Les travaux de Laure Pitti sur les ouvriers algériens de Renault dans la France des « Trente Glorieuses » étaient bien connus de toutes celles et ceux qui, en sociologues ou en historiens, s’intéressent aux rapports entre travail, migrations et colonialisme. Le livre manquait ; il arrive sous la forme de la revisite d’une enquête menée initialement dans la seconde moitié des années 1990, à la lumière de matériaux partiellement inédits et d’un cadrage théorique transposant à l’analyse de la segmentation raciale du marché et des postes de travail les débats actuels autour de l’articulation des rapports sociaux de classe et de race, des legs du colonialisme et de l’étude des subalternes. La thèse générale de la recherche en sort renforcée : Renault est ici regardé comme le laboratoire de la transformation du capitalisme industriel d’État en France des années 1950 aux années 1970 et de sa matrice raciale. La modernisation et la rationalisation de l’appareil productif s’appuient sur la racialisation de travailleurs issus de l’empire colonial, assignés à des positions subalternes. L’ouvrage, ce faisant, pose des questions majeures aux sciences sociales des migrations et du travail, du colonialisme et du post-colonial, de la quantification, des classes populaires, des politiques de main-d’œuvre, des mobilisations ouvrières ou encore du capitalisme industriel.
L’enquête restitue les éléments constitutifs des vies au travail de ces Algériens par l’explicitation des mécanismes généraux des migrations coloniales et post-coloniales dans une période de forte croissance industrielle (partie 1), par l’analyse des modalités pratiques et idéologiques de leur assignation professionnelle (partie 2), par l’étude de la politisation de cette condition à la conjonction de deux séquences de mobilisation contre le colonialisme dans le cadre de la lutte d’indépendance nationale algérienne et contre l’assignation professionnelle lors de luttes emblématiques des « années 68 » (partie 3). La catégorie homogénéisante d’« immigré » laisse alors place à celle de « subalterne », caractérisée par la confrontation d’une subordination coloniale (et de ses rémanences post-coloniales) en situation migratoire et d’une subordination professionnelle dans l’espace usinier définissant leur condition ouvrière.
La première scène étudiée est celle des rapports (post)coloniaux entre la France et l’Algérie. Écrire l’histoire des travailleurs algériens de Renault passe par l’étude des rapports entre territoires et sociétés de formation et de reproduction de la force de travail soumis à la domination coloniale, et territoires et sociétés d’intégration de cette force de travail à un système productif industriel qui entre dans l’ère de la production en grande série. Le statut des Français musulmans d’Algérie est spécifique à bien des égards : les migrations algériennes, massives dès le début des années 1950, s’inscrivent dans une double tension entre liberté de circulation et contrôle politique d’une part, égalité formelle des droits et « inégalité concrète à laquelle leur condition coloniale assigne les Algériens » (p. 33) d’autre part. L. Pitti montre ainsi comment la figure du travailleur algérien devient l’archétype du travailleur industriel déqualifié, d’une main-d’œuvre réputée docile et corvéable, mais dont les allées et venues et les regroupements – dans les bidonvilles tout particulièrement – sont l’objet d’une surveillance policière constante. Les migrations algériennes ne sont toutefois pas uniquement déterminées par les logiques économiques, administratives et institutionnelles des politiques de population et du travail en métropole. Fidèle à l’injonction d’Abdelmalek Sayad, L. Pitti s’attache à montrer ce que l’ordre colonial en Algérie fait aux migrations, qui apparaissent comme une échappatoire à la misère, à la répression des milieux nationalistes, à l’oppression coloniale, et dont l’expérience peut se retourner contre l’ordre colonial qui les a suscitées. De ce point de vue, 1962 est moins une rupture qu’une reconfiguration : les déçus des lendemains de l’indépendance trouvent dans la migration vers la France une manière de s’échapper et de contester – notamment chez certain·es militant·es de l’indépendance – la mainmise politique et économique de la bureaucratie d’État du FLN.
