Dans sa fuite de Marrakech vers les montagnes de l’Atlas, durant l’hiver 1672, le célèbre sultan marocain Mawlay Ismāʿīl est suivi par plusieurs de ses femmes « contraintes de cheminer à pied », accompagnées de quelques-uns de leurs enfantsFootnote 1. Dans cette marche, l’une de ces femmes « s’estant laissée tomber en montant, se perdit au milieu des neiges » et disparut. La silhouette de la défunte, restée sans nom dans la nuit et le froid, esquissée par le captif français Germain MouëtteFootnote 2, n’a cessé de poursuivre Jocelyne Dakhlia au fil des longues années d’écriture de Harems et sultans, un travail qui aura demandé autant de ténacité que d’inspiration.
Cette seule scène – la dramatique et obsédante disparition d’une épouse de sultan lors d’une marche nocturne dans la neige – condense la double essence de ce livre : d’un côté, la figure d’un sultan en fuite, Moulay Ismāʿīl, qui écorne le cliché du despote oriental surpuissant ; de l’autre, les silhouettes des femmes et des enfants du harem, s’échappant par la montagne, dévoilant un gynécée qui n’était ni cloîtré ni figé dans le temps, mais en constant mouvement, dans le fil de l’histoire politique agitée du sultanat du Maroc. Avec cette scène inaugurale toujours en arrière-fond, l’historienne déconstruit les stéréotypes autour des « harems » et du « despotisme oriental ». Elle propose surtout une tout autre histoire du pouvoir en terres d’islam à partir du cas marocain et dans une démarche intersectionnelle qui s’attache à penser ensemble genre, rapports sociaux et constructions raciales. Après avoir éclairé les enjeux politiques et historiographiques du livre, je tenterai ici de dégager les traits saillants de cette nouvelle approche ; j’aborderai ensuite les questions de méthode à l’œuvre dans ce travail et, en particulier, la façon dont J. Dakhlia propose une lecture exigeante des sources et des images des mondes européens et islamiques.
Des outils de déshumanisation et de domination
Dans cet opus magnum, J. Dakhlia a éprouvé le besoin de repenser ensemble « harems » et « despotes », car c’est à partir de ces deux motifs principaux que les sociétés musulmanes n’ont cessé d’être conçues, fantasmées, déformées et, in fine, dominées par l’Europe depuis l’époque moderne. Les notions de « harems » et de « despotes » ont fourni et continuent de fournir des clefs d’interprétation et des éléments de prêt-à-penser plus ou moins conscients qui permettent à des Occidentaux et à d’autres femmes et hommes issus de ces mêmes mondes musulmans de mettre à distance, d’altériser et, dans certains cas, de déshumaniser ces sociétés, jusqu’à justifier aujourd’hui les dominations coloniales, les répressions et les exécutions de femmes, d’hommes et d’enfants dans les territoires palestiniens et au Sud-Liban.
D’un côté, la figure du « despote oriental » avec ses abus de pouvoir fut mise en avant dans la pensée européenne, de la philosophie du xviii e siècle aux théories socio-économiques et géographiques de Karl August WittfogelFootnote 3 . Ce despotisme a incarné et incarne toujours la corruption et le prétendu caractère absolu des pouvoirs islamiques, ainsi qu’un « absolu monarchique et viril »Footnote 4 . Dans ses différentes déclinaisons, cette figure expliquerait les dysfonctionnements de ces sociétés, leur supposée décadence et passivité, et justifierait la nécessité de les sauver d’elles-mêmes et de leurs pouvoirs patriarcaux. D’un autre côté, le « harem » symbolise le sort de toutes ces femmes enfermées, dominées, exploitées, en retrait du temps, qui ne seraient que des victimes, là aussi à sauver d’elles-mêmes et de leurs bourreaux. Le cliché du harem coupé de tout et dominé par les hommes les plus puissants aide à comprendre comment les femmes de ces régions ont pu être pensées comme une « pièce amovible de leur propre société et comme entité distincte d’une communauté sociale ou nationale ». Comme l’écrit J. Dakhlia, cet « impératif ‘extractif’ ou potentiellement tel prévaut trop souvent, dans la droite ligne, il faut le constater, des politiques coloniales qui mettaient explicitement en œuvre une conquête des femmes, une conciliation civilisatrice par les femmes »Footnote 5 .
