Le début du xxie siècle a vu l’entrée en force des animaux non humains dans les enquêtes de sciences sociales. Sans être totalement absents des récits historiques et des sciences sociales antérieures, c’est avant tout dans une perspective anthropocentrée qu’ils étaient pris pour objet, en tant que ressources, outils ou attributs permettant de caractériser les sociétés et les cultures humaines. Parallèlement au tournant ontologique et au surgissement des non-humains dans l’étude des sociétés, et alors que les alertes environnementales et l’effondrement de la biodiversité se faisaient plus pressants, la question des limites entre humanité et animalité a été profondément débattue dans des travaux qui transcendent désormais les frontières disciplinaires, nouant de nouveaux et riches échanges entre sciences de la nature, histoire, sciences sociales et philosophieFootnote 1.
Ce « tournant animal » d’une partie du monde académique conduit à repenser l’étude des animaux et leurs relations avec les êtres humains, poussant les historiens et historiennes, sociologues et anthropologues à analyser les relations anthropozoologiques au sein de « communautés hybrides »Footnote 2 ou à partir en quête du « point de vue » animal en se mettant à l’écoute de l’éthologieFootnote 3. Dans son récent travail sur les relations entre humains et animaux, l’anthropologue Charles Stépanoff montre ainsi comment les groupes humains s’attachent affectivement à des animaux qu’ils apprivoisent et avec lesquels ils partagent habitat, socialité et émotionsFootnote 4. Il en conclut que les liens d’attachement entre espèces ont joué un rôle fondamental dans l’histoire des organisations sociales, le processus de domestication, la genèse des hiérarchies ou la construction des États prémodernes, jusqu’au basculement de la modernité qui modifie en profondeur les formes de cet attachement.
Ces travaux rompent à la fois avec les approches sociocentrées longtemps dominantes et avec le grand partage qui a façonné les représentations des modernes tout en renouant avec quelques débats fondateurs des sciences sociales avant leur professionnalisation. En 1877, le philosophe Alfred Espinas soutenait ainsi une thèse en Sorbonne consacrée aux « sociétés animales ». Il proposait d’étudier « la vie en commun » des animaux du point de vue de la sociologie alors même que se consolidait la séparation entre sciences de l’homme et sciences de la natureFootnote 5. Ce programme fut peu suivi, sinon par l’éthologie de la seconde moitié du xxe siècle marquée par l’adoption de méthodologies issues des sciences humaines, à l’image des recherches classiques de Jane Goodall dans les années 1970 sur les chimpanzés. Depuis le début du xxie siècle, les sciences sociales, l’histoire et la philosophie se mettent de plus en plus à l’école de l’éthologie pour interpréter les comportements des animaux et leurs interactions avec les sociétés humaines quand les ouvrages consacrés aux perceptions animales et à la façon dont les « animaux perçoivent le mondeFootnote 6 » se multiplient. L’observation des comportements animaux en tant que comportements sociaux soulève cependant aussi de nombreuses interrogations épistémologiques et méthodologiques qui défient les frontières disciplinaires.
Depuis une vingtaine d’années, de nombreux auteurs et autrices dessinent des chemins d’enquête en croisant une « ethnographie multi-espèces » et de nouvelles alliances entre les sciences sociales et les sciences du vivant, à l’image de l’œuvre de Jocelyne Porcher dans son travail sur l’élevage à partir de grilles d’analyse empruntées à la sociologie et à la psychologie du travailFootnote 7. C’est aussi l’ambition de la psychologue et philosophe des sciences belge Vinciane Despret, qui s’efforce de suivre les scientifiques sur leurs terrains, au plus près de leur pratique, afin de comprendre comment s’organisent les coexistences et modes d’existence avec l’animalFootnote 8. L’œuvre du philosophe australien Thom van Dooren, proche de V. Despret, s’inscrit dans ce panorama contemporain et dessine un chemin original et singulier, entre enquête de terrain, perspectives historiques et réflexion sur la question de l’extinction.
T. van Dooren enseigne à l’université de Sydney et pratique une philosophie impliquée. Co-créateur de la revue Environmental Humanities, directeur du Sydney Environment Institute et de l’Oceania Observatory, il participe depuis une dizaine d’années à l’essor et à la reconnaissance des « humanités environnementales interdisciplinaires » en croisant de façon synthétique la philosophie, l’histoire, l’anthropologie et les études culturelles avec les sciences naturelles et les travaux ethnographiques menés auprès des milieux scientifiques et des populations autochtones. Il pratique ce qu’il nomme avec d’autres une « philosophie de terrain » au croisement des sciences humaines de l’environnement et de l’histoire, axant notamment son travail sur les enjeux éthiques qui se posent dans le contexte des extinctions d’espèces.
Au cours des dernières années, trois de ses livres ont été traduits en français. Il est significatif que V. Despret ait contribué à introduire l’œuvre du philosophe australien en France, en préfaçant notamment en 2022 l’un de ses essais sur les corbeaux parus chez Wildproject, une maison d’édition créée en 2008 afin d’importer dans le champ éditorial français des pensées écologiques mal connuesFootnote 9. Il l’est tout autant que son dernier ouvrage, consacré aux escargots d’Hawaï, ait été traduit par Philippe Pignarre et Isabelle Stengers aux éditions La Découverte. À partir de l’œuvre de T. van Dooren se dessine une approche originale de l’animalité fondée sur la prise en compte de l’urgence de sa crise à l’heure de l’effondrement de la biodiversité. L’histoire des extinctions des espèces d’oiseaux et d’escargots proposée par le philosophe australien questionne les approches historiennes de l’animal et ouvre de riches réflexions méthodologiques pour renouveler à la fois la compréhension des phénomènes d’extinction et les enjeux éthiques des crises environnementales actuelles.
Au-delà des disciplines ? Les Extinction Studies
Le travail de T. van Dooren accompagne l’émergence d’un sous-champ des « humanités environnementales » et d’un nouveau type de studies dédié aux phénomènes d’extinction et de disparition des espèces animales. L’ouvrage Extinction Studies paru en 2017 et co-dirigé par T. van Dooren en a en quelque sorte constitué le manifesteFootnote 10 alors qu’au préalable avait été créé un « Extinction Studies Working Group » réunissant des spécialistes nord-américains, australiens et britanniquesFootnote 11. Ce champ de recherche pluridisciplinaire encore récent entend apporter une contribution à partir des sciences sociales à l’étude contemporaine de la crise de la biodiversité et de l’extinction en cours des espèces vivantes. Il naît dans le double contexte d’intensification des crises environnementales et d’écologisation des sciences sociales, prolongeant en quelque sorte le vaste champ des Disaster Studies apparu aux États-Unis durant la guerre froide. L’enjeu initial était de comprendre les conséquences des événements catastrophiques et la manière dont les acteurs et les groupes sociaux perçoivent les dangers et réagissent à de tels bouleversements, tout en considérant que les causes de ces derniers restaient extérieures aux sociétés touchées. À partir des années 1970, la réflexion s’est considérablement développée autour des questions du risque et de la vulnérabilité, donnant naissance à de nombreux travaux au sein des sciences sociales sur les notions de catastrophe et de nature, ainsi que sur les croisements incessants entre phénomènes sociaux et environnementaux de moins en moins séparésFootnote 12.
