idéalement, pour pouvoir répondre de façon relativement rigoureuse à ces deux questions, il faudrait pouvoir recueillir des corpus de français laurentien selon la même méthodologie, plus ou moins au même point dans le temps, au Québec et hors Québec. L'ampleur considérable de la tâche et les moyens financiers qu'elle nécessiterait permet de comprendre qu'elle constitue un objectif inatteignable. Ceci dit, le recueil, selon la même méthodologie, de corpus sociolinguistiques dans plusieurs régions de l'immigration québécoise en Ontario a donné lieu à des recherches variationnistes qui apportent des éléments de réponse à la double question formulée ci-dessus (cf. entre autres, Mougeon et Beniak, Reference Mougeon and Beniak1991; Nadasdi, Reference Nadasdi, Valdman, Auger and Piston-Hatlen2005; Mougeon, Nadasdi et Rehner, Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Baronian and Martineau2009). Ces recherches ont révélé qu'en milieu francophone fortement majoritaire le français parlé en Ontario conserve des liens étroits avec le français québécois. Ceux-ci se traduisent non seulement par l'emploi des mêmes variantes sur un point donné de la structure du français, mais aussi, par une identité des contraintes linguistiques et extralinguistiques de la variation. Par contraste, on a trouvé qu'en milieu francophone fortement minoritaire, certaines des variantes attestées en québécois ‘manquent à l'appel’. De plus, dans les communautés minoritaires, on a attesté, d'une part, l’émergence de nouvelles variantes et, d'autre part, des mutations dans l'effet de certaines des contraintes internes ou externes de la variation. On constate donc qu’à un niveau d'analyse certes beaucoup plus micro-topologique que celui qui guide la réflexion de Gadet (Reference Gadet, Martineau and Nadasdi2011), à l'intérieur d'une même famille de français canadien, on peut observer, dans la composante morphosyntaxique, des tendances opposées d’évolution convergente et divergente. Ceci étant, on doit garder à l'esprit que les corpus de Mougeon et ses collaborateurs ont été recueillis auprès de locuteurs adolescents dont le bilinguisme était nettement plus avancé que celui des générations adultes plus âgées et qu'en milieu francophone minoritaire, la reproduction linguistique est, de plus en plus, davantage assurée par l’école que par le foyer (facteur propice à la dévernacularisation, Mougeon, Reference Mougeon, Valdman, Auger and Piston-Hatlen2005). Il est donc plausible de supposer que le parler des ‘anciennes’ générations fasse montre d'un plus haut degré de convergence sociolinguistique.
Plusieurs études ont abordé la question de la convergence/divergence au sein des français laurentiens parlés à l'ouest de l'Ontario. Toutefois, si la plupart d'entre elles fournissent de riches inventaires d'usages attestés ou non attestés en français québécois, (par exemple, Beniak, Carey et Mougeon, Reference Beniak, Carey and Mougeon1984; Walker, Reference Walker, Valdman, Auger and Piston-Hatlen2005 et les études lexicographiques sur les français de l'Ouest canadien recensées par Papen, Reference Papen, Papen and Fauchon2004a, par exemple Rodriguez, Reference Rodriguez and Simoni-Aurembou2000; Gaborieau, Reference Gaborieau1999; Kaltz, Reference Kaltz and Brasseur1998), elles ne traitent pas des éventuelles alternatives standard ou non standard qui concurrencent ces usages ou des contraintes internes ou externes de ces usages et de leurs variantes. Ces travaux ne fournissent donc que des points de départ pour une investigation systématique de la filiation sociolinguistique entre les variétés laurentiennes de l'ouest du Canada ou entre ces variétés et la variété souche (le français québécois).
Somme toute, parmi les travaux qui se sont penchés sur la convergence/divergence des parlers laurentiens selon une perspective variationniste, ceux de Mougeon et ses collaborateurs, consacrés au français ontarien, et l’étude de Mougeon, Hallion Bres, Papen et Bigot (Reference Mougeon, Hallion Bres, Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010), dont il est question ci-dessous, font figure d'exception.
L’étude de Mougeon, Hallion Bres, Papen et Bigot (Reference Mougeon, Hallion Bres, Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010) est consacrée à l'alternance entre les semi-auxiliaires de la 1re personne du singulier je vais/je vas/m'as/je m'en vais/je m'en vas dans les quatre corpus sur lesquels repose la présente étude. À la lumière de leurs résultats et de ceux de travaux antérieurs consacrés à cette alternanceFootnote 4 dans pas moins de treize corpus de français québécois et ontarien, ces auteurs ont mis au jour plusieurs dimensions de la filiation sociolinguistique des parlers laurentiens, que nous résumons ci-dessous.
• Trois variantes principales sont attestées: je vais, je vas et m'as.
• Les variantes je m'en vais/je m'en vas sont également attestées, mais leur fréquence est uniformément marginale.Footnote 5
• Je vas est associé à l'expression de l'habituel; ii) m'as est associé à l'expression du futurFootnote 6 et iii) je vais n'est associé ni au futur ni à l'habituel.Footnote 7
• M'as est associé aux locuteurs de la classe sociale basse et/ou aux locuteurs du sexe masculin, sauf dans le corpus de Saint-Laurent (communauté mitchive) où ces paramètres n'ont pas d'influence sur m'as. De plus, dans cette communauté, m'as est de loin la plus fréquente des trois variantes principales, alors que dans les autres communautés c'est je vas qui est la variante prépondérante.
• L’âge n'a pas d'effet sur la fréquence de m'as, excepté dans le corpus de Saint-Boniface où cette forme est en nette perte de vitesse chez les jeunes.
• La classe sociale n'a pas d'effet sur je vas, sauf dans le corpus de Saint-Boniface et ceux de Pembroke où la variante est associée aux locuteurs des classes basses.
• Je vais est associé aux locuteurs de la classe sociale haute et/ou aux locuteurs du sexe féminin. Elle est donc la contrepartie standard de m'as qui a un profil de variante vernaculaire.
Somme toute, les résultats de l'analyse de 17 corpus de français laurentien révèlent une tendance lourde à la convergence relativement à l'inventaire des variantes et aux contraintes linguistiques et extralinguistiques qui pèsent sur leur emploi. Ces résultats révèlent aussi que la tendance minoritaire à la divergence est essentiellement limitée à trois corpus: Pembroke, Saint-Boniface et Saint-Laurent.
Passons maintenant en revue les études portant sur rien que/seulement (que)/juste/ne. . . que en français laurentien.
3. L'ALTERNANCE RIEN QUE/JUSTE/SEULEMENT/SEULEMENT QUE/NE. . . QUE
Nous avons choisi l'alternance rien que/juste/seulement/seulement que/ne. . . que pour réaliser notre deuxième étude de la convergence/divergence en français laurentien, car comme dans le cas de vais/vas/m'as, cette alternance a fait l'objet de recherches sociolinguistiques antérieures à partir de corpus ontariens et québécois, qui élargissent la portée géographique de la présente étude. Par ailleurs, cette alternance inclut des formes qui remontent à plus ou moins loin dans l'histoire de la langue et dont il est intéressant d'examiner la destinée en français canadien.
3.1 Recherches sociolinguistiques antérieures sur l'alternance rien que/juste/seulement/seulement que/ne. . . que en français laurentien
Deux études principales ont examiné l'alternance rien que/juste/seulement/seulement que/ne. . . que en français québécois: celle de Massicotte (Reference Massicotte1984; Reference Massicotte and Sankoff1986) qui repose sur le corpus Sankoff-Cedergren recueilli à Montréal en 1971 et celle de Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989) qui reprend les données de Massicotte (Reference Massicotte and Sankoff1986) et les compare à celles du corpus recueilli dans cette même ville en 1984 par Thibault et Vincent (Reference Thibault and Vincent1990). Par ailleurs, Rehner et Mougeon (Reference Mougeon and Nadasdi1998) ont examiné cette alternance dans le corpus de Mougeon et Beniak recueilli en 1978 auprès des adolescents franco-ontariens de Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke. Finalement, Nadasdi et Keppie (Reference Nadasdi, Keppie, Papen and Fauchon2004) ont utilisé un échantillon du corpus de Bonnyville (Alberta) pour étudier cette alternance. Dans la présente étude nous utiliserons la totalité du corpus de Bonnyville. Voici les principaux résultats de ces quatre études.
JUSTE
Contraintes linguistiques:
• Dans tous les corpus, juste est associé aux verbes.
• Dans les corpus franco-ontariens et l’échantillon de Bonnyville, juste est aussi associé aux compléments circonstanciels.
Contraintes extralinguistiques:
• Juste est associé aux jeunes générations dans les deux corpus de Montréal et l’échantillon de Bonnyville.
• De 1971 à 1984, à Montréal, la fréquence de juste augmente de presque 25% (34% vs 58%) et passe du deuxième au premier rang. Dans les corpus d'adolescents franco-ontariens, juste occupe aussi le premier rang de fréquence.
