Les symptômes comportementaux et psychologiques de la démence (SCPD) représentent un ensemble de symptômes hétérogènes comprenant des symptômes de la perturbation de la perception, du contenu de la pensée, de l’humeur et des comportements (Finkel, Costa e Silva, Cohen, Miller, & Sartorius, 1996). Il est estimé que toute personne atteinte de la maladie d’Alzheimer présentera au moins un SCPD au cours de la maladie (Aalten, de Vugt, Jaspers, Jolles, & Verhey, Reference Aalten, de Vugt, Jaspers, Jolles and Verhey2005) et que la gravité des SCPD serait liée au déclin des fonctions cognitives (van der Linde et al., Reference van der Linde, Dening, Stephan, Prina, Evans and Brayne2016).
Les centres d’hébergement publics de soins de longue durée accueillent des personnes majoritairement atteintes de la maladie d’Alzheimer et dont le stade de la pathologie est souvent d’une sévérité de modérée à sévère (Institut canadien d’information sur la santé, 2010). Bien que les symptômes psychologiques persistent dans ces stades de la maladie, il ressort que la prévalence des symptômes comportementaux serait particulièrement élevée dans les centres, soit entre 34 et 95 % (Isaksson, Graneheim, Åström, & Karlsson, Reference Isaksson, Graneheim, Åström and Karlsson2011; Zuidema, Derksen, Verhey, & Koopmans, Reference Zuidema, Derksen, Verhey and Koopmans2007). Parmi les symptômes comportementaux, la prévalence des comportements non agressifs serait plus élevée que celle des comportements agressifs (Cohen-Mansfield, Reference Cohen-Mansfield2008; Cohen-Mansfield, Marx, & Rosenthal, Reference Cohen-Mansfield, Marx and Rosenthal1989; Cubit, Farrell, Robinson, & Myhill, Reference Cubit, Farrell, Robinson and Myhill2007; Zuidema et al., Reference Zuidema, Derksen, Verhey and Koopmans2007), mais ces derniers seraient jugés comme étant plus dérangeants pour le personnel et les autres résidents (Cohen-Mansfield, Reference Cohen-Mansfield2008; Cubit et al., Reference Cubit, Farrell, Robinson and Myhill2007).
Cette prévalence élevée des symptômes comportementaux serait en partie attribuable au fait que les symptômes comportementaux, notamment l’agressivité physique, figurent parmi les causes fréquentes de demandes de placement en hébergement (Toot, Swinson, Devine, Challis, & Orrell, Reference Toot, Swinson, Devine, Challis and Orrell2017) et que la problématique est ainsi transférée dans le nouveau milieu de vie. Aussi, les symptômes comportementaux apparaissent comme étant plus persistants dans le temps, en comparaison par exemple à l’anxiété et à la dépression, en raison des possibilités de traitements pharmacologiques limités (van der Linde et al., Reference van der Linde, Dening, Stephan, Prina, Evans and Brayne2016). De plus, même si plusieurs programmes de formation ou de mentorat sont offerts pour le personnel soignant (notamment la formation au Québec « AGIR auprès de la personne âgée » du Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2008), une méta-analyse récente réalisée par Spector, Orrell et Goyder (2013) conclut que les effets de ces formations sur les symptômes comportementaux dépendent largement des plans d’action visant le transfert des apprentissages, de l’accessibilité de la formation aux employés et du soutien offert par les gestionnaires.
Parmi l’ensemble des professionnels travaillant dans les centres d’hébergement, ce sont les préposés aux bénéficiaires (PAB) qui doivent conjuguer le plus fréquemment avec les symptômes comportementaux des personnes hébergées (Hegney, Tuckett, Parker, & Eley, Reference Hegney, Tuckett, Parker and Eley2010; Zeller, Dassen, Kok, Needham, & Halfens, Reference Zeller, Dassen, Kok, Needham and Halfens2012). Il est à souligner que les PAB prédominent en nombre dans les établissements de soins de longue durée, dans une proportion de 40/60, soit 40 % de professionnels (infirmiers et infirmiers auxiliaires) et 60 % de PAB (Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, 2014). La description générale des tâches effectuées par les PAB est intimement liée aux situations qui prédisposent à des comportements problématiques, c’est-à-dire, des situations où il est question de pénétrer dans l’espace personnel de la personne afin de l’assister dans ses soins d’hygiène et ses besoins personnels (Isaksson et al., Reference Isaksson, Graneheim, Åström and Karlsson2011; Lebel-Lehoux et al., Reference Lebel-Lehoux, Camateros, Angers, Hudon, Vézina and Laplante2011). En effet, les PAB ont notamment pour tâches de veiller à l’hygiène et au confort des malades, en plus, de les assister dans leurs activités de base de la vie quotidienne, telles que se nourrir et s’habiller, lorsque des pertes d’autonomie sont relevées (Cyr, Reference Cyr2009). Certaines études suggèrent même que les PAB seraient davantage victimes d’agression que les infirmiers dans les unités (Hegney et al., Reference Hegney, Tuckett, Parker and Eley2010; Zeller et al., Reference Zeller, Dassen, Kok, Needham and Halfens2012).
