La publication de Phraseology and Style in Subgenres of the Novel offre une synthèse éclairante des principaux résultats du projet PhraseoRom, hébergé à Grenoble (https://phraseorom.univ-grenoble-alpes.fr) et dirigé par Iva Novakova, spécialiste grenobloise de linguistique contrastive, de phraséologie et de linguistique de corpus, et Dirk Siepmann, professeur de langue anglaise à l’Université d’Osnabrück qui s’est notamment illustré par ses recherches en lexicologie et en traductologie. La force de ce collectif, à l’image du projet qui le sous-tend, réside sans doute dans un croisement interdisciplinaire entre les plus récents apports de la textométrie et de la stylistique littéraire. Les collaborateurs partent en effet de la féconde hypothèse selon laquelle l’extraction automatique d’arbres lexico-syntaxiques récurrents comme de mots-clés constitue l’outil privilégié pour l’identification de motifs, séquences définies, dans le champ de la phraséologie étendue, par l’association récurrente de n éléments formant un patron ouvert à la double variabilité syntagmatique et paradigmatique (Legallois, Reference Legallois2012 ; Longrée et Mellet, Reference Longrée and Mellet2013) ; à ce cadre collocationnel répond une fonction discursive, textuelle ou pragmatique. Ainsi défini, l’observable présuppose de fait l’interdisciplinarité du regard, dans la mesure où seule l’interprétation de l’analyste permet de discriminer, parmi les arbres automatiquement détectés, ceux qui endossent cette fonction spécifique conditionnant une caractérisation en termes de motifs.
Par-delà cette précieuse mise au point méthodologique et notionnelle, l’importance et l’originalité de l’ouvrage tiennent également du corpus considéré (taggé, lemmatisé, et syntaxiquement analysé en dépendances dans le cadre du projet PhraseoRom) : un ensemble de romans contemporains (1116 en français, 732 en anglais) subdivisé en six sous-corpus correspondant à divers sous-genres littéraires (littérature blanche, fantasy, roman historique, roman policier, roman sentimental et science-fiction). La reconnaissance et la description des motifs entendent dès lors interroger, selon l’approche corpus-driven, tout à la fois la spécificité potentielle de l’idiome et du genre, situant ainsi les conclusions de ces recherches en phraséologie de la langue (para-)littéraire dans le double cadre de la stylistique contrastive et de la stylistique des genres.
La présentation générale de la méthode des motifs et du renouveau qu’elle insuffle aux champs de la phraséologie, de la stylistique et de la poétique des genres, menée par Iva Novakova et Dirk Siepmann, se voit redoublée par une savante archéologie de la notion de motif, conduite par Dominique Legallois et Stefan Koch, de ses origines dans les recherches folkloristiques et narratologiques jusqu’à sa réappropriation dans les domaines de la linguistique computationnelle et, plus récemment, de la textométrie française : les auteurs parviennent dès lors à rendre compte de la plasticité interdisciplinaire de la notion.
Le format du compte rendu ne permet pas de commenter en détail l’intérêt, la portée et la densité des autres chapitres qui composent le volume et qui s’appuient toutes sur le corpus PhraseoRom. Iva Novakova, Dirk Siepmann et Marion Gymnich analysent les motifs adverbiaux extraits par la méthode des mots-clés et constatent la préférence accordée par la langue littéraire française aux motifs complexes ou aux structures périphrastiques susceptibles d’une plus ample variabilité. Sascha Diwersy, Laetitia Gonon, Vannina Goossens, Marion Gymnich et Agnès Tutin s’intéressent aux segments introducteurs du discours direct dans les romans fantasy, policiers et sentimentaux, et mettent notamment en évidence la sur-représentativité du verbe générique to say en anglais, confirmant ainsi la thèse d’une sensibilité moindre de la langue littéraire anglaise au « dogme de la non-répétition » (Philippe, Reference Philippe2016 : 69). Francis Grossmann, Marion Gymnich et Dirk Siepmann questionnent la spécificité idiomatique et générique des motifs relatifs à la consommation de substances psychotropes ou alcooliques sous le prisme de leurs fonctions discursives et textuelles. Laetitia Gonon et Olivier Kraif révèlent une certaine homogénéité dans la formation et le recours aux néologismes (ou, plus généralement, aux lexèmes marqueurs de fictionnalité) dans les corpus français et anglais de science-fiction, témoignant d’une tendance au dépassement des frontières auteuristes et idiomatiques au profit d’une forte unité générique. Vannina Goossens, Clémence Jacquot et Susanne Dyka soumettent les arbres lexico-syntaxiques récurrents à une caractérisation sémantique apte à fournir de précieux indices formels pour motiver et préciser les frontières génériques de la fantasy et de la science-fiction. Julie Sorba, Laetitia Gonon, Suzanne Dyka et Vannina Goossens dégagent la sur-représentativité des motifs impliquant la lecture ou l’écriture dans la littérature blanche et, par-delà, la plus forte tendance de la langue littéraire française à la métafictionnalité. Suzanne Dyka, Ludwig Fesenmeier et Marion Gymnich proposent enfin une analyse contrastive de la distribution générique du motif dans un état de NP/in a state of NP.
Chacune de ces études donne à saisir, s’il en était encore besoin, l’intérêt épistémologique des approches corpus-driven dans les domaines de la théorie littéraire et stylistique. Si l’approche outillée et le résultat statistique n’ont plus à faire leurs preuves dans le domaine restreint de l’analyse stylistique des textes littéraires, la portée des recherches menées dans le cadre du projet PhraseoRom – et gageons que le présent ouvrage n’est que la pointe de l’iceberg (pour une bibliographie des contributions suscitées par le projet, voir https://phraseorom.univ-grenoble-alpes.fr/fr/publications) – s’adresse de fait à une majorité de la communauté des chercheurs en littérature, esquissant de nouvelles réponses formelles à certaines des apories qui structurent notre champ de recherches. Je ne donnerai que quelques exemples, localement illustrés dans ce volume. Les frontières génériques peuvent-elles transcender les idiomes ou sont-elles toujours intégrées à des champs de production organisés autour d’une langue commune ? Peut-on répondre formellement -- et par l’argument statistique -- de la distinction symbolique qui oppose traditionnellement la littérature blanche à la paralittérature ? Les motifs adverbiaux sont-ils le terreau privilégié de la construction de stéréotypes de genre ? Peut-on motiver stylistiquement la distinction entre la fantasy et la science-fiction, par-delà l’argument traditionnel de l’expérience de lecture ? Certes, la densité des informations collectées par l’extraction automatique et le souhait rigoureux de se tenir à l’approche corpus-driven conduit parfois les auteurs du volume à soulever plus de questions qu’ils n’en résolvent : ils illustrent pourtant, et par là même, leur pari interdisciplinaire, offrant de nouvelles pistes de recherches appliquées aux stylisticiens tout en invitant les théoriciens de la littérature à élargir leur seuil de problématicité.