Dans le vaste panel des catastrophes environnementales contemporaines, la crise de la biodiversité et l’effondrement du vivant s’affirment au centre des préoccupations, à côté du changement climatique et des pollutions globales qui mobilisent de plus en plus les sciences sociales, à commencer par les historiennes et les historiens partis en quête des origines du processus et de ses formes successives et changeantesFootnote 13. La question de la biodiversité, entendue comme la variété de la vie sur Terre sous toutes ses formes, a surtout émergé dans les années 1980. La Convention sur la diversité biologique, signée lors du sommet de la Terre de Rio de Janeiro (1992), a reconnu pour la première fois l’importance de sa conservation et validé la thématique de l’extinction rapide des espèces animales. Depuis, des COP (Conférences des Parties) de la biodiversité se réunissent régulièrement pour tenter d’enrayer le processus en favorisant des négociations internationales et diplomatiques entre pays signataires. Ce contexte a inauguré une intense prolifération de travaux dédiés à ce thème reconnu, au même titre que le changement climatique, comme un défi majeur. Le spectre de l’extinction en masse essaime désormais dans tous les domaines, dans les arènes politiques internationales et locales comme dans l’art, les sciences du vivant, les sciences sociales et la philosophieFootnote 14.
Les Extinction Studies défendues par T. van Dooren et ses collègues s’inscrivent dans cette dynamique et tentent de proposer une piste pour éclairer la crise de la biodiversité qui interpelle désormais les sciences sociales, l’histoire et la philosophie comme elle avait interpellé auparavant les sciences naturelles. Dans ses trois ouvrages traduits en français, consacrés d’abord aux oiseaux, puis aux escargots, l’auteur entend mettre à l’épreuve cette nouvelle discipline dédiée à l’étude des phénomènes d’extinction qu’il a contribué à cofonder avec l’ethnologue australienne Deborah Bird Rose (1946-2018). Spécialiste des peuples aborigènes, ethnographe écologiste et multi-espèces, et cheffe de file de la recherche ethnographique environnementale dans les mondes océanien et anglo-américain, cette dernière a concentré ses recherches, dès les années 1980, à l’enchevêtrement des justices sociales et écologiques, sur la base d’un travail de terrain avec les Aborigènes d’Australie. Son approche fut décisive dans l’émergence d’une ethnographie multi-espèces, dont se revendique le travail de T. van Dooren.
Il n’est bien sûr pas anodin que cette ethnographie philosophique de l’extinction ait émergé en Australie et dans le monde océanien, où les effondrements écologiques sont particulièrement rapides et spectaculaires. En 2021, un rapport officiel fit d’ailleurs grand bruit après avoir été mis de côté par le gouvernement conservateur et climatosceptique de Scott MorrisonFootnote 15. Il révèle notamment combien les espèces et les écosystèmes sont mis en danger par le changement climatique et les mégafeux, la destruction des habitats naturels, la pollution et l’extraction massive de ressources. Depuis 2016, la liste des espèces protégées par le code de conservation et protection de l’environnement et de la biodiversité de la fédération australienne s’est allongée de 200 nouvelles espèces, comprenant certains animaux que l’on ne trouve qu’en Australie comme le koala ou le cacatoès à tête rouge.
En dépit de ce contexte de crise, la question de l’extinction n’est pourtant pas en première ligne des débats environnementaux contemporains, polarisés par le changement climatique et les enjeux énergétiques. Dans son premier essai sur le sujet, paru en 2014, sous le titre polysémique Flight Ways: Life and Loss at the Edge of Extinction, et traduit en français par « En plein vol. Vivre et mourir au seuil de l’extinction », T. van Dooren prévoyait pourtant que « dans un avenir proche […] l’extinction fera partie de la poignée de thèmes considérés comme centraux, peut-être même constitutifs, de notre époqueFootnote 16 ». Nous n’y sommes sans doute pas encore, malgré la multiplication des alertes de la part des communautés savantes internationales. Au-delà de l’exposé accablant et du comptage morbide qui accompagne les recensements d’espèces « en danger », le travail de T. van Dooren consiste à proposer des récits complexifiés de ces trajectoires d’extinction de diverses espèces en croisant enquêtes de terrain, au plus près des acteurs et oiseaux, et réflexion éthique afin d’éclairer les enchevêtrements d’expériences qui les fondent.
Les études consacrées aux extinctions animales d’origine anthropique s’inscrivent en outre dans une longue généalogie de recherches et de travaux. T. van Dooren rappelle d’ailleurs au début de son étude sur les oiseaux la place emblématique qu’occupe le dodo, cet oiseau de l’océan Indien qui disparut dès le xviie siècle et qui fut l’une des premières espèces dont l’extinction a été décrite comme provoquée par l’homme, ouvrant la longue tradition des récits d’extinction d’espèces qui n’a cessé depuis d’accompagner l’histoire des réflexivités environnementales. La question de l’extinction ou de la disparition des espèces animales provoquées par les hommes n’est en effet pas neuve : dans les années 1880, par exemple, le naturaliste Maurice de Tribolet proposait d’étudier les « animaux disparus depuis l’apparition de l’homme ». Il constatait que « durant la période actuelle, muni d’instruments de plus en plus perfectionnés », l’homme « poursuit avec avantage sa lutte contre la nature », et concluait : « Que d’espèces ont déjà disparu devant lui, que d’autres disparaîtront encore. » Il dénonçait en particulier les « tueries insensées faites par les Indiens et par les colons » contre le bison d’Amérique ; il déplorait aussi la disparition massive des grandes espèces marines comme la baleine, le phoque ou les otaries. Comme d’autres naturalistes à cette époque, il mettait en cause l’humanité mue par l’« aveugle cupidité et l’amour de la destruction », « l’égoïsme » et « l’amour du lucre »Footnote 17. À la fin du xixe siècle, le célèbre naturaliste anglais Alfred Russel Wallace était lui aussi convaincu que les êtres humains étaient devenus les principaux responsables de ces disparitions.
Depuis, les écologues, biologistes et spécialistes de l’évolution ont abondamment discuté des rythmes, causes et formes des extinctions animales dans l’histoire, mettant au point une grande diversité de théories et d’outils pour éclairer cette question, la part de l’influence de l’hominisation faisant l’objet de querelles et controverses incessantes. Depuis 1964, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) met à jour sa liste rouge des espèces menacées de disparition, documentant chaque année l’aggravation du problème : en 2024, 45 321 espèces étaient classées comme menacées sur les 163 040 espèces étudiées.
Les études de T. van Dooren et celles rassemblées sous l’étiquette des Extinction Studies s’inscrivent donc dans l’histoire longue des alertes environnementales à propos de l’effondrement de la biodiversité, dont Julien Delord et Mark Barrow ont retracé la généalogieFootnote 18. Toutefois, elles entendent s’en distinguer par un déplacement du regard, tant des terrains d’observation que des méthodes. Il s’agit moins d’adopter une approche quantitative et macro visant à évaluer le nombre d’espèces menacées ou disparues, ou de proposer des études des mécanismes biologiques et écologiques à l’origine de ces disparitions, que d’envisager de façon réflexive les « enchevêtrements » animaux, c’est-à-dire les réseaux de relations et de coévolution à la fois écologiques, sociaux et culturels qui façonnent le devenir des espèces, à commencer par les oiseauxFootnote 19. Pour cela, le philosophe adopte des modes de narration fondés sur une série de récits ou d’histoires qui cherchent à présenter les entrelacements à la fois biologiques et sociaux à l’origine des disparitions. En ce sens, l’ambition de ces recherches participe de la vague de fond qui caractérise l’histoire et les sciences sociales à l’heure des crises écologiques contemporaines : il s’agit d’abandonner la thèse du grand partage entre nature et culture et celle de l’exceptionnalisme de l’humain, séparé du reste du monde vivant, pour réinscrire hommes et bêtes dans un monde commun marqué par de multiples relations et coévolutions, en considérant les phénomènes d’extinction comme des révélateurs particulièrement riches de ces relations.