Le fait d’être exposé à des symptômes comportementaux n’est pas sans conséquence pour les PAB. Toutefois, il importe de mentionner qu’il y a un manque important de données spécifiques par rapport aux PAB puisque la plupart des études prennent en compte l’ensemble du personnel soignant ou ciblent particulièrement les infirmiers. Également, plusieurs études ne définissent pas clairement leurs variables dépendantes, soit la nature des conséquences psychologiques à l’étude. Ainsi, en décortiquant ces variables, la documentation scientifique suggère que l’exposition à des symptômes comportementaux, notamment ceux agressifs, pourrait induire du stress chez le personnel soignant (Draper et al., Reference Draper, Snowdon, Meares, Turner, Gonski, McMinn and Luscombe2000; Rodney, Reference Rodney2000). En effet, le stress surviendrait lorsqu’un individu percevrait une situation comme dépassant les ressources dont il dispose au moment même de l’évènement et qu’il doive s’adapter à cette situation afin de préserver son bien-être (Lazarus & Folkman, Reference Lazarus and Folkman1984). À l’autre bout du continuum, les symptômes comportementaux pourraient entraîner de l’épuisement professionnel, une pathologie résultant d’un stress professionnel chronique (Evers, Tomic, & Browsers, Reference Evers, Tomic and Browsers2001; Isaksson, Reference Isaksson2013). D’ailleurs, le risque d’être atteint d’épuisement serait associé à la fréquence d’exposition à ces symptômes et à la difficulté de gestion de ces situations (Isaksson, Åström, & Graneheim, Reference Isaksson, Åström and Graneheim2008). Enfin, situés entre le stress et l’épuisement, les symptômes comportementaux pourraient entraîner de la détresse psychologique (Cubit et al., Reference Cubit, Farrell, Robinson and Myhill2007; Schmidt, Dichter, Palm, & Hasselhorn, Reference Schmidt, Dichter, Palm and Hasselhorn2012). La détresse, qui est le sujet de cette étude, englobe différents symptômes dont des symptômes de dépression, d’anxiété, de déficience cognitive et d’irritabilité (Ilfeld, Reference Ilfeld1976). Par contre, ces symptômes sont non spécifiques à une pathologie et se manifestent avant la maladie (Marchand, Reference Marchand2004). Mesurer le niveau de détresse psychologique permet ainsi de déterminer si les symptômes psychologiques sont assez nombreux et intenses pour affecter diverses sphères de la vie d’une personne (Ilfeld, Reference Ilfeld1976).
En outre, alors qu’un lien a été établi entre l’exposition à des symptômes comportementaux et la détresse psychologique ressentie par le personnel soignant, il existe peu d’information sur les mécanismes qui interviennent dans la relation symptômes comportementaux et bien-être des PAB (Ornstein & Gaugler, Reference Ornstein and Gaugler2012). Pourtant, les réactions des PAB ainsi que les conséquences des symptômes comportementaux sur leur état psychologique peuvent varier d’une personne à l’autre. La présente étude vise donc à cerner ces mécanismes en se basant sur la théorie transactionnelle élaborée par Lazarus et Folkman (1984); Folkman, Lazarus, Gruen, & DeLongis, (1986). Ce modèle tire sa pertinence du fait qu’il met l’accent sur la façon dont un individu construit sa perception d’une situation stressante, évalue ses capacités à y faire face et met en place des stratégies de coping. De plus, il rend compte de la nature dynamique des processus cognitifs et traite les variables de manière bidirectionnelle, ce qui fait qu’il est toujours possible de refaire une évaluation de la situation et d’ajuster les stratégies de coping.