• Dans les corpus franco-ontariens, juste est aussi associé aux locuteurs des communautés les plus minoritaires et certains de ces locuteurs emploient occasionnellement cette variante à la gauche des formes verbales (par exemple, tu juste vas là), deux résultats que Rehner et Mougeon (Reference Mougeon and Nadasdi1998) attribuent au contact avec l'anglais, dont l'adverbe just exprime lui aussi la restriction et se trouve en position préverbale.
• Dans les corpus de Montréal, juste est associé aux locuteurs des couches sociales plus élevées en 1971 mais, avec la montée et la diffusion de juste, cette association disparait dans le corpus de 1984.
• Dans les corpus franco-ontariens, juste est associé aux locuteurs de la classe sociale basse.
RIEN QUE
Contraintes linguistiques:
• Dans tous les corpus, rien que est associé aux noms.
Contraintes extralinguistiques:
• Dans les corpus de Montréal, rien que est associé au parler des locuteurs des couches sociales basses.
• Dans les corpus de Montréal et les corpus franco-ontariens, rien que est associé aux locuteurs du sexe masculin.
• Dans les corpus de Montréal et l’échantillon de Bonnyville, rien que est associé aux locuteurs âgés.
SEULEMENT (QUE)
Notons que Massicotte (Reference Massicotte1984) a initialement séparé seulement et seulement que, dont le nombre d'occurrences respectif était de 163 et de 137. Elle les a regroupés par la suite dans son étude de Reference Massicotte and Sankoff1986, car l’évaluation initiale de l'influence des facteurs internes et externes avait révélé que ces facteurs avaient le même effet sur chacune des variantes. Dans les études de Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989), Rehner et Mougeon (Reference Mougeon and Nadasdi1998) et Nadasdi et Keppie, (Reference Nadasdi, Keppie, Papen and Fauchon2004), ces deux formes ne sont pas distinguées.
Contraintes linguistiques:
• Dans les corpus de Montréal et l’échantillon de Bonnyville, seulement (que) est associé aux noms. Il est aussi peu souvent employé avec les verbes dans les corpus de Montréal.
Contraintes extralinguistiques:
• Dans les corpus de Montréal, seulement (que) est associé aux locuteurs des couches sociales élevées, dans les corpus franco-ontariens aux locutrices et dans l’échantillon de Bonnyville aux locuteurs les plus éduqués en français.Footnote 8
• Dans les corpus de Montréal, seulement (que) est associé aux locuteurs âgés, alors que, dans l’échantillon de Bonnyville, cette variante est associée aux jeunes locuteurs, qui sont aussi ceux qui ont été le plus scolarisés en français.Footnote 9
NE. . . QUE
• Dans les corpus de Montréal, ne. . . que n'est employé que par une faible minorité de locuteurs hautement éduqués qui maintiennent systématiquement la particule ne. Étant donné la fréquence marginale de cette variante, Massicotte (Reference Massicotte and Sankoff1986) et Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989) l'ont exclue de leurs analyses statistiques.
• Ne. . . que est absent dans les corpus franco-ontariens et dans celui de Bonnyville.
Les résultats des recherches antérieures sur l'alternance rien que/juste/seulement/seulement que/ne. . . que résumés ci-dessus seront interprétés dans la section 6.3 de la présente étude.
Comme on l'a dit précédemment, les différents adverbes de restriction attestés dans les travaux sur le français laurentien remontent à plus ou moins loin dans l'histoire de la langue. Dans la section suivante, nous fournissons des informations sur l'attestation de ces adverbes dans les ouvrages dictionnairiques français et canadiens et, le cas échéant, sur leur catégorisation sociale ou stylistique par ces ouvrages. Cette section servira de toile de fond à la discussion des résultats de la recherche variationniste sur ces adverbes en français laurentien.
3.1. Origines historiques et statut sociostylistique des variantes dans les dictionnaires
Selon le Trésor de la langue française (TLF, 1971) et le Dictionnaire historique de la langue française (DHLF, 1992), seulement, exprimant la restriction, remonte au 12e s. D'après le TLF, on en trouve des exemples dans le Bestiaire de Philippe de Thaon (1120). L'emploi restrictif de rien que est plus récent: il remonte au 16e s. Toujours selon le TLF, rien que était initialement employé avec la particule négative ne. On trouve des exemples de cet usage dans le théâtre profane de Marguerite de Navarre. D'après Grevisse et Goosse (Reference Grevisse and Goosse2008), l'emploi de rien que avec ne est à présent vieilli ou littéraire. L'usage de rien que restrictif sans ne remonte lui aussi au 16e s. Cependant, plusieurs dictionnaires, dont le TLF et le DHLF, remarquent que ce dernier usage était initialement surtout courant en tête de phrase, où il mettait en relief la restriction: par exemple, Rien que d'y penser!Footnote 10
D'après le DHLF, l'usage restrictif de ne. . . que remonte au Moyen-Âge. Cet ouvrage cite un vers de La Chanson de Roland comme première attestation de cet usage.
Aucun des dictionnaires que nous avons consultés ne fournit d'informations sur les premières attestations de juste exprimant la restriction, alors que certains d'entre eux, dont le DHLF, se prononcent sur les premières attestations de l'emploi adverbial de juste dans le sens de ‘précisément’ ou ‘exactement’ (17e s.). Certains dictionnaires, dont le Littré (Reference Littré1873), ne mentionnent même pas l'emploi restrictif de juste, ce qui permet de penser que celui-ci est une innovation relativement récente. Le corpus de textes dialogiques de Martineau et Mougeon (Reference Martineau and Mougeon2002) confirme cette hypothèse. On n'y trouve des emplois restrictifs de juste que dans les textes du 19e et du 20e s.Footnote 11
Enfin, pour ce qui est de la forme seulement que, il est remarquable que ni le DHLF ni le TLF ne la mentionne, pas plus que les grands dictionnaires du français publiés en France. Par contre, cette forme est amplement attestée par les dictionnaires publiés au Canada (cf. ci-dessous).
Les dictionnaires fournissent aussi des informations implicites ou explicites sur la valeur sociostylistique qu'ils accordent aux variantes ciblées par notre étude. Dans les dictionnaires français publiés en France, l'emploi restrictif de rien que est généralement considéré comme conforme au français normé. Nous avons toutefois trouvé deux indices d'une certaine réserve normative à l’égard de cet usage, dans l’Encyclopédie du bon français dans l'usage contemporain (Dupré, Reference Dupré1972) et dans Grevisse et Goosse (Reference Grevisse and Goosse2008). Dupré remarque que si rien que n'est admis par l'Académie que devant un infinitif (où il est l'ellipse de ne faisant que), par exemple, rien que d'y penser, en français contemporain, on le trouve dans tous les contextes, devant un nom, une préposition, etc. De plus, il note que si Durrieu (Reference Durrieu1929: 359) estimait que rien que est une tournure vieillie et très employée par le peuple (nous soulignons), il ne partage pas cette opinion pour ce qui est du français contemporain: ‘rien que n'est nullement vieilli et n'est pas particulier à l'usage populaire’ (Dupré, Reference Dupré1972: 2295). Grevisse et Goosse, quant à eux, notent: ‘rien que s'est tout à fait émancipé et a pris le sens de seulement dans des réalisations très diverses qui ne sont pas limitées à la langue familière’ (Reference Grevisse and Goosse2008: 1289). Les dictionnaires généraux du français contemporain publiés en France confirment l'opinion de ces auteurs. Aucun de ces dictionnaires n'exprime de réserve envers rien que.