Au croisement de l’anthropologie et de l’éthologie, la question de l’extinction s’affirme comme un champ de recherche dynamique au sein de ce qu’il est convenu d’appeler les « humanités environnementales », particulièrement dans le monde anglo-américain, mais aussi comme un laboratoire pour explorer les relations inter-espèces tout en offrant, selon les auteurs et les autrices, une piste pour sortir de l’impasse écologique actuelle. Pour D. B. Rose, T. van Dooren et Matthew Chrulew, la notion d’extinction offre en effet un « hyper-concept » capable de dépasser les apories dans lesquelles s’enferment les notions trop vastes et trop lourdes comme celle d’anthropocène, avec sa rhétorique et ses modes opératoires qui tendent à rejouer le projet de maîtrise prométhéenne symbolisé aujourd’hui par les programmes de géo-ingénierieFootnote 20. À l’inverse, l’extinction invite à porter attention à l’invisible et aux stratégies animistes, à redonner de la valeur aux êtres qui n’en avaient plus, en offrant dans le même temps la possibilité de construire d’autres récits que ceux, tragiques, qui accompagnent généralement le constat des crises écologiques. Tout l’enjeu de ces réflexions sur les récits d’extinction consiste à penser cette dernière comme un « processus qui est bien plus qu’un problème environnemental qui existe ‘là-dehors’ dans la nature, sur un mode séparé, en quelque sorte, de la vie humaine ». L’extinction est un processus étroitement et « profondément humain », qui dès lors doit tous nous concernerFootnote 21.
Pour T. van Dooren, la question de l’extinction est donc un phénomène biopolitique dont les sciences naturelles ne sauraient détenir le monopole ; car il ne suffit pas de constater des disparitions, l’enjeu est surtout de comprendre les contextes et les formes de relations entre des « mondes plus qu’humains » à l’origine de ces crisesFootnote 22. C’est pourquoi les Extinction Studies se pensent aussi comme « le cœur vibrant des humanités environnementales » et ne cessent d’insister sur la nécessité de relever les défis narratifs et le besoin de trouver d’autres manières de raconter les disparitions d’espècesFootnote 23. Il s’agit de sortir des comptabilités et des tableaux descriptifs offerts par les sciences de la nature pour envisager des récits plus complexes et plus riches, adaptés aux différentes espèces et aux relations qu’elles entretiennent entre elles. L’attention au deuil, inhérente à toute réflexion sur la disparition d’espèces, a bien entendu à voir aussi avec le travail philosophique de V. Despret, dont se revendique T. van Dooren. C’est d’ailleurs elle qui fut à l’origine de cette réflexion sur l’extinction, croisant ce que les morts font au vivant et aux vivantsFootnote 24.
Trajectoires d’extinctions aviaires
L’essentiel des premières enquêtes de T. van Dooren a porté sur les oiseaux, ce qui est assez logique compte tenu de l’ancienneté et de l’ampleur des débats sur leur disparition, qui fut au cœur des premières législations protectrices adoptées dans le monde. L’histoire des alertes à l’égard de l’extinction des oiseaux est en effet loin d’être récente et façonne encore largement le cadre des débats et des situations décrites par T. van Dooren dans ses travaux contemporains. Valérie Chansignaud et d’autres historiens et historiennes de l’environnement ont étudié la genèse de l’ornithologie et des mouvements de protection des oiseaux, et le paradigme spécifique qui les institue à partir du xixe siècle. Ce ne sont pas des raisons « éthiques » qui sont à l’origine des premières enquêtes sur leur disparition, mais des raisons utilitaires fondées sur l’étude des relations entre ces animaux et les activités humaines. Les premiers mouvements de protection à l’origine de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) en 1912, ou même les premières législations protectrices comme la Convention pour la protection des oiseaux utiles à l’agriculture signée à Paris le 19 mars 1902, répondaient d’abord à des enjeux agricoles. Par la suite, les désirs de protection ont été étendus à toutes les espèces d’oiseaux via la Convention internationale sur la protection des oiseaux, signée le 18 octobre 1950 et entrée en vigueur en 1963 pour 13 pays européens.
La question de la disparition des oiseaux, espèces précocement et particulièrement fragilisées, se pose en effet massivement dès le xixe siècle du fait des transformations environnementales de l’Europe. La progression des cultures aux dépens des forêts, des haies et des buissons entraîne ainsi de fortes perturbations de leurs territoires de repos et de reproductionFootnote 25. Des pratiques comme la chasse ou la mise en cage sont fréquemment rendues responsables de leur disparition, alors même que les oiseaux sont considérés comme essentiels pour préserver les récoltes des ravages causés par les insectes. Au xixe siècle, capturer des oiseaux, des oisillons ou des œufs devient en effet un passe-temps et un loisir initiatique pour les jeunes garçons, mais aussi un commerce lucratifFootnote 26. Les dégâts causés sur les populations et les écosystèmes naturels et paysagers sont considérables. « Ce n’est pas simplement une espèce en particulier qui meurt, c’est l’ensemble de la gent ailée qui semble s’évanouirFootnote 27. » Les travaux de nombreux naturalistes, comme ceux de Charles Goureau, membre de la Société entomologique de France, ou de Jean-Henri Fabre, entendent d’ailleurs vulgariser ces connaissances auprès du plus grand nombre et notamment des jeunes rurauxFootnote 28. Autant de figures oubliées, comme le naturaliste de terrain Jean-François Lescuyer qui a passé sa vie à étudier les oiseaux et les relations entre les êtres vivants, et faisait le constat que « détruire complètement les espèces serait appauvrir les hommes et rendre leur vie plus difficileFootnote 29 ». La protection des oiseaux reposait en effet largement sur la conscience des alliances interspécifiques qui existait dans les mondes ruraux, entre paysans et oiseaux insectivoresFootnote 30. S’il s’agissait indéniablement d’une relation anthropocentrée à l’animal, cet anthropocentrisme s’appuyait sur une réflexion écologique poussée à propos des interactions complexes régissant les sociétés humaines et animales, et des entrelacements incessants qui les fondent. En définitive, il semble que ce soit surtout l’émergence des insecticides et des méthodes de lutte chimique contre les « ravageurs des cultures » au cours du xxe siècle qui ont rendu possible la mise à l’écart et l’oubli de ces relations écologiques et interspécifiquesFootnote 31.