En ce qui a trait aux composantes du modèle transactionnel, la documentation sur les évaluations cognitives primaires et secondaires en lien avec les symptômes comportementaux est plutôt limitée et ne s’adresse qu’aux comportements agressifs (Morgan et al., Reference Morgan, Cammer, Stewart, Crossley, D’Arcy, Forbes and Karunanayake2012). Ainsi, dans une étude réalisée par Rodney (Reference Rodney2000), où il a mesuré les traits de personnalité, les évaluations cognitives ainsi que les stratégies de coping chez des infirmiers exposés à des comportements agressifs, il a relevé que seule l’évaluation cognitive de type menace semblait être corrélée à leur détresse. D’autres études ont proposé que les professionnels ayant expérimenté des symptômes comportementaux agressifs, et qui ont ressenti de la colère, de la culpabilité et une sensation de perte de contrôle sont plus enclins à appréhender la violence au travail et à y voir une menace (Mills & Rose, Reference Mills and Rose2011; Morgan et al., Reference Morgan, Cammer, Stewart, Crossley, D’Arcy, Forbes and Karunanayake2012).
Par rapport aux stratégies de coping, il s’avère que globalement ces styles de stratégies tendent à se diversifier selon la position hiérarchique de l’employé dans le système de santé. En effet, Mariage et Schmitt-Fournier (2006) indiquent que les gestionnaires utilisent davantage des stratégies centrées sur le problème étant donné qu’ils possèdent un pouvoir décisionnel dans les organisations. Ces auteurs remarquent aussi une tendance plus généralisée au recours à des stratégies centrées sur l’émotion chez les PAB et les infirmiers. De plus, dans le cadre de sa thèse, Slade (2013) soutient que la recherche de soutien social, le contrôle de soi, la résolution de problèmes, ainsi que le fait de prendre une distance avec la situation figurent parmi les stratégies utilisées par les PAB pour améliorer leur bien-être psychologique. Toutefois, les stratégies d’évitement, d’acceptation des responsabilités et de confrontation augmenteraient le stress.
L’objectif de la présente étude vise donc à estimer la contribution d’un ensemble de variables, comprenant la fréquence d’exposition perçue aux symptômes comportementaux, les évaluations cognitives primaires et secondaires, et les stratégies de coping, sur le niveau de détresse psychologique présenté par les PAB. Les hypothèses de départ sont les suivantes : (1) cet ensemble de variables expliquera une part significative de la variance associée à la détresse psychologique des PAB et (2) quoique la prévalence des symptômes comportementaux non agressifs soit plus élevée que ceux agressifs dans les unités, la variable « fréquence d’exposition perçue aux comportements agressifs » devrait avoir un poids plus grand dans l’explication de la détresse psychologique des PAB ainsi que l’« évaluation cognitive de type menace».
Méthodologie
Participants
Ce projet a reçu l’approbation du comité d’éthique à la recherche du Centre de santé et des services sociaux (CSSS) de la Vieille-Capitale et de ses partenaires. Quatre-vingt-douze PAB, hommes et femmes, ont été recrutés dans les centres d’hébergement de la région de Québec dans les CSSS Vieille-Capitale, Québec-Nord et Portneuf. Pour être inclus dans l’étude, les PAB devaient avoir terminé leur période de probation de trois mois et détenir un poste de jour. En effet, il y a davantage d’employés sur le quart de jour de même qu’un plus grand nombre d’actes de proximité (bains, toilettes du matin, deux repas, programme de marche, etc.) entre les PAB et les bénéficiaires. Ce poste devait être d’un minimum de 4 jours par quinzaine dans des unités caractérisées par une proportion de plus de 50 % de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et de symptômes apparentés parmi sa clientèle.
Procédure
Le recrutement des PAB s’est fait en collaboration avec le personnel de la direction à l’hébergement de chaque CSSS, afin de répertorier les centres et les unités répondant aux critères d’inclusion. Il est à souligner que les unités prothétiques d’errance invasive (qui regroupent des personnes présentant une démence avec des atteintes cognitives similaires) n’étaient pas incluses dans l’étude étant donné que l’environnement et les conditions de pratique y diffèrent des unités régulières. Par la suite, les chefs responsables des unités sélectionnées ont été approchés et, avec leur collaboration, des visites promotionnelles ont été organisées lors des rencontres d’équipe hebdomadaires pour expliquer le projet aux PAB concernés et répondre à leurs questions. Une majorité de PAB se sont inscrits au projet lors de ces rencontres. Enfin, quelques participants se sont ajoutés via des affiches annonçant la tenue du projet de recherche et d’autres par un effet boule-de-neige.
