Tout discours raisonné sur ce que l’on appelle histoire européenne bute sur les usages multiples et bien différents du terme en question. La dénomination peut renvoyer – pour ne citer que quelques directions – à l’étude d’un objet « Europe », à un cadre géographique ou culturel dans lequel on retrace une histoire, à un point de vue duquel émerge une perspective analytique spécifique ou encore, plus simplement, à un sous-champ disciplinaire de l’histoire. Le caractère flou, quasi insaisissable, de ce qui est visé par l’appellation rend délicate toute tentative de généralisation, y compris celle qui voudrait reformuler de nouveaux positionnements par rapport à l’histoire globale. Pourtant, le terme « histoire européenne » est omniprésent dans les titres de livres et de revues, les dénominations de filières de formation universitaires, de chaires, de centres d’études et de recherches et, plus généralement, dans toutes sortes de textes traitant de l’Europe, comme si tout le monde était censé savoir ce qu’il fallait entendre par là. S’agirait-il d’un usage à la façon d’un « mot-outil » et non d’un « mot-problème », pour reprendre la distinction proposée par Gérard Lenclud, c’est-à-dire d’une forme d’identification grossière suffisamment partagée pour être comprise sans qu’il y ait besoin d’une définition plus précise ? Cette pluralité n’engage-t-elle pas plutôt à envisager l’expression comme un mot-problème qui, à y regarder de plus près, perd de son évidence, ouvre sur des significations multiples et, de ce fait, devient l’objet d’une réflexion, voire d’une discussion contradictoireFootnote 1 ? Pour autant, la séparation entre mot-outil et mot-problème ne saurait être trop tranchée : celui ou celle qui s’interroge, par exemple, sur la façon d’écrire une histoire européenne aujourd’huiFootnote 2 à la fois présuppose une compréhension spontanée, intuitive, du terme et annonce une démarche de problématisation réflexive qui devrait en modifier le sens et les conditions d’usage. Les chercheurs se trouvent donc pris dans un aller-retour constant entre les deux types d’usage qu’il convient de distinguer à des fins heuristiques. Enfin, pour en rester à la dimension réflexive, ne plus considérer l’Europe comme une entité évidente a aussi l’avantage de produire un effet de décentrement : cette option remodèle une série de ses caractéristiques, à commencer par celles induites par une approche holistique, négligeant la diversité et la fragmentation internes d’un espace qui n’est pas donné d’avance.
Sans doute est-il important de tenir aussi compte, ici, de la dimension temporelle de la question. L’horizon historique de l’histoire européenne a considérablement évolué depuis quelques décennies. Dans les années 1990, la fin de la guerre froide « ancienne manière » a rebattu les cartes du cadre historiographique. L’Europe a fait l’objet d’une tentative de refondation historique dont témoignent, entre autres, la création d’une série de nouvelles revuesFootnote 3 ou les différents projets de musée de l’EuropeFootnote 4. En même temps, cette « Europe retrouvée », intégrant l’Europe de l’Est, a conduit à complexifier non seulement la pensée des frontières, à l’extérieur et à l’intérieur, mais aussi les traditions et débats historiographiques par des apports dont l’Europe de l’Ouest avait peu tenu compte.
Aujourd’hui, la situation a profondément changé. Le paradigme universaliste d’une science historique fondée sur un principe de vérité intersubjective s’est effondré, affectant les assises traditionnelles de l’histoire, quel que soit son objet, et en particulier d’une histoire européenne centrée sur elle-même et aux contours indéfinis. De même, il n’est plus question d’écrire une histoire au service d’une politique identitaire européenne, sur le modèle périmé de l’histoire nationale : l’histoire européenne ne pourra jamais être à l’Europe ce que l’histoire nationale a été à la nation. Enfin – et c’est peut-être là le point décisif –, la critique de l’eurocentrisme a mis en crise le projet même d’une histoire européenne. Soutenue notamment par les études postcoloniales, cette critique porte à la fois sur la matière empirique de l’histoire et sur le point d’observation choisi par l’historien. Traiter de l’Europe sans parler de ses rapports avec le « reste » du monde est devenu aussi problématique que de généraliser à partir d’une perspective « européenne » ou « occidentale » sans en signaler le caractère biaisé. Associé à l’appel à « provincialiser » l’EuropeFootnote 5, le reproche d’européocentrisme se transforme en une invitation à changer d’échelle et à intégrer dans le tableau les multiples connexions qui relient l’Europe aux autres parties du monde. S’y ajoutent par ailleurs, au-delà de l’étude des connexions, de nouvelles problématisations de l’objet Europe, à l’exemple de celle proposée récemment à partir de la question de la « race » et des processus de racialisationFootnote 6.