Dans les dictionnaires canadiens, on observe également une évolution dans l’évaluation normative de rien que. On constate que cet adverbe figure dans les cinq principaux dictionnaires de canadianismes (termes typiques du français canadien: c'est-à-dire non utilisés, ou sortis de l'usage général, en France) produits à la fin du 19e et au début du 20e s. (Blanchard, Reference Blanchard1911; Clapin, Reference Clapin1974 [1894]; Dionne, Reference Dionne1976 [1909]; Dunn, Reference Dunn1976 [1880]; GPFC, 1968 [1930]). De plus, dans ces ouvrages, rien que est considéré comme non conforme au français normé. Tous ces dictionnaires proposent comme équivalents ‘corrects’ de rien que, seulement ou ne. . . que, à l'exception de Clapin, qui propose seulement et seulement que. L'inclusion surprenante de rien que dans les dictionnaires de canadianismes mentionnés ci-dessus reflète peut-être la diffusion outre atlantique de l'opinion véhiculée par des puristes français de l’époque qui, comme Durrieu, estimaient que l'usage restrictif de rien que était vieilli. Par contraste, dans la plupart des dictionnaires canadiens récents, on observe un revirement dans la perception du statut sociostylistique de rien que. D'une part, cet adverbe est absent dans les principaux dictionnaires de canadianismes (Dulong, Reference Dulong1968, Reference Dulong1989; Meney, Reference Meney2003) et, d'autre part, tous les dictionnaires généraux (Bélisle, Reference Bélisle1971; Boulanger, Reference Boulanger1992; Cajolet-Laganière, Martel et Masson, Reference Cajolet-Laganière, Martel and Masson2013; Poirier, Reference Poirier1988; Villers, Reference Villers (de)1997) estiment que rien que est conforme à l'usage normé. La seule ‘exception’ est le Dictionnaire de la langue québécoise, (Bergeron, Reference Bergeron1980)Footnote 12 qui inclut non seulement rien que, mais aussi ses variantes phonétiques (par exemple, yinque, inque, rinque, etc.), variantes déjà signalées par le GPFC.Footnote 13
Pour ce qui est de juste, tous les dictionnaires français ou canadiens qui mentionnent son emploi comme adverbe de restriction estiment que celui-ci est conforme au français normé. Il en est de même pour seulement et ne. . . que, hormis la cooccurrence intra-phrastique de seulement et ne. . . que, qui est considérée comme un pléonasme dans plusieurs dictionnaires français et canadiens et qui, d'après Grevisse et Goosse (Reference Grevisse and Goosse2008), n’était pas rare chez les classiques (dans l'exemple Lisander ne gaigna seulement que deux batailles (Montaigne II, 32) cité par ces auteurs).
En ce qui concerne seulement que, cette forme est mentionnée par pas moins de six dictionnaires de canadianismes. Si tous ces ouvrages estiment que l'emploi restrictif de cette forme n'est pas conforme à la norme, un examen des exemples qu'ils fournissent pour illustrer cet emploi montre une progression en deux étapes dans sa diffusion structurale. Dans un premier temps, seulement que est utilisé uniquement en position inter-phrastique et, dans un deuxième temps, il étend son usage aux positions intra-phrastiques. Ainsi, selon le GPFC (1968 [1930]), le premier dictionnaire de canadianismes à fournir un exemple de seulement que, cette forme est utilisée en position inter-phrastique pour atténuer une assertion formulée dans la proposition principale: Il est bon seulement qu'il est un peu susceptible et il propose comme alternative seulement ou mais. Par contraste, tous les dictionnaires récents qui mentionnent l'emploi de seulement que, l'illustrent avec des exemples où cette forme est clairement restrictive et utilisée en position intra-phrastique (les femmes portent seulement que des jupes, exemple tiré d'une pièce de Michel Tremblay, cité par Meney, Reference Meney2003) et proposent comme alternatives correctes, le plus souvent, seulement ou ne. . . que, mais aussi rien que (cf. Boulanger, Reference Boulanger1992), qui, ce faisant, confirme le regain de légitimité de cette dernière forme.
Le fichier lexical du TLFQ (TLFQ) confirme le témoignage des dictionnaires. Dans les citations qui remontent au début de la période coloniale et qui vont jusqu’à la fin des années 1870, on ne trouve que des exemples de seulement que inter-phrastique. Dans les textes ultérieurs, on trouve des exemples de cette forme en positions inter-phrastique et intra-phrastique.Footnote 14
Enfin, dans les dictionnaires généraux français et québécois que nous avons consultés, ne. . . que ne fait pas l'objet de commentaires particuliers relativement à sa valeur sociostylistique.
4. MÉTHODOLOGIE
Tous les corpus sur lesquels repose notre étude ont été recueillis à l'aide d'entrevues semi-dirigées enregistrées. À noter cependant que la répartition et la classification démographique des locuteurs peuvent différer d'un corpus à l'autre. Certaines de ces différences résultent du fait que ces corpus n'ont pas été recueillis dans le but premier d’être comparés entre eux. D'autres ont trait à la spécificité du profil démographique des quatre communautés. Ainsi par exemple, dans le corpus de Saint-Boniface, faute d'information relative à l'occupation de tous les informateurs, on a recouru au niveau d'instruction pour déterminer leur appartenance socioéconomique. Dans les corpus de Welland, Saint-Boniface et Bonnyville, on a distingué trois niveaux socioéconomiques alors que dans celui de Saint-Laurent la catégorisation binaire (cols bleus vs cols blancs), reflète la rareté des professionnels (classe moyenne haute) dans la population locale, ces individus ayant été regroupés avec ceux de la classe moyenne basse.
Nous fournissons ci-dessous un résumé des principales caractéristiques démographiques des échantillons de locuteurs qui ont produit les quatre corpus.Footnote 15 Nous présentons les corpus d'est en ouest.
4.1. Le corpus de Welland (Ontario)
Le corpus de Welland a été recueilli en 1975 par des intervieweurs originaires de la communauté et connus des interviewés. L’échantillon de locuteurs a été stratifié en fonction du sexe, de l’âge et de l'appartenance socioéconomique des locuteurs parmi la population de langue maternelle française (cf. tableau 1).Footnote 16 En 1975, à Welland, les francophones étaient minoritaires. Ils représentaient 17% de la population locale. La plupart des francophones de Welland ont des origines québécoises de par leurs aïeux ou, dans le cas de certains des locuteurs les plus âgés, de par leur naissance.
Distribution des locuteurs selon l’âge, le sexe et la classe sociale à Welland (1975)

4.2. Le corpus de Saint-Boniface (Manitoba)
Le corpus de Saint-Boniface a été recueilli entre 1995 et 1997 auprès de locuteurs de langue maternelle française, dans le quartier francophone de Saint-Boniface à Winnipeg. L'intervieweuse est originaire de France et n'appartient pas à la communauté d'enquête. La majorité des informateurs ont un niveau d'instruction élevé (cf. tableau 2). Comme à Welland, nombre des francophones de Saint-Boniface ont des origines québécoises plus ou moins reculées dans le temps et ils sont minoritaires. Toutefois, ils représentent une proportion de la population locale plus élevée qu’à Welland (environ 35%).
Distribution des locuteurs selon l’âge, le sexe et le niveau d'instruction à Saint-Boniface

4.3. Le corpus de Saint-Laurent (Manitoba)
Le corpus de Saint-Laurent a été recueilli en 1987. Ce village est situé à 80 km au nord-ouest de Winnipeg, sur les rives du lac Manitoba. Les entrevues ont été conduites par un membre de cette communauté. L’échantillon de locuteurs a été sélectionné en fonction du sexe, de trois tranches d’âge et du statut socioéconomique, déterminé en deux grandes classes d'emploi: les cols bleus (chasseurs, pêcheurs, ouvriers pour les hommes; femmes de ménage, serveuses, etc. pour les femmes) et les cols blancs (les enseignants, les fonctionnaires, les professionnels, etc. pour les deux sexes) (cf. tableau 3). Les Mitchifs francophones de Saint-Laurent, constituent une des dernières, sinon la dernière, communauté francophone mitchive du Canada. En proie à l'assimilation, cette communauté est menacée d'extinction faute de jeunes locuteurs capables d'assurer la transmission intergénérationnelle du français. L'amenuisement du nombre des jeunes locuteurs est reflété dans l’échantillon, qui inclut presque 80% de locuteurs âgés de plus de 40 ans.
Distribution des locuteurs selon l’âge, le sexe et la classe sociale à Saint-Laurent

4.4. Le corpus de Bonnyville (Alberta)
Le corpus de Bonnyville fait partie d'un vaste corpus recueilli par Papen, Rochet et Creore dans les communautés francophones de Bonnyville (nord-est de l'Alberta), Edmonton (centre de l'Alberta) et Falher (nord-ouest de l'Alberta), en 1976 par un locuteur originaire de Falher auprès d'un échantillon de locuteurs de langue maternelle française. La répartition des locuteurs selon l’âge, le sexe et l'appartenance socioéconomique est indiquée dans le tableau 4).Footnote 17 Tout comme les communautés francophones de Welland et de Saint-Boniface, celle de Bonnyville est en grande partie de souche québécoise.Footnote 18 À Bonnyville, en 1976, les francophones représentaient environ 35% de la population locale.
Distribution des locuteurs selon l’âge, le sexe et la classe sociale à Bonnyville

*Quatre des locuteurs de moins de 25 ans exerçaient une profession située en haut de l’échelle de Blishen, les onze autres étaient encore aux études. Faute d'information sur la profession de leurs parents nous n'avons pas pu déterminer leur statut socioéconomique.
5. REPÉRAGE DES OCCURRENCES DE RIEN QUE/JUSTE/SEULEMENT/SEULEMENT QUE/NE. . . QUE EXPRIMANT LA RESTRICTION
La première étape de l'analyse a consisté à repérer toutes les occurrences des variantes utilisées par les locuteurs de nos corpus. Le travail de repérage des variantes a impliqué une série d'exclusions et de regroupements. Nous les présentons de manière détaillée, car les études précédentes ont fourni peu d'informations à ce sujet.