Les données à propos des PAB ont été obtenues à partir d’un questionnaire qui était lu aux participants. Les PAB cochaient au fur et à mesure leurs réponses sur un questionnaire vierge déposé devant eux. Cette façon de procéder avait pour avantage de s’assurer que les questions soient bien comprises par les participants et d’éviter les données manquantes. Les PAB ont répondu au questionnaire individuellement après leur quart de travail dans un local prédéterminé avec l’établissement. Une compensation financière a été versée aux participants.
Instruments de mesure
Données sociodémographiques
Plusieurs variables démographiques ont été incluses dans le questionnaire, dont l’âge, le sexe, le statut matrimonial, le nombre d’enfants à la maison, l’origine ethnique et la langue maternelle. Des questions relatives au travail portaient sur le statut de l’employé, sa formation, le nombre d’heures travaillées en moyenne par quinzaine, et le nombre total d’années d’expérience comme PAB.
Indice de détresse psychologique : variable dépendante
La détresse psychologique chez les PAB a été mesurée à l’aide de la version française du Psychological Symptom Index (Ilfeld, Reference Ilfeld1976) validée par Préville, Boyer, Potvin, Perrault et Légaré (1992). La version utilisée contient 14 items selon une échelle de Likert en quatre points qui se répartissent de la manière suivante : (1) jamais, (2) de temps en temps, (3) assez souvent et (4) très souvent. L’échelle couvre les dimensions suivantes : l’anxiété, la dépression, l’irritabilité et les déficience cognitive au cours de la dernière semaine. L’indice de détresse psychologique se calcule pour chaque participant en divisant la somme des réponses par la multiplication du nombre de réponses valides par trois (IDPI/ valide x 3). La consistance interne de cet instrument se situe à 0,89.
Évaluation de la fréquence subjective des symptômes comportementaux
L’inventaire d’agitation de Cohen-Mansfield (Cohen-Mansfield et al., Reference Cohen-Mansfield, Marx and Rosenthal1989), conçu pour mesurer les symptômes comportementaux des patients, a été adapté et utilisé pour mesurer la fréquence subjective d’exposition des PAB aux symptômes comportementaux dans les unités où ils travaillent. En effet, cet instrument a pour avantage d’être relativement court à administrer, en plus de répertorier les comportements selon quatre catégories : les comportements d’agitation physique non agressive (p. ex. errance, utilisation d’objets de manière inappropriée, cacher des objets, etc.), les comportements d’agitation verbale non agressive (p. ex. gémissements, répétitions de mots, production de sons, etc.), les comportements d’agressivité physique (p. ex. frapper, mordre, lancer des objets, etc.) et les comportements d’agressivité verbale (p. ex. insultes, avances sexuelles, utilisation de jurons, etc.). La consigne de départ a été modifiée afin de déterminer combien de fois par heure, par jour et par semaine, au cours des deux dernières semaines, un PAB estime avoir été exposé à des problèmes de comportement. L’inventaire, validé en français au départ par Deslauriers, Landreville, Dicaire et Verreault (2001) présentait des qualités psychométriques satisfaisantes et l’outil, avec la consigne modifiée, avait des données psychométriques comparables, notamment sur le plan de la consistance interne.
Évaluation cognitive primaire
La validation française réalisée par Berjot et Girault-Lidvan (2009) de l’échelle d’évaluation cognitive primaire de Skinner et Brewer (2002) a été utilisée. Cette échelle, bâtie selon le modèle transactionnel du stress, s’intéresse à la tendance (le style) des individus à évaluer les situations en termes de menaces, de défis ou les deux. Cette échelle s’avérait particulièrement pertinente étant donné qu’elle mesurait davantage une disposition individuelle plutôt que de se concentrer uniquement sur la réponse à un évènement précis. Ainsi la sous-échelle « menace », qui comprend 10 items, mesure la tendance des personnes à se concentrer sur les éléments problématiques d’une situation qui peuvent nuire à leur estime de soi et à l’opinion que les gens peuvent se faire d’eux. Également, certains items réfèrent en la confiance que les individus ont en leur capacité de répondre aux situations stressantes. De son côté, la sous-échelle « défi », qui comprend 8 items, mesure la disposition des individus à réfléchir aux retombées positives d’une situation et aux chances de succès. Elle évalue également la confiance qu’ont les gens à atteindre leurs objectifs. La version validée en français présente une consistance interne satisfaisante. L’alpha de Cronbach pour la dimension « menace » est de 0,88 et « défi » de 0,68. De plus, les auteurs stipulent que l’évaluation de la menace est corrélée négativement à celle du défi. L’échelle présente aussi une fidélité temporelle satisfaisante pour « menace » soit 0,75, mais elle est moindre pour « défi » qui se situe à 0,60.
