Dans l’esprit commun comme dans les usages que l’on fait aujourd’hui du passé, la Grèce antique est bien souvent réduite à un moment singulier marqué par une forme politique particulière : la cité d’Athènes aux ve et ive siècles av. n. è. et son régime démocratique. Cette Athènes de l’époque classique est généralement conçue à la fois comme un accomplissement de l’esprit humain et comme un principe inspirant pour les Modernes, quand elle n’est pas simplement le passage obligé de discours convenus sur les origines de la civilisation occidentale. Si personne ne peut contester l’importance historique de ce moment et de ce modèle, encore faut-il garder à l’esprit qu’ils n’épuisent en rien la réalité d’un monde grec marqué, dès l’archaïsme et tout au long de son histoire, par la diversité et la plasticité des formes d’organisation politique, y compris dans le cadre déjà étroit de la cité (polis). Au fond, ne se référer à la Grèce antique qu’au travers de l’exemple de l’Athènes classique est bien souvent une manière d’utiliser l’Antiquité grecque sans y porter de véritable intérêt et, parfois, de l’instrumentaliser philosophiquement, par un opportun effet d’essentialisation, pour mieux en oublier l’histoire, ses revers et sa fascinante complexité.
Tout autre est le projet de John Ma dans ce livre qui impressionne par sa dimension et la richesse de ses analyses soutenant une ambition intellectuelle peu commune. Il ne s’agit plus en effet de penser le phénomène civique grec à partir d’une de ses formes institutionnelles (la démocratie), mais, au contraire, de l’envisager dans la profondeur de sa diachronie, dans sa complexité socio-anthropologique et dans la polymorphie qui lui est consubstantielle. Le propos saisit ainsi la polis dans sa forme embryonnaire, au début de l’âge du fer (vers 1100 av. n. è. mais surtout à partir de 900 av. n. è.), et l’envisage jusqu’à sa dissolution vers la fin du ive siècle de n. è. Par là même, l’auteur fixe à son enquête un cadre singulièrement large permettant d’embrasser la complexité du phénomène, bien loin de la reductio ad Athenas ou d’une approche téléologique de la cité, encore parfois conçue comme l’aboutissement d’un « miracle »Footnote 1. Il faut dire que la formation de J. Ma et sa double expertise d’épigraphiste et de spécialiste de l’époque hellénistique l’invitaient presque spontanément à décentrer le regard en lui donnant les outils, documentaires et notionnels, pour aborder la polis « par le haut » comme « par le bas », dans son abstraction normative (la pensée du politique) comme dans ses formes les plus pratiques (institutionnelles, cultuelles et communautaires). J. Ma renoue surtout avec un geste intellectuel ambitieux auquel les savants ne se risquent plus, celui de penser la cité dans une approche globale, par-delà les spécialités de chacun et le cloisonnement chronologique et thématique des champs de rechercheFootnote 2. Dépasser ce que l’on a pu identifier à juste titre comme un fractionnement excessif de l’objet (la cité des anthropologues, des épigraphistes, des philosophes, des archéologues, etc.Footnote 3) était en soi un enjeu et il faut savoir gré à J. Ma d’avoir eu le courage et la capacité de relever le défi.
Aborder la cité sur une période aussi longue imposait d’associer habilement à une approche chronologique (13 chapitres) des regards plus thématiques (6 chapitres). Ces derniers occupent la dernière partie de l’ouvrage, où se déploie une réflexion synthétique et réflexive. Il serait vain de vouloir résumer l’ensemble de l’ouvrage et chacun de ses apports ponctuels. Aussi le propos se concentrera-t-il ici sur les trois thèmes qui nous semblent donner lieu aux développements les plus novateurs et les plus propices aux discussions.