De ce point de vue, Harems et sultans est une intervention civique et politique en une période de réveil des impérialismes et de réaffirmation des formes d’exploitation coloniale. Ce livre revient aux sources d’anciens discours politiques et scientifiques qui ont essentialisé et déshumanisé des populations entières. Cette entreprise est d’autant plus cruciale que ces discours se voient réactivés, qu’ils deviennent chaque jour plus prégnants en Occident et au sein même des sociétés musulmanes. Tout comme le monument qu’est What Is Islam? de Shahab Ahmed publié en 2016Footnote 6 , Harems et sultans est surtout un très grand livre d’histoire. Il l’est bien sûr par son inventivité, son souffle puissant et sa capacité à donner à voir un tout autre univers historique que celui qui nous était jusqu’ici proposé sur le Maroc et les mondes musulmans plus largement. Il l’est aussi par sa taille. Il fallait autant de pages, plus de 2 000, pour écrire cette histoire de plus d’un millénaire, des débuts de l’islam à l’ère coloniale, pour comparer et rapprocher à partir du cas marocain, central dans ce livre, d’autres espaces-temps des mondes musulmans. Trois volumes n’étaient pas de trop pour embrasser à la fois la question du despotisme et du sérailFootnote 7 , pour développer une pensée théorique tout en reconstituant des trajectoires humaines, pour donner à lire de longs extraits de sources primaires tout en exposant une très riche iconographie sur les hommes et les femmes de pouvoir en Islam.
Contre l’essentialisation et l’exceptionnalisation
J. Dakhlia refuse une analyse essentialiste ou culturaliste des pouvoirs islamiques, autrement dit un prisme qui les expliquerait à la lumière des seuls textes islamiques. Harems et sultans offre ainsi – et c’est l’un des premiers acquis de ce livre – une alternative à certaines approches déshistoricisées en sciences humaines et sociales de même qu’à des lectures psychanalytiques qui se sont concentrées sur le « despotisme oriental », que ces interprétations fussent formulées en Europe ou au sein des sociétés musulmanesFootnote 8 .
Ces études ont voulu voir dans la figure du despote les racines d’une séparation entre pouvoir et société, et d’une longue généalogie des régimes autoritaires postcoloniaux dans le monde arabe ou de la domination masculine sur les femmes musulmanes. Dans leur hâte à projeter sur un temps long un autoritarisme et un patriarcat postcoloniaux, ces recherches ont laissé de côté ce que les harems faisaient aux sultans, c’est-à-dire la façon dont des femmes et, plus largement, de nombreux sujets ont contribué à façonner les rapports de pouvoir dans les mondes musulmans. Ce type de lectures réductrices ressurgit d’ailleurs de nos jours pour expliquer encore, sous le mode de l’échec, de la corruption, de la faillite, ce qu’il est advenu des « printemps arabes »Footnote 9 , perdant étrangement de vue toutes les pressions diplomatiques et militaires exercées par les pays occidentaux, la Russie, la Turquie et les monarchies du Golfe afin de tuer dans l’œuf tout embryon de contestation et de réforme démocratique dans le monde arabe, quitte à enfermer, torturer et tuer celles et ceux qui s’opposeraient au retour des ordres autoritaires.
Tout en rejetant ces formes d’essentialisme – et c’est là un deuxième acquis de l’ouvrage –, J. Dakhlia prend aussi ses distances avec des approches culturalistes critiques abstraites ou éthérées, éloignées de tout ancrage social et empirique. Depuis les années 1970-1980, avec notamment la publication d’Orientalism d’Edward Said en 1978, les tenants de ce tournant critique ont certes dénoncé l’orientalisme et l’eurocentrisme attachés aux notions de « harem » et de « despotisme oriental », mais en appliquant à ces sujets – et d’ailleurs à tout autre sujet historique – la question fade, passe-partout et à dire vrai peu heuristique de la « vision de l’autre ». Ici, comme dans les lectures psychanalytiques et les interprétations obsédées par la question du « despotisme oriental », étaient encore et toujours retranchés du regard critique et non considérés les hommes et les femmes des mondes d’islam, leur histoire, leurs relations sociales, les actions et les contraintes de tout ordre qui s’imposaient à eux. Harems et sultans trouve les moyens méthodologiques et conceptuels de les replacer au cœur de l’histoire de ces sociétés.
Dans le même temps, l’ouvrage va plus loin que deux autres types d’approches qui, si elles prêtaient attention au vécu des hommes et des femmes, tendaient à distinguer, exceptionnaliser, voire héroïser quelques protagonistes. En cela, et comme c’était le cas dans certains de ses précédents travaux, J. Dakhlia évite de s’inscrire dans une historiographie mettant en avant des « médiateurs culturels », des métis ou des êtres hybrides qui joueraient un rôle décisif dans les négociations entre les mondes musulmans et les sociétés voisines. Magnifier les passeurs et les intermédiaires, les extraire de leurs sociétés c’est, selon elle, risquer d’exceptionnaliser ces figures et, par conséquent, de ne pas voir la prévalence d’échanges en de nombreux points de ces sociétés. L’autrice met au contraire en évidence les circulations croisées entre les différentes rives de la Méditerranée, ce que, dans d’autres écrits, elle identifie comme un continuum entre ces sociétés, lequel n’excluait pas la conflictualitéFootnote 10 . En effet, l’autre danger de ce type de lecture de l’histoire par l’échange, le dialogue, la rencontre (« the encounter ») serait justement de nous conduire à sous-estimer les rapports de domination et de violence au sein de ces relations culturelles.