Exclusions:
• Les formes qui précèdent un énoncé inachevé ou une reformulation (par exemple, je travaillais rien que pour. . . une. . .; c'est juste. . . c'est une personne);
• Lorsqu'il a été impossible de décider si l'adverbe exprime la restriction ou la proximité dans l'espace (par exemple, ça m'intrigue de voir le talent qu'on a, juste ici, chez nous).
• Les emplois de juste qui n'expriment pas la notion de restriction: 1) localisation dans le passé très récent (par exemple, ça venait juste d'arriver); 2) proximité dans l'espace (par exemple, il reste juste à côté du presbytère); 3) précision (par exemple, j’étais juste au milieu); 4) juste introduisant le discours directFootnote 19(par exemple, ah ! des fois j'ai juste: « I don't speak French! »); 5) la locution au juste et 6) l'adjectif juste (par exemple, c'est pas juste).
• L'emploi inter-phrastique de seulement (que), juste ou (le plus souvent précédé de c'est, mais ou mais c'est) pour introduire une réserve, une exception ou une précision atténuant une assertion précédente (par exemple, il y avait rien de mal là-dedans mais seulement qu'eux-autres ils auraient pensé que. . .).Footnote 20
Pour ce qui est de ne. . . que, signalons que dans nos corpus, il est employé massivement avec la particule préverbale ne (cf. ci-dessous). Notons, d'autre part, que le caractère discontinu du signifiant de cette variante et le fait que son emploi nécessite la médiation d'un support verbal, ne nous permettent pas de considérer que la forme complète de la locution adverbiale ne. . . que – cette variante fonctionne autrement sous sa forme réduite que – est interchangeable avec les autres variantes, qui ont une plus grande mobilité, dans tous les contextes linguistiques. C'est notamment le cas des subordonnées (par exemple, tu peux te faire dire toutes sortes de bêtises juste/rien que/seulement (que)/*ne. . . que parce que tu parles français là), des infinitifs de but construits avec pour (par exemple, juste/rien que/seulement (que)/*ne. . . que pour prouver un point) et de certains verbes à l'infinitif (par exemple, si je commençais à juste/rien que/seulement (que)/*ne. . . que écouter les Anglos). Pour cette raison et à cause de sa fréquence marginale ou nulle, exception faite du corpus de Saint-Boniface, nous excluons cette variante de l'analyse factorielle des contraintes linguistiques et extralinguistiques influençant la variation. Toutefois, nous avons calculé des statistiques sur la fréquence de cette forme et sa distribution selon certains paramètres linguistiques et extralinguistiques.
Finalement, il importe de préciser les contextes que nous avons inclus sous les catégories générales: syntagme nominal, verbe, complément circonstanciel et adjectif. Ont été catégorisés comme syntagmes nominaux tous les substantifs précédés ou non d'un déterminant,Footnote 21 (par exemple, juste Welland; rien que des grosses autos; ils n'avaient que peu d’éducation), les pronoms (par exemple, juste lui; seulement ceux-là; rien que quelques-uns) et les propositions subordonnées complétives (par exemple, c'est juste que vous êtes Métis).Footnote 22 Dans la catégorie verbe, nous avons inclus les infinitifs et les participes passés (par exemple, je fais seulement que travailler au club; il a toujours juste parlé en français). La catégorie complément circonstanciel inclut: i) les compléments introduits par une préposition (par exemple, rien que pour le fun, ii) les propositions subordonnées circonstancielles (par exemple, oui, juste quand j'ai été dans l'est une fois) et iii) les syntagmes nominaux et adverbiaux exprimant une circonstance (par exemple, c'est seulement ici). Enfin, la catégorie adjectif inclut les adjectifs employés avec le verbe être, accompagnés ou non d'un quantificateur (par exemple, c'est seulement anglais là-bas).
La deuxième étape de l'analyse a consisté à calculer une série de statistiques relatives à la fréquence d'emploi des différentes variantes dans les quatre corpus en fonction des facteurs linguistiques et extralinguistiques mentionnés plus haut dans nos questions de recherche, et à mesurer l'influence de ces facteurs sur la fréquence d'emploi des variantes. Pour effectuer une telle mesure, nous avons eu recours au logiciel d'analyse factorielle GoldVarb (cf. section 6.2).
6. PRÉSENTATION DES RÉSULTATS
6.1. Répartition proportionnelle des variantes
Examinons tout d'abord la répartition proportionnelle des variantes dans les quatre corpus.
Comme le montre le tableau 5, nos quatre corpus incluent quatre variantes principales (juste, rien que, seulement, et seulement que). Dans les corpus de Saint-Laurent et Bonnyville, la variante ne. . . que est absente et dans ceux de Welland et Saint-Boniface ne. . . que est respectivement marginal et peu fréquent. Le tableau 5 révèle aussi à la fois des différences et des similarités dans la hiérarchie de fréquence des variantes. Ainsi, l'ordre de fréquence des variantes dans le corpus de Saint-Laurent diverge considérablement de celui du corpus de Saint-Boniface. Dans le premier corpus, c'est rien que qui de loin occupe le premier rang de fréquence et seulement et seulement que qui arrivent aux derniers rangs des variantes principales. Dans le deuxième corpus, rien que occupe le dernier rang des variantes principales et n'est que légèrement plus fréquent que la variante rare ne. . . que. Par contraste, dans les deux corpus de Bonnyville et de Welland, on observe exactement la même hiérarchie de fréquence: juste (nº 1), rien que (nº 2), seulement (nº 3), seulement que (nº 4) et ne. . . que (nº 5).
Nombre et proportion des variantes dans les corpus de Bonnyville, Welland, Saint-Boniface et Saint-Laurent
Il serait tentant d'interpréter ces différences de fréquence comme des indices de divergence ou de convergence, mais ce serait oublier que, pour des raisons différentes, trois des quatre échantillons de locuteurs ne sont pas représentatifs de l'ensemble de la population où ils ont été prélevés. Ainsi, les deux échantillons de Welland et Bonnyville ne reflètent pas la prédominance des locuteurs des couches sociales basses dans ces deux communautés quand les corpus ont été recueillis, car ils ont été pondérés, entre autres, selon la classe sociale. Il est donc probable que ces deux échantillons sous-estiment la fréquence de la variante populaire rien que et surestiment celle de la variante standard seulement (p. 131). L’échantillon de Saint-Boniface, quant à lui, surreprésente les locuteurs des couches sociales élevées, ce qui explique, en partie, la faible fréquence de rien que et le 2e rang de seulement. L’échantillon de Saint-Laurent est probablement plus représentatif de la communauté où il a été recueilli que les trois autres échantillons; toutefois, il convient de ne pas perdre de vue la spécificité démographique de cette communauté, qui se manifeste, notamment, par l’érosion des jeunes générations et la prédominance des locuteurs des couches populaires. Ces deux facteurs pourraient expliquer en partie la faiblesse de la variante montante juste et la très haute fréquence de la variante vernaculaire rien que. Footnote 23
En ce qui concerne la fréquence de seulement et seulement que, on se souviendra que dans les études antérieures, on n'avait pas distingué ces deux formes, sauf dans le mémoire de Massicotte (Reference Massicotte1984), qui repose sur le corpus de français de Montréal de 1971. Le tableau 5 montre que, dans les quatre corpus, seulement que est moins fréquent que seulement. Ceci est particulièrement évident à Saint-Boniface et à Saint-Laurent, où seulement que est marginal. Toutefois, à Welland et dans une moindre mesure à Bonnyville, la variante seulement que n'est pas marginale (pour des raisons qui ne nous semblent pas évidentes), ce qui nous a permis de séparer seulement et seulement que dans l'analyse GoldVarb des données de ces deux communautés.
Compte tenu des disparités inter-échantillons évoquées ci-dessus, nous ne pourrons vraiment nous prononcer sur la question de la convergence/divergence entre les quatre variétés de français qu’à la lumière des résultats de l'analyse statistique de l'effet des facteurs internes et externes sur la variation.
6.2 Résultats de l'analyse statistique des données
Les résultats de l'analyse des données de nos quatre corpus, à l'aide du logiciel GoldVarb, sont présentés sous forme de tableaux qui sont placés en appendice (tableaux 9 à 13). Rappelons que le logiciel GoldVarb effectue une analyse statistique qui permet d'identifier les facteurs linguistiques (contraintes internes) et extralinguistiques (contraintes externes) qui ont un effet statistiquement significatif sur la variation.
Dans ces tableaux, on trouvera des données sur la fréquence des variantes (N et %) selon les facteurs internes et externes et, quand un facteur exerce un effet significatif, une évaluation du poids relatif des différences de fréquence. Lorsque le poids relatif est supérieur à .50, le facteur favorise l'emploi d'une variante donnée; lorsque le poids relatif est inférieur à .50, le facteur est défavorable à cet emploi. Plus le poids relatif est proche de 1.00 ou de .00, plus l'effet du facteur est important.