Les ouvrages de T. van Dooren sur les trajectoires d’extinction des oiseaux s’inscrivent dans la continuité de ces débats, mais dans un tout autre contexte épistémique et environnemental. Ils cherchent aussi à les renouveler par un déplacement du regard et un élargissement global des horizons, bien au-delà de l’Europe. Il y a par ailleurs une continuité entre chacune de ses enquêtes empiriques qui prolonge en quelque sorte la précédente. Dans En plein vol, paru en 2014, T. van Dooren suivait ainsi les trajectoires d’extinction de plusieurs espèces d’oiseaux comme les albatros de l’atoll de Midway dans le Pacifique Nord, les vautours d’Inde, les manchots du port de Sydney, les grues blanches d’Amérique du Nord ou les corneilles d’Hawaï. Dans chaque cas, il s’agissait de croiser de multiples fils pour comprendre les logiques de l’effondrement local de ces populations d’oiseaux et leurs contextes explicatifs, toujours à la fois sociaux et naturels. Ainsi, le chapitre consacré aux « manchots urbains » analyse la trajectoire d’une petite colonie de manchots pygmées qui revient chaque année sur une étroite bande de littoral rocheux dans l’embouchure du port de Sidney pour se reproduire et opérer leur mue. Cette petite colonie est l’une des dernières en Australie et a été à ce titre classée en 1997 parmi les « populations en danger ». L’évolution de cette population est directement liée à l’urbanisation croissante du littoral au cours du xxe siècle, rognant de plus en plus son habitat en multipliant les digues et structures construites qui remodèlent son monde sensible. Pour comprendre la crise de cette espèce, la méthode de T. van Dooren relève d’un genre hybride associant l’observation de terrain caractéristique des naturalistes amateursFootnote 32 et la reconstitution à la fois écologique et sociohistorique des trajectoires qui fondent les relations entre les espèces animales et les sociétés humaines avec lesquelles elles interagissent.
L’un des premiers terrains où se sont déployées les enquêtes de T. van Dooren a concerné l’archipel d’Hawaï, où le chercheur a suivi la disparition et les efforts de réintroduction de la corneille d’Hawaï, ou Alala. Les îles sont en effet des milieux particulièrement fragiles et les espèces insulaires sont exposées plus qu’ailleurs aux ravageurs introduits par l’homme, du fait de l’étroitesse de leur habitat. Dans le prolongement de cette enquête sur les corneilles d’Hawaï, l’auteur a ensuite élargi la perspective à l’espèce tout entière en publiant en 2019 Dans le sillage des corbeaux, vaste exploration mondiale des corneilles et de leur situation critique, de l’Australie à l’Europe en passant par le désert des Mojaves aux États-Unis. T. van Dooren reprend à chaque fois le même schéma : il s’agit de partir d’une expérience située avec des corbeaux, et les scientifiques qui les observent, pour mieux reconstituer des dynamiques globales comme la mondialisation des échanges, l’urbanisation ou l’évolution des peuples autochtones et la façon dont ces mutations transforment les interactions entre espèces. Dans le sillage des corbeaux s’articule ainsi autour de cinq récits de rencontres d’humains et de corbeaux dans des situations qui obligent les premiers à prendre les seconds en considération. L’auteur construit ses récits à partir de cinq « mots-clefs » : communauté, héritage, hospitalité, reconnaissance et espoir. « Chacun d’entre eux est un mode de faire-monde, un espace de possibilités qui permet de comprendre et de mettre en œuvre des mondes, avec toutes les occasions et les limites que cela implique », précise-t-il. Associant récit descriptif, savoir naturaliste et éthologique, et analyse sociohistorique des différents acteurs et actrices intervenant autour de l’animal, les enquêtes de T. van Dooren cherchent à expliquer et donner du sens aux extinctions d’espèces en reliant en permanence des micro études de cas situées et les dynamiques globales qui les ont façonnés.
Dans le chapitre intitulé « Corneilles indésirables : l’hospitalité à l’Anthropocène », il étudie ainsi la politique des pouvoirs publics néerlandais visant à éradiquer la petite population de corneilles de l’Inde qui s’était installée à partir des années 1990 dans une ville du sud des Pays-Bas nommée Hoek van Holland. Cette espèce originaire d’Asie s’y était fixée en passant par le port de Rotterdam et a progressivement été considérée comme invasive et devant être éliminée. L’auteur suit sa trace et utilise cette histoire comme prétexte à une réflexion sur la notion d’hospitalité à l’heure de la mondialisation des échanges ainsi que sur les limites de la notion d’anthropocène et d’une vision mécaniste trop large des questions environnementales. Plutôt que d’éliminer ces animaux jugés envahissants, comment apprendre à passer des « compromis » avec eux : « apprendre à vivre avec les déjections et le vacarme des corneilles, et même tolérer des récoltes moins abondantesFootnote 33 » ?
Dans le chapitre 5, T. van Dooren suit la trajectoire de la corneille de Guam, aux îles Mariannes, appelée « aga » par les populations autochtones, un corvidé omnivore de petite taille qui est désormais en danger d’extinction. Cet archipel des Mariannes a connu une histoire tourmentée qui se reflète dans le destin de cet oiseau : l’explorateur portugais Magellan y débarque au xvie siècle ; les Espagnols colonisent un siècle plus tard les îles par la violence, avant qu’elles ne passent successivement sous le contrôle des États-Unis à la fin du xixe siècle, puis du Japon ; après 1944, les États-Unis en reprennent le contrôle et y installent une série de bases militaires, d’où partiront notamment les avions chargés des bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki. La disparition des corneilles est notamment liée à la prédation d’un serpent arrivé accidentellement sur l’île dans les années 1940, lorsque l’archipel est devenu un maillon du réseau militaire états-unien dans le Pacifique. En suivant l’action de biologistes et de militants et militantes autochtones qui œuvrent au sauvetage de cette espèce en danger, T. van Dooren reconstitue l’évolution de ces territoires et de leurs habitants alors que l’aga a déjà totalement disparu de l’île de Guam et est « à deux doigts de l’anéantissement sur Rota », où il est passé d’environ 1 300 spécimens à seulement quelques centaines depuis les années 1980Footnote 34. Par rapport au reste de l’archipel, l’île de Rota est pourtant davantage préservée ; elle a échappé aux lourds bombardements, à la déforestation de masse et à l’explosion touristique. Comment, dès lors, expliquer cet effondrement mystérieux ? Plusieurs facteurs sont avancés : la multiplication des chats domestiques, le développement foncier qui a suivi plusieurs typhons destructeurs, mais aussi les « persécutions » provoquées par les populations locales qui voient l’oiseau comme un nuisible source de désagrémentFootnote 35. T. van Dooren montre notamment comment la disparition de cet oiseau cristallise les tensions entre les écologistes extérieurs à l’île, les agences gouvernementales états-uniennes qui entendent le protéger via des réserves et les populations locales Chamorros qui dénoncent dans cette protection une nouvelle atteinte à leurs droits et à leur relation avec leur territoire. Si les causes exactes de la disparition de l’aga de Rota semblent impossibles à démêler, le philosophe pointe comment les liens anciens qui reliaient les populations autochtones avec l’oiseau ont été défaits par l’intervention d’agents extérieurs, créant les conditions favorables à leur disparition. L’intérêt de ce type de récit est de sortir des analyses monocausales et des dénonciations morales pour penser la complexité et l’ambivalence des relations qui se tissent entre les oiseaux et les humains, tout en ouvrant une réflexion philosophique sur l’espoir, entendu comme une certaine « manière d’habiter un monde fondamentalement incertain et imparfait, mais dans lequel quelque chose de mieux est possible, en regardant vers l’avenirFootnote 36 ».