D’autre part, Harems et sultans nous invite à aller plus loin qu’une histoire qui ferait là encore des femmes de pouvoir en Islam des figures héroïques. J. Dakhlia donne bien sûr à voir des trajectoires passionnantes et fascinantes de femmes, que ce soit dans l’entourage des sultans ou dans des milieux plus humbles : ainsi de Lalla Khanatha bint Bakkar, épouse du sultan Moulay Ismāʿīl dans les premières décennies du xviii e siècleFootnote 11 ; de Chamma, modèle de peintres orientalistes, exilée de Tanger à Paris et morte en 1907 dans une Alger coloniséeFootnote 12 ; ou bien de Oum el Hassen, une matrone collaborant avec les colonisateurs françaisFootnote 13 . Toutefois, l’historienne, loin d’exceptionnaliser ces figures et leurs parcours, les restitue dans des actions et un quotidien partagés avec une constellation d’autres femmes.
Ni héroïnes ni passives, ces femmes n’étaient pas non plus austères. En cela, autre apport majeur de ce travail, Harems et sultans est aussi une œuvre novatrice en rupture avec des lectures plus récentes des sérails de l’Empire ottoman. Contre les perceptions orientalisantes de harems chargés de sexualité, d’autres études, dont le livre fondamental de Leslie P. Peirce, The Imperial Harem Footnote 14 , ont en effet vu dans les palais des sultans des lieux prudes de contrôle de la sexualité qui cherchaient surtout à assurer et contrôler, de manière stricte et selon les normes islamiques, la descendance des souverains.
À cet égard, J. Dakhlia poursuit l’une des quêtes majeures de son œuvre consistant à désexceptionnaliser ces sociétés musulmanes, à ne pas les pousser à la marge ou les altériser, afin au contraire de les réinscrire dans un monde commun. Elle porte aussi au plus haut ses efforts incessants pour révéler et éclairer ce que nous avons perdu de vue dans l’histoire partagée de ces sociétés. Dans Le divan des rois Footnote 15 , elle avait déjà mis en évidence un rapport au politique non spécifiquement musulman mais qui était aussi areligieux, qui empruntait à des « lieux communs » et à d’autres sagessesFootnote 16 . Dans les deux volumes collectifs sur Les musulmans dans l’histoire de l’Europe Footnote 17 qu’elle avait ensuite entrepris et dirigés, J. Dakhlia œuvrait cette fois à désexceptionnaliser l’Europe, redonnant à voir la longue présence de musulmans invisibles, peu visibles ou tout simplement négligés dans les archives européennes. Il s’agissait alors de repenser une longue islamité de l’Europe, contre le slogan de ses « racines judéo-chrétiennes » et son instrumentalisation politique constante, sans cesse brandie pour marginaliser et discriminer les populations musulmanes sur le continentFootnote 18 .
Harems et sultans ne fait cependant pas qu’approfondir des sillons qui se sont avérés fertiles. Il ne s’agit pas non plus seulement de déconstruire et d’infirmer les visions eurocentrées des mondes musulmans forgées au fil de plusieurs siècles. La grande valeur de cette somme réside surtout dans sa force de contre-proposition, l’autrice révélant une histoire « masquée, oubliée » derrière le traumatisme et la violence des conquêtes coloniales des xix e et xx e sièclesFootnote 19 .
Un autre imaginaire, une autre lecture du politique
Tout d’abord, Harems et sultans offre une contre-proposition iconographique qui explique aussi l’épaisseur de l’ouvrage et sa construction en trois volumes. Au fil du texte, dans un travail de composition remarquable, J. Dakhlia et les éditions Anacharsis ont assemblé pour chacune des périodes historiques traitées, des débuts de l’islam à nos jours, un ensemble impressionnant d’images qui donne à voir une iconographie islamique et européenne autre que celle que les représentations orientalistes et orientalisantes ont imprimée en Occident et ailleurs. Pour des sociétés maghrébines, ici marocaines, où les représentations figurées des hommes et surtout des femmes étaient rares, cette minutieuse « enquête iconographique » menée en parallèle à l’enquête historique, dans les musées et les bibliothèques de par le monde, propose une alternative à « ce harem orientaliste qui sature nos regards et fait écran à d’autres mises en récit iconographiques, et à d’autres vérités »Footnote 20 . Dans cette quête, l’autrice puise aux riches images apparues notamment dans les mondes pour partie persanophones, de l’Empire ottoman à l’Inde moghole en passant par l’Iran.
