L’introduction de ce recueil, une collection de neuf articles portant sur la variation intrapersonnelle ou diaphasique en français parlé, situe brièvement le concept de variation intrapersonnelle à la lumière de quelques recherches antérieures, en donne une définition et résume avec pas mal de détails les articles qui suivent. L’orientation de l’ouvrage est méthodologique et descriptive plutôt que théorique, les remarques théoriques étant limitées à la sociolinguistique (sous la plume de Ruggero Druetta) et à la grammaire basée sur l’usage (sous celle de Mireille Bilger).
Les phénomènes linguistiques traités par les différents auteurs sont très variés. Certains contributeurs comparent la distribution d’une série de phénomènes lexicaux et morphosyntaxiques en fonction des conditions d’énonciation. Ainsi, Mireille Bilger se concentre sur la réduplication du sujet par un pronom, l’emploi du passé simple, les appositions, les pronoms ceci, cela et l’on, les doubles conjonctions, les prépositions entre et contre, tandis que, et l’adjectif évident. De même, Isabelle Stabarin analyse la présence de ce qu’elle étiquette comme « marqueurs de spontanéité » dans le discours politique : l’omission du ne de négation, l’absence de il dans il faut, la présence de ça, l’emploi de c’est en contexte pluriel, les expressions de l’interrogation, etc. Claire Martinot, quant à elle, étudie les reformulations lexicales et morphosyntaxiques mises en œuvre par les enfants quand ils reproduisent une histoire à l’oral. D’autres contributeurs donnent une description détaillée de phénomènes syntaxiques tels que les interrogatives (Ruggero Druetta) et l’acquisition en L2 des relatives (Clémentine Ruel). Les phénomènes prosodiques sont au cœur des articles de Philippe Depoux, qui traite l’élision et la non-élision des conjonctions de subordination si et qui, et d’Amr Helmy Ibrahim, qui cherche à décrire les propriétés des voix insupportables. Philippe Martin, pour sa part, aborde toute une série de phénomènes qui caractérisent la structure prosodique du français parlé, comme les contours, les hésitations et l’eurythmie. La pragmatique, finalement, et plus précisément la progression du discours et les rôles énonciatifs et discursifs du locuteur, sont au cœur de la contribution d’Élisabeth Richard.
D’un point de vue méthodologique, les contributions sont une fois de plus très diverses. Certains auteurs (Mireille Bilger, Philippe Martin) utilisent des exemples authentiques à titre illustratif, alors que d’autres se servent d’une analyse de corpus. Ainsi, Ruggero Druetta compare la distribution d’un phénomène dans plusieurs types de corpus, là où Philippe Depoux et Élisabeth Richard analysent un phénomène particulier dans un corpus d’interviews télévisés et Isabelle Stabarin présente une analyse qualitative poussée de plusieurs phénomènes dans un corpus d’énoncés produits par François Mitterrand entre 1965 et 1995. L’article d’Amr Helmy Ibrahim consiste en un récit presque anecdotique, sans exemples spécifiques. Claire Martinot et Clémentine Ruel, finalement, se basent sur une analyse qualitative de données semi-expérimentales.
Les articles qui composent ce recueil contiennent des observations intéressantes, comme l’énumération que fait Mireille Bilger des corpus oraux existants, et la démonstration par Ruggero Druetta de l’influence déterminante de la constitution du corpus sur les résultats d’une analyse d’un phénomène linguistique particulier. Isabelle Stabarin propose l’idée que la variation intrapersonnelle est déterminée par « une variation de l’élan communicationnel (ou scalarité de la spontanéité) » (51) et observe que le changement de registre peut même s’observer à l’intérieur d’un tour de parole. L’intérêt de l’article de Philippe Martin réside dans son introduction à la structure prosodique du français ainsi que dans sa description de la façon dont la structure des groupes accentuels est influencée par la granularité du français parlé spontané. Clémentine Ruel montre de façon convaincante que la pertinence narrative d’une relative (ou sa valeur informative) et sa complexité (sémantique et syntaxique) exercent une influence opposée sur la reformulation : plus la relative est pertinente, plus elle sera reformulée par les apprenants du français; à l’inverse, plus elle est complexe, moins elle sera reformulée. Élisabeth Richard illustre très bien l’interaction entre les ruptures syntaxiques et les continuités référentielles en français parlé chez un historien s’exprimant lors d’une émission télévisée.
Même si les contributions individuelles contiennent des observations intéressantes, le lecteur reste parfois sur sa faim, ce qui s’explique en partie par le fait que les articles sont très courts. On s’étonne aussi de voir de temps à autre des conclusions basées sur un nombre assez limité de données. On pourrait par ailleurs regretter le manque de cohésion et d’unité entre les articles, qui n’abordent pas tous de façon égale la variation intrapersonnelle. Les neuf contributions auraient effectivement pu être regroupées dans plusieurs sections définies par un critère ou une perspective partagés. En outre, le recueil aurait certainement bénéficié d’une introduction plus étendue, contenant non seulement un résumé des articles, mais aussi une présentation plus détaillée de la littérature linguistique existante dans ce passionnant domaine d’études. Il n’en reste pas moins une introduction intéressante à une large série de phénomènes qui jouent un rôle dans la variation intrapersonnelle en français parlé.