Évaluation cognitive secondaire
Cette partie de l’évaluation cognitive est évaluée aux moyens de cinq items. Ces derniers proviennent des quatre items élaborés par Folkman et ses collaborateurs (1986) dans le Stress Questionnaire : (1) être capable de changer la situation, (2) devoir accepter la situation, (3) avoir besoin de plus de connaissances avant de pouvoir agir et (4) se retenir de faire quelque chose qu’on voudrait faire. Enfin, le cinquième item provient de Kessler (1998) qui a ajouté « ne rien faire du tout ». Ces items s’évaluent à l’aide d’une échelle de Likert en 5 points : (1) tout à fait en désaccord, (2) plutôt en désaccord, (3) ni d’accord ni pas d’accord, (4) plutôt d’accord et (5) tout à fait d’accord. Selon ces auteurs, les items de l’évaluation cognitive secondaire corrèlent avec les items de l’évaluation cognitive primaire (malgré des questionnaires différents) et sont compatibles avec la théorie transactionnelle.
Stratégies de coping
En ce qui a trait à l’évaluation des dimensions du coping, l’outil qui a été préféré est le Brief-COPE de Carver (1997). Ce questionnaire, construit à partir du modèle transactionnel de Lazarus et Folkman et validé en français par Muller et Spitz (2003), permet d’évaluer plus précisément différentes dimensions du coping. Cet outil comprend au total 28 items répartis selon 14 dimensions : (1) le coping actif, qui représente une tentative de supprimer le stresseur ou de diminuer ses impacts, (2) la planification, qui est le fait de réfléchir à un plan, à une démarche pour gérer le stresseur, (3) le soutien instrumental, qui vise à rechercher des informations, des conseils, de l’aide, (4) le soutien émotionnel, où les gens recherchent le soutien moral des autres, (5) l’expression des sentiments, qui implique d’exprimer ses affects, (6) la réinterprétation positive, qui signifie d’évaluer ou de réévaluer une situation stressante en des termes positifs, (7) l’acceptation, qui comprend tant d’accepter le stresseur que le manque de stratégies de coping efficaces, (8) le déni, c’est-à-dire le refus de reconnaître le stresseur, (9) le blâme ou se faire des reproches, (10) l’humour, qui implique de ne pas prendre au sérieux une situation, (11) la religion (se tourner vers), (12) la distraction, qui vise à détourner ses pensées du stresseur, (13) l’utilisation de substances (alcool, drogues, médicaments) et (14) le désengagement comportemental, qui représente la diminution des efforts pour faire face à la situation, voire l’abandon. La structure factorielle de l’échelle est congruente avec celle proposée par Carver (Reference Carver1997). Alors que la consigne de départ réfère aux réponses habituelles des participants face aux stresseurs de la vie quotidienne, le questionnaire demande plutôt comment les PAB réagissent généralement lorsqu’ils travaillent avec des personnes présentant des symptômes comportementaux.
Analyses
Des analyses préliminaires ont permis de vérifier les conditions d’utilisation de la régression multiple et de déterminer les variables à inclure dans l’équation. Ainsi, la dimension du Brief-COPE « utilisation de substances » n’a pas été incluse dans les analyses en raison du fait que 83 participants sur 92 ont répondu « de temps en temps » et que le principe de normalité n’était pas respecté. De plus, une fusion des différentes catégories de symptômes comportementaux a été nécessaire. En effet, lorsque les quatre catégories de symptômes comportementaux étaient prises individuellement, elles présentaient des corrélations relativement fortes entre elles ( p. ex. r = 0,56 entre les comportements physiques non agressifs et les comportements verbaux non agressifs; r = 0,50 entre les comportements physiques agressifs et ceux verbaux agressifs). Étant donné que la régression est sensible à la combinaison de variables qui corrèlent ensemble, les quatre catégories ont été regroupées, dans un premier temps, en deux catégories : les comportements agressifs et les comportements non agressifs. Toutefois, force était de constater que ces deux catégories corrélaient davantage que les quatre auparavant (r = 0,63), alors il a été décidé de ne faire qu’une variable, c’est-à-dire, constituée du score total de l’échelle. Par la suite, des corrélations de Pearson ont été effectuées afin de vérifier la colinéarité entre les variables indépendantes et la variable dépendante. Étant donné le nombre élevé de variables pour le nombre de participants et le risque de surajustement du modèle de régression, seules les variables corrélant significativement ou relativement avec la variable dépendante selon un critère minimal de r ≥ 0,20 ont été sélectionnées pour la régression (voir Tableau 1). Le tableau 1 présente également les moyennes et les écarts-types des variables.