Cette contre-proposition historiographique se nourrit aussi d’un déplacement radical du regard du Proche-Orient, souvent pensé comme le cœur politique et religieux de l’Islam – et plus précisément de l’Empire ottoman, qui a suscité de profonds renouvellements historiographiques –, vers l’extrémité occidentale du monde musulman, en l’occurrence le sultanat du Maroc, autre grand sultanat du monde sunnite. L’ouvrage embrasse de nombreux cas islamiques sur une vaste période, mais il se fonde sur ce Maghreb dit « extrême » (en arabe al-Aqsā), notamment parce qu’en dépit des changements de pouvoir et des transformations constantes de son territoire, cette entité politique aujourd’hui appelée Maroc a une histoire longue depuis la fondation de la dynastie des Idrissides à la fin du viii e siècle.
Le cas marocain est fondamental dans une approche renouvelée et comparative des harems et des despotes en ce que les sultans marocains, au moins autant que les souverains ottomans ou persans, ont inspiré en Europe des représentations tenaces et aujourd’hui oubliées du monde islamique, notamment à l’époque moderne quand ces sultans étaient redoutés par les puissances européennes, suscitant fascination et convoitise. En effet, a contrario d’un cliché historique qui a la vie dure, ce sultanat ne s’était pas coupé du monde, auquel il était relié par divers échanges, négoces et circulations. De récents travaux ont aussi montré l’importance de ce pays et de ses savants dans le développement et la diffusion à la période moderne de savoirs islamiques, tels que la logiqueFootnote 21 . Après que S. Ahmed a appelé dans What Is Islam? à décentrer le regard du Proche-Orient arabophone, à prêter attention à ce qu’il avait dénommé le « Balkans-to-Bengal complex » (un « complexe qui s’étend des Balkans au Bengale »)Footnote 22 , Harems et sultans montre que l’Ouest islamique, le Maghreb du monde musulman en langue arabe, ne doit pas plus être écarté et maintenu en périphérie. Au contraire, la longue histoire du sultanat marocain, sans cesse comparée à celle d’autres sultanats et sociétés islamiques dans l’ouvrage, peut constituer une nouvelle « plateforme conceptuelle », le lieu d’une réflexion élargie. Les historiens et historiennes qui travaillent sur les sociétés de cour et les structures patrimoniales en terres d’Islam, voire extérieures à l’islam, pourront ainsi se nourrir des apports de ces trois volumes, partant du cas marocain comme des comparaisons tissées à partir de ce cas.
La contre-proposition majeure de ce livre consiste à offrir une lecture profondément renouvelée du politique en Islam et, ce faisant, des hommes et des femmes qui constituaient et animaient ces sociétés. L’ouvrage démontre que le pouvoir n’était pas celui d’un despote tout-puissant, mais était aussi façonné par les femmes, les eunuques et les enfants du sérail dans leurs rapports nombreux avec les gens extérieurs au palais, avec ceux qui n’appartenaient pas aux maisonnées du pouvoir. Les sérails étaient des lieux protégés des regards extérieurs, mais, tout comme le sultanat du Maroc, ils n’étaient en rien cloisonnés, coupés des sociétés environnantes. Au sein de ces sérails, même les femmes de haut rang comptaient sur des intermédiaires pour maintenir des liens avec leurs groupes et régions d’origine. Elles s’appuyaient pour ce faire sur des lingères, des marchandes, d’autres servantes, des chanteuses, cuisinières ou prostituées, ou bien encore sur des consuls européens et leurs épouses. Mieux, ces femmes du sérail devenaient elles-mêmes des intermédiaires pour faire entendre et négocier les intérêts de leurs milieux d’origine. Elles suivaient les camps militaires qui traversaient le sultanat du Maroc en quête de contribution fiscale en espèce et en nature. Elles étaient de ces grands voyages réguliers à travers le pays et des négociations fréquentes qui y avaient cours. Dans les conflits de succession entre prétendants au pouvoir, les épouses et concubines de sultans, mères d’éventuels héritiers, mobilisaient des troupes pour défendre les prétentions de leurs fils. Dans ce sultanat de l’époque moderne, les femmes des sérails avaient même intérêt à monnayer leur médiation pour vivre, car elles ne pouvaient compter que sur des allocations journalières très modiques de la part des sultans dans une économie restreinte de subsistances. En ce sens, elles occupaient des rôles politiques et contribuaient aux négociations autour du pouvoir, aux intercessions auprès des souverains, bien loin des idées préconçues d’un pouvoir masculin absolu ségréguant les sexes. Cette étude des liens multiples et constants entre gens du sérail et sociétés pourra inspirer d’autres recherches sur le politique et le genre à l’époque moderne dans les mondes islamiques et non islamiques.