Or, tout en étant parfaitement cohérent en lui-même, ce tournant global de l’histoire européenne n’est pas sans poser de nouveaux problèmes. Parmi les risques qu’il fait émerger, on peut en particulier pointer celui d’un aplanissement de l’objet Europe accompagné d’une homogénéisation sous-jacente. Dans ce qui suit, je proposerai d’éclairer certains de ces aspects en changeant de point d’observation, via un déplacement vers les confins orientaux de l’Europe. Ce décentrement du regard permettra, je l’espère, de repérer quelques angles morts et de réintégrer les données empiriques ainsi dégagées dans des interrogations historiographiques centrales comme celle du rapport de l’histoire européenne à la problématique de la modernité ou de l’usage de catégories spatiales appliquées à des configurations complexes. Avant d’engager ce déplacement, il est cependant utile de procéder à de rapides coups de sonde dans les soubassements épistémologiques du problème et d’en tirer quelques conséquences pratiques.
Penser l’objet Europe
Un premier obstacle de l’enquête tient au statut attribué à l’entité Europe. Sur ce sujet, la littérature est immense. En tant que mot-problème, l’Europe reste sujette à une infinité d’acceptions. Concrètement, les attributions varient, grosso modo, entre deux pôles : d’un côté, une description purement spatiale empruntée à la géographie physique ; de l’autre, une définition impliquant des grilles de valeurs et faisant intervenir des éléments d’appréciation culturels, sociaux ou politiques souvent associés à une « histoire ». Entre ces deux pôles, se déploient toutes sortes de variations et de mélanges, au gré des contextes et des situations d’énonciation. L’Europe est non seulement une construction en tant que telle, mais elle agrège en son sein une multitude de constructions particulières qui, si elles ne se contredisent pas nécessairement, se chevauchent, se croisent et s’affectent mutuellementFootnote 7.
L’ensemble ainsi constitué n’est donc ni une simple entité géographique ni une représentation symbolique sans ancrage territorial empirique. Son étude pourrait entrer dans le périmètre d’une approche en termes d’études aréales. Sans s’engager dans la problématique très complexe d’une structuration des domaines de recherche en « aires » ou en « régions »Footnote 8, ces découpages du monde en grandes régions posent la question cruciale de la « positionnalité », du rapport entre le point d’observation du chercheur et son objetFootnote 9. C’est un problème épistémologique général, mais qui prend ici une forme aigüe, en raison notamment de ses liens avec la question de l’eurocentrisme. Les études aréales ont été développées en Europe et, plus tard, aux États-Unis en portant le regard sur des terrains « étrangers », souvent lointains. Mais comment séparer le « dehors » du « dedans », condition sine qua non pour distinguer des points de vue « intérieurs » et « extérieurs » à l’Europe ? Les spécialistes « européens » de l’Europe, « chinois » de la Chine ou « africains » de l’Afrique ont-ils nécessairement une vision « interne », différente de celle développée par un chercheur « étranger », placé à l’extérieur des aires considérées ? Comment envisager la question de la distance et de la proximité ? On voit d’emblée les principales chausse-trappes inhérentes à ce type d’interrogations : la délimitation générale des espaces concernés, le tracé problématique d’une frontière entre le dedans et le dehors, la relation supposée entre le lieu de formation ou d’exercice d’un chercheur et son appartenance à une « tradition » ou à une « vision » de recherche propre à ce lieu – ou, plus largement, à un pays ou une région du monde –, et, enfin, la mise à l’écart de la dimension temporelle, qui affecte non seulement le tracé des frontières, mais aussi, à travers la mobilité des chercheurs par exemple, leur ancrage historiographique. À ces difficultés épistémologiques s’ajoute ici toute une série d’éléments pratiques bien connus des spécialistes d’études aréales, au premier chef desquels les problèmes de langues, d’accès au terrain et aux archives, sans même parler de la nécessaire maîtrise d’autres disciplines – l’ensemble des sciences sociales se trouvant convoqué dans l’étude d’une région.
