Hormis l’étude de Carlos Valcárcel Riveiro et Laura Pino Serrano (207–229), curieusement hors sujet, les diverses contributions de ce recueil – le premier de trois volumes issus de deux colloques internationaux sur la f/Francophonie organisés en 2012 – étudient le pouvoir qu’a la parole de proposer des sens multiples (complémentaires ou contradictoires, de valeur positive ou négative) pour les mots correspondant aux concepts de ʽf/Francophonieʼ et de ʽfrancophoneʼ. L’article introductif d’Olga Galatanu (15–40) analyse ainsi un double corpus constitué à partir d’une recherche d’énoncés définitionnels de ‘f/Francophonie’ sur Google et des mots f/Francophonie et francophone dans la base de données FRANTEXT. La démarche expose, de façon prévisible, la ‘contamination discursive’ des significations de ces mots (contamination qui ressort par ailleurs également des autres contributions), la francophonie servant d’anaphore pour évoquer la Francophonie.
Suivent trois parties distinctes, dont la première (41–103) porte sur les différents concepts de ‘f/Francophonie’, la deuxième (105–177) sur le rôle du français dans la construction des identités et la troisième (179–244) sur la construction discursive d’espaces et de collectivités dans la Francophonie. Sans apporter de nouveaux arguments, Jean Pierre Fewou Ngouloure (59–74) et Romuald Berty (107–115) attestent de la signification négative du concept de ‘f/Francophonie’ en Afrique, où il est souvent lié au colonialisme. Il en va évidemment autrement en France, comme le rappelle Delphine Giuliani (75–89) dans une grande enquête qui aboutit malheureusement à un résultat limité et entièrement prédictible: partant d’une analyse quantitative des occurrences des mots francophonie et francophone dans un grand corpus de la presse écrite française pour ensuite limiter son analyse qualitative à l’usage culturel de l’adjectif francophone, elle montre que les sens activés de ce mot y sont globalement positifs.
Anne-Laure Camus (43–57) examine les discours d’ouverture des Sommets francophones, montrant que l’unité fondamentale en est la diversité, point commun original suffisamment flou pour permettre l’interprétation de chacun. L’insistance sur cette unité (32 occurrences de la racine divers-) nous situe au cœur même de la construction discursive du concept de ‘f/Francophonie’. Ni le lien historique de la colonisation, qui relie une majorité des 77 membres, ni la langue française, qui les relie tous en dépit des statuts différents dont elle jouit, ne s’avèrent suffisants comme éléments fondateurs.
L’analyse rhétorique de François Provenzano (91–103) prend pour objet le discours des ‘parrains’ (figures d’autorité) de la Francophonie, mettant à nu le pathos de ce type de discours, qui s’adresse au cœur plutôt qu’à la raison. L’auteur dégage deux types de pathos, l’un dysphorique, l’autre euphorique. Le premier s’inspire de (et inspire à son tour) la peur des Français devant la dominance de l’anglais, le second étant responsable de ‘l’évocation poétisée d’un avenir francophone forcément enchanteur’ (99). Les citations, bien choisies, illustrent la dimension anti-intellectuelle du premier et le pathos humaniste du second. Provenzano conclut que ce qui est ‘une condition sociolinguistique somme toute assez triviale’ n’est pas ‘investi[e] à ce point de contenus émotionnels’ par les locuteurs d’autres langues (102).
Annette Boudreau (117–128) interroge la polysémie du terme francophone au Canada d’aujourd’hui. D’une part, le terme y est ressenti comme neutre, puisqu’il permet d’éviter toute allusion ethnique (québécois, acadien, etc.). D’autre part, ici comme ailleurs, les valeurs varient selon les locuteurs. Les Acadiens assimilent ainsi le ‘parler francophone’ au français standard, jugeant leurs propres pratiques inférieures et témoignant ainsi de leur insécurité linguistique. Les immigrés africains francophones acceptent pour leur part l’appellation par commodité, préférant un service public en français plutôt qu’en anglais.
La reconfiguration identitaire d’un locuteur lors de son installation dans un milieu où il lui faut s’approprier une L2 (en l’occurrence le français) est bien illustrée par Anne-Christel Zeiter (145–158), qui montre comment une hispanophone s’étant établie en Suisse romande est devenue une francophone ‘légitime’, d’abord en participant aux activités de la société d’accueil, ensuite en établissant une relation linguistiquement et culturellement ‘équilibrée’ avec un partenaire francophone.
James Archibald (181–191) traite d’un sujet peu débattu dans le domaine, à savoir la laïcité, rendant compte de la philosophie et de l’action de l’Alliance israélite universelle (AIU). Ce réseau d’écoles confessionnelles en France et à l’étranger combine l’enseignement du judaïsme avec le système éducatif français et bénéficie de la reconnaissance du ministère des Affaires étrangères comme opérateur de l’enseignement du français à l’étranger. Fondée il y a plus de 150 ans et regroupant aujourd’hui 54 établissements, l’AIU prône l’intégration des juifs à la société française, voire au monde francophone, et œuvre pour une expression moderne de la tradition juive, axée sur un humanisme universel. Or, l’orientation humaniste fait l’objet de critiques de la part de l’établissement rabbinique de droite. Par ailleurs, l’AIU doit défendre la manifestation du religieux face à la démocratisation laïcisante de plusieurs États.
L’école est aussi au centre des préoccupations de Jean-Pierre Cuq (193–229), qui propose une réflexion sur la création d’un ‘espace didactique francophone’, concept métaphorique très large: ‘Il se crée un espace francophone chaque fois qu’a lieu une interaction en français entre deux ou plusieurs personnes’ (205). Distinguant trois grandes catégories de discours didactique – sur le français langue maternelle, étrangère et seconde –, il constate cependant que les enseignants, quels qu’ils soient, suivent tous une norme scolaire basée sur ‘l’héritage grammatical’, c’est-à-dire sur des termes grammaticaux traditionnels qui constitueraient l’identité linguistique francophone commune.
Si la préface (9–14) du volume souligne la pluralité des modèles adoptés (11), il convient néanmoins de noter que, sur les quatorze études, il y en a quatre qui mettent à contribution l’appareil formalisé de la Sémantique des Possibles Argumentatifs (SPA) – à commencer par l’article introductif de son chef de file, Olga Galatanu, dont le texte, avec ses longues phrases, ses digressions et ses nombreuses références, est toutefois d’une lecture difficile. Les études de Phuong Lan Nguyen-Percher et Ngoc Lam Dinh (129–143), de Virginie Marie (159–177) et de Bénédicte Leduc Penot (231–244) appliquent la SPA aux discours d’étudiants de français au Vietnam, en Moldavie et en Pologne; on y apprend, sans grande surprise, que les étudiants ont une disposition positive envers la langue et la culture, les attitudes négatives portant sur le manque de support didactique et d’opportunités sur le marché du travail. Leduc Penot ajoute à son analyse une dimension comparative. Mettant à nu la distance séparant les préoccupations de francophones ‘ordinaires’ (en l’occurrence, les étudiants polonais) de l’engagement politique des instances officielles de la Francophonie, elle cite dans le discours de ces dernières diverses valeurs axiologiques positives pour le français (dialogue des cultures, démocratie, modernité, ouverture, développement, effort humaniste; outil de liberté), négatives pour l’anglais (dominance, violence, intolérance, appauvrissement, uniformisation; langue informatique, technicisée, déshumanisée). Au lieu de défendre ainsi le français vis-à-vis de l’anglais, les instances officielles devraient, selon elle, miser sur l’amélioration de l’accès au français et sur sa diffusion, ainsi que sur l’attrait de la culture francophone.