Les minorités juives en Italie aux époques médiévale et moderne ont une histoire complexe et non linéaire. La réclusion des juifs dans des ghettos constitue, à cet égard, une véritable césure et un réel « traumatisme », pour reprendre l’expression de Kenneth Stow. Si le « ghetto » naît à Venise, c’est bien à Rome et dans les États de l’Église qu’il trouve une codification idéologique et acquiert une position de modèle de gestion de la présence juive que les souverains sont appelés à imiter. Dans l’histoire des ghettos juifs d’Italie, Rome et les États de l’Église occupent en effet une place particulière. Les communautés juives, d’une part, y étaient parmi les plus importantes de la péninsule, tant du point de vue démographique (le ghetto de Rome comptait, en 1733, 4 059 habitants) qu’économique (certaines places commerciales étaient particulièrement dynamiques, comme Ancône ou Ferrare), et, d’autre part, leur présence revêtait une forte valeur symbolique, exemplaire pour l’ensemble du monde catholique, dans la mesure où le pape était le chef spirituel de l’Église universelle.
L’histoire des ghettos n’est pas uniquement celle des juifs ou des relations que ceux-ci entretenaient avec la société majoritaire ; elle est une partie intégrante de l’histoire de la péninsule italienne et de ses relations avec d’autres aires géographiques en Europe et en Méditerranée. La ghettoïsation est un phénomène de longue durée : elle s’étire de 1516 à 1870 et connaît des variations dans le temps, marquée par des continuités et des ruptures. Cette longue périodisation permet de diversifier les échelles d’analyse, d’adopter des perspectives comparatives entre des contextes sociopolitiques différents, afin de mettre en évidence des phénomènes plus généraux ainsi qu’une histoire globale à travers l’étude des relations entre groupes minoritaires et groupes majoritaires.
Depuis longtemps, l’histoire des juifs s’écrit à partir des sources normatives, en particulier les bulles pontificales. Celles-ci sont parfois si célèbres que l’on ne prend plus toujours la peine de les relire et, surtout, d’en tirer profit. Elles restent, malgré tout, encore riches d’enseignements à condition de les examiner avec prudence et de les croiser systématiquement avec d’autres types de documents, comme les archives notariales et les sources produites par les communautés juives elles-mêmes – spécialement riches et abondantes en Italie, et pourtant largement sous-exploitées.
Si le renouvellement historiographique a été particulièrement intense ces dernières années, avec une grande variété de champs et de thématiques étudiés, plusieurs zones d’ombre subsistent. Les dynamiques économiques des ghettos, celles de l’intérieur comme celles en direction du monde chrétien, restent notamment à étudier plus en profondeur et en tenant compte de leurs différentes configurations dans le temps et dans l’espace. Nous avons encore beaucoup à apprendre, en particulier, de l’histoire des normes et des pratiques juridiques. Quels usages les juifs faisaient-ils des ressources du droit pour vivre en tant que juifs dans une société à majorité chrétienne ? Quelles furent les marges de manœuvre et les stratégies de réappropriation du droit de la part des juifs pour négocier ou renégocier leur présence et leur accès aux ressources dans les lieux où ils habitaient ? Quelle fut leur capacité de résister et de combattre face aux restrictions qui leur étaient imposées ?
Les juifs ne furent jamais des acteurs passifs de l’histoire, comme le ghetto ne fut jamais totalement hermétique, dans un sens comme dans l’autre. Ses habitants étaient présents dans la ville, en dehors des espaces imposés, de la même manière qu’il existait une présence chrétienne à l’intérieur du ghetto, dans ses boutiques et ses ruelles, ou encore à travers son bâti. Les maisons du ghetto étaient aux mains de propriétaires chrétiens et les juifs se trouvaient condamnés à n’être que des locataires perpétuels. Toutefois, ce qui devait être une forme de discrimination inhérente à la ghettoïsation – l’interdiction de posséder des biens immobiliers – devint assez rapidement un droit particulier, le jus chazakah (gazzagà à Rome) ; celui-ci symbolisa la complexité des relations entre juifs et chrétiens, ainsi que l’entrelacement ou l’imbrication des problématiques à l’œuvre dans l’histoire des ghettos, en particulier au sein des États de l’Église.
Le droit et les relations économiques avec le monde chrétien représentent deux aspects qui permettent d’appréhender cette complexité et de comprendre comment les juifs ont pu et ont su défendre, de manière individuelle et collective, leurs possibilités et leurs capacités d’accéder aux ressources citadines, au cœur même de la capitale de la chrétienté. Car si les juifs représentèrent une minorité discriminée, ils n’en furent pas moins essentiels à la vie institutionnelle et économique des sociétés dans lesquelles ils vivaient, et pas uniquement à travers le secteur du crédit.
C’est dans cette direction et selon cette perspective que ce dossier se propose d’éclairer certains aspects pouvant contribuer à enrichir le renouveau historiographique récent sur les minorités juives, en plaçant la focale sur l’étude de leurs capacités d’agir à travers les espaces de la ville et les réseaux économiques de l’Italie moderne. Dans un contexte de restrictions et de marginalisation sociale et spatiale imposé par les ghettos à partir du milieu du xvie siècle, les juifs furent loin d’être des acteurs passifs et résignés. Ils surent en effet mobiliser et exploiter les ressources offertes par le recours en justice et le pluralisme juridique des sociétés d’Ancien Régime pour négocier et revendiquer leurs droits.