Aborder l’Europe comme une aire culturelle revient par ailleurs à buter sur une autre difficulté majeure : le traitement de son hétérogénéité interne. L’une des manières se confronter à cette question consiste à réduire l’échelle et à découper la région en sous-parties auxquelles on attribue, peut-être plus facilement, des caractéristiques communesFootnote 10. Historiens et géographes, ainsi que nombre d’acteurs politiques, culturels, économiques, etc., se satisfont souvent de définitions approximatives de ce que serait l’Europe du Nord, du Sud, de l’Ouest, de l’Est, voire du Sud-Est ou du Nord-OuestFootnote 11. En définissant ces territoires selon une logique géographique et de façon relativement cohérente, à partir de leur orientation par rapport à un centre fictif, ces subdivisions, dont il conviendrait par ailleurs d’examiner les variations diachroniques, introduisent cependant une autre difficulté qui tient précisément au positionnement de ce centre. Comment délimiter l’Europe centrale entre l’Ouest et l’Est ? Correspond-elle à la Mitteleuropa géopolitique proposée par les Allemands (comme Friedrich Naumann) pendant et après la Première Guerre mondialeFootnote 12 ? Ou à ce que des Autrichiens, des Hongrois ou encore des Tchèques pouvaient avoir en tête quand, à la même époque, ils utilisaient le terme ou des équivalents dans leur langueFootnote 13 ? Où commence l’Europe de l’Est ? Où s’achèvent les BalkansFootnote 14 ? Bien des débats relatifs à ces questions trouvent leur origine dans les processus de démantèlement successifs du Saint-Empire romain germanique et, surtout, de l’Empire austro-hongrois, dont le fonctionnement avait été fondé, au-delà des subdivisions spatiales, sur des formes variées de domination politique. Plus récemment, des historiens allemands et autrichiens sont revenus sur les implications des termes de Ostmitteleuropa et Zentraleuropa, le premier désignant la partie orientale d’une Mitteleuropa englobant la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie – soit, dans les grandes lignes, les territoires situés entre les pays germanophones et la Fédération de Russie –, le second visant davantage un espace d’échanges culturels d’extension variable et regroupé autour des territoires de la monarchie des HabsbourgFootnote 15. En France, des historiens plaident, avec quelques sérieux arguments, pour remplacer le syntagme « Europe centrale » par « Europe médiane »Footnote 16. Ces discussions montrent (si besoin était) combien les découpages géographiques, loin d’être neutres, charrient leur lot de représentations politico-culturelles et renvoient à des grilles normatives. Or, en tant que chercheur en sciences sociales, l’historien ne saurait prétendre à une position surplombante. Les subdivisions infra-européennes et les cartographies respectives auxquelles il procède sont par conséquent relatives, instables et malléables en fonction de la position et de l’angle de vue adoptés.
Cette instabilité devient particulièrement palpable lorsque l’on aborde les relations que ces parties de l’Europe entretiennent les unes avec les autres. Les circulations des personnes, des savoirs, des techniques, des biens matériels et immatériels ou des productions culturelles apparaissent rapidement comme un ensemble de flux de densité et d’orientation variables. Ces flux ont été pensés, depuis longtemps, sur la base de géographies mentales structurées selon des axes Nord-Sud et Est-Ouest. Le premier, plus ancien, a d’abord servi à illustrer, jusqu’au milieu du xviiie siècle, un mouvement culturel allant du Sud vers le Nord – le Sud détenant l’héritage civilisationnel de l’Antiquité gréco-romaine. Aux xixe et xxe siècles, la direction se serait inversée sous l’influence de politiques de domination coloniale allant, par ailleurs, bien au-delà des limites méridionales de l’Europe. Le second touche plus directement la définition de l’Europe par elle-même. Car dès le milieu du xviiie siècle se met en place un axe Est-Ouest qui valorise les régions occidentales. Ce biais remonte aux Lumières, qui situaient le foyer de la « civilisation » – non plus « ancienne » mais « moderne » – dans les pays de l’ouest de l’EuropeFootnote 17. Souvent associée à une sorte de dénivelé culturel, cette dissymétrie est solidaire de représentations diffusionnistes elles-mêmes liées à des théories de la modernisation : l’Europe