Moyennes, écarts-types et corrélations entre les variables

Note: Indice détresse = indice de détresse psychologique; Cpt = comportements; ECP = évaluation cognitive primaire (menace, défi); ECS = évaluation cognitive secondaire (changer la situation, accepter la situation, besoin de connaissances, se retenir de faire une action; ne rien faire); COPE = stratégie de coping (coping actif, planification, soutien instrumental, soutien émotionnel, expression des sentiments, réinterprétation positive, acceptation, déni, blâme, humour, religion, distraction, désengagement comportemental).
*p < 0.05, **p < 0.01
Une régression linéaire multiple a ensuite été réalisée afin de déterminer la force d’association entre les variables psychologiques et le niveau de détresse psychologique des PAB. Une stratégie par modélisation globale a été utilisée afin d’évaluer la combinaison de toutes les variables sélectionnées. Les variables indépendantes ont été insérées dans le modèle par « entrée forcée », c’est-à-dire, qu’elles ont toutes été saisies au même moment. Les analyses furent réalisées à l’aide du logiciel SPSS version 18. Le niveau de signification alpha était fixé à 0,05. Au final, l’examen des résidus ne révélait aucune anomalie.
Résultats
Quatre-vingt-douze PAB ont participé à l’étude. L’échantillon est composé à 90,22 % de femmes et est fortement homogène sur le plan de l’origine ethnique et de la langue maternelle. Les PAB sont en moyenne âgés de 44,42 ans (ÉT = 10,48 ans) et travaillent comme PAB depuis en moyenne 12,50 ans (ÉT = 9,22 ans). Parmi les participants, 76,08 % détiennent un diplôme d’études postsecondaires, et 53,26 % ont complété un diplôme d’études professionnelles. Quatre-vingt-onze pour cent des participants rapportaient posséder une formation pour être PAB et 93,00 % des PAB disaient avoir eu une formation sur les symptômes comportementaux dans le cadre de leur travail. En matière de statut d’emploi, 47,83 % des PAB occupent officiellement un poste à temps complet sur le quart de jour et 52,17 % occupent un poste à temps partiel ou à temps partiel occasionnel. Néanmoins, les employés à temps partiel arrivent à combler leurs heures puisque 76,09 % des répondants affirment travailler 72,50 heures par deux semaines (l’équivalent d’un temps complet). En fonction des données disponibles sur les PAB au Québec, au Canada et aux États-Unis, il est possible de dire que l’échantillon est représentatif des PAB en rapport avec le sexe, l’âge, les années d’expérience et le niveau de scolarité. Toutefois, l’échantillon est peu représentatif de la diversité ethnique au sein de ce corps de métier et est surreprésenté au niveau des PAB qui détiennent un poste à temps complet. Quant au niveau de détresse psychologique, 16 % des PAB rapportent un indice de détresse psychologique élevé (scores plus grands ou égaux au 85e percentile (soit ≥45,24) dans l’échantillon) et 66 % un niveau moyen.
Le tableau 2 illustre les résultats de la corrélation multiple. Ainsi, la valeur de la corrélation multiple est significativement différente de zéro, (F (12, 79) = 5,91 p < 0,001) et montre une force de relation satisfaisante (R = 0,69) entre la combinaison des variables indépendantes et la détresse psychologique, avec une limite de confiance de 95 %. L’ensemble des variables indépendantes expliquent 39,3 % de la variance de la détresse psychologique des PAB (R 2 ajusté = 0,393). En ce qui a trait aux coefficients de régression β standardisés, ceux-ci montrent que quatre variables sont reliées significativement à la détresse psychologique des PAB. Ainsi, les PAB exprimant percevoir le plus de symptômes comportementaux rapportent également une plus grande détresse psychologique (t = 3,04, p = 0,00). Lors de situations impliquant de travailler avec des personnes présentant des symptômes comportementaux, les PAB qui ont tendance à évaluer ces évènements comme étant menaçants (t = 2,46, p = 0,02), qui ont l’impression qu’ils ne peuvent pas changer la situation (t = -2,18, p = 0,03) et qui recherchent du soutien émotionnel (t = 2,24, p = 0,03) tendent à ressentir un niveau de détresse plus élevé. Les autres variables ne semblent pas être en relation avec la détresse des PAB participants. La fréquence perçue des symptômes comportementaux ressort comme étant le facteur ayant le plus de poids dans l’explication de la détresse psychologique (β = 0,28). Arrivent ensuite, le soutien émotionnel (β = 0,25), l’évaluation cognitive primaire de type menace (β = 0,23) et l’évaluation cognitive secondaire (β = -0,19).