Plutôt que de procéder à une discussion détaillée des résultats de l'analyse statistique de nos corpus, nous produisons une synthèse de nos résultats et de ceux des recherches antérieures sur l'alternance rien que/juste/seulement (que)/ne. . . que, afin de traiter le principal objet de notre étude. Cette synthèse sera donc axée sur les points de convergence et de divergence observables entre les variétés de français laurentien, relativement à l'attestation des variantes et aux contraintes internes et externes qui pèsent sur leur emploi.
6.2.1 Inventaire des variantes et contraintes internes
Pour ce qui de l'attestation des variantes (rangées supérieures du tableau 6), notre synthèse révèle que, dans les dix corpus qui ont été examinés, on a trouvé les formes rien que, juste et seulement (que), alors que la forme ne. . . que n'a été attestée que dans quatre corpus. On a vu ci-dessus que, même dans le corpus de Saint-Boniface, où les locuteurs des couches sociales élevées sont surreprésentés, la fréquence de cette variante est faible. Ne. . . que se situe donc à la marge des variétés de français laurentien et, pour cette raison, aucune des études variationnistes antérieures n'a effectué d'analyse quantifiée de cette variante. Ceci dit, dans la présente étude, comme le nombre d'occurrence de ne. . . que dans le corpus de Saint-Boniface n'est pas négligeable, nous pourrons formuler des remarques sur certaines des contraintes internes et externes qui pèsent sur son emploi (cf. ci-dessous).
Résultats convergents de la recherche sur les adverbes de restriction en français laurentien (attestation des variantes et contraintes linguistiques)
n.a. forme non attestée
NS le facteur n'a pas d'effet significatif sur la fréquence de la variante
a Nous présentons les résultats combinés de Nadasdi et Keppie (Reference Nadasdi, Keppie, Papen and Fauchon2004) et ceux de la présente étude.
b Sauf mention contraire, nous rapportons dans ce tableau les résultats combinés pour les corpus de 1971 et 1984 (Tableau 4 dans Thibault et Daveluy, Reference Thibault and Daveluy1989).
c Valable pour seulement et seulement que.
d Valable pour seulement que; effet sur seulement non significatif.
e Valable pour seulement et seulement que.
f Valable pour seulement que; effet sur seulement non significatif.
Examinons à présent les résultats relatifs aux contraintes internes. On remarque que, dans toutes les communautés, juste est hautement favorisé par les verbes. Il est aussi modérément favorisé par les compléments circonstanciels dans tous les corpus, sauf dans celui de Saint-Boniface, où le poids relatif pour ces compléments calculé par GoldVarb est .49, c'est-à-dire, effet très légèrement défavorable. Ces résultats constituent donc à la fois la manifestation d'une tendance particulièrement lourde des français laurentiens et aussi de la force des facteurs internes sur le changement linguistique (sachant que par ailleurs, juste est une variante en phase de montée, cf. ci-dessous).
Pour ce qui est de l'influence favorable des verbes sur juste, on peut remarquer que, lorsque l'adverbe de restriction porte sur un verbe, il est précédé d'une autre forme verbale (auxiliaire, modalité, etc.), par exemple, on pouvait juste entrer par la petite porte, et est donc inséré dans une construction syntaxique dont les deux éléments sont solidaires. La petite taille de juste, monosyllabe réductible, jus(te), a peut-être facilité son insertion dans ces constructions. Inversement, la plus grande taille de seulement (que) pourrait expliquer le fait que dans tous les corpus (sauf celui de Saint-Laurent), ces deux formes sont défavorisées par les verbes et favorisées par les noms. Nous aurions donc affaire à une autre tendance lourde de la dynamique interne des français laurentiens.
Ceci dit, l'influence des facteurs internes sur rien que, forme qui peut connaitre, elle aussi, des réalisations monosyllabiques (yinq’, inq’, etc.) n'est guère différente de celle trouvée pour seulement (que). Dans trois des quatre corpus ciblés par notre étude et dans les corpus de Montréal, rien que est défavorisé par les verbes et modérément favorisé par les noms. Si, comme nous venons de le supposer, la taille de l'adverbe de restriction a un impact sur sa diffusion syntaxique, on s'attendrait à ce que, dans le passé, rien que ait été plus fréquent en contexte verbal et qu'il ait été progressivement délogé par juste dans ce contexte. Quoi qu'il en soit, si le déclin de rien que est pour s'intensifier, il est plausible de supposer que les recherches reposant sur des corpus recueillis récemment révèlent que juste ait fini par investir le contexte des noms où rien que était encore relativement répandu durant les années 70 et 80.
Avec les données de nos propres corpus, nous avons pu calculer des taux de fréquence de ne. . . que selon les facteurs internes dans le corpus de Saint-Boniface (cf. tableau 9, appendice). Ces taux révèlent que cette variante est employée à un taux de fréquence similaire avec les noms, les compléments circonstanciels (exception faite des subordonnées circonstancielles) et les adjectifs, mais qu'elle n'est pas employée avec les verbes.Footnote 24
Somme toute, la seule manifestation de divergence relativement aux contraintes linguistiques révélée par la synthèse des résultats dans le tableau 6 est le non-respect de la contrainte qui bloque l'emploi des adverbes de restriction entre le sujet et le verbe (par exemple, tu juste vas là). On remarque cependant que la fréquence de cette innovation est faible et qu'on l'a trouvée en grande majorité dans le corpus de Pembroke (cf. Rehner et Mougeon, Reference Mougeon and Nadasdi1998) et seulement quand les locuteurs expriment la restriction avec juste et rien que (l'usage préverbal de rien que étant nettement plus rare que celui de juste).
6.2.2 Contraintes externes
Les résultats relatifs aux contraintes externes sont synthétisés dans les tableaux 7 et 8.
Résultats convergents de la recherche sur les adverbes de restriction en français laurentien (contraintes extralinguistiques)
a Nous présentons les résultats combinés de Nadasdi et Keppie (Reference Nadasdi, Keppie, Papen and Fauchon2004) et ceux de la présente étude.
b Sauf mention contraire, nous rapportons dans ce tableau les résultats combinés pour les corpus de 1971 et 1984 (Tableau 4 dans Thibault et Daveluy, Reference Thibault and Daveluy1989).
c Les différences de pourcentage selon la classe sociale sont très marquées et vont dans la direction attendue.
d Les différences de pourcentage selon l’âge vont dans la direction attendue.
Résultats divergents de la recherche sur les adverbes de restriction en français laurentien (contraintes linguistiques et extralinguistiques)
a Sauf mention contraire, nous rapportons dans ce tableau les résultats combinés pour les corpus de 1971 et 1984 (Tableau 4 dans Thibault et Daveluy, Reference Thibault and Daveluy1989).
JUSTE
On constate que dans tous les corpus qui permettent des comparaisons intergénérationnelles, juste est hautement favorisé par les locuteurs les plus jeunes. On se souviendra que l’étude de Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989) a décelé une augmentation de la fréquence de cette forme de presque 20% de 1971 à 1984. De toute évidence, juste est une variante montante en français laurentien et il semble aussi que cette montée soit impulsée par les femmes, puisque dans la majorité des corpus juste est associé au parler des locutrices.