Polis-État ? De quoi parle-t-on vraiment lorsqu’on emploie le mot polis, et peut-on postuler une unité, même minimale, du fait civique sur la longue durée ? C’est là tout l’enjeu intellectuel du livre et un questionnement qui n’a rien de simple. Fidèle à l’ambition même de l’ouvrage (et à son titre), la position de l’auteur est affirmée dans un court chapitre introductif où, à partir de quelques exemples délibérément fort variés, J. Ma s’emploie à définir et circonscrire le fait civique autour de quelques traits fondamentaux pour donner une cohérence à l’objet sur le long terme. L’unité de la notion serait non seulement fondée sur l’existence d’une communauté spatialisée (ville, souvent, territoire, toujours), mais aussi – et c’est une position clairement assumée – d’une forme étatique certes singulière et évolutive, mais toujours présente, notamment pour assurer l’autonomie (notion essentielle selon J. Ma, après Max Weber) et la gouvernementalité de la communauté. Ce faisant, J. Ma prend position dans des débats historiographiques anciens en s’inscrivant dans la filiation du travail de Mogens H. Hansen et du Copenhagen Polis CenterFootnote 4 sur la cité comme État. On touche là au pivot notionnel du livre. Toutefois, bien conscient de la dimension excessivement normative et aristotélicienne (et peut-être tardive dans l’histoire du phénomène ?) de cette définition, l'auteur veille à introduire d’indispensables nuances en insistant également sur la notion d’autonomie politique et sur la part de ce qu'il nomme la « négociation sociale ». En d’autres termes, à la verticalité de l’État et à son extériorité relative (et partielle) par rapport à la société, J. Ma associe plutôt habilement l’horizontalité des relations internes de la communauté civique, ce qui lui permet d’intégrer les grilles d’analyses cultuelles et anthropologiques, économiques ou sociales. La réflexion se fonde ainsi sur une définition souple et délibérément nuancée qui seule pouvait autoriser l’empan chronologique de l’étude. On peut cependant se demander pourquoi l’auteur accorde une position centrale à la notion d’État, alors même que la forme étatique – ou plutôt para-étatique – au sein du phénomène civique est une donnée mouvante et évolutive, ce dont il a par ailleurs pleinement conscience. Peut-être eût-il été plus adéquat de définir la polis sur la longue durée comme une communauté marquée par la convergence de phénomènes d’intégration/exclusion communautaire, de territorialisation et d’auto-représentation (notamment sous un aspect étatique).
Chronologies : penser l’origine, penser le changement. Un des défis majeurs de l’entreprise portait sur la capacité à penser sur de nouveaux frais les grandes inflexions de l’histoire du phénomène civique, indépendamment des découpages traditionnels et corsetés distinguant successivement la cité archaïque, classique puis post-classique (hellénistique et impériale). L’ouvrage s’empare de ce questionnement, aussi bien dans les chapitres chronologiques que dans une réflexion dédiée (chap. 15). Disons-le d’emblée, ce livre marquera par la capacité de son auteur à proposer un certain nombre d’articulations originales sur lesquelles il faut revenir. Si J. Ma se propose de penser « les débuts » plutôt que « les origines » de la polis, il développe bien une réflexion sur l’émergence du phénomène civique. Fort des apports de la révolution archéologique des cinquante dernières années, de ceux de l’anthropologie historique et d’une excellente connaissance de l’historiographie et de la documentation littéraire et matérielle, l’auteur analyse la période qui, à partir du xe siècle, voit la formation de nouvelles communautés. Selon des modalités très variables et des dynamiques parfois contradictoires, celles-ci apparaissent comme des poleis au tournant des viiie et viie siècles av. n. è., même si ces cités demeurent très diverses considérées sous l’angle de leur organisation sociale et spatiale. Ce faisant, l’ouvrage propose une synthèse passionnante de ces phénomènes par des exemples détaillés (l’Argolide, les Cyclades, l’Eubée, l’Attique, etc.). Au fond, pour reprendre une expression employée dans l’ouvrage pour une autre période, c’est bien une première « grande convergence » du monde des communautés grecques qui est décrite ici, celle des xe-viiie siècles, qui voient l’émergence du phénomène civique dans une bonne partie du monde grec, avant son développement et son approfondissement jusqu’au milieu du ve siècle par l’adoption de formes étatiques et juridiques, et par l’affirmation d’un égalitarisme politique.