Régression multiple des symptômes comportementaux, des évaluations cognitives primaires et secondaires, des stratégies de coping et du nombre d’enfants à la maison sur le niveau de détresse psychologique chez les préposés aux bénéficiaires.

*p < 0.05, **p < 0.01
Discussion
Conformément à l’hypothèse élaborée précédemment, les variables incluses dans le modèle, c’est-à-dire la fréquence d’exposition perçue aux symptômes comportementaux, les évaluations cognitives primaires et secondaires, et les stratégies de coping permettent d’expliquer une part significative de la variance associée à la détresse psychologique des PAB, soit 39,3%. Toutefois, ces résultats ont été obtenus à partir de douze variables sélectionnées pour la régression multiple, alors qu’il y en avait vingt-six au départ. Cet écart entre le nombre de variables s’explique notamment par le risque de surajustement du modèle de régression en raison de la petite taille de notre échantillon. Il est à souligner que le recrutement des participants s’est avéré beaucoup plus ardu que prévu. En effet, la grande majorité des PAB qui se sont inscrits à l’étude l’ont fait lors des rencontres d’équipe organisées par les chefs d’unité. Cependant, lors de ces rencontres, plusieurs PAB n’étaient pas présents, notamment ceux qui travaillent à temps partiel, et malgré l’affichage du projet dans les unités et les salles de pause, peu se sont inscrits. Ainsi, nous avons utilisé un critère afin de ne garder dans la régression que les variables corrélant suffisamment avec la détresse psychologique. Au final, quatre prédicteurs ressortent comme étant en relation significative avec la détresse psychologique, soit la fréquence perçue des symptômes comportementaux, l’évaluation cognitive primaire « menace », l’évaluation cognitive secondaire « être capable de changer la situation » et la recherche de soutien émotionnel.
Tel que mentionné précédemment, la prévalence des symptômes comportementaux dans les centres d’hébergement est élevée et ces comportements sont connus pour induire du stress et d’autres symptômes psychologiques chez le personnel soignant, s’ils sont mal gérés. Ainsi, il était attendu que les présents résultats révèlent une corrélation positive et significative entre les symptômes comportementaux et la détresse psychologique rapportés par les PAB. Malheureusement, il n’est pas possible de documenter quels sont les comportements, en particulier, responsables de la détresse des PAB étant donné qu’une fusion des catégories de symptômes comportementaux a été nécessaire.
Les présents résultats confirment aussi l’hypothèse selon laquelle l’évaluation cognitive primaire de type menace serait liée à la détresse psychologique des PAB. Ainsi, plus une personne a tendance à considérer des éléments de la situation comme étant problématiques, qui peuvent affecter son estime de soi et la perception que les autres ont d’elle, tout en ayant l’impression de ne pas être en mesure de répondre à la situation, plus elle rapporte de la détresse psychologique. Ceci rejoint les résultats de Rodney (2000) qui avait également obtenu ce résultat. Toutefois, en raison de la fusion des catégories des symptômes comportementaux lors des analyses, il n’est pas possible de conclure quels symptômes comportementaux déclenchent ce type d’évaluation cognitive primaire. Enfin, soulignons que l’évaluation primaire « défi » n’a pas été intégrée dans la régression en raison de sa trop faible corrélation avec la détresse psychologique. D’ailleurs, il ressortait dans cette étude que l’échelle « défi » est corrélée positivement à l’échelle « menace », ce qui contredit le modèle théorique de Lazarus et Folkman (1984) et les résultats de Berjot et Girault-Liven (2009). Pour des études ultérieures, il serait pertinent de faire un processus de validation de l’échelle auprès des PAB, afin de s’assurer que ces dimensions soient bien distinctes.
Également, l’évaluation cognitive secondaire « je suis capable de changer la situation » serait en corrélation négative et significative avec la détresse psychologique des PAB. Ainsi, moins une personne croit qu’elle peut modifier une situation, plus elle ressent de la détresse. Ce résultat rejoint ceux de Morgan et ses collaborateurs (2012) qui ont étudié le type d’attribution que font les PAB par rapport aux symptômes comportementaux. Leurs données révèlent notamment que les PAB présentaient majoritairement un locus de contrôle externe, mais aussi que dans seulement 3 % des incidents, les PAB estimaient que les causes auraient pu être contrôlées ou modifiées. Ce manque d’optimisme par rapport à la possibilité de pouvoir changer la situation et les causes semblaient influencer leur capacité à prendre des décisions utiles pour le futur.