Les rôles politiques variés des femmes du sérail et de leurs proches s’inséraient dans une économie plus générale de la participation des sujets au pouvoir. Une figure revient ainsi souvent dans l’ouvrage, à savoir celle de la femme âgée modeste qui interpelle le souverain en lui présentant une doléance. C’est en prêtant attention aux multiples relations sociales des gens des sérails et aux suppliques de toutes ces femmes que J. Dakhlia invalide la notion de « despotisme oriental » et propose une autre histoire, plus riche et inventive, de ces sociétés et de leurs pouvoirs. Cette mise en évidence des liens forts qui unissaient les cercles proches des souverains et les différentes parties de ces sociétés, tout en nuançant voire en niant l’image de pouvoirs qui auraient été séparés si ce n’est opposés à leurs sujets en Islam, évite les pièges tendus par la notion mirage et grandiloquente d’« État » que mobilisent aujourd’hui encore certains travaux sur le Maroc moderne et contemporain.
Harems et sultans réfute la lecture « très stato-nationale de l’histoire » marocaine, sa démarche pouvant être rapprochée de travaux comme ceux de Jane Hathaway ou Pascale GhazalehFootnote 23 . Dans le cas de l’Égypte ottomane, ces deux historiennes ont, chacune à leur manière, mis en avant la centralité politique, économique et sociale des maisonnées, ou households en anglais. Aux côtés d’autres études sur ces maisonnées à l’époque moderne, leurs travaux ont montré que ces formations regroupaient au sein et autour de grandes demeures citadines les parents d’une large famille détenant des charges politiques, leurs esclaves, leurs serviteurs et leurs clients. Ces maisonnées étaient des lieux et structures d’accumulation de taxes, de propriétés immobilières, mais aussi de puissance militaire. Les chefs de ces maisonnées avaient recours à une série d’outils juridiques pour favoriser des transmissions d’héritages. Ils tentaient de renforcer ou de maintenir ces maisonnées qu’ils avaient édifiées par des alliances matrimoniales avec des hommes et des femmes libres ainsi que par la reproduction sexuelle avec des esclaves masculins et fémininsFootnote 24 . Harems et sultans se situe dans la lignée de ces travaux et pourra susciter des études économiques de ces structures patrimoniales se penchant sur les ressources financières dont disposaient ces milieux et la manière dont ils les redistribuaient.
Des sociétés en profond mouvement
À l’encontre des visions éculées de pouvoirs musulmans stato-centrés et des lectures étroites et absolues d’un pouvoir et de hiérarchies sociales qui sépareraient les sexes, les libres et les esclaves, Harems et sultans propose d’explorer des mondes en mouvement, en constante transformation, aussi bien en termes de classes, de race que de genre. L’autrice ne se situe pas de manière explicite dans une démarche intersectionnelle, mais elle contribue grandement à montrer l’intérêt heuristique d’une telle approche.
S’opposant à l’idée de hiérarchies sociales rigides, J. Dakhlia souligne qu’au sein des sérails et dans la proximité des sultans, les positions sociales, marquées par de constants renversements, étaient « instables, égalisables »Footnote 25 . Celles des esclaves étaient innombrables, allant de la fonction de domestique à celle de principal conseiller des gouvernants, comme l’ont démontré de nombreuses études sur l’esclavageFootnote 26 . De la même manière, en termes de race, contre des interprétations récentes, telle celle de Chouki El Hamel, qui dépeignent les mondes musulmans et notamment le sultanat marocain de Moulay IsmāʿīlFootnote 27 comme les foyers d’un racisme structurel annonçant les trames d’une négrophobie occidentale, Harems et sultans rappelle la variation constante des positions des femmes et des hommes d’Afrique subsaharienne au Maroc. La « sulbalternité noire » n’y fut pas une « vérité immuable et constante »Footnote 28 . Selon J. Dakhlia :
[Il] serait vain de postuler de ce fait des hiérarchies ethniques ou ethnicistes univoques […], un primat de l’arabité, de la blancheur ou même du chérifisme n’éta[n]t jamais absolu ni absolument reconnu dans ces contextes – en dépit de toutes nos projections rétrospectives. Les cadres de pensée de ce temps valorisaient un principe de diversité, un éclectisme encensé sur tous les plans ; les grands de ce monde collectionnaient ou inventoriaient tous les types physiques de beauté et de valeur, en y incluant d’éventuelles « curiosités »Footnote 29 .
C’est ce type d’approche interactionniste historicisant les constructions raciales dont nous aurions amplement besoin, plutôt qu’une projection en ces espaces méditerranéens, africains et asiatiques de catégories issues de nos expériences contemporaines ou de l’histoire spécifique des mondes atlantiques. La transposition de ces catégories peut certes être stimulante en ce qu’elle permet de formuler de nouveaux questionnements autour des processus de racialisation, mais elle ne suffit pas si elle ne révèle pas des processus endogènes, notamment les liens complexes entre couleurs de peau et appartenance aux communautés musulmanes.