Pour ce qui est de l'effet de la classe sociale sur juste, la comparaison inter-corpus révèle une tendance à la divergence. En effet, cette variante est soit défavorisée par les couches sociales élevées (comme à Welland et à Saint-Boniface et dans les corpus de Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke), soit favorisée par ces mêmes couches sociales (comme à Montréal en 1971), soit n'est pas influencée par la classe sociale (comme à Montréal en 1984 ou à Bonnyville). Le premier résultat est peut-être la manifestation d'une tendance amplement attestée dans les travaux sociolinguistiques sur le français laurentien, à savoir le fait que les locuteurs de la couche sociale la plus élevée évitent les usages qui peuvent être perçus comme une manifestation fautive de l'influence de l'anglais. À l'appui de cette hypothèse, on peut mentionner que, dans le manuel de grammaire Passeport pour la grammaire française: secondaire 3, utilisé dans les écoles secondaires de langue française en Ontario, on demande aux élèves de corriger l'emploi de l'adverbe de restriction juste (David, Reference David1993: 92). Selon nous, la stigmatisation de juste par cette grammaire reflète probablement la croyance que l'emploi de cet adverbe trahit l'influence de l'anglais. L’étude de Rehner et Mougeon (Reference Mougeon and Nadasdi1998) a montré qu'en Ontario, plus les communautés francophones sont minoritaires, plus la diffusion de juste est avancée. Il est donc possible qu’à Saint-Boniface, Welland, Cornwall, North Bay et Pembroke, communautés où le contact avec l'anglais est intense,Footnote 25 les francophones soient conscients de la congruence intersystémique de juste et de son équivalent anglais just et, conséquemment, que certains des locuteurs des couches sociales hautes soient portés à éviter juste, mêmes si dans les dictionnaires publiés au Canada ou en France, on ne trouve aucune réserve normative envers cet adverbe de restriction. Inversement, à Montréal, où le contact avec l'anglais est plus faible, on peut supposer que les francophones sont moins conscients de cette congruence et que les membres des couches sociales élevées aient pu avoir une perception positive de la valeur distinctive de juste au début de sa diffusion (Massicotte, Reference Massicotte and Sankoff1986). Toutefois, comme l'observent Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989), avec l'avancement de la diffusion de juste, la valeur sociosymbolique distinctive de juste s'est atténuée au fil des ans et, dans le corpus de 1984, la classe sociale n'exerce plus d'effet significatif sur la fréquence de cette variante (cf. tableau 9). Quant à l'absence d'effet de la classe sociale sur juste à Saint-Laurent et à Bonnyville, il est peut-être la manifestation de la faiblesse de la pression normative dans ces deux communautés. Cette hypothèse nous semble particulièrement plausible dans le cas de Saint-Laurent, car les membres de cette communauté forment un réseau social relativement fermé, où les locuteurs des couches sociales populaires sont prédominants et où, on va le voir ci-dessous, l'absence d'effet de la classe sociale vaut aussi pour les variantes rien que et seulement (que).
La mise au jour d'un effet de la classe sociale dans les corpus où on a aussi trouvé un effet du sexe (en l'occurrence une association avec les locutrices) – Saint-Boniface et les quatre corpus franco-ontariens – soulève la question de l'intersection des deux facteurs. Il est possible qu'elle soit la manifestation d'un changement ‘par le bas’, (dans ce type de changement les locutrices de la classe ouvrière sont souvent à la pointe du changement, cf. Labov, Reference Labov1990). Toutefois, pour vérifier cette hypothèse, il faudrait mesurer la fréquence de juste en croisant les facteurs sexe et classe sociale, ce que n'ont pas fait Rehner et Mougeon (Reference Mougeon and Nadasdi1998) et qui serait difficile à effectuer avec les données de Saint-Boniface, compte tenu de la faiblesse des occurrences de juste dans le parler du sous-groupe des locuteurs les moins éduqués (cf. tableau 11).
RIEN QUE
Examinons maintenant les résultats relatifs à rien que. Pour ce qui est de l'effet de l’âge, il est à l'inverse de celui trouvé pour juste. En effet, dans tous les corpus qui permettent de mesurer les différences intergénérationnelles, rien que est très favorisé par les ainés et très défavorisé par les jeunes. En fait, dans deux de nos corpus (Welland et Bonnyville), les plus jeunes locuteurs délaissent rien que de manière si marquée (effets respectifs de .10 et .05, cf. les tableaux 11 et 13) qu'il est permis de se demander si cette variante ne montre pas des signes d'une tendance à l'extinction.
Pour ce qui concerne l'effet de la classe sociale sur rien que, on constate qu’à Welland, à Saint-Boniface et à Montréal les locuteurs des couches sociales basses, ou moins éduqués, favorisent cette variante et qu’à Bonnyville, si l'effet de classe sociale n'est pas significatif, les différences de fréquence indiquées par les pourcentages sont nettes et conformes à la corrélation attendue (cf. tableau 13). Dans la majorité des corpus où on peut mesurer les différences intergénérationnelles, rien que a donc le profil d'une variante vernaculaire qui est entrée dans une phase de déclin. On a vu ci-dessus que les dictionnaires canadiens publiés un peu avant ou un peu après le début du 20e s. estimaient que rien que était un canadianisme fautif alors que, dans les dictionnaires récents, cette forme était jugée conforme à la norme. On peut se demander sur quoi repose ce changement dans l’évaluation normative de rien que car, on vient de le voir, dans des corpus recueillis durant les années 70 et 80, on a observé qu'il existait une association entre les couches populaires et rien que et que cette variante donnait déjà des signes d'obsolescence. On a vu que dans la plupart des dictionnaires publiés en France, l'usage restrictif de la variante est présenté comme normé. Il n'est donc pas impossible que les dictionnaires canadiens récents n'aient pas perçu l'association de rien que avec les locuteurs des couches populaires en français laurentien et aient aligné leur évaluation normative de cette variante sur le modèle français.
L'absence de corrélation entre la classe sociale et rien que dans les corpus de Saint-Laurent rappelle les résultats auxquels Mougeon, Hallion Bres, Papen et Bigot (Reference Mougeon, Hallion Bres, Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010) sont arrivés dans leur étude de l'alternance vais, vas, m'as. En effet, à Saint-Laurent, la variante vernaculaire m'as n'est pas influencée par la classe sociale.Footnote 26 Il est aussi remarquable que, dans ce corpus, les formes m'as et rien que sont hautement diffusées (cf. le tableau 5, pour ce qui est de rien que). Ces résultats convergents contrastent avec ceux de la plupart des autres corpus de français laurentien, où ces deux formes sont moins diffusées et ont le statut de variantes vernaculaires. On peut expliquer cette différence de plusieurs manières. Comme on vient de le dire, Saint-Laurent se distingue des autres communautés laurentiennes par un haut degré d'insularité et de cohésion sociale. Dans cette communauté, qui a connu une longue histoire de discrimination, la solidarité sociale et culturelle est très forte (cf. Mougeon, Hallion Bres, Papen et Bigot, Reference Mougeon, Hallion Bres, Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010) et il est probable que les locuteurs des couches sociales plus élevées sont peu enclins à se distinguer des autres membres de la communauté par l’évitement des variantes vernaculaires. Par ailleurs, on a vu ci-dessus que le français mitchif remonte à plus loin dans le temps que les variétés laurentiennes diasporiques. Il se pourrait donc que la haute diffusion de formes telles que m'as et rien que reflète un état plus ancien et moins normé du français laurentien.
En ce qui concerne l'absence d'effet de la classe sociale sur rien que (et sur seulement (que)) dans les corpus de Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke, on peut mentionner que, dans ces corpus, ces deux variantes sont nettement moins fréquentes que juste. Dans l'analyse factorielle, il n'a pas été possible de mesurer l'impact des facteurs extralinguistiques sur leur fréquence dans chacune des quatre communautés. Il n'est donc pas exclu qu'une étude reposant sur des nombres d'occurrence de ces formes plus élevés (comme dans les corpus de 2005) permette de déceler un effet de la classe sociale dans des communautés spécifiques.Footnote 27
Enfin, l’évaluation de l'effet du sexe des locuteurs sur rien que a abouti, elle au à un résultat globalement convergent: à Welland, à Saint-Laurent, à Bonnyville et dans les corpus de Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke, les locuteurs du sexe masculin favorisent cette variante. À noter cependant que l'association avec le sexe masculin a pour corollaire une association avec la classe sociale basse à Welland seulement.
SEULEMENT (QUE)
L'analyse des deux corpus dans lesquels on a séparé seulement et seulement que a révélé qu’à Welland et à Bonnyville seulement effectue une montée relative chez les jeunes (cf. tableaux 10 et 13) et seulement que diminue fortement chez ces mêmes locuteurs, alors que dans le corpus de Montréal (1971), les deux variantes étaient favorisées par les locuteurs âgés.Footnote 28 La montée de seulement à Welland et à Bonnyville est peut être reliée au fait que, dans ces communautés francophones minoritaires, l’école joue un rôle croissant dans la transmission du français aux jeunes générations. Cette hypothèse est confortée par le fait que, dans le corpus de discours d'enseignants en salle de classe de Mougeon, Nadasdi et Rehner (2005), seulement domine très largement seulement que et que, dans le corpus de manuels de français de ces mêmes chercheurs, seulement n'est pas concurrencé par une seule occurrence de seulement que. On a vu aussi que, dans les dictionnaires canadiens, seulement est donné comme équivalent standard de seulement que. Par contraste, le fait que seulement ne montre pas de tendance à la hausse chez les jeunes locuteurs à Montréal en 1971 est peut-être imputable à la supériorité démographique des francophones dans cette métropole, où l’école joue un rôle moins important que la communauté dans la reproduction linguistique.
