Dirigé par une spécialiste des nationalismes balkaniques (Diana Mishkova) et un historien (Balázs Trencsényi) des idées nationales de l’Europe médiane (East Central Europe), cet ouvrage collectif part du constat que les termes géographiques désignant les grandes parties singularisables de l’Europe, appelées « méso-régions » par les auteurs et définies comme les échelles intermédiaires entre la nation et le continent, ne sont généralement pas suffisamment interrogés et historicisés en sciences humaines, sociales et politiques. Europe de l’Ouest, Scandinavie et Norden, Balkans, Ibérie, Europe centrale et/ou orientale… : ces termes aux significations lâches, souples et transnationales, multipliées par des traductions parfois dissonantes, produisent finalement un véritable puzzle conceptuel. C’est donc pour faire jouer dans le emps les logiques de construction politique, d’opposition identitaire, de contre-conceptualisation ou de polémicisation de l’espace que les éditeurs s’associent à dix-sept contributeurs, historiens et historiennes ou (géo)politistes pour la plupart, afin de ré-historiciser ces « concepts » et de considérer, dans la seconde partie du livre, la façon dont les sciences humaines et sociales (histoire, histoire de l’art, économie, démographie historique, etc.) se les sont appropriés.
Le volume met en lumière les représentations conflictuelles nées du combat savant et populaire des régionalismes, des nationalismes, des impérialismes et des pensées métagéographiques depuis la fin du xviiie siècle essentiellement. À cet égard, le chapitre de Mark Bassin sur l’Eurasie, traitant du cadre géographique le plus large, restitue bien l’ambivalence fondamentale du concept méso-régional – à l’échelle globale ou continentale –, qui débouche ici à la fois sur une provincialisation de l’Europe et sur une construction impériale au service de la « Nouvelle Russie » d’Alexandre Dougine – colorant l’eurasisme géopolitique traditionnel de teintes ésotériques et néo-païennesFootnote 1. Finalement, l’ouvrage transpose à différentes régions singularisées d’Europe la démarche de Martin W. Lewis et Kären WigenFootnote 2 à propos du « mythe des continents ». Le livre revient sur la mythification des méso-régions d’Europe et met par contraste en valeur la façon dont certaines régions ne font précisément pas ou presque pas l’objet d’une telle conceptualisation (ainsi de l’« Ibérie » ou de l’Europe du Nord, d’ailleurs absente de l’ouvrage en tant que catégorie conceptuelle).
Globalement, il s’agit de donner à voir la construction de la méso-région soit comme centre de ce que l’on pourrait appeler un œcumène moral (la Suède projetée en Scandinavie et autour de la Baltique, ou l’Allemagne en Europe centrale), soit comme élaboration savante à vocation heuristique. Ce sont là deux aspirations distinctes que toutes les contributions ne portent pas toujours conjointement. En chemin, l’ouvrage semble en effet fabriquer, par l’opération historiographique, des méso-régions jusqu’alors peu conceptualisées comme telles, à l’instar de l’« Europe de l’Ouest » et de l’« Europe du Sud », finalement davantage envisagées par rapport à leurs « Autres » que pour elles-mêmes : Stefan Berger et Guido Franzinetti font ainsi clairement part de la précarité conceptuelle de leur définition.
L’une des grandes qualités de l’ouvrage tient au recadrage des débats dont le public savant soupçonne les formes sans nécessairement les situer sur le temps long : l’Europe centrale n’est-elle qu’un hinterland allemand ? La catégorie de « Balkans » peut-elle faire surgir des points communs aux espaces de cette région, alors même que le terme de « balkanisation » renvoie à l’idée de fragmentation ? La Méditerranée est-elle une méso-région d’Europe ? En ne répondant pas directement à ces questions mais en retraçant les opérations et les moments politico-savants qui les ont fait se poser urgemment, le volume délimite une forme d’histoire des savoirs de la méso-régionalisation européenne aux xviiie-xxe siècles. Ce faisant, on peut saluer l’absence à proprement parler d’une logique de l’« aire culturelle », uniquement convoquée en tant qu’objet d’histoire, daté et situé : Vaso Seirinidou montre ainsi comment, dans les années 1960-1980 et en désaccord avec l’anthropologie sociale britannique, des anthropologues américains se sont saisis de la Méditerranée comme d’une région formant une unité culturelle, appréhensible par les outils des area studies nées sur les campus américains d’après-guerre.
L’aire culturelle ne fut pas le seul principe derrière la construction méso-régionale. Le livre rappelle que l’artificialité des regroupements fut parfois volontaire, en particulier pour les régions prises en tenaille entre plusieurs puissances et cherchant à s’en protéger par des rapprochements entre voisins. Ainsi, les projets de (con)fédération balkanique, étudiés brièvement par D. Mishkova, sont favorisés par les communistes, socialistes et sociaux-démocrates afin de se défendre contre les ingérences étrangères, neutraliser les velléités nationalistes intérieures, voire promouvoir à l’échelle supranationale un modèle anticapitaliste alternatif. L’ouvrage rend compte des dialectiques complexes à l’origine des méso-régionalisations par la conjonction du nationalisme et de son contraire, le premier définissant une sphère régionale d’influence pour la nation, le second voulant s’en prémunir via la création des fédérations régionales. Le volume fait pleinement droit aux futurs non advenus qu’ont constitué les projets fédératifs avortés dans les pays baltes et balkaniques, en Scandinavie ou dans une Europe centrale craignant parfois autant l’Allemagne que la Russie.
Prise dans son ensemble, cette somme a donc plusieurs ambitions, dont celle, d’abord, de proposer une histoire de la transformation de cadres géographiques instables en concepts politiques et intellectuels. L’ambition est ici de mettre le tournant spatial au service d’une