À Billancourt, vaisseau amiral de la régie nationale Renault, les Algériens deviennent incontournables : « En 1966, comme en 1950, un ouvrier de Billancourt sur dix est Algérien ; en 1970, un sur sept ; en 1984, plus d’un sur cinq » (p. 62). L’autrice défend que cet usage massif et durable de travailleurs algériens est dû à un « modèle productif » spécifique à Renault qui, en entreprise nationale et à la différence des constructeurs automobiles privés, fait reposer la modernisation de sa production et l’augmentation de la productivité du travail sur le recours à une main-d’œuvre immigrée (post)coloniale (et non sur la modernisation des méthodes et de l’appareil productif). L’espace usinier se révèle alors comme la deuxième scène de cette histoire, qui est aussi celle de migrants au travail. En étudiant finement leurs trajectoires au sein de l’entreprise, grâce au traitement quantitatif et qualitatif d’une base de données constituée à partir des fichiers du personnel, L. Pitti exemplifie l’ensemble des dimensions de l’équation sayadienne « immigré = OS à vie »Footnote 1 : recrutés au plus bas de l’échelle des qualifications, dans les ateliers les plus pénibles et les plus accidentogènes, les Algériens de Renault y demeurent tout au long de leur carrière professionnelle. Les grilles de classification professionnelle – puis, dans les années 1960, les systèmes de cotation des postes de travail – représentent dès lors, pour cette main-d’œuvre cantonnée à la base, les instruments de leur immobilité professionnelle, érigeant une barrière quasi-infranchissable entre manœuvres et ouvriers spécialisés d’un côté, ouvriers professionnels de l’autre. Loin de l’idéalisation d’un âge d’or du capitalisme des « Trente glorieuses »Footnote 2, les entreprises nationales apparaissent bien comme des laboratoires sociaux de grandes transformations du salariat, par la précarisation des statuts d’emploi, la mise en œuvre de classifications et de nouvelles méthodes de détermination des salaires ou l’introduction de modes de gestion de la main-d’œuvre par les coûtsFootnote 3. La leçon, sans doute transposable à d’autres secteurs et d’autres périodes, est claire : la mobilité professionnelle des fractions stabilisées du salariat a été permise, au moins jusque dans les années 1970, par l’immobilité relative des subalternesFootnote 4. La question de la pérennité de ce modèle dans les années de désindustrialisation demeure ouverte, notamment lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’une main-d’œuvre immigrée devenue surnuméraire.
Renault laboratoire social est aussi, du point de vue de cette histoire des migrants algériens au travail, un véritable « laboratoire colonial » : les Algériens sont l’objet d’enquêtes qui visent à identifier et résoudre les « problèmes spécifiques » causés par la main-d’œuvre « nord-africaine », selon un critère ethnique qui reproduit les catégories ethnico-religieuses ayant court en Algérie. Ces enquêtes contribuent à diffuser une « lecture racialisée des relations sociales au travail » (p. 133) héritée des modes de représentation et de gestion de populations colonisées conçues comme immatures, dont les traits mentaux sont vus comme naturels, spécifiques et immuables, et qu’il s’agirait d’éduquer afin d’en faire de bons travailleurs. L’essentialisation raciste légitime ainsi une gestion paternaliste et colonialiste de la main-d’œuvre algérienne, « dicté[e] par un objectif de rationalisation de la gestion du personnel et, au-delà, d’organisation des relations sociales sur le lieu de travail » (p. 130). Les barrières socio-professionnelles prennent une signification raciale par l’objectivation que fait l’autrice du caractère systématique de l’assignation professionnelle des Algériens et par sa démonstration de l’usage généralisé de catégories raciales par les dirigeants de l’entreprise : « aux besoins de main-d’œuvre subalterne pour satisfaire la production s’articulent des stéréotypes culturalistes et racistes qui font des Algériens des subalternes par excellence, dès l’embauche » (p. 95).
