Voici un recueil d’articles bienvenu qui complète la vue d’ensemble de l’œuvre de Bernard Vincent. En effet, cet historien de l’Espagne moderne est connu pour les travaux qu’il consacre depuis plus de quarante ans à l’histoire des morisques, depuis Historia de los moriscos. Vida y tragedia de una minoría (1979), coécrit avec Antonio Domínguez Ortiz, jusqu’à L’islam d’Espagne au xvi e siècle. Résistances identitaires des morisques (2017). De même, son nom est associé à de remarquables livres de synthèse dédiés à l’histoire de l’empire espagnol, que ce soit 1492 : l’année admirable (1991) ou Le temps de l’Espagne, xvi e-xvii e siècle. Les siècles d’or (1999), coécrit avec Bartolomé Bennassar. Néanmoins, tout un pan de son travail consacré à l’histoire des esclavages dans le monde ibérique demeurait dispersé dans une multitude d’articles publiés, en espagnol et en français, dans des dizaines d’ouvrages collectifs. En en collectant les meilleurs pages, cette somme permet ainsi de prendre la mesure de la contribution de B. Vincent à ce chapitre majeur de l’histoire du monde ibérique.
Ce recueil se présente sous la forme de 16 chapitres, correspondant à autant d’articles publiés entre 1987 et 2023, eux-mêmes choisis parmi une trentaine de textes que B. Vincent a consacrés au sujet. L’éditeur argentin a fait le choix de les laisser dans leur langue originale (9 en espagnol, 7 en français). Cette décision laissera assurément les lectorats des deux hémisphères insatisfaits, mais elle a l’intérêt de refléter fidèlement le rôle de passeur que B. Vincent a joué tout au long de sa carrière entre des historiographies qui ont eu la fâcheuse tendance de s’éloigner l’une de l’autre. Ce recueil témoigne également d’une manière éminemment collective de faire de la recherche, centrée autour du colloque ou de la journée d’études, avec publications des actes auprès de maisons d’édition locales. Or, la part croissante prise par les revues et leurs canaux de diffusion numérique a très largement invisibilisé ces publications, rendant d’autant plus utile ce genre d’ouvrages.
Cette sélection de travaux a été organisée en trois parties. La première, « L’esclavage musulman », regroupe 6 articles consacrés aux esclaves musulmans dans les territoires du roi d’Espagne, avec un accent particulier sur les terrains de prédilection andalous de Malaga et d’Almería (dont une étude écrite avec Jorge Gil Herrera). La deuxième, « L’esclavage des chrétiens au Maghreb », contient 4 contributions (dont une inédite) portant sur le sort des captifs chrétiens en terre d’Islam et sur les opérations de rachat des ordres rédempteurs. La troisième, « L’esclavage ‘atlantique’ », réunit 5 études portant sur l’esclavage sub-saharien dans la péninsule Ibérique, à travers le cas d’un prince africain asservi à Cadix, des confréries de Noirs et des représentations iconographiques des saints noirs (dont un article écrit avec Rafael Castañeda García). Enfin, en guise de colophon, un dernier chapitre, écrit avec Cécile Vincent-Cassy, est consacré à Juan de Pareja, l’esclave du peintre Diego Velázquez.