Selon une approche comparable, c’est surtout dans le domaine de l’histoire du genre au sein des sociétés musulmanes que l’ouvrage innove et qu’il pourra ouvrir de nouveaux champs d’enquête. Rejoignant une très riche historiographie en langue anglaise sur le sujetFootnote 30 , J. Dakhlia met en avant, pour une longue période qui s’étend jusqu’au xix e siècle, l’idée maîtresse et heuristique de représentations « très fluides des rôles masculins et féminins » fondées sur des « conceptions biologiques, physiologiques » tout aussi graduelles et continuistes de ces différences. Ainsi, les définitions de la masculinité étaient très larges, incluant les éphèbes, les hommes qui seraient aujourd’hui perçus comme « efféminés » et les eunuquesFootnote 31 . Selon ces mêmes logiques, les femmes qui avançaient en âge se rapprochaient de ces pôles masculins. Ces conceptions continuistes tranchent avec l’idée d’une homophobie souvent reprochée de nos jours aux sociétés musulmanes. Elles relativisent fortement ce que sous-tendent de séparation des genres les notions de « despotisme » et de « harems » pour penser là encore tout autrement les participations masculines et féminines au politique. Si ce travail d’exploration de ces catégories fluides et en mouvement aux époques médiévale et moderne a été mené pour de nombreuses régions, notamment pour l’Iran ancien par Afsaneh NajmabadiFootnote 32 , il reste beaucoup à faire pour la période dite « précoloniale » au Maghreb et dans les mondes arabophones de manière plus générale.
Les retournements à partir du siècle des Lumières
Ces fluidités de genre, ces possibilités de grande mobilité sociale, ces constructions plurielles du pouvoir pouvaient bien sûr être contraintes et limitées. Elles pouvaient subir des à-coups, notamment du fait des transformations internes au sultanat marocain, de sa société et de plus larges mouvements religieux et politiques qui affectaient les mondes musulmans et ceux alentour. J. Dakhlia met en lumière ces moments d’inflexions majeures, notamment la façon dont, à partir du xiv e siècle, la dévotion renouvelée au prophète Muhammad a pu « contribuer à sanctuariser le genre féminin »Footnote 33 pour sanctifier les mères et épouses des sultans marocains. Ou comment, à compter de la même période, les occupations espagnoles et portugaises d’enclaves littorales du Maroc et la présence croissante de ces occupants chrétiens ont accru l’enjeu de la sexualité et du genre au sein de cette société.
L’autrice identifie de plus grandes ruptures encore, dès le xviii e siècle, sous l’effet de l’orientalisme puis des impérialismes européens. À partir du siècle des Lumières, selon elle, les perceptions européennes enferment les pouvoirs musulmans et, en l’occurrence, le pouvoir marocain dans des clichés de gouvernants despotiques, hypersexuels, incapables de faire prospérer leur pays. Le sérail féminin n’est plus vu comme composé de sujets politiques, mais est décrit comme passif et comparé à une prison. La divergence de perceptions se retrouve dans les témoignages historiques de l’époque. Les figures des grandes sultanes disparaissent des écrits européens mais pas des chroniques arabes. Au sein de ces sérails, les écrits européens, surtout depuis le xix e siècle, ne sauvent, ne magnifient et ne fantasment que les captives d’origines chrétienne et européenne devenues servantes et concubines des maisons sultaniennes. Dans la seconde moitié du xix e siècle, sous l’influence des consuls européens, et en particulier des consuls britanniques, les autorités marocaines instaurent des réformes administratives qui ont pu réduire le pouvoir de médiation des femmes avec l’extérieur des palaisFootnote 34 en accroissant le nombre d’hommes chargés de collecter les impôts et les droits de douane, et en sédentarisant les principaux acteurs des administrations sultaniennes. À l’évocation de cette période du xix e siècle et des temps coloniaux, dans le troisième volume, nous nous retrouvons en des terrains plus familiers, plus arpentés au sujet du regard de l’autre, sur l’orientalisme et les manières dont la violence coloniale a déstructuré en profondeur ces sociétés. Cette fresque historique ne peut prendre sa pleine forme qu’en décrivant, pas à pas, les ruptures contemporaines.
La binarité hétéronormative qui s’impose alors en Europe est projetée sur les espaces peu à peu colonisés, de la prise d’Alger par les Français en 1830 à la conquête du sultanat du Maroc en 1912. Selon cette lecture, dans ce contexte colonial, la partition entre les sexes est aussi encouragée par des réformateurs musulmans dans l’ensemble de la région. Ces réformistes, partisans de l’islāh Footnote 35 , qui pensent et agissent sous pression coloniale, et parfois sous l’influence des perceptions occidentales de l’islam, promeuvent un couple conjugal, en partie contre la polygamie. Ils mettent en avant les rôles maternels et matrimoniaux des femmes pour le développement et la revivification des nations musulmanes. L’action politique des femmes au temps de la colonisation française et espagnole se déplace alors, selon J. Dakhlia, du monde des sérails à celui des campagnes.