À Renault, le paradigme racial prend trois formes : psychologique (lorsque l’encadrement essentialise, par exemple, l’immaturité ou l’instabilité supposées des Algériens), culturaliste (lorsque c’est la « civilisation nord-africaine » qu’il s’agit de comprendre pour bien administrer ces populations) et biologique (par l’usage de catégories phénotypiques pour classer et diviser les populations étrangères dans la seconde moitié des années 1960). Il s’articule, de façon différenciée selon les périodes, aux logiques de la mise au travail, afin de contrôler, d’assigner ou parfois de refouler les travailleurs ainsi racisés. Après l’indépendance, loin de disparaître, il se reconfigure. Dès lors, le lexique par lequel les Algériens de Renault sont saisis ne mobilise plus les catégories raciales issues du mode de gestion colonial des populations. Une « reracialisation » de la politique de main-d’œuvre s’opère toutefois, dès 1966, par la réintroduction de catégories raciales – diffusées par la direction de la Population et des Migrations (DPM) dirigée par Michel MassenetFootnote 5 – qui touche désormais l’ensemble de la main-d’œuvre étrangère, considérée comme posant des problèmes d’« assimilation » ou d’« intégration » et devant être traitée de façon différenciée. Des statistiques explicitement racistes distinguent alors les « Africains noirs » (parmi lesquels sont comptés les Malgaches aux côtés des ressortissants des anciennes colonies de la Communauté française) des « Nord-Africains » et des « Métropolitains ». Sous diverses formes, des classements raciaux perdurent dans l’entreprise au moins jusqu’au début des années 1970, utilisés tout particulièrement pour justifier une politique de recrutement de plus en plus sélective et restrictive à l’encontre des travailleurs issus des colonies d’Afrique du Nord et des départements d’outre-mer, auxquels il conviendrait de préférer une « main-d’œuvre blanche » (terme utilisé en 1971 par Bernard Vernier-Palliez, un des hauts dirigeants de Renault, dans un rapport pour l’Union des industries métallurgiques et minières).
Ce qui reste de la gestion coloniale de la main-d’œuvre, ce sont donc à la fois les catégorisations raciales et les effets du stigmate colonial sur des carrières immobiles, sans perspectives de formation professionnelle, exposées aux formes les plus dures de travail (pénibilité liée aux poussières, au bruit, aux accidents du travail, etc.). Mais, et c’est la dernière scène de l’ouvrage, le legs colonial produit les ferments de sa contestation, sous la forme de mobilisations, depuis l’espace usinier, contre le colonialisme en Algérie puis contre la condition d’OS : l’histoire des rapports entre condition (post)coloniale et condition ouvrière est enfin celle des formes de politisation qui émergent de cette confrontation entre condition ouvrière et condition postcoloniale, dans un moment de luttes ouvrières et décoloniales de haute intensité. L’enquête montre à quel point Billancourt fut l’un des lieux majeurs des luttes anticoloniales des années 1950 et 1960. La politisation de la condition subalterne chez Renault passe, au début des années 1950, par la dénonciation des brimades racistes et, plus généralement, du caractère colonial de l’ordre usinier par une CGT où les ouvriers algériens ont pris place et qui compte parmi ses membres actifs (délégués du personnel notamment) nombre de militants nationalistes algériens. Elle passe aussi par le soutien et la diffusion, dans l’usine, de la revendication d’indépendance nationale. Les exemples de grèves et les portraits dressés par l’autrice montrent à quel point l’activité syndicale des militants nationalistes algériens de la CGT contribue aussi à renforcer leurs ressources et leur audience auprès des autres travailleurs algériens, ce qui sera décisif après le déclenchement de l’insurrection algérienne en novembre 1954. Billancourt devient alors le théâtre d’un clivage profond entre tenants de la paix en Algérie (qui militent dans les syndicats et partis traditionnels du mouvement ouvrier français) et tenants de l’indépendance (qui militent clandestinement), et entre courants nationalistes algériens, où le FLN occupe une place de plus en plus dominante.
Les luttes anticoloniales dans l’espace usinier ont ainsi leur histoire et leurs dynamiques propres, loin de l’image d’Épinal d’« une forteresse ouvrière fer de lance des mobilisations » (p. 264) : les mobilisations ouvrières relatives à la question algérienne sont erratiques et minoritaires, alors que se font jour des dissensions de plus en fortes, notamment à partir de 1956 et du vote des « pouvoirs spéciaux » par le Parti communiste français (PCF). La CGT Renault qui, jusque-là, défendait l’indépendance de l’Algérie, s’aligne sur la position de défense de l’intérêt national promue par ce dernier. Les militants nationalistes et communistes algériens se regroupent dans un « noyau FLN » chez Renault, n’utilisant la commission nord-africaine de la CGT que de façon instrumentale. Un indice de l’importance du militantisme pour l’indépendance à Billancourt : le lendemain de la manifestation férocement réprimée du 17 octobre 1961, la direction du personnel compte 100 absents, soit le vingtième de l’effectif algérien.