La première partie analyse les transformations de l’esclavage musulman. Le sud de la Castille, et plus particulièrement l’Andalousie, envisagée comme un carrefour des mondes méditerranéen, africain et atlantique, s’y impose comme un observatoire privilégié. À la lumière d’une connaissance intime des archives andalouses, en particulier celles de Grenade, mais aussi des inépuisables trésors conservés aux archives de Simancas, les différents textes s’attachent à rendre compte de l’importance de l’esclavage dans les sociétés ibériques. En effet, B. Vincent fait partie d’une génération de spécialistes qui a contribué à réfuter l’idée, encore très présente au début des années 1980, que l’esclavage en Espagne avait largement disparu à l’époque moderne et qu’il n’y subsistait que de façon résiduelle. Aussi la méthode mise en œuvre par l’auteur, articulant approches quantitatives et qualitatives, ne peut-elle se comprendre qu’en ayant à l’esprit la nécessité de rétablir les faits. Pour contrer l’idée que les esclaves étaient un bien de luxe réservé à quelques familles de la noblesse, il a donc fallu identifier les propriétaires, compter les esclaves, mais aussi les classer, selon les sexes, les âges et les activités. L’enjeu était de dessiner les contours d’un esclavage domestique bien plus diversifié qu’on ne le pensait et qui a joué un rôle structurant dans la vie sociale et économique des villes du sud de l’Espagne jusqu’à l’orée du xix e siècle. Des sociétés à esclaves, plutôt que des sociétés esclavagistes, mais dont la proportion représentait tout de même, selon les villes, de 4 % à 15 % de la population (environ 1 200 à 1 700 esclaves pour quelque 12 000 habitants à Malaga en 1581). Ce phénomène était principalement urbain, à condition de rappeler que les villes de l’Espagne méridionale étaient de taille relativement modeste et exerçaient leur domination sur un vaste arrière-pays agricole où la main-d’œuvre servile était fréquemment employée. De plus, le dynamisme du marché secondaire – les esclaves changeant fréquemment de propriétaires (jusqu’à dix fois en une seule année !) – est symptomatique des logiques financières à l’œuvre (investissement, spéculation, etc.), qui contrastent fortement avec les clichés paternalistes généralement associés à l’esclavage domestique. L’image d’un esclavage méditerranéen réputé plus doux s’en trouve aussi corrigée, au profit d’une meilleure appréciation de la diversité des conditions de travail.
La deuxième partie du recueil envisage l’esclavage dans sa dimension méditerranéenne. En s’intéressant au sort des captifs chrétiens au Maghreb, B. Vincent montre combien l’esclavage constitua un fait social total, qui marqua en profondeur les sociétés ibériques. Dans le sillage des travaux de Wolfgang Kaiser – auquel est dédiée une contribution inédite –, il revient sur la question du rachat des captifs afin de battre en brèche une autre idée reçue : celle selon laquelle seule une minorité de chrétiens aurait été rachetée, tandis que la plupart se seraient convertis et intégrés aux sociétés maghrébines. Les chapitres centraux de cet ouvrage soulignent au contraire la précocité des opérations de rachat en montrant que, dès le milieu du xviᵉ siècle, les ordres rédempteurs étaient déjà à la manœuvre. Cette précision n’a rien d’anecdotique dans la mesure où elle témoigne de la place occupée dès cette époque par les Mercédaires et les Trinitaires dans la société castillane, du soutien dont ils bénéficiaient de la part de la Couronne et de leur capacité à mobiliser des capitaux importants. L’ouvrage ne se limite toutefois pas à l’étude des dispositifs de rachat. À travers une série de portraits et de trajectoires individuelles, qui ne sont pas sans rappeler Les Chrétiens d’Allah de Bartolomé et Lucile Bennassar (1989)1, B. Vincent restitue les expériences de la captivité au Maghreb dans toute leur diversité.