En confrontant des récits historiques de transformations environnementales de certains territoires avec l’étude des animaux et des humains qui les peuplent, l’ouvrage ouvre de multiples pistes qui croisent en permanence une réflexion naturaliste et éthologique sur les oiseaux pensés comme des acteurs disposant de leur propre capacité d’action, les contextes sociopolitiques humains et les trajectoires historiques qui remodèlent les interactions et les modes de relation entre humains et oiseaux. Cet ouvrage témoigne aussi d’une fascination de l’auteur pour les corbeaux, ces oiseaux tour à tour méprisés et chassés, aujourd’hui considérés comme l’un des animaux, ou plutôt groupe d’animaux tant il existe de nombreuses espèces différentes au sein du genre Corvus, les plus astucieux et intelligents au mondeFootnote 37. De nombreuses recherches actuelles en cognition animale insistent sur les capacités remarquables des corvidés, capables d’anticiper l’avenir, de faire preuve d’imagination, ce qui conduit T. van Dooren à une série d’hypothèses audacieuses mais intéressantes sur l’espoir chez les corneilles, sur la possibilité pour elles de remarquer la diminution de leur nombre et de l’anticiperFootnote 38.
Le monde des mollusques
Dans son dernier essai paru en 2022, Tout un monde dans une coquille, T. van Dooren creuse le même sillon, mais en opérant un double déplacement : des oiseaux aux mollusques d’une part, d’un ensemble de récits et de cas dispersés dans le monde – sans qu’on comprenne d’ailleurs toujours les raisons qui justifient les cas retenus et leurs liens – à un territoire précis envisagé de façon plus dense et développée d’autre part. Alors qu’il étudiait les corneilles de l’île d’Hawaï, il découvrit en effet, au ras du sol, les escargots, victimes d’une extinction particulièrement massive mais invisible, car très mal répertoriée, contrairement à celle des grands mammifères terrestres et des oiseaux. Les invertébrés représentent pourtant l’essentiel du règne animal et les espèces les plus menacées aujourd’hui, ce qui l’a poussé à se tourner vers ces petits mollusques terrestres généralement négligésFootnote 39. Selon T. van Dooren, la situation des escargots est le signe d’une tendance plus générale d’appauvrissement de la biodiversité, mais dans cette sixième extinction massive, ils sont davantage touchés que les autres animauxFootnote 40. Des milliers d’espèces d’escargots ont déjà disparu dans les derniers siècles, dans le silence et le désintérêt pour ces êtres encore souvent perçus comme repoussants ou réduits à leur statut de ravageur. Alors que les oiseaux ont depuis longtemps été particulièrement bien étudiés, et que l’essentiel des espèces a été identifié, les mollusques comme les insectes représentent à l’inverse un monde resté largement obscur, d’où le grand intérêt de cette étude qui ouvre la réflexion sur les mollusques et leur historicité ainsi qu’un champ de recherche transdisciplinaire dans lequel l’histoire aurait toute sa place tant les mollusques furent des acteurs majeurs et négligés des sociétés passéesFootnote 41.
À la différence des mammifères, de longue date au cœur de l’histoire environnementale ou animale, les mollusques ne sont devenus que récemment des objets de recherche légitimes. L’ouvrage de T. van Dooren contribue à attiser la curiosité des chercheurs et des chercheuses, et ouvre de nombreuses pistes qui pourront être suivies à propos d’autres territoires, d’autres espèces et créatures. L’auteur raconte comment son enquête sur les escargots a d’abord provoqué des réactions de surprise ou d’amusement auprès de ses interlocuteurs et interlocutrices : était-ce un sujet bien sérieux et n’y avait-il pas d’autres tâches plus urgentes à l’heure de la crise en cours de la biodiversité ? Son livre apporte une réponse à ces doutes et montre le rôle crucial et l’importance de ces êtres invertébrés qui furent au cœur de fonctions écologiques importantes et au croisement de riches processus sociohistoriques : « […] voir et apprécier les invertébrés est une tâche vitale de notre temps, un aspect crucial mais très négligé pour bien répondre aux enjeux de la période d’extinction de masse en cours », affirme-t-ilFootnote 42.
Cette enquête peut aussi se lire comme une interpellation à destination de la communauté historienne, l’invitant à s’emparer de ce sujet et à penser l’histoire avec les mollusques. Marins pour les uns, terrestres pour les autres, ces animaux mous et gluants aux multiples formes ont en commun de faire l’objet d’un intérêt inédit dans une grande variété de champs du savoir. Ainsi, les biologistes et les écotoxicologues y voient dorénavant des espèces « sentinelles » fournissant des informations cruciales sur l’état des écosystèmesFootnote 43. De leur côté, anthropologues et sociologues commencent à les regarder comme des animaux politiques embarqués malgré eux dans des controverses sociotechniquesFootnote 44. De même que les coquilles Saint-Jacques de la baie de Saint-Brieuc ont permis naguère à Michel Callon de faire des non-humains des acteurs à part entière des sciences sociales, les poulpes servent aujourd’hui à penser l’existence de formes d’intelligence et de sensibilité radicalement autres qu’humainesFootnote 45.
L’histoire et l’historicité de ces espèces animales restent cependant méconnues, tout comme leur extinction, massive et en grande partie silencieuse. Ce constat doit toutefois être quelque peu nuancé, car il existe une historiographie assez étoffée sur certaines espèces marines, notamment, exploitées de longue date en vue d’usages alimentaires, médicaux, religieux, monétaires ou ornementaux. C’est le cas du murex, par exemple, dont on extrayait un colorant rouge connu dans l’Antiquité sous le nom de pourpre de Tyr. C’est aussi le cas de l’huître, sur laquelle il existe une littérature riche, encore augmentée ces dernières années par des travaux consacrés à l’ostréicultureFootnote 46 ou à la pêche perlièreFootnote 47. Cependant, à côté de ces quelques mollusques plutôt bien étudiés, de nombreuses autres espèces demeurent dans l’ombre, sans doute en raison d’un manque de sources. Ainsi des poulpes et des calamars, des coques et des palourdes, sans parler des praires, des ormeaux ou même des moules qui, pour leur part, sont particulièrement bien documentées dans les archives à compter du xviiie siècle. Au-delà de ces travaux consacrés aux espèces généralement considérées comme « utiles », il en existe d’autres sur des « nuisibles », comme le taret par exemple, un bivalve mangeur de bois flotté redouté par les navigateurs du passé jusqu’à ce que le métal et la pierre viennent remplacer ce matériau périssable dans la fabrication des navires et des infrastructures portuairesFootnote 48.
Les mollusques terrestres comme les escargots semblent avoir moins intéressé l’historiographie jusqu’à présent, même si de rares travaux ethnographiques, au début des années 1980, se sont déjà penchés sur eux sous l’angle notamment des pratiques et rituels de ramassageFootnote 49. Les escargots sont des mollusques qui possèdent au bas du corps un pied large et plat à l’aide duquel ils se déplacent (reptation) et une tête plus ou moins distincte, et qui sécrètent ordinairement une coquille enroulée en spirale, véritable squelette externe constitué de carbonate de calcium. En français, le mot « escargot » vient de l’espagnol caracol transformé en escargol dans le Midi provençal et désigne un type particulier de gastéropode terrestre, appelé aussi limaçon ou colimaçon (c’est-à-dire limace avec coquille). Au-delà du célèbre escargot de Bourgogne (Helix pomatia), devenu symbole identitaire et patrimonial, ou du « petit-gris » (Helix aspersa) qui se reproduit bien plus facilement, il existe des dizaines de milliers d’espèces d’escargots dans le monde, beaucoup restant inconnues et non répertoriées, aux formes et couleurs très variables selon les milieux, les plus minuscules ne dépassant pas quelques millimètres pour plus de 20 cm pour les géants d’Afrique. Ces animaux très divers par leurs formes et dispersés partout sur la planète intriguent depuis longtemps celles et ceux qui prennent le temps de les regarder. L’iconographie médiévale est remplie d’images d’escargots représentés tour à tour comme répugnants et symboles de péché, ou au contraire comme signes de renouveau et de vieFootnote 50. Georges Cuvier décrit déjà en détail leur parade amoureuse et leur reproduction hermaphrodite, et certains malacologues passionnés du xixe siècle militent – en vain – pour leur « réhabilitation ». En 1874, un médecin de Montpellier nommé Jules Reynes publie ainsi une enquête sur ce mollusque en proposant une histoire naturelle, économique et sociale de l’animal, dans la tentative de le « réhabiliter », à l’image de T. van Dooren 150 ans aprèsFootnote 51.