Pour la période suivante, l’histoire des rapports entre cités au ve et ive siècles est placée sous l’expression stimulante de « guerre de Cent Ans » (462-362 av. n. è.), qui dit bien cette conflictualité structurelle du monde classique. Mais l’innovation notionnelle principale est ailleurs, dans l’identification de la « Grande convergence » (chap. 9) qui affecte et transforme le monde grec des cités et au-delà à partir de 350 av. n. è. sous l’effet de quelques dynamiques fondamentales et selon un modèle que l’auteur qualifie d’« aristotélicien ». J. Ma rappelle le rôle joué par la fin des hégémonies civiques et l’affirmation des pouvoirs supra-régionaux (les royaumes hellénistiques, puis le pouvoir romain) : on voit alors l’émergence de l’autonomia et de l’eleutheria (liberté) comme nouvelle norme, le développement d’un fonctionnement en réseau des cités (« peer-polity interaction »), la diffusion de la dèmokratia sur un modèle athénien comme cadre institutionnel et, à plus long terme, celle du modèle civique aussi bien en Asie que dans les espaces grecs organisés selon d’autres modalités (la Macédoine). Si ce phénomène avait déjà pu être identifié par d’autres, à commencer par Philippe Gauthier pour certains aspectsFootnote 5, le grand mérite de J. Ma est de lui donner une cohérence d’ensemble et de l’inscrire dans une dynamique qui l’affranchit de cadres chronologiques trop dépendants des ruptures politiques. Bien loin de se limiter à une description factuelle, J. Ma propose une analyse de ce phénomène majeur, dont la mise en évidence repose largement sur l’étude des sources épigraphiques. Celles-ci donnent la parole aux cités et révèlent les nouvelles normes institutionnelles qui s’affirment dans le second ive siècle av. n. è. et sont l’objet d’une analyse détaillée de l’auteur, particulièrement au fait des réalités et pratiques hellénistiques. On s’étonnera toutefois de la faible place accordée aux fondations hellénistiques dans les mondes orientaux comme dans l’espace égéen, car il y avait également là de quoi penser la polis par ses marges, en ce qu’elles furent aussi un précipité de la « grande convergence » et un outil efficace dans les mains des puissances royales, autre thème peu développé. J. Ma insiste sur ce qui n’est qu’un paradoxe apparent : l’extraordinaire vitalité de l’identité politique et communautaire des cités égéennes au iie siècle av. n. è. (transformations urbaines, dynamiques cultuelles, « peer-polity interaction » et intensification démocratique) dans le contexte de la mise en place progressive de l’emprise romaine. Ce faisant, il propose une relecture de la transition entre la « haute » et la « basse époque hellénistique » – située traditionnellement au milieu du iie siècle – par une insistance affirmée sur les effets de continuité dans le fonctionnement socio-institutionnel des cités.
Selon J. Ma, ce n’est en effet qu’à partir du ier siècle av. n. è. que le poids de la puissance romaine modifie très progressivement les données de l’autonomie. L’affirmation du pouvoir impérial se traduit ensuite par une imbrication accrue des cités dans le système provincial, par la fin de la liberté et par une dilution, et non une disparition, du principe de l’autonomia parfois adossé à des identités régionales, souvent alimenté par une « mémoire » civique entretenue, mais cantonné à une « local agency ». Si la compréhension de ces enjeux s’inscrit dans le prolongement d’une historiographie bien établie, notamment depuis Fergus Millar, le mérite de J. Ma tient ici à la production d’une synthèse illustrée absolument remarquable de clarté. Peut-être la perspective est-elle cependant trop formaliste et a-t-elle tendance à gommer les inflexions, les ratés, les limites et les différents degrés de la dèmokratia, ou encore la permanence sur la longue durée de faciès régionaux civiques et institutionnels particuliers qui, comme Sparte, échappent au modèle dominant.