se serait construite d’Ouest en Est à travers un « processus de civilisation » porté par une vision téléologique du « progrès », incarnée, sur le plan des idées, par les Lumières et propulsée, sur le plan empirique, par les avancées scientifiques et techniques des pays de l’Europe occidentale. Inversement, l’Europe aurait été menacée dans son essence même par un Orient perçu soit comme le foyer d’une barbarie nomade parfois agressive, soit comme un « autre » culturel contre lequel la « civilisation » se serait construite. Cette polarité Est-Ouest a longtemps façonné la vision d’un rapport de force interne à l’Europe, d’autant plus qu’elle a été prolongée géographiquement, à partir du début du xxe siècle, vers l’Amérique du Nord d’un côté et, de l’autre, vers une partie de l’Asie où des intellectuels, partisans d’un eurasisme, proposaient de détacher la Russie de l’Europe occidentaleFootnote 18. L’opposition, doublée par le conflit géopolitique Est-Ouest, charrie encore après 1989 de nombreuses implications politiques et symboliques. Pour la question qui nous occupe ici, le facteur le plus important reste, malgré tout, le grand récit de la marche triomphale de la « civilisation européenne » devenue, par la suite, « occidentale », progressant d’Ouest en Est sous la forme d’une « occidentalisation ». Combiné à l’impérialisme des pays européens et à l’idée d’un progrès universel, ce récit illustre une théorie de la modernisation au singulier, fondée sur la supériorité présumée de l’Europe et diffusée à l’échelle mondiale. La « mission civilisatrice » de l’Occident est donc traduite en programme de « modernisation » globale incluant tous les domaines de la vie sociale, de l’administration des collectifs et de l’émancipation (supposée) des individus jusqu’aux sciences et techniques, aux technologies et aux productions culturelles de tout ordre. Processus de civilisation et théorie de la modernisation avancent ici main dans la main. Ils sont associés, enfin, au principe d’une temporalité linéaire fondée sur le concept de développement, dont le point final reste cependant hors-champ, étant entendu que la philosophie de l’histoire a perdu son telos, que ce soit l’accomplissement hégélien de l’Esprit en lui-même ou la société sans classes de Karl MarxFootnote 19.
On sait qu’en philosophie de l’histoire et dans le cadre des grands débats historiographiques qui ont contribué à la reconfiguration de la discipline depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la théorie d’une modernisation unique et linéaire animée par l’Europe ou « l’Occident », invention typique du xixe siècle, a été depuis longtemps battue en brèche, dans un mouvement lancé notamment par Karl Jaspers : on connaît sa thèse d’une « période axiale » de l’histoire de l’humanité entre 800 et 200 av. J.-C., pendant laquelle les grandes civilisations – chinoise, indienne, perse, judaïque et grecque – auraient opéré un tournant décisif en abandonnant le mythe et en développant un rapport réflexif à l’histoireFootnote 20. La thèse a été reprise par Shmuel N. Eisenstadt avec sa proposition des « modernités multiples » qui, en dialoguant pour sa part avec les études postcoloniales, relativise en les pluralisant les voies par lesquelles les différentes civilisations du monde accèdent à une vision « moderne » du tempsFootnote 21. Il est vrai que bien avant déjà, en anthropologie, on avait mis en question la prémisse de la supériorité de la civilisation européenne et renoué avec l’idée, présente dans les débats des Lumières, d’une dignité égale des culturesFootnote 22. Franz Boas en a fait le credo guidant son approche, avant que Marcel Mauss ne transforme la catégorie de civilisation en un terme descriptif qu’il voulait neutre, sans charge normative, susceptible de rassembler un groupe de sociétés en fonction d’un certain nombre de traits communsFootnote 23. Toutefois, si ces tentatives de pluraliser la modernité rompaient toutes avec l’évolutionnisme systémique du xixe siècle, elles restaient tributaires d’une vision « moderniste » du temps. « Être moderne » impliquait des formes de dépassement du passé, qui pouvaient inclure des discontinuités et des ruptures. La pluralité des voies vers la modernité était certes reconnue, mais le principe même de modernité, fondé sur des catégories et des concepts occidentauxFootnote 24, restait au singulier.