Omniprésents et pourtant mal connus, les escargots sont l’objet depuis longtemps de formes d’exploitation. Animaux mous à sang froid, ils doivent se préserver de la chaleur, du froid, de la lumière ou du vent : pour cela, ils se cachent dans leur coquille – dont l’ouverture est scellée par un bouchon calcaire – et sous une feuille ou une pierre, ou encore dans la terre. Ils sortent avec l’obscurité, la rosée et la pluie, et réapparaissent au printemps après leur hivernage, lorsque la température se réchauffe. C’est l’animal terrestre par excellence. Synthétisant les recherches proliférantes de la malacologie, c’est-à-dire la branche de la zoologie consacrée à l’étude des mollusques, T. van Dooren s’est pris de passion pour ces êtres qui perçoivent le monde à travers leur bave ; c’est elle qui leur permet de s’orienter et de donner du sens à leur environnement singulier, qu’il s’agisse des interactions sociales avec leurs partenaires ou de leur capacité à s’orienter dans l’espace. En dépit de leur lenteur, les escargots ont ainsi conquis l’ensemble de la planète ; ils peuvent d’ailleurs se déplacer sur de longues distances, comme le rappelle également T. van Dooren au début de son enquête sur les îles Hawaï : juchés sur le dos d’un oiseau migrateur, traversant la mer agrippés à quelques débris, voire emportés par un ouragan. Si chaque espèce est étroitement adaptée à un lieu, la mondialisation des humains les a dispersés d’un continent à l’autre, créant de multiples perturbations : les petits escargots d’Hawaï – l’un des territoires qui abritaient la plus grande diversité de ces mollusques – ont ainsi été décimés par des prédateurs importés comme l’escargot-loup rosé (Euglandina rosea), une espèce carnivore qui piste et mange les espèces locales avec une redoutable efficacité.
À Hawaï comme dans le reste du monde, les mollusques terrestres offrent depuis longtemps aux humains une précieuse aide pour subsister, et ils n’ont cessé d’être consommés et utilisés. Si d’importantes quantités ont été retrouvées dans des grottes préhistoriques, et s’ils étaient consommés dans l’Empire romain, leur exploitation semble surtout s’être accélérée à partir du xixe siècle, lorsqu’ils sont devenus un mets de choix en Europe. L’ouvrage de T. van Dooren, centré sur le cas hawaïen, ouvre des pistes et des perspectives pour envisager une anthropologie historique des mollusques terrestres dans d’autres contextes, à commencer par la France. Ainsi, dans la première moitié du xixe siècle, la presse loue les sirops et la pâte à base d’escargot mis au point par des pharmaciens de Montpellier et vantés pour soigner les rhumes ou les irritations de la gorge. Longtemps alimentation essentiellement populaire et rurale, inscrite dans des logiques de cueillettes socialement différenciées, l’escargot devient peu à peu un mets gastronomique. Après 1870, sa consommation s’étend rapidement en tant qu’aliment mis à la carte des restaurants : en 1868, Paris ne consommait encore qu’1 million d’escargots ; il s’agissait surtout d’une pratique méridionale et rurale. En 1910, la France en consommerait 70 millions, dont 10 millions de Bourgogne et 60 millions de petits-gris, les deux principales espèces consommables, pour un poids total de 800 tonnes. En 1952, la consommation aurait grimpé à 8 000 tonnes par an, soit une multiplication par 10 en 40 ansFootnote 52. L’escargot devient aussi un outil pédagogique, les manuels scolaires recommandant de les utiliser en classe pour apprendre l’histoire naturelle et familiariser les enfants au monde vivant. Même si seules quelques espèces sont consommables, le marché pour ces petits animaux ne cesse de croître dans le monde, y compris aux États-Unis, suscitant un commerce florissant et en expansion, une prédation croissante de l’animal et une série d’alertes récurrentes sur leur disparition qui prennent des formes variables selon les territoires. En France, cela aboutit par exemple à un arrêté en 1979 interdisant de les prélever au printemps. C’est pourquoi, depuis cette date, l’essentiel des escargots consommés en France est importé, alors que leur élevage – autrefois jugé impossible – s’étend en donnant naissance à l’héliciculture. Censée enrayer la raréfaction de l’espèce Helix pomatia, cette régulation fut contestée par les populations locales qui mettent en cause la responsabilité des pratiques agricolesFootnote 53. En France, comme à Hawaï, l’évolution du mollusque n’a cessé d’être enserrée dans de complexes rapports de force sociaux et environnementaux ; elle s’est accompagnée d’une crainte récurrente à propos de sa disparition, accrue au xxe siècle par l’emploi des produits chimiques en agriculture, notamment dans la viticulture.
Dans son enquête sur Hawaï, T. van Dooren propose une analyse particulièrement riche de la façon dont les trajectoires historiques ont eu un effet sur les populations d’escargots de l’île, qu’il s’agisse de l’arrivée des premiers Polynésiens depuis le sud du Pacifique il y a environ mille ans, du débarquement du capitaine britannique James Cook en 1778 suivi de l’arrivée des premiers colons européens, du coup d’État des planteurs de canne à sucre contre la monarchie hawaïenne en 1893, de l’annexion par les États-Unis en 1898, de la militarisation de l’archipel après l’attaque de Pearl Harbor en 1941 ou, finalement, de l’accession au statut de 50e État de la fédération en 1959. Chacune de ces étapes a remodelé l’environnement de l’île et les liens tissés avec les mollusques, qui deviennent dès lors des observatoires et des révélateurs éclairants des recompositions sociales et environnementales de ce territoire. Le croisement des perspectives humaines et animales semble ici particulièrement richeFootnote 54. Dans les six chapitres de son livre, T. van Dooren scrute en détail les mondes de l’escargot d’Hawaï en construisant son récit, comme dans ses enquêtes précédentes, à partir d’une série de mots-clefs chargés de dire les liens entre les gastéropodes et le monde qui les entoure. Le premier chapitre, intitulé « Vagabonds », envisage ainsi le rapport au monde singulier des escargots, comment ils le perçoivent au moyen de leurs rubans de bave. Le second, « Dériveurs », se concentre sur leur arrivée dans l’archipel d’Hawaï, accrochés à des bouts de bois ou aux plumes des oiseaux. Le troisième, « Collectionnés », se tourne vers le classement naturaliste et l’hécatombe provoquée par la mode des coquilles devenues objets de collection et « prises dans l’enchevêtrement colonial ». Le chapitre intitulé « Anonymes » questionne les espèces éteintes et non identifiées par les naturalistes ; le suivant, « Massacrés », décrit les escargots victimes de la présence de l’armée états-unienne. Le sixième et dernier chapitre, « Captifs », sous-titré « Espérer en temps d’extinctions », met enfin en scène les multiples tentatives de sauvetage de l’animal au moyen de caisses et d’enclos censés les préserver d’un monde devenu de plus en plus hostile. À l’image de son étude sur les corbeaux, l’étude du mollusque invite à questionner certaines catégories morales comme la solidarité ou, de nouveau, l’espoir.