Communautés/sociétés. Bien évidemment, la polis au sens de communauté n’a jamais été une forme fixe ni unitaire. Un des points forts de l’ouvrage est d’insister sur cette labilité fondamentale et systémique. Chaque cité et chaque moment sont marqués par des tensions et des contradictions internes aux communautés politiques, dynamiques internes pour lesquelles J. Ma montre une grande sensibilité. On suit ainsi, sur le temps long, les métamorphoses de la notion de citoyenneté sous l’effet de trois polarités essentielles, complémentaires et contradictoires : intégration, participation et distinction. À titre d’exemple, la tension au sein des groupes élitaires mais aussi entre ces groupes et le reste de la communauté des ix-viie siècles fut un puissant facteur d’émergence du modèle civique, dans un rapport nécessairement dialectique. Pour une période beaucoup plus tardive, l’analyse que propose J. Ma des rapports complexes et contradictoires entre les élites et le reste du dèmos dans les cités hellénistiques (notamment au iie siècle) se révèle lumineuse. Elle souligne en effet les tensions propres à une dèmokratia idéologiquement hégémonique articulée à l’émergence d’élites civiques très riches sans que pour autant, selon l’auteur, les poleis ne versent dans l’oligarchie. Et c’est bien l’étude de cette même tension entre les phénomènes de distinction d’individus, de familles et de groupes élitaires et, par ailleurs, le maintien d’une identité communautaire agissante qui conduit l’auteur à conclure à la vitalité du modèle civique et démocratique dans le cadre impérial romain. La dialectique socio-institutionnelle entre élite et communauté civique constitue donc la matrice même de l’approche historique proposée par J. Ma.
Pourtant, si les contextes économiques sont clairement évoqués et que le conflit est omniprésent, si les principes d’exclusion de la cité (statut, genre) sont au cœur d’un chapitre dédié, le lecteur reste frappé par la place modeste accordée à l’analyse des rapports de production et d’exploitation dans les processus de transformation des communautés civiques elles-mêmes. Ainsi, la notion de « prospérité », le développement des échanges, le constat de la concentration relative des richesses ne suffisent sans doute pas à expliquer les dynamiques socio-politiques internes aux cités hellénistiques et impériales, autrement dit à explorer l’articulation éventuelle entre infrastructures socio-économiques, notamment rurales, agricoles et commerciales, et superstructures politico-idéologiques. Sous un autre angle, on peut se demander si la focalisation assumée sur la dimension institutionnelle n’a pas pour effet d’écraser d’autres aspects, pourtant abordés, à commencer par les représentations communautaires qui échappent aux expressions politiques au sens strict, en premier lieu desquelles la sphère cultuelle ou les structures internes aux cités comme les associations. Le traitement de ces questions dans des chapitres thématiques permet certes de développer une analyse synthétique, mais parfois au détriment d’une historicisation des phénomènes non institutionnels. J. Ma en a parfaitement conscience et assume son choix « institutionnaliste », avec des arguments inégalement efficaces selon les moments de l’histoire du phénomène civique et qui ne convaincront sans doute pas totalement, notamment les spécialistes attentifs à une histoire sociale du fait civique. Du moins cette grande synthèse porte-t-elle aussi une thèse et un positionnement qui invitent au débat.
Bien d’autres aspects de cet ouvrage pourraient et devraient être mis en valeur ou discutés. L’approche holistique de J. Ma, pétrie des apports des sciences humaines, repose sur la maîtrise remarquable d’une historiographie internationale, mais aussi sur une connaissance intime de la documentation et, enfin, sur une appétence singulière pour une conceptualisation sans cesse alimentée par le retour aux documents. On aurait mauvaise grâce de reprocher à cet ouvrage l’absence de tel ou tel aspect, tant il est riche et foisonnant, en idées, en concepts comme en exemples. On insistera surtout sur la réflexivité permanente qui s’y déploie, sur l’articulation systématique des approches chronologiques et thématiques, et sur le fait que chaque page est, au sens plein, une invitation à penser. Les spécialistes du monde grec l’identifieront à coup sûr comme une balise historiographique majeure et peu commune. Toutes celles et ceux qui s’intéressent au politique, à la façon dont les communautés (grecques ou non, antiques ou non) s’instituent et se perpétuent, aux articulations entre pouvoirs impériaux et entités locales y trouveront des outils et des exemples et, plus largement, l’expression d’une pensée aussi puissante que fertile pour alimenter et enrichir leur propre réflexion.