L’indépendance reconfigure les engagements : des militants partent en Algérie (parmi lesquels certains reviennent quelques mois ou années plus tard en France, et même à Renault) ; ceux qui restent recentrent leur activité sur les enjeux spécifiques de leur condition d’ouvriers immigrés. C’est le deuxième acte de cette histoire des mobilisations des Algériens de Billancourt : « les pratiques et réseaux militants forgés dans la lutte de libération nationale, l’expérience d’une autonomie face à l’atonie des organisations instituées du mouvement ouvrier, irriguent les trajectoires des cadres militants qui les ont expérimentés et nourrissent d’autres expériences de mobilisation, pour ceux d’entre eux qui restent à l’usine » (p. 277). Les luttes des « années 68 » qui voient les subalternes prendre la parole pour revendiquer l’égalité des rémunérations et la fin des politiques discriminatoires et racistes sont portées par les luttes anticoloniales des années 1950 et 1960. De très fortes tensions se font là aussi jour entre militants et grévistes algériens d’une part et un appareil cégétiste qui minore voire relègue leurs revendications hors du terrain syndical d’autre part. Trois grèves emblématiques pour l’égalité des salaires et la fin des systèmes discriminatoires de cotation des postes placent les revendications spécifiques des ouvriers algériens sur le devant de la scène des mobilisations ouvrières entre mars 1972 et février 1975.
Cette mise en évidence des effets de longue durée du colonialisme et des luttes de libération nationale (et plus généralement des engagements anticoloniaux) sur le mouvement ouvrier (dans sa double acception : organisations syndicales et politiques du mouvement ouvrier ; mobilisations des travailleurs dans l’espace usinier) permet de saisir très nettement les effets de la « nationalisation du mouvement ouvrier français » (p. 303) et de l’intégration des syndicats ouvriers et du PCF aux rouages de l’État social : en adhérant à une définition nationale des intérêts des travailleurs, ces syndicats se coupent de certaines fractions du groupe ouvrier qu’ils contribuent, de ce fait, à marginaliser. La chronologie adoptée par L. Pitti, qui s’arrête au seuil des grandes restructurations industrielles des années 1980, ne permet pas de voir les effets de cette coupure sur les processus de déprise ou de déclin de ces organisations dans les mondes populaires contemporains, notamment dans les fractions des classes populaires issues de l’immigration. Cela pourrait être un des fils à tirer de cette enquête, qui viendrait articuler l’analyse historique de la condition subalterne des travailleurs immigrés à celle, en plein essor, des désindustrialisationsFootnote 6.
Terminons en insistant sur un point central : l’ouvrage apporte une contribution décisive à la sociogenèse des discriminations raciales et des processus de racialisation qui les sous-tendent. Il constitue, en cela, un exemple majeur de la fécondité des approches critiques des rapports sociaux de race, qui se développent sur une ligne de crête, entre postulats mal étayés et dénégations. En effet, alors que l’on tient souvent pour acquise la racialisation des personnes dites « non blanches », de même que l’on tend parfois à postuler le caractère (post)colonial des discriminations raciales dès lors qu’elles touchent des populations issues de l’empire colonial, L. Pitti montre tout ce qui est requis comme appareil empirique pour administrer la preuve, d’une part, de la racialisation de certaines fractions des classes populaires et de son caractère évolutif et relationnel (on ne racialise pas toujours les mêmes personnes ni de façon homogène dans le temps), et, d’autre part, des circulations, legs ou réminiscences coloniales : l’explicitation des logiques de la production et de l’organisation du travail ; la circulation des catégories raciales et des pratiques racistes de gestion des populations ; l’objectivation statistique des traitements et des destins différenciés ; la mise au jour des formes de dénégation de ces discriminations raciales par les dirigeants des institutions qui racialisent. C’est bien cette démarche qui permet de fournir une pesée précise des phénomènes d’assignation professionnelle et des effets de la racialisation d’une force de travail subalterne sur les carrières professionnelles, en lien avec les transformations sur la moyenne durée de l’appareil productif d’une entreprise et, plus généralement, des dynamiques du capitalisme industriel d’État. Tirer, avec L. Pitti, les fils de cette matrice raciale du capitalisme ouvre à une analyse matérialiste des rapports entre racialisation et positions de classe des individus dans les sociétés industrielles et postindustrielles. La tâche est d’autant plus importante que diverses formes de dénégations ou de caricatures délégitimantes appauvrissent cette nécessaire compréhension du rôle fondamental du racisme dans les sociétés capitalistesFootnote 7.