Mises en récit et philosophie de terrain
Que ce soit dans ses travaux sur les oiseaux ou dans ceux sur les escargots d’Hawaï, l’analyse de T. van Dooren place finalement au cœur de la réflexion la question du récit. Face à la crise environnementale et à la mélancolie qui se dessine devant le constat de l’effondrement du vivant, la pure rationalité scientifique et les rapports officiels arides ne semblent plus suffire, d’où la quête incessante de nouveaux récits où se mêlent des formes littéraires, des choix narratifs, des méthodes d’écriture originales susceptibles de créer une réaction chez le lectorat. Au début de son enquête sur les escargots, T. van Dooren décrit ainsi la disparition de « Georges », le 1er janvier 2019, le dernier individu de son espèce, que le chercheur avait découvert en 2013 et conservé dans une boîte dans le laboratoire dédié aux escargots à l’université d’Hawaï. Si ce procédé dramatise bien entendu les enjeux, en permettant de mettre en scène le sentiment de déploration, voire de désespoir, qui accompagne la perte irrémédiable et définitive d’une forme de vie unique, cette figure du dernier de l’espèce représente aussi un leurre en ce qu’elle invisibilise les processus à la fois longs et complexes derrière les dynamiques d’extinction.
C’est pourquoi la question du récit constitue l’un des principaux fils rouges du travail entrepris par T. van Dooren sur la question de l’extinction. L’auteur ne cesse de revendiquer comme méthode le fait de raconter des histoires singulières, seule façon lui semble-t-il de sortir des analyses trop macro et unilatérales, ou des constats accablants sur les tragédies environnementales en cours. En explorant des situations de perte et en racontant des histoires de deuil, les Extinction Studies semblent finalement chercher à conjurer la morbidité et la violence des effondrements environnementaux en cours. C’est en ce sens que ces travaux relèvent de la philosophie morale autant que de l’enquête des sciences sociales. Loin des « interventions grandiloquentes » des essais d’alertes écologistes et « refusant l’abstraction », T. van Dooren entend proposer des « modes de compréhension timides, collaboratifs et humbles, qui ne vont jamais au-delà de l’échelle absolument nécessaire »Footnote 55, sans que soit réellement explicité en quoi consistent les approches contre lesquelles il construit sa méthode. On comprend qu’il s’agit de privilégier une enquête patiente, au plus proche des expériences situées et des relations concrètes qui se tissent entre tel et tel individu humain et non humain.
T. van Dooren est un chercheur globalisé : il raconte ses voyages, multiplie les terrains, passe d’un continent et d’un site à l’autre dans le monde. On pourrait objecter à cette manière de faire qu’elle relève d’une pratique de surplomb et d’un rapport à la mobilité globale peu compatible avec le maintien d’un monde vivable. On pourrait aussi considérer qu’elle se nourrit du long travail empirique des autres sans s’inscrire elle-même dans la longue et minutieuse quête qu’implique le travail en archives ou la reconstitution dense des contextes locaux. Chacune de ses enquêtes démarre ainsi par la mise en scène des excursions de l’auteur, un peu à la manière d’un Baptiste Morizot sur la piste du loup, autre philosophe dont le travail entretient d’ailleurs de nombreuses relations avec celui mené par T. van Dooren. Chaque chapitre de ses ouvrages débute donc par un récit à la première personne du singulier et au présent dans lequel il relate sa visite d’un site en compagnie d’un ou d’une spécialiste des oiseaux ou des mollusques qui le met sur la trace de l’espèce en danger. À partir de là, il croise les méthodes d’enquête, les témoignages et les disciplines pour reconstituer les contextes permettant d’éclairer les facteurs à l’origine de l’extinction. En ce sens, l’œuvre de T. van Dooren est aussi celle d’un passeur qui met en récit les savoirs parfois arides des spécialistes, qui les fait dialoguer pour en tirer des arguments nouveaux et des narrations susceptibles de parler au plus grand nombre.
Aussi ces histoires d’extinction servent-elles à la fois à attirer l’attention sur la situation critique de certaines espèces et à poser des questions sur notre présent et sur la manière de trouver des moyens moins nocifs d’habiter le monde. Les arguments développés par T. van Dooren s’inspirent à cet égard des réflexions de Donna Haraway sur les « savoirs situés »Footnote 56 : ils soutiennent une éthique inquiète qui refuse de faire des déclarations universelles sur la façon dont les relations entre les espèces devraient se dérouler. L’attention à cette « éthique multispécifique » permet ce que V. Despret appelle une réponse « diplomatique » qui repose sur la possibilité d’interactions entre êtres humains et animaux sauvages plutôt que sur le seul contrôle. Au lieu d’essayer de dominer et de prendre le contrôle de l’autre comme le formule la théorie moderne de la domestication depuis le xixe siècle, et comme le font souvent les politiques étatiques de préservation de la nature et des espèces en danger, l’enjeu est plutôt de chercher à créer de nouvelles possibilités d’échanges et de collaborations mutuellement bénéfiques entre espèces.
L’œuvre de T. van Dooren illustre en ce sens un processus en cours d’écologisation des pratiques et analyses philosophiques qui doit sans aucun doute jouer un rôle important dans l’exploration d’autres mondes possibles en contribuant à réinventer des récits collectifs. Il ne s’agit plus seulement de repenser les textes canoniques de la tradition philosophique en prêtant attention au grand partage entre nature et culture ou en redécouvrant le rôle des non-humains comme les animaux dans les pensées du passéFootnote 57. Il s’agit plus fondamentalement de contribuer à réinventer une éthique interspécifique en vue de refonder une pensée écologique par-delà la modernité. L’œuvre de T. van Dooren et celle de B. Morizot en France entretiennent sur ce point des liens étroits et de nombreux parallèles, même si les deux philosophes s’intéressent à des espèces animales différentes qui façonnent en retour leurs méthodes d’analyse et leurs mises en récit. Leurs travaux respectifs, sur les oiseaux et les escargots pour l’un, sur le loup ou le castor pour l’autre, construisent depuis une dizaine d’années deux tentatives pour « raconter quel type de relation envisager envers des êtres qui ne sont plus seulement des ressources, ou des choses, et qui sont entrelacés à nous de manière indiscernable, mais sans y perdre leurs altéritésFootnote 58 ». B. Morizot nomme « cohabitation diplomatique » ce type de relations censées ébranler les grands récits hérités de la modernité et contribuer à libérer l’imagination pratique et théorique contemporaine. Au-delà de toute curiosité érudite ou de débats épistémologiques, leurs travaux visent une finalité pratique et politique au temps des crises environnementales contemporaines.