Ce qui change en revanche depuis deux ou trois décennies, c’est l’échelle à partir de laquelle la modernité est envisagée. D’une théorie de la modernisation macro, englobant tous les domaines de la vie et régissant le cours général de l’histoire, on passe à des échelles plus réduites, régionales ou locales, qui permettent de suivre de façon plus précise les comportements des acteurs, individuels et collectifs, dans des situations données. Ces changements de focale permettent d’envisager une histoire européenne décentrée par rapport à quelques-uns de ses présupposés les plus enracinés. Ils sont également susceptibles de pointer quelques taches aveugles de la vision des rapports entre l’Europe et le monde.
Vues marginales
Parmi les nombreux terrains dont l’étude peut illustrer ce propos, j’ai donc choisi d’en évoquer un qui se situe – et ce n’est pas un hasard – dans les marges Sud-Est de l’Europe, c’est-à-dire dans des régions qui, dans la vision dominante à l’Ouest, ont été longtemps reléguées au second rang. De fait, pour le xixe et le début du xxe siècle, les Balkans et les territoires occidentaux de l’Empire tsariste fournissent un cadre privilégié pour examiner, d’une part, les rapports entretenus par les empires russe et ottoman avec une Europe perçue à la fois comme externe et interneFootnote 25 et, de l’autre, la manière dont les différentes populations habitant ces régions se sont approprié toute une série d’attributs de la « modernité européenne ».
Dans son autobiographie, l’écrivain Elias Canetti évoque la représentation du monde qui avait cours à Roussé (Rusçuk, en turc) – qu’il orthographie à l’allemande Rustschuk, négligeant le nom bulgare PyceFootnote 26 –, ville multiculturelle de l’Empire ottoman située sur la rive sud du Danube et port fluvial important où il est né, en 1905, dans une famille juive sépharade : « Là, le reste du monde s’appelait Europe, et si quelqu’un remontait le Danube jusqu’à Vienne, on disait qu’il allait en Europe. L’Europe commençait là où l’Empire ottoman [turc] s’était jadis arrêtéFootnote 27. » Claudio Magris, commentant ce passage, ajoute : « Mais Ruse, à vrai dire, c’est déjà l’Europe, c’est une petite VienneFootnote 28 ». On voit d’emblée combien les différentes projections géographiques et culturelles sont enchevêtrées. Beaucoup dépend de la direction du regard (vers Vienne ou vers Istanbul) des acteurs à l’origine de ces projections. Il en va de même pour l’emplacement du point d’observation, qui pouvait se situer tantôt dans la ville multiethnique et multiculturelle, avec ses stratifications sociales particulières, tantôt dans les campagnes environnantes, déjà empreintes de nationalisme bulgare, ou encore sur un bateau du Danube, en mouvement soit vers la mer Noire gréco-russo-ottomane, soit vers les territoires de la Double Monarchie austro-hongroise. Dans la ville même, cadre de vie du jeune Canetti, on entendait parler, écrit-il, « sept ou huit langues différentes dans la journéeFootnote 29 ». En maîtriser autant que possible rehaussait le statut social et pouvait procurer des avantages économiques autant que culturelsFootnote 30. Les seules personnes monolingues étaient les domestiques et servantes bulgares qui, dans leurs villages, n’en avaient appris aucune autre et dont les familles allaient fournir les bataillons du mouvement national bulgare qui triompha peu après.