Conjuguer les sources
Cette vaste épopée, retracée sur plus d’un millénaire, se fonde, et c’est un autre de ses nombreux apports, sur une relecture toujours vive et éclairante d’images et d’écrits de différents genres, dont des chroniques, des récits de voyage, des traités religieux et médicaux. Ces écrits, la plupart du temps produits par des hommes, étaient souvent déjà connus ou en partie traduits dans les langues européennes. Ces sources primaires n’avaient cependant pas été assez lues, comme l’a fait patiemment J. Dakhlia, en prêtant attention aux mentions et aux actions des femmes, afin de faire émerger une longue histoire du genre et du politique.
La lecture conjointe et l’analyse croisée des sources produites aussi bien au sein de ces sociétés musulmanes en différentes langues qu’en Europe ou par des Européens séjournant au Maghreb sont indispensables pour écrire une nouvelle histoire sociale du nord de l’Afrique. En ce sens, cette lecture croisée rejoint les efforts menés dans d’autres travaux qui conjuguent des écrits formulés en plusieurs langues aussi bien par des Européens que des Nord- et Ouest-AfricainsFootnote 36 . Selon moi cependant, et c’est sur ce point que je me distancie de manière relative de l’œuvre de J. Dakhlia, il n’est pas question « d’opposer l’endogène à l’extranéité des regards », et surtout pas d’« investiguer les seules institutions et pratiques attestées […] par des sources locales », ni même encore de désavouer « les fictions altérisantes, barbarisantes produites par l’Europe voisine »Footnote 37 .
Il est vrai que, comme l’écrit l’autrice, toute méthodologie qui appelle à défendre une « histoire à parts égales »Footnote 38 ou à attribuer une « égale dignité à toutes les sources documentaires, en recourant plus systématiquement aux archives dans des langues extra-européennes et en exigeant leur vraie maîtrise »Footnote 39 laisse entier un autre problème de fond, à savoir celui des inégalités structurelles postcoloniales entre les universités du Nord et celles du Sud. Il est aussi vrai que ces efforts de rééquilibrage de l’histoire, en prenant en compte les sources des diverses parties du monde pour tenter de se dégager de l’eurocentrisme, peuvent laisser indifférentes des communautés savantes du Sud qui ont d’autres priorités de recherche. Ces communautés scientifiques ne peuvent pas ou ne souhaitent pas se mettre au diapason des agendas historiques européens et nord-américains ou sous leur emprise scientifique et politique. Il est enfin vrai que, dans les mondes académiques européens et nord-américains, l’argument de la maîtrise des langues dites « orientales » peut être brandi selon des visées orientalistes, c’est-à-dire en persistant à appréhender ces sociétés uniquement par le religieux et que, dans le même temps, ces mêmes milieux orientalistes et plus largement les structures professionnelles historiennes peuvent continuer à refuser de considérer la place et l’exclusion des hommes et des femmes originaires des régions musulmanes dans la constitution en France, et plus largement en Europe, des champs académiques d’histoire du Maghreb et des sociétés islamiques.
Cependant, tous ces réels problèmes d’inégalité, de différence ou de conservatisme ne sont pas, selon moi, des raisons suffisantes pour ne pas poursuivre les efforts de rééquilibrage et de co-lectures de sources produites en différentes langues par divers acteurs qui renseignent une variété de points de vue et de modalités de compréhensions de ces pouvoirs et de leurs sociétés. C’est précisément par ces analyses croisées de sources en langues européennes et africaines (et, dans le cas marocain, notamment arabes, amazigh et judéo-arabes) que Harems et sultans ouvre des voies pour écrire une autre histoire de ces sociétés. Selon cette nécessité et cette exigence toujours difficiles et souvent imparfaites de conjuguer les sources, les différentes pistes que ces trois volumes de Harems et sultans ouvrent avec une résolution et une force impressionnantes sur le genre, la race, le pouvoir, la mobilité sociale pourront être appliquées à bien d’autres corpus archivistiques conservés en plus grand nombre à partir du xix e siècle au Maroc et à Tunis.