Pour ce qui est des travaux où l'analyse a regroupé seulement et seulement que, la variation selon l’âge n'est pas facile à interpréter. En effet, il est impossible de dire si l'influence (ou l'absence d'influence) de ce facteur vaut pour les deux variantes, ou pour l'une ou l'autre, et si cette influence se manifeste dans la même direction. Contentons-nous de dire que dans les corpus de Saint-Boniface, de Saint-Laurent (cf. tableau 5) et de Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke,Footnote 29seulement est plus fréquent que seulement que, ce qui ouvre la possibilité que les résultats relatifs à l'effet de l’âge (et des autres facteurs, externes et internes) vaudraient plus pour seulement que pour seulement que. Dans le cas de la comparaison des deux corpus de Montréal effectuée par Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989), l'interprétation est encore plus ardue. En effet, on a vu ci-dessus que seulement que n’était pas clairement dominé par seulement dans le corpus de 1971, mais comme ces deux chercheures ont regroupé seulement et seulement que dans leur analyse des corpus de 1971 et de 1984, on ne saurait dire si les résultats relatifs à l'effet de l’âge (et des autres facteurs extralinguistiques) valent plus pour une variante que pour l'autre. Quoi qu'il en soit, dans deux des trois corpus où seulement et seulement que ont été regroupés, seulement (que) est associé aux locuteurs âgés (corpus de Saint-Boniface et combinaison des corpus montréalais de 1971 et 1978, cf. Thibault et Daveluy, Reference Thibault and Daveluy1989). Dans le corpus de Saint-Laurent, on a trouvé l'association inverse, les locuteurs plus ‘jeunes’ favorisent seulement (que) alors que les locuteurs les plus âgés défavorisent ces variantes (cf. tableau 12). Ce résultat reflète peut-être une tendance à la dévernacularisation. Avec la montée de l'assimilation, c'est à l’école plutôt qu'au foyer ou dans la communauté que le français est transmis aux nouvelles générations.
En ce qui concerne l'effet de la classe sociale, on constate que, dans les trois corpus où on l'a évalué séparément pour seulement que et seulement (Welland, Bonnyville et Montréal, 1971), on est arrivé à des résultats convergents. Les locuteurs des couches sociales élevées favorisent ces deux variantes (Montréal et Welland), ou seulement (Bonnyville). Ceci dit, bien qu’à Montréal et à Welland, ces locuteurs valorisent les deux variantes, on a vu ci-dessus que les manuels de français et les dictionnaires canadiens dévalorisent seulement que. La valorisation de seulement que à Montréal et à Welland serait donc une illustration de la norme sociale, qui s'opposerait à la norme scolaire ou dictionnairique, qui, elle, n'admet que la variante seulement.
Les résultats de l'analyse de l'effet de la classe sociale sur la fréquence des occurrences combinées de seulement et seulement (que) dans les corpus de Saint-Boniface, de Saint-Laurent, de Montréal (1984) et des quatre communautés franco-ontariennes examinées par Rehner et Mougeon (Reference Mougeon and Nadasdi1998) posent les mêmes problèmes d'interprétation que ceux discutés ci-dessus relativement à l'effet de l’âge. Quoi qu'il en soit, il est remarquable, que dans tous les corpus où la classe sociale influence seulement (que), cette influence se traduit toujours par une association positive avec les locuteurs des couches sociales élevées.Footnote 30 Enfin, signalons ici le résultat divergent de l'analyse de l'effet de la classe sociale sur seulement (que) à Saint-Laurent (cf. tableau 8), à savoir l'absence d'un tel effet et ce, pour les raisons déjà mentionnées relativement aux deux autres variantes.
NE. . . QUE
Pour ce qui est de la variante ne. . . que, on a vu qu'on l'a attestée avec une fréquence marginale dans les corpus de Montréal (où elle n'est employée que par quelques locuteurs des couches sociales élevées), qu'elle est également marginale à Welland (où elle n'est employée que par un seul locuteur, qui est professeur de français au secondaire) et qu'elle est absente dans les corpus de Saint-Laurent, de Bonnyville et de Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke (cf. tableau 6). Les résultats relatifs à ne. . . que sont donc dans l'ensemble largement convergents et ils confortent l'idée que, dans les français laurentiens, cette construction est une forme d'hyper-norme. Il semble donc quelque peu étonnant que la marginalité de cette forme en langue orale ne fasse pas l'objet de mention spéciale dans les dictionnaires généraux du français québécois.
La seule ‘exception’ à cette tendance convergente est la fréquence relativement plus élevée de ne. . . que dans le corpus de Saint-Boniface, résultat qui reflète la surreprésentation des locuteurs hautement éduqués dans ce corpus. Ceci dit, cette plus grande fréquence nous permet de faire quelques observations supplémentaires sur l'effet des paramètres externes sur cette variante. Comme le montre le tableau 11, c'est surtout le facteur ‘éducation’ – facteur très généralement corrélé à un niveau socioprofessionnel élevé – qui influe sur l'emploi de la forme (34/36 occurrences produites par la catégorie de locuteurs ayant fait des études universitaires), ce qui confirme pour Saint-Boniface également le caractère normé de la variante. Signalons aussi que, dans le corpus de Saint-Boniface, elle était massivement employée avec la particule négative ne (32/36), ce qui constitue une entorse à la tendance à l'effacement de cette particule dans les corpus de français laurentien et associe la variante à un plus haut degré de formalité. Notons que, dans une étude précédente portant sur le corpus de Saint-Boniface (Hallion, Reference Hallion2000), les trois locuteursFootnote 31 qui emploient plus des deux tiers des occurrences de la variante ne. . . que (24/36) ont été placés parmi les cinq locuteurs les plus ‘standardisants’ du corpus, sur la base de l'examen statistique de plusieurs variables sociolinguistiques, où une (ou des) variante(s) standard s'opposent à des variantes appartenant à ce que Chaudenson, Mougeon et Beniak, (Reference Chaudenson, Mougeon and Beniak1993: 56) appellent la ‘norme conservatrice du français vernaculaire’. Dans le corpus de Saint-Boniface, ces trois locuteurs montrent une très grande régularité dans leur emploi, souvent exclusif, des formes standard. Quant au taux particulièrement élevé de ne. . . que parmi les hommes (29/36), il est inattendu, puisque ce sont habituellement les femmes qui tendent à utiliser plus fréquemment les formes normées. On peut toutefois noter que l'on observe une concentration de l'emploi de la variante chez deux locuteurs âgés de plus de 60 ans, qui totalisent à eux seuls près des deux tiers des occurrences de la variante dans le corpus (20/36). Tous deux sont activement engagés, ou ont été engagés, dans des institutions liées à l’éducation ou à la culture en langue française au Manitoba et, si l'on écarte les occurrences de ces deux locuteurs, on observe une répartition plus équilibrée des formes entre les deux sexes (9 occurrences pour les hommes vs 7 pour les femmes). Notons enfin que, pour l'un de ces locuteurs, qui totalise plus du tiers des occurrences de la variante (14/36), l'usage massif de la forme (14/18) pourrait s'expliquer par l'influence d'une norme intrafamiliale: les parents de ce dernier sont effectivement arrivés de l'Europe francophone (Suisse romande et Jura) au début du 20e s. et il est plausible que ne. . . que ait été la variante dominante transmise au sein de la cellule familiale.
6.3 Poursuite de la recherche sociolinguistique sur les adverbes de restriction
Dans la recherche ultérieure sur les adverbes de restriction en français laurentien, il serait probablement utile de distinguer les deux formes seulement et seulement que dans les corpus où les effectifs de ces deux variantes sont assez élevés pour ce faire. On peut invoquer deux raisons principales. D'abord, on a vu qu'une telle distinction est potentiellement révélatrice de contraintes internes et externes à la fois divergentes (qui valent pour l'une ou l'autre des deux formes, par exemple, l'effet différent de l’âge) et convergentes (qui valent pour les deux, par exemple, effet similaire de la classe sociale). Ensuite, et compte tenu de cette possibilité, dans les analyses statistiques où les deux formes sont combinées, il est souvent difficile, voire impossible, de savoir si les contraintes s'appliquent à l'une et/ou à l'autre.
La deuxième question de recherche qui demanderait à être examinée plus avant est celle du rôle du contact avec l'anglais dans la dynamique évolutive des adverbes de restriction. À notre connaissance, cette question n'a été abordée que dans l’étude de Rehner et Mougeon (Reference Mougeon and Nadasdi1998). L'inclusion du facteur niveau de bilinguisme, ou de contact, dans les recherches ultérieures sur ces adverbes, permettrait probablement d'aller plus loin dans l'exploration de l'influence de ce facteur, non seulement sur la montée de juste, mais aussi sur la destinée de ses concurrents. Dans un même ordre d'idée, il serait intéressant de poursuivre l'examen de l'influence de la scolarisation en français sur la variation, initié par Nadasdi et Keppie (Reference Nadasdi, Keppie, Papen and Fauchon2004). Le fait que ce facteur est favorable à l'emploi de seulement (que) rappelle le résultat d'une étude de Mougeon et Beniak (Reference Mougeon, Beniak, Guy, Feagin, Schiffrin and Baugh1986), qui a trouvé que les locuteurs hautement scolarisés en français avaient des taux de prononciation diphtonguée des voyelles longues et accentuées (prononciation vernaculaire) moins élevés que les locuteurs scolarisés principalement en anglais. Selon nous, pour ce qui est des communautés francophones minoritaires, trop peu d’études se sont penchées sur la question de l'influence de la langue de scolarisation sur la variation. Il serait donc opportun de poursuivre la recherche sur cette question.