En regardant de plus près ces situations d’interaction en marge des empires austro-hongrois et ottoman, on est immédiatement invité à problématiser davantage les catégories d’analyse à substrat spatial : au premier chef, celle de frontière, étant donné son caractère toujours labile, désarticulé par les flux de population incessants et les modifications dont elle fait constamment l’objet ; ensuite et subséquemment, la catégorie de territoire, liée à l’idée d’une surface continue et couplée à celle de frontière. Dans ces régions, des territoires discontinus peuvent s’administrer à travers des pratiques transfrontalières inédites combinant des logiques locales, régionales et impériales. Par ailleurs, on se rend compte que la dichotomie européo-turque telle qu’elle a été construite en Europe occidentale entre les xvie et xviiie siècles n’est pas d’un grand secours pour comprendre les processus qui se chevauchaient sur place. Même à une échelle plus grande, on voit rapidement que, loin de se limiter à la question faussement nodale de l’appartenance ou non des Turcs à l’EuropeFootnote 31, les relations riches et variées entre les Ottomans et les pays européens ne peuvent se réduire aux schémas de la « mission civilisatrice de l’Occident » ou du rejet du « despotisme oriental ». Vue d’Istanbul, depuis la fin du xviiie siècle, l’Europe occidentale, avec ses extensions en Europe médiane, apparaissait à bien des égards comme un modèle susceptible d’inspirer des réformes politiques, administratives et militaires. Même si, au niveau central, ces « réformes » ont été principalement motivées par le souci de remédier à l’affaiblissement de l’Empire ottoman après les revers subis lors des conflits avec la Russie et de la guerre d’indépendance grecque, elles ont néanmoins été également accompagnées de multiples échanges culturels impliquant les milieux intellectuels, littéraires et artistiquesFootnote 32. Le Tanzimat (1839-1876) n’aurait pas été possible sans une large circulation de concepts et des pratiques socioculturelles qui leur étaient associées, dont l’historiographie ottomane et les études balkaniques ont tout juste commencé à débrouiller le réseau d’interactions complexesFootnote 33. Au cœur de ces entrecroisements se situe la problématique de la « modernité », non pas en tant que théorie sociale, mais comme vocable désignant un objectif plus ou moins partagé guidant l’action des uns et des autres. Pour les élites des grandes villes, « devenir moderne », « être moderne » recouvrait ainsi non seulement des visions spécifiques de la temporalité historique – donc du rapport au présent – et des éléments de pensée politique, mais aussi l’adoption, souvent enthousiaste, de nouvelles techniques telles que la photographie, le télégraphe, l’imprimerie multilingue ou la construction de bâtiments à armature métalliqueFootnote 34. Le domaine de la vie musicale offre à son tour une multitude d’échanges qui vont d’ailleurs dans les deux directions, d’Istanbul vers les cours et les villes européennes pendant la seconde moitié du xviiie siècle et, inversement, au xixe siècle, des métropoles de l’Ouest vers Istanbul où, sous l’impulsion des sultans Abdülmecid Ier, Abdülaziz et Abdülhamid II, la musique « classique » occidentale a été largement favorisée à la cour et dans les activités musicales des élites urbaines. Pendant plusieurs décennies, musique « turque » et musique « occidentale » coexistèrent à Istanbul, grâce également (entre autres) aux Arméniens et aux Grecs, mais aussi grâce aux Russes présents dans la ville, entraînant tout à la fois des polarisations parfois conflictuelles, des hybridations partielles et des interactions productivesFootnote 35. Enfin, la circulation des styles architecturaux et leurs différentes adaptations locales fournissent des illustrations fascinantes de ces phénomènes d’hybridation complexe. De nombreuses constructions « modernes » en témoignent : sur un fond historiciste commun, le néo-baroque ottoman, souvent utilisé pour des bâtiments de prestige, le néo-byzantin russe et bulgare, plutôt dédié aux édifices religieux mais largement diffusé sur le plan international, produisent des variantes locales très nombreuses en fonction des desiderata des commanditaires et des architectes impliqués. Le néo-mauresque, implanté au xixe siècle non seulement dans les pays européens, notamment en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Hongrie, en Russie, mais également, sous l’impulsion de colonisateurs français, au Maghreb, de même que, bien entendu, dans les territoires ottomans – tant à Istanbul qu’en Roumélie ou en Bosnie –, fournit une autre série de variations. Celles-ci montrent en général la recherche d’un équilibre – souvent précaire – entre tradition (réinventée) et « modernité » (assumée) : tout en s’ancrant dans un passé imaginé, ces variations prennent place dans une sorte d’émulation transnationale, quasi mondiale, visant à proposer l’usage le plus inventif de la tradition dans une architecture qui se veut moderne, conforme à l’esprit du tempsFootnote 36. L’Exposition universelle de 1867 à Paris a été l’une des scènes qui ont rendu visible cette compétition auprès d’un très large publicFootnote 37.
Sans doute n’est-ce pas un hasard si l’architecture néo-mauresque a été particulièrement prisée chez les communautés juives d’Europe centrale et orientale, des Balkans et de l’Empire ottoman, avant de gagner les Amériques et le Moyen-Orient levantin. Elle a surtout inspiré la construction de synagogues. Selon une généalogie imaginaire, le style mauresque semblait offrir aux juifs une alternative au (néo-)gothique chrétien, tout en renouant avec un passé judéo-espagnol prestigieux et des origines « orientales » plus lointainesFootnote 38. Ce sont d’ailleurs les communautés ashkénazes d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie, soucieuses de valoriser leurs liens avec un héritage culturel partagé, qui lancèrent le mouvement et le portèrent par la suite – bien davantage que les sépharades de l’Empire ottoman qui, historiquement, auraient pourtant pu se poser comme les héritiers authentiques des juifs d’Espagne, mais qui ne rejoignirent la vague néo-mauresque que bien plus tard.