Nous pensons ici, en premier lieu, aux registres de recettes fiscales et de dépenses de ces maisons dynastiques. Dans ces registres, conservés pour les xviii e et xix e siècles dans le cas de la province ottomane de TunisFootnote 40 , et dans ces comptes, utilisés par Nicolas Michel pour étudier l’économie de subsistance dans le Maroc du xix e siècle, c’est toute une culture domestique et matérielle qui se déploieFootnote 41 . Ces comptes, comme d’autres comptes domestiques, recensent les achats de victuailles, de textiles, voire de domestiques hommes et femmes ainsi que les distributions de ces biens et de ces êtres entre descendants et descendantes des souverains. J. Dakhlia y fait référence quand elle évoque les distributions parcimonieuses d’aliments aux femmes des sérails et la nécessité de devoir trouver ailleurs, hors des palais, des ressources pour continuer à vivre. Pour le xix e siècle, par contraste, N. Michel brosse à partir de données comptables le portrait d’une « partie privée du Palais » qui fonctionnait « comme une immense Maison bourgeoise », se nourrissant de produits de grande qualité et variés, et qui déployait, lors de grandes fêtes, une cuisine riche et originale.
En lien avec ces registres financiers, des correspondances administratives et familiales étaient entretenues entre les tenants des pouvoirs et les membres de leur famille, mais aussi avec leurs responsables administratifs (vizirs, chambellans, caïds), parfois apparentés aux dynasties en place. En ce qui concerne la province ottomane de Tunis et à ma connaissance pour le sultanat du Maroc, ces correspondances sont surtout conservées pour le xix e siècleFootnote 42 . Dans le cas de Tunis, les questions administratives et privées ne cessaient d’y être mélangées. La question de l’ampleur d’une rupture des cultures de sérail au xix e siècle pourrait être scrutée et éprouvée à la lecture d’une partie de ce qu’il reste de ces correspondances et registres.
Les actes fondant un habous ou un waqf sont un autre type de source permettant de renouveler l’histoire sociale et économique de l’Afrique du Nord. Ces actes étaient établis lorsque des propriétaires de terres ou d’immeubles retiraient ces biens du marché foncier, en d’autres termes lorsque ceux-ci ne pouvaient plus être vendus ou achetés. En ce sens, ces biens et leurs échanges étaient suspendus (habasa, waqafa en arabe). Les actes de fondations de habous ou de waqf prévoyaient que les revenus issus de ces biens (le fruit des récoltes ou les loyers des immeubles) fussent reversés à un ensemble de bénéficiaires désignés : dans un premier temps, à l’entretien de personnes privées (notamment leur descendance) et, dans un second temps, à des œuvres charitables, pour le bon fonctionnement des lieux de prières, d’éducation, d’hôpitaux, ainsi que pour l’assistance à celles et ceux qui en étaient chargés ou qui en bénéficiaient. Nombre de ces actes et donc de ces fondations furent établis par des gens puissants, des souverains comme les sultans du Maroc, mais aussi par les membres masculins et féminins de leur entourage. Or l’établissement de ces fondations comme actes sociaux et leurs transformations au fil des générations vont dans le sens d’une des principales thèses développées dans Harems et sultans, à savoir l’idée que les membres des sérails n’étaient pas coupés de la société, mais y trouvaient des intermédiaires, des protecteurs et protectrices ainsi que des clients qu’ils pouvaient entretenir, notamment par les fruits des biens mis en habous ou en waqf.
Sans une combinaison de ces sources africaines mais aussi d’autres sources européennes plus connues (récits de voyage ou de captivité, correspondances consulaires), quel type d’histoire coloniale et, plus en amont, quelle histoire de la Méditerranée médiévale et moderne sommes-nous amenés à écrire ? Une histoire qui ne prendrait pas en compte le point de vue d’hommes et de femmes des rives sud qui furent ensuite colonisées à partir de l’époque contemporaine ? Surtout, si nous ne parvenons pas à convaincre les étudiantes et étudiants de master et de doctorat de la nécessité d’apprendre au moins à lire des sources secondaires et des documents rédigés dans certaines langues (arabe, amazigh, turc, espagnol, italien, français, anglais), quel type de monde académique formons-nous ? N’y a-t-il pas un risque de perpétuer la domination d’un point de vue franco-centrique et euro-centrique quand il s’agit d’aborder l’histoire de ces sociétés ? N’y a-t-il alors pas le risque de creuser encore davantage le fossé déjà béant qui sépare les chercheurs et chercheuses des deux rives, et donc de nous isoler dans des « sérails » académiques qui ne parviennent plus à comprendre les multiples liens et dominations qui ont fait l’histoire de ces sociétés ? Cela bruisse de toutes parts dans les amphithéâtres et sur les campus : une toute nouvelle génération d’étudiantes et d’étudiants – du premier cycle au doctorat – en a assez des cursus eurocentrés. Elle aspire à d’autres enseignements en histoire, à d’autres mondes historiques articulés autour des questions de genre, de race et de domination. Ces étudiants et étudiantes trouveront eux aussi, dans Harems et sultans, ce renouveau qu’ils et elles attendent.