L'ouvrage de Cécile de Cat est présenté en six parties. L'auteur se fixe un objectif ambitieux: donner une analyse approfondie des constructions détachées en français oral, articulant les niveaux pragmatique, syntaxique, prosodique et cognitif. Chaque chapitre se concentre sur un aspect particulier de l’étude du détachement. Les chapitres trois, quatre et cinq portent respectivement sur l'interprétation, la syntaxe et l'acquisition de la construction détachée. Dans le détail, l'analyse des exemples de corpus s'accompagne d'un examen critique des travaux théoriques nécessaires à l’étude du détachement. Les analyses du français s'appuient sur deux corpus d'enregistrements d'oral spontané, recueillis et traités selon une méthodologie rigoureuse et bien décrite dans les annexes A et B. Le premier corpus a été enregistré sous la direction de Bernadette Plunkett entre 1997 et 1999. Il contient les enregistrements audio de trois enfants francophones. Le deuxième corpus, réalisé par de Cat entre 1998 et 2001, inclut six locuteurs: deux enfants et quatre adultes. A ma connaissance, c'est le premier travail qui s'intéresse de près aux particularités de la forme et de l'usage de cette construction dans le langage d'un enfant.
Le deuxième chapitre nous conduit des réflexions sur le statut linguistique des pronoms clitiques en français aux réflexions sur les traits distinctifs de la construction détachée. Deux approches sont comparées. Selon la première approche, le clitique est un opérateur linguistique du type affixe verbal (cf. Lambrecht, Reference Lambrecht1981: 44–45). La deuxième approche, défendue par de Cat, s'inscrit dans une perspective syntaxique. Le clitique sujet y est envisagé comme pronom anaphorique.
Dans la description des propriétés pragmatico-informationnelles des constructions détachées (chapitre 3), l'auteur part d'une idée couramment admise selon laquelle la construction détachée à gauche est un moyen intono-syntaxique du marquage de la structure informationnelle topique-commentaire. Notons à ce sujet que les conclusions auxquelles arrivent les chercheurs concernant l'articulation pragmatique de l’énoncé dépendent largement de leur interprétation des notions pragmatiques clés, et plus particulièrement des notions de structure informationnelle et de topique. Le travail de Cécile de Cat n'en fait pas exception. L'auteur adopte la conception large du topique. Sous le chef du topique elle analyse les référents à propos desquels il y a un apport d'information ainsi que les cadres spatio-temporels. D'après de Cat, dans toutes les constructions détachées, avec ou sans pronom anaphorique, l’élément détaché remplit invariablement la fonction de topique: ‘In all cases, the left-dislocated element expresses the topic of the sentence’ (p. 111). Cette affirmation est cohérente avec une autre affirmation de l'auteur selon laquelle toutes les phrases ont un topique, même les phrases thétiques (pp. 65–74). Or, les deux affirmations se heurtent à un certain nombre de difficultés. A ce propos, la critique de Prince contre une vision unilatérale du fonctionnement discursif de la construction détachée est tout à fait éclairante: ‘[. . .] ascribing the function of topic-marking to Left-Dislocation is entirely circular: speaker utters a Left-Dislocation so as to mark the initial constituent as the topic, and that constituent is the topic solely because it occurs as the initial constituent. [. . .] A more troubling problem, however, is that, even at an intuitive level, such an approach fails to account for all the data’ (Prince, Reference Prince and Kamio1997: 119). La dernière remarque de Prince me paraît en effet pertinente dans la mesure où la position détachée à gauche peut être utilisée pour l'expression de la fonction de focus, comme dans l'exemple qui suit: ‘Mon nounours aussi il a sa ceinture’ (Publicité de la Prévention Routière, Le Querler, Reference Le Querler and Guimier1999: 271). Cet énoncé a la structure informationnelle présupposition-focus au sens de Lambrecht (Reference Lambrecht1994: 223). Le référent ‘mon nounours’ se trouve dans le champ de l'assertion et remplit la fonction de focus. Ce qui est présupposé, c'est le fait que ‘X a la ceinture’. L’énoncé à structure informationnelle présupposition-focus n'a pas de topique. ‘Mon nounours’ ne peut être topique puisque les fonctions de topique et de focus s'excluent mutuellement. De même, la relation d’à-propos ne peut être attribuée à la proposition ouverte du fait de son incomplétude sémantique et de l'absence de référence. La fonction communicative des énoncés de ce type est de fixer une des valeurs possibles pour la variable X: Parmi ceux qui portent la ceinture, il y a mon nounours.
Les progrès réalisés ces dernières années en pragmatique et en sémantique discursive mettent en évidence la nécessité de la prise en compte du contexte pour l'analyse de la structure informationnelle de l’énoncé. A ce propos, on peut peut-être regretter que la dimension interactive de la construction détachée soit quelque peu occultée dans l'ouvrage en question. En effet, il n'y a pas d'analyse des contextes. La raison est probablement d'ordre méthodologique, les corpus ne semblaient être utilisés que pour fournir des exemples illustrant le fonctionnement de cette construction au niveau de la phrase et non pour véritablement explorer les conditions de son apparition dans le discours. Toutefois, ce choix méthodologique me semble étonnant dans la mesure où l'identification du topique de l'enoncé repose nécessairement sur le contexte.
Ces quelques remarques ne remettent nullement en cause les qualités évidentes du travail de Cécile de Cat. Ceux qui s'intéressent à la syntaxe du français oral et aux mécanismes de l'acquisition de la grammaire par l'enfant y trouveront certainement de la matière à réflexion.