Enfin, les résultats indiquent que la détresse semble associée à la recherche de soutien émotionnel. Ce résultat va à l’encontre des connaissances actuelles qui suggèrent que cette recherche de soutien moral, de sympathie et de compréhension est une stratégie d’adaptation très répandue chez le personnel soignant dans les centres d’hébergement (Edward, Ousey, Warelow, & Lui, Reference Edward, Ousey, Warelow and Lui2014) et qu’elle contribue positivement au bien-être psychologique (McCarty & Drebing, Reference McCarty and Drebing2003; Slade, Reference Slade2013). Selon l’inventaire des dimensions de coping de Carver, Scheier et Weintraub (1989) classifiées en fonction de leur potentiel fonctionnel ou dysfonctionnel (Muller & Spitz, Reference Muller and Spitz2003), il semble que la recherche de soutien émotionnel a un potentiel d’adaptation variable. En effet, dans certaines situations stressantes, le fait d’être rassuré via un soutien émotionnel peut favoriser l’utilisation de stratégies de coping centrées sur le problème. Il est toutefois suggéré que lorsque le soutien émotionnel sert principalement à défouler ses émotions sans que la situation ne soit modifiée, alors la stratégie peut paraître inadaptée. L’environnement de travail pourrait expliquer l’impact négatif du recours à cette stratégie. Alors que la charge de travail est en constante augmentation, les opportunités d’échanger entre collègues sur le milieu de travail tendent à diminuer, ce qui favoriseraient une communication portant sur des contenus émotionnels plutôt qu’orientés vers des solutions.
Quoique cette étude permette de mettre en évidence certaines caractéristiques du métier de PAB, il reste qu’elle comporte plusieurs limites. Tout d’abord, une première limite réside dans le petit nombre de participants qui a forcé le retrait de variables pour la régression multiple. De plus, les résultats ont pu être affectés par un biais d’échantillonnage étant donné que l’échantillon comprenait une surreprésentation des employés occupant un poste à temps plein et que les proportions de participants en fonction des unités et des établissements n’étaient pas toujours représentatives. Aussi, uniquement les PAB de jour sur des unités régulières ont été interrogés. Il serait pertinent de comparer ces résultats avec des PAB travaillant de soir et aussi des PAB exerçant sur des unités prothétiques étant donné la fréquence élevée des symptômes comportementaux dans ces milieux. Il est aussi à souligner que les instruments étaient tous auto-rapportés et qu’ils évaluaient les perceptions des PAB par rapport à leurs réactions face à des symptômes comportementaux et non en lien avec une situation spécifique, telle que suggérée par le modèle de Lazarus et Folkman (1984). Ce faisant, il est possible que les résultats ne soient pas fidèles à la réalité. Enfin, il importe de souligner que des échelles de psychopathologie ainsi que des questionnaires demandant les antécédents psychiatriques antérieurs des participants auraient pu être ajoutés afin de mieux comprendre la détresse, notamment celle des personnes présentant un niveau de détresse psychologique élevé, et qui pourrait expliquer une partie de la variance. De futures études pourraient inclure également un questionnaire par résident afin d’évaluer les symptômes comportementaux réel; des mesures d’observation permettant de capter les réactions en direct et des variables associées aux facteurs organisationnels pourraient être ajoutées. Enfin, d’autres variables influençant le stress auraient pu être considérées telles que le revenu du ménage et le soutien social (au travail et à la maison).
Conclusion
La présente étude avait comme objectif d’estimer la contribution de la fréquence d’exposition perçue à divers types de symptômes comportementaux, des évaluations cognitives primaires et secondaires, et des stratégies de coping sur le niveau de détresse psychologique rapportée par les PAB. Il est à souligner que le modèle explique 39,3 % de la variance de la variable dépendante. Les résultats suggèrent que la fréquence perçue des symptômes comportementaux, l’évaluation cognitive de type menace, l’évaluation cognitive secondaire « ne pas être capable de changer la situation » et la recherche de soutien émotionnel contribuent à la détresse ressentie par les PAB. Dans la mesure où ces données seraient confirmées par des études subséquentes, il serait approprié de s’assurer que les formations offertes pour les PAB et le personnel soignant aient un impact concret sur la diminution des symptômes comportementaux dans les unités. Enfin, les plans d’intervention pour les résidents devraient tenir compte de la dynamique des équipes afin d’adapter les interventions et les stratégies en fonction des objectifs poursuivis et des difficultés rencontrées.