On devrait aussi envisager la possibilité de prendre en compte d'autres constructions ou lexèmes pour élargir l'analyse de l'expression de la restriction. Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989) avaient déjà signalé qu'avec les noms, l'emploi adverbial de seul constituerait peut-être une alternative à l'emploi de juste, rien que, seulement (que) (par exemple, Welland, c'est la seule place que j'aimerais rester vs il y a rien qu'une place que j'aimerais rester, c'est Welland) dont on pourrait essayer de cerner les contraintes internes et externes.
Dans les recherches ultérieures, l'inclusion de l'adverbe uniquement (variante qui peut être utilisée dans les quatre contextes syntaxiques discutés ci-dessus) pourrait être aussi pertinente, notamment dans les corpus de français plus formel que ceux qui ont été examinés jusqu’à présent. Dans nos propres corpus, cette variante est marginale (Welland N=5; Saint-Laurent N=0; Bonnyville N=1); toutefois, elle est un peu plus fréquente dans le corpus de Saint-Boniface (N=34). Un examen des données de ce corpus indique que cette variante présente un degré de formalité encore plus élevé que ne. . .que, puisqu'on constate une polarisation plus forte de ses occurrences dans le parler d'un groupe très restreint d'individus hautement scolarisés.
Terminons par quelques remarques sur d’éventuels points communs et différences entre le français laurentien et le français hexagonal relativement à l'emploi des adverbes de restriction. Comme, à notre connaissance, il n'existe pas de recherches réalisées à partir de corpus sur les adverbes de restriction en français hexagonal, nous nous contenterons ici de formuler une série de questionnements qui pourraient guider une future comparaison entre le français laurentien et le français hexagonal relativement à ces adverbes.
On a dit que la variante ne . . . que est, du point de vue interne et externe à la langue, marginale en français laurentien. Si, comme nous le soupçonnons, la recherche sur des corpus de français hexagonal devait révéler que ne. . . que (en particulier sans ne) n'est pas marginal dans ce type de corpus, il faudrait s'interroger sur les raisons de cette différence et essayer de remonter dans le temps pour mieux comprendre son évolution.Footnote 32 On peut observer actuellement une entrée de ne. . . que sans ne dans le discours plus ou moins formel de l’élite québécoise.Footnote 33 Il sera intéressant de suivre la diffusion éventuelle de cette variante, car elle est conforme à l'absence du ne de négation dans le français laurentien parlé ordinaire.
L'association entre rien que et le parler populaire mise au jour par la recherche sur les corpus de français laurentiens et les dictionnaires canadiens rédigés un peu avant et après la fin du 19e s. a-t-elle des racines européennes, ou représente-t-elle une dynamique sociolinguistique propre au français laurentien?
Trouve-t-on en France des indices d'une tendance à la grammaticalisation de seulement que, similaire à celle qui s'est clairement manifestée à partir de la fin du 19e s. en français laurentien? On a vu que les dictionnaires généraux du français hexagonal ne mentionnent pas cette forme, mais on ne saurait exclure la possibilité que certains ouvrages sur les français régionaux attestent une pareille tendance.
Enfin, l'emploi restrictif de juste semble être une innovation qui s'est développée en français laurentien et hexagonal de façon indépendante. Il serait intéressant de vérifier si sa diffusion structurale obéit aux mêmes contraintes syntaxiques que celles qui ont été mises au jour par les travaux sur le français laurentien et si sa diffusion sociale a progressé au même rythme des deux côtés de l'Atlantique.
7. CONCLUSION
Au terme de notre étude, on peut remarquer que la somme totale des points de convergence trouvée dans sept corpus de français laurentien fait pencher la balance en faveur de la thèse de l'unité sociolinguistique des parlers laurentiens. Cette constatation nous conduit à nous interroger sur les raisons de cette convergence de résultats. Une des raisons que l'on peut invoquer est que, bien qu'elles soient plus ou moins éloignées dans l'espace les unes des autres, les ‘variétés’ de français illustrées par ces corpus sont reliées historiquement, puisqu'elles incluent d'une part la variété souche (le québécois) et d'autre part ses provignements à l'ouest du Québec. De plus, à l'exception du français mitchif de Saint-Laurent, il s'agit de provignements relativement récents, puisque les communautés où ont été recueillis les cinq corpus de français laurentien hors Québec se sont implantées durant la deuxième moitié du 19e s. ou au début du 20e s. La proximité temporelle relative de la filiation historique serait donc un facteur propice à la conservation des normes sociolinguistiques.
Toutefois, notre étude a révélé plusieurs manifestations de la divergence sociolinguistique, qui nous paraissent aussi intéressantes que la tendance inverse. Le fait que plusieurs des phénomènes de divergence se retrouvent dans le corpus de Saint-Laurent confirme l'originalité du français mitchif au sein de la famille des français laurentiens, déjà mise au jour dans notre recherche précédente sur l'alternance vais/vas/m'as et par plusieurs travaux antérieurs sur ce français (cf. entre autres Papen, Reference Papen1984; Reference Papen, Papen and Fauchon2004b; Papen et Bigot, Reference Papen, Bigot, LeBlanc, Martineau and Frenette2010). Dans la présente étude, l'originalité du français de Saint-Laurent se traduit par deux traits principaux: i) la forte vivacité de la variante vernaculaire rien que, qui, partout ailleurs, est en voie de disparition et ii) l'absence d'effet de la classe sociale sur cette variante, contrairement aux autres communautés. Comme on l'a dit ci-dessus, trois facteurs principaux ont probablement contribué à ces divergences évolutives: i) l'appropriation du français ‘québécois’ par les Mitchifs est reculée dans le temps, puisqu'elle remonte au 18e s.; ii) les Mitchifs ont vécu une période étendue d'isolement et de rejet par les nouveaux arrivants anglophones et francophones dans les provinces de l'Ouest et iii) la haute cohésion sociale des Mitchifs à Saint-Laurent. Ceci dit, même si le français mitchif de Saint-Laurent se distingue des autres variétés de français laurentien par la prédominance de rien que et d'autres variantes vernaculaires attestées en français québécois qui dominent (m'as, vas, rien que, sontaient, etc.), il est remarquable que ces variantes obéissent aux mêmes contraintes internes que celles que l'on a attestées dans les autres variétés de français laurentien et, qu'au bout du compte, elles constituent, des indices incontestables du lien de filiation historique entre le français mitchif et le français des colons canadiens français.
Le deuxième aspect de la divergence qui se manifeste dans notre étude est relié au contact avec l'anglais et à ses effets corollaires sur la reproduction linguistique intergénérationnelle. Ces effets ont déjà été bien mis en évidence par Mougeon et ses collaborateurs dans leurs recherches comparatives au sein des variétés de français ontarien. Dans la présente étude, c'est principalement au niveau des contraintes sociales qui influencent la diffusion de juste que se manifestent les effets mentionnés ci-dessus. En effet, dans les communautés en situation de contact linguistique intense, où les francophones sont probablement sensibles à l’équivalence intersystémique, juste/just, on constate que les locuteurs les plus enclins à respecter la norme tendent à éviter juste, alors qu’à Montréal ce sont ces mêmes locuteurs qui ont été à l'avant-garde de la montée de juste.
Somme toute, les tendances à la convergence et à la divergence au sein de variétés apparentées, révélées par la présente étude, soutiennent l'idée avancée par Mufwene (Reference Mufwene2005) et reprise par Gadet que, pour mieux comprendre l’évolution des langues, il faut considérer ‘les langues dans leur relation au milieu où elles sont pratiquées’ (2011: 139) et elles nous semblent aussi constituer une avancée dans la réflexion sur les liens de filiation sociolinguistique qui unissent les différentes variétés de français au sein des grandes familles de français dans l'espace francophone.
APPENDICE
Effet du contexte linguistique sur la fréquence des variantes juste/seulement/seulement que/rien que/ne. . . que dans les corpus de Welland, Saint-Boniface, Saint-Laurent et Bonnyville
Effet des facteurs extralinguistiques sur la fréquence des variantes juste/rien que/seulement/seulement que dans le corpus de Welland
Effet des facteurs extralinguistiques sur la fréquence des variantes juste/rien que/seulement (que) dans le corpus de Saint-Boniface
Effet des facteurs extralinguistiques sur la fréquence des variantes juste/rien que/seulement (que) dans le corpus de Saint-Laurent
Effet des facteurs extralinguistiques sur la fréquence des variantes juste/rien que/seulement/seulement que dans le corpus de Bonnyville