La critique du grand partage entre Méditerranée et Atlantique, entre esclavage musulman et esclavage subsaharien, constitue le fil conducteur de la troisième partie de l’ouvrage. Contre l’image d’un esclavage méditerranéen centré sur la péninsule italienne et l’île de Malte, volontiers perçu comme un esclavage « blanc », par opposition à un esclavage atlantique dominé par le Portugal et associé aux populations africaines, B. Vincent restitue une géographie bien plus enchevêtrée, où, de Malte aux Açores, « esclaves maghrébins et esclaves de l’Afrique occidentale se côtoient ». C’est principalement à travers l’étude des dévotions qu’il donne corps à cette démonstration. Il rappelle d’abord l’importance des confréries de Noirs dans l’Espagne moderne – plus d’une vingtaine sont recensées entre le xviᵉ et le xviiᵉ siècle –, avant d’analyser la diffusion du culte des saints noirs en Méditerranée et bien au-delà. Est ainsi retracée la trajectoire des restes de Benito de San Fradello (Benoît le Maure), né de parents esclaves au début du xvie siècle et entré dans l’ordre franciscain, et dont une partie des reliques fut transférée en Espagne en 1606. Le culte de saint Benoît de Palerme fut célébré dans de nombreuses confréries d’esclaves subsahariens dans la péninsule Ibérique, mais il attisa aussi l’imagination de dramaturges, tel Lope de Vega, qui s’en inspira pour sa pièce El Santo negro Rosambuco de la ciudad de Palermo (1607). C’est également l’histoire du culte de sainte Iphigénie, une princesse éthiopienne, censément convertie au xiiie siècle, dont on suit les vicissitudes au travers des monarchies ibériques des xviie et xviiie siècles dans un article coécrit avec R. Castañeda García. Cette figure féminine qui a longtemps évolué dans l’ombre des saints noirs masculins (saint Benoît, saint Martin de Porrès, etc.) a été célébrée sur trois continents selon des modalités diverses, avant de connaître son heure de gloire au xviiie siècle au Brésil où elle fut considérée comme la patronne des esclaves africains.
Enfin, l’ouvrage s’achève sur une étude stimulante, coécrite avec la fille de l’auteur, l’historienne C. Vincent-Cassy, et consacrée à une autre figure emblématique : Juan de Pareja, peintre et esclave de Diego Velázquez, immortalisé par le célèbre portrait que ce dernier réalisa de lui en 1650. Reprenant sur de nouveaux frais un dossier biographique aux nombreuses lacunes, les auteurs prolongent l’enquête et ouvrent des pistes originales. Ils interrogent ainsi la « légende » de Juan de Pareja, un esclave d’origine africaine, travaillant dans l’ombre de son maître et qui aurait été affranchi à la demande de Philippe IV lorsque celui-ci découvrit son talent de peintre. Les deux spécialistes revisitent la condition des esclaves employés dans les ateliers de peintre au xviie siècle et interrogent les assignations raciales dont ceux-ci firent l’objet, du temps de leur vie et après. Au prisme d’une analyse iconographique des tableaux représentant Pareja, ils mettent en doute l’ascendance subsaharienne des parents de Pareja, suggérant que ce dernier aurait pu être le fils d’un morisque réduit en esclavage ou bien issu d’une relation ancillaire entre un père espagnol et une mère esclave, subsaharienne, maghrébine ou morisque. C’est ainsi une façon de réinscrire Pareja dans la complexité de l’histoire méditerranéenne de l’esclavage, alors que les historiennes et historiens de l’art états-uniens avaient eu tendance à le rattacher à une histoire atlantique.
L’histoire de l’esclavage dans la péninsule Ibérique a connu un important renouvellement depuis près d’un demi-siècle. Ces recherches, encore trop peu connues hors de l’aire hispanophone, n’ont pas toujours été pleinement articulées aux dynamiques méditerranéennes ni mises en dialogue de manière explicite avec les expériences atlantiques. Ce livre offre ainsi un aperçu particulièrement utile de cette production, tout en proposant des pistes pour inscrire les expériences hispaniques de l’esclavage dans un cadre interprétatif ouvert sur des horizons plus larges. On l’aura compris, c’est dans l’articulation entre la diversité des études de cas et la cohérence du questionnaire que cet ouvrage trouve tout son intérêt. En rassemblant des travaux jusqu’ici dispersés, il éclaire un chapitre essentiel de l’historiographie de l’esclavage dans le monde ibérique à travers le travail de l’un des historiens qui a grandement participé à ce renouvellement. La contribution de B. Vincent à l’histoire de l’esclavage s’inscrit désormais avec plus de netteté dans l’économie générale d’une œuvre qui demeure partiellement disséminée. D’autres facettes demanderaient à être rassemblées – notamment sur l’histoire de l’hispanisme ou sur les missions religieuses – afin de mieux saisir la fécondité et l’unité profonde d’un parcours intellectuel consacré à l’histoire de l’Espagne.