Une part importante du travail de T. van Dooren consiste d’ailleurs en un effort de diffusion vers le grand public des riches productions scientifiques émanant des savoirs naturalistes, en ornithologie, en malacologie ou en écologie. C’est pourquoi l’œuvre de T. van Dooren est d’abord celle d’un passeur qui se tient au seuil de plusieurs mondes savants. Chacun des ouvrages de l’auteur, qu’il porte sur les oiseaux ou les escargots, suit en effet une même méthode et un même schéma narratif : raconter des histoires d’animaux à partir d’un terrain précis, d’une espèce particulière dont il s’agit de reconstruire la trajectoire biologique, historique et sociale. Si les choix narratifs diffèrent profondément, sa démarche ressemble à celle des chercheurs et chercheuses en sciences sociales, à ceci près que les entretiens et les descriptions des situations observées prennent sens par rapport à une réflexion qui est d’abord de nature éthique et philosophique. Les ouvrages de T. van Dooren conduisent dès lors à interroger en quoi consiste la « philosophie de terrain » (field philosophy) dont il se revendique. S’agit-il de procéder à un travail de traduction des concepts, des méthodologies et des enquêtes des sciences naturelles pour un public plus large en mobilisant des choix narratifs moins opaques que ceux des savoirs spécialisés avec leurs propres démarches et leurs propres logiques de spécialisation ? Ou bien s’agit-il plutôt d’adopter les méthodes d’enquêtes des sciences sociales et de l’histoire (recours aux archives, observation simple ou participante, questionnaires, entretiens, etc.) ? Dans ce cas, en quoi consistent la singularité du terrain philosophique et le rapport particulier du philosophe à l’enquête empirique ? Et en quoi la réflexion conceptuelle du philosophe se distingue-t-elle des problématisations et conceptualisations historiques, sociologiques ou anthropologiques sur ces objets ? À vrai dire, l’auteur ne s’étend par sur ces enjeux ; les questions méthodologiques ne sont pas au cœur de son projet, qui tient d’abord à une urgence éthique et environnementale. Cette démarche recoupe cependant un mouvement de fond de la philosophie contemporaine qui s’est mise à l’école de certaines sciences sociales, d’abord dans le monde anglo-américain sans doute, et de plus en plus en France où la question de la « philosophie de terrain » s’affirme comme un enjeu de réflexion au sein du champ philosophique et un moyen de questionner son rôle et son utilité au temps des crises systémiquesFootnote 59.
Chez T. van Dooren, la philosophie de terrain semble en définitive se jouer à deux niveaux imbriqués : il s’agit d’abord d’une certaine forme de transdisciplinarité attentive aux points de friction conceptuels afin de tenter de les élucider ou de les éclaircir. Il convient ensuite de poser à l’abondant matériau collecté des questions spécifiquement philosophiques ou relevant d’enjeux épistémologiques et éthiques. C’est peut-être là que se niche l’une des ambitions et originalités principales du travail de T. van Dooren, et peut-être de la philosophie dite de terrain dans son ensemble. Elle consiste à s’écarter de l’horizon de l’objectivation neutre, encore parfois revendiquée par les sciences sociales et les sciences naturelles, pour arrimer son objet à une réflexion morale sur ce qui compte et à une réflexion éthique adaptée au temps des crises écologiques et des effondrements accélérés de la biodiversitéFootnote 60.
En retour, il s’agit d’enrichir la réflexion éthique souvent trop abstraite et hors-sol en l’adossant à des savoirs solides et patiemment construits avec l’aide de spécialistes, contre les postulats trop rapides décorrélés des réalités et des expériences vécues. À cet égard, l’œuvre de T. van Dooren s’inscrit aussi dans une « espérance mélancolique »Footnote 61 qui traverse l’ensemble de ses travaux et qui s’efforce de tenir ensemble l’espoir et le deuil, l’idée qu’il est peut-être déjà trop tard face à la rapidité des effondrements en cours et la conviction que « raconter [ces histoires d’extinctions et d’animaux] importe malgré tout ». Ces histoires possèdent en effet une visée éthique qui peut contribuer à l’action et ce sont elles qui permettent de « cultiver un sentiment nouveau et plus profond d’émerveillement et de gratitude »Footnote 62 pour les espèces en danger (ici les escargots) et leurs mondes, préalable indispensable pour envisager d’autres rapports sensibles au monde et la réinvention de formes de coexistence et de cohabitation pacifiées avec ces êtres, oiseaux ou mollusques. Ces essais conservent in fine l’ambition épistémologique et éthique qui est au cœur de la philosophie : que pouvons-nous savoir ? Comment devons-nous agir ?
C’est la raison pour laquelle les essais de T. van Dooren touchent et intéressent au-delà des milieux spécifiques de la malacologie et de l’ornithologie, et peuvent devenir des enjeux de débats au sein des sciences sociales et des disciplines historiques. Ils permettent de penser autrement les dimensions morales et politiques qui naissent de la crise environnementale, face à laquelle les anciennes conceptions héritées de la modernité paraissent impuissantes. Dans son enquête sur les corbeaux, l’auteur précisait déjà qu’il « cherch[ait] à aborder la notion relativement abstraite d’anthropocène de façon plus situéeFootnote 63 », interrogeant notamment comment cohabiter avec d’autres espèces, comment développer une éthique de l’hospitalité ou de la solidarité attentive aux autres qu’humains, etc. Il s’inscrit ainsi du côté de la philosophie morale, qu’il cherche à renouveler en proposant un récit positif, une série de préceptes éthiques pour refonder « une éthique multispécique ». Il est difficile de ne pas reconnaître la beauté et la profondeur de ces réflexions et la force de ces mises en récit pour aider à comprendre la complexité et la multitude des crises locales et des situations en jeu derrière le grand mouvement général d’effondrement en cours de la biodiversité.
Dans les livres de T. van Dooren revient fréquemment l’idée qu’il y a encore des raisons d’espérer, c’est l’un des points majeurs des modes de narration de l’auteur : redonner de l’espoir au temps des effondrements, rechercher des prises sur un monde qui nous échappe. En ce sens, la philosophie de terrain de T. van Dooren reste bien du côté de l’éthique plus que des sciences sociales et de l’histoire, disciplines qui ne sont mobilisées que pour enrichir et nourrir son projet philosophique plus global. Les sciences sociales et l’histoire ne sont invoquées en définitive que pour offrir des ressources et des moyens en vue de complexifier la compréhension des liens entre les humains et les autres animaux, comme un préalable à la réinvention d’autres formes hypothétiques à venir. Ce type d’analyse court peut-être le risque d’invisibiliser les rapports de force et les inégalités structurelles de ce qu’on appelle le capitalisme, de dépolitiser les enjeux au profit d’une mise en récit poétique de la crise. En racontant des histoires d’échanges et de cohabitations entre espèces, en s’en remettant à une « espérance mélancolique », par-delà la conscience qu’il est peut-être déjà trop tard, l’auteur laisse prudemment de côté toute analyse politique des grands antagonismes fondamentaux qui structurent notre monde. À la différence de Clive Hamilton, autre philosophe et spécialiste d’éthique australien, qui choisit de contester frontalement le fétichisme de la croissance ou la fuite en avant des délires de la géo-ingénierieFootnote 64, T. van Dooren dit peu de chose de ces enjeux et s’inscrit dans une éthique de l’espérance. Mais les deux postures se complètent sans doute plus qu’elles ne s’opposent. Au lieu de rajouter une énième analyse des rapports de force globaux à l’origine de l’effondrement en cours, T. van Dooren choisit de donner à voir des expériences sensibles singulières et de restituer des êtres minuscules dans leur dignité et dans ce qu’ils ont de fascinants.