L’aspiration des populations juives de l’Empire ottoman et de la Russie à la « modernité » a aussi touché de larges pans de la vie quotidienne. Sarah Abrevaya Stein a montré la complexité des relations qu’ashkénazes et sépharades entretenaient tant avec l’Europe, à la fois proche et lointaine, qu’avec les sociétés locales respectives dont elles constituaient elles-mêmes une part activeFootnote 39. Examinant la presse en langue vernaculaire, yiddish d’un côté, judéo-espagnol de l’autre, tout au long d’un arc géographique large allant de Saint-Pétersbourg à Istanbul et pour la période entre 1850 et 1914, S. Abrevaya Stein fait apparaître les différentes manières dont les uns et les autres négocient les attributs d’une modernité dont la première composante est la presse elle-même, l’accès aux informations et la participation à une communauté de lecteurs éclairés. À l’évidence, les contenus rapportés varient, de même que leur orientation, plus ou moins libérale, engagée dans les mouvements d’émancipation politique et culturelle ou davantage encline à assurer un écho médiatique à la vie des communautés locales. Mais toute cette presse se caractérise par une veine éducative et pédagogique commune, un idéal de diffusion de savoirs à des fins à la fois pratiques et morales, en tout cas utiles pour les lecteurs dans leur façon d’envisager l’organisation de leur propre vie et des relations avec les sociétés environnantes. C’était particulièrement vrai dans les communautés sépharades de Constantinople et des territoires de la Roumélie orientale. En fait, bon nombre de sépharades ottomans, largement urbanisés, plutôt aisés, forts de leur statut social au sein de l’Empire, étaient des partisans actifs d’une occidentalisation qui concernait non seulement la vie intellectuelle mais aussi, et peut-être même davantage, les modes de vie concrets, certains savoirs pratiques, les principes d’éducation et d’hygiène, la nutrition ou encore les modes vestimentaires. Certains périodiques destinés à diffuser ce genre d’informations étaient presque exclusivement composés de traductions d’articles issus de la presse française ou anglaise. Or, à y regarder de près, il s’agissait de bien plus que de traductions littérales. Les rédacteurs livraient des explications sur les sources, sur les publics auxquels ces textes s’adressaient à l’origine, ils essayaient de guider les lecteurs en signalant des incompréhensions possibles : bref, ils procédaient à tout un travail de traduction « culturelle », qui impliquait des choix, une démarche active et une marge d’action non négligeableFootnote 40. L’accès à la modernité n’exigeait donc pas de passer sous les fourches caudines d’un colonialisme culturel occidental : il laissait place, au contraire, à une négociation dont la mise en œuvre faisait jouer une pluralité de modèles et une distance réflexive vis-à-vis de leurs propres présupposés. À cet égard, il importait que les sépharades ottomans, à la différence des ashkénazes, ne fussent guère soumis aux injonctions à l’« assimilation » ou à l’« acculturation » exercées par les sociétés environnantes, allemande, russe, hongroise, etc. Personne ne leur demandait sérieusement de devenir turc, grec ou bulgare. Autre avantage stratégique, mais cette fois-ci au niveau local : alors que les marchands de modes ashkénazes installés à Constantinople se prévalaient du fait qu’ils vendaient des vêtements directement fabriqués à Paris ou à Londres pour leur publicité commerciale, leurs concurrents sépharades mettaient en avant la qualité de leur propre industrie textile, qui leur permettait de concilier des coupes de vêtements à l’occidentale (associées par moments à de légères réminiscences stylistiques ottomanes) et un standard de fabrication locale bien établi sur placeFootnote 41. En somme, il leur était possible d’articuler leur rôle économique et social spécifique à une modernité dont ils voulaient constituer l’un des vecteurs.
Des observations similaires peuvent être faites à une autre échelle et dans un autre champ : celui de l’évolution de la pensée politique en Europe centrale et du Sud-Est pendant le « long » xixe siècle. Plusieurs initiatives de recherche récentes ont essayé de débrouiller un terrain largement inconnu des spécialistes d’histoire européenne. Autour de Balázs Trencsényi, une équipe plurinationale s’est intéressée aux différents projets de renouveau politique développés à cette époque en Europe centrale dans un contexte de transformation des structures impériales, de poids varié du religieux et d’émergence du concept d’État-nation. Interrogeant l’hégémonie occidentale présumée dans la conceptualisation du politique, les historiens réunis au sein de ce projet tentent de rompre avec les dichotomies classiques du type « importateurs occidentalistes » (westernizers) versus « résistants autochtones » (autochthonists) ou « modernisation » versus « arriération », en insistant sur les phénomènes d’hybridation locale souvent imbriqués les uns dans les autresFootnote 42. Leyla Amzi-Erdogdular a mis au jour des dynamiques similaires dans son travail sur les réformateurs musulmans en Bosnie : ceux-ci n’ont pas seulement participé au mouvement de réformes propres à l’empire des Habsbourg, mais ont parallèlement investi la scène politique ottomane, en contribuant à relayer le discours de modernisation qui se développe dans l’EmpireFootnote 43. Ici encore, on est donc loin d’une diffusion de la modernité d’Ouest en Est, mais plutôt face à un réseau d’interactions multidirectionnel, où la « modernité », entendue comme un ensemble d’idées et de pratiques, est constamment redéfinie. La « modernité » invoquée par ces intellectuels est d’abord une réponse à leur environnement sociopolitique local, puis aux courants de réformes lancés dans l’Empire ottoman et, enfin, aux efforts de l’administration austro-hongroise pour les intégrer dans les affaires de l’EmpireFootnote 44.
Toutes ces expériences historiographiques que l’on vient d’évoquer ont en commun de décentrer une histoire européenne appuyée sur une approche englobante. Elles contribuent à remettre en cause une vision de la modernité fondée sur la seule expérience « occidentale » ainsi que la critique de fond dont cette vision a fait l’objet. Ces mises à l’épreuve incitent plutôt à « problématiser la modernité », rejoignant ici, mais par un autre biais, la conclusion de l’enquête sur les Lumières proposée il y a peu par Antoine LiltiFootnote 45. Il est vrai que l’un des apports des Lumières avait été précisément d’appeler, avant l’avènement des historiographies nationales, à une ouverture de l’histoire de l’Europe vers une histoire mondiale. Ce décentrement est toujours d’actualité, même s’il prend aujourd’hui d’autres formes. La critique n’a dorénavant plus pour point de mire le grand récit de la modernité européenne, mais une autre option historiographique qui, précisément, prendrait l’histoire de l’Europe à son tour pour une entité pré-donnée, peu problématisée, que l’on pourrait simplement connecter à l’histoire d’autres parties du monde. À la limite, on peut se demander si une Europe « provincialisée », précisément parce qu’elle est aplatie et réduite, pour l’essentiel, à l’Europe occidentale et à l’héritage de la politique impériale de ses États nationaux, ne transporte pas dans ses soutes sa propre part d’eurocentrisme.
L’histoire européenne ne saurait donc être envisagée comme un tout convergent, toujours dominé par une vision occidentale. Elle est, par définition, plurielle, ouverte sur l’extérieur, proche ou lointain, conçue à partir d’une multitude de points de vue, « internes » ou « externes », « centraux » ou « périphériques », pour autant qu’il soit possible de tracer des frontières cohérentes entre de telles localisations. Une telle histoire superpose donc nécessairement les perspectives, ce qui implique, d’une part, de contextualiser et de croiser les différents dispositifs d’observation et, d’autre part, de contester systématiquement les « centres » ou les « métropoles », quelle que soit leur situation. En interrogeant, par ailleurs, les différences entre centre et métropole, elle invite à prendre davantage en compte sa dimension impériale, tout en dépassant, vers l’amont, le cadre chronologique des xixe et xxe siècles.
À bien des égards, l’Europe médiane, prolongée au sud jusqu’au Bosphore, peut apparaître comme un laboratoire où de nouveaux clivages et fronts historiographiques critiques se font jour, appelant des solutions et des recompositions qui restent à expérimenter. Cet espace propose à la réflexion historienne des configurations dynamiques, plurielles et imbriquées qui sont l’occasion de revenir sur quelques angles morts des approches antérieures, sans pour autant basculer dans une nouvelle démarche englobante. Car l’objet Europe résiste décidément à toute tentative d’homogénéisation.