L’auteure norvégienne Annvor Vestrheim se propose, par son ouvrage Les Incels, d’expliquer ce que signifie être « incel » (mot-valise pour « involuntary celibate », abstinent involontaire) et comment cette auto-identification participe de la construction d’une identité masculine collective particulièrement violente. À travers l’analyse de 187 fils de discussion sur les plus grandes plateformes incels, l’auteure se positionne en observatrice afin d’analyser le comportement violent des hommes qui s’identifient comme incels et leur manière d’appréhender le monde. Vestrheim définit un incel comme « un marginal qui se sent mal à l’aise dans la société actuelle (la pilule bleue) et qui prend conscience qu’il est opprimé (grâce à la pilule noire ou à la pilule rouge) et prend les choses en main afin de changer la réalité » (126). Les incels utilisent des métaphores (pilules bleues, noires et rouges) tirées de la fiction – notamment The Matrix – et se décrivent comme des hommes isolés involontairement. L’ouvrage montre qu’il s’agit d’hommes, jeunes et vieux, qui se rassemblent sur des plateformes en ligne sous divers pseudonymes et avatars, où ils partagent des contenus misogynes, antiféministes, racistes et violents. Surtout, ils se présentent comme les victimes d’une société qui les exclut constamment.
Les incels accordent une importance particulière à l’apparence physique et à la situation financière – desquelles ils tirent une hiérarchisation sociale. Bien que leur colère vise particulièrement les femmes, celle-ci vise également certains hommes. La colère envers ceux-ci s’explique par le fait qu’ils incarnent des formes de masculinité et de réussite sociale perçues par les incels comme inaccessibles (60–62) – perceptions qui circulent et se renforcent quotidiennement sur les plateformes en ligne.
En effet, l’auteure montre de manière convaincante le rôle crucial que jouent les plateformes dans le partage du discours incel et la formation d’une identité collective violente. Les hommes se réunissent, souvent anonymement, sur divers forums de discussion pour répandre la haine contre les femmes et partager leur désir de revenir à une époque plus ou moins fantasmée où les femmes étaient soumises. Pour les hommes qui se sentent exclus, ces forums permettent d’entrer en contact avec des pairs qui partagent des valeurs et opinions similaires – socle d’une identité masculine collective violente (16).
Cette dynamique collective ne repose pas seulement sur l’utilisation des plateformes, mais aussi sur l’élaboration d’un vocabulaire et d’une grille d’interprétation concernant la réalité. Comme dans The Matrix, la pilule bleue signifie pour les incels que la majorité de la population est aveugle au fait que les femmes dominent les hommes, tandis que la pilule rouge est censée indiquer la découverte d’une vérité dont la majorité n’aurait pas conscience et la pilule noire celle d’une vérité encore plus profonde impliquant l’atteinte d’un point de non-retour : seuls « les vrais incels [seraient] éveillés et conscients de leur condition et donc de la dure réalité » (42–43).
Si les métaphores de pilules viennent soutenir leur vision du monde, d’autres concepts, comme le « gatekeeping » et le « maxxing », offrent des stratégies pour maintenir une collectivité au sein du groupe et rejeter tout autre. Dans les communautés incels, le gatekeeping est une stratégie visant à délimiter le groupe, à discréditer l’Autre et à maintenir une identité cohérente et uniforme (33–34). Le maxxing réfère à diverses stratégies censées permettre de gagner des privilèges sexuels à travers une optimisation physique ou économique (67). Outre le lexique, l’auteure souligne l’utilisation souvent banalisée de symboles violents tels que les références au nazisme ou à des hommes auteurs de féminicides. L’utilisation d’un tel lexique et de tels symboles démontre la volonté de ces communautés de se doter d’un langage hautement codifié, qui vient consolider une identité collective (133).
Ces forums peuvent en outre pousser des jeunes hommes à commettre des actes de violence de masse, parce qu’on y glorifie souvent des individus perçus comme des gens voulant « sauver » le monde du féminisme (125). Si peu d’incels passent à l’acte, un danger considérable réside néanmoins dans le partage et la banalisation de la violence. L’auteure souligne par ailleurs que lorsqu’un événement tragique comme un féminicide se produit, le premier réflexe des journalistes qui en font état est de souligner l’aspect psycho-pathologique, la misogynie et la nature exceptionnelle du profil des tueurs (14). Ce cadrage médiatique dépeint les incels comme des individus tristes et isolés qui ont des difficultés avec les femmes; il vient susciter de la compassion (11) et peut nous empêcher de reconnaître ces actes comme féminicides (14). Cette tendance à dépolitiser la violence s’inscrit enfin dans des processus de socialisation genrés beaucoup plus large, qui façonnent les attentes et les rôles de genre dès l’enfance.
En effet, Verstrheim montre que dès leur plus jeune âge, les garçons sont confrontés à l’idée qu’« être un homme », c’est être courageux et héroïque, tant dans les médias que dans la société en général. Les jeunes filles, quant à elles, sont encouragées à être délicates, soumises, vulnérables, et sont souvent objectivées. Cette socialisation contribue au discours violent des incels, en ce qu’elle propage également le préjugé voulant que les hommes soient plus forts et intelligents que les femmes. Dans la perspective incel, ces dernières sont à peine considérées comme des êtres humains fonctionnels (104). L’auteure aborde par ailleurs brièvement le cas des femcels, la version féminine des incels. Bien que ces dernières se proclament abstinentes involontaires et accordent aussi une grande attention au physique, elles ne recourent pas à la violence extrême pour se venger des hommes qui ne les aiment pas. C’est là la principale différence entre les femcels et les incels (64).
Le livre de Vestrheim porte en résumé un regard critique sur les communautés incels, révélant comment leur discours et leurs pratiques contribuent à la construction d’une identité masculine collective fondée sur la violence. Sans victimiser ces individus, l’auteure met en évidence les mécanismes de radicalisation et de banalisation de la violence misogyne au sein de cette communauté, qui constituent des versions exacerbées de discours oppressifs plus quotidiens, que nous avons tendance à banaliser et normaliser. Cet ouvrage constitue de la sorte une contribution importante à l’étude de la violence misogyne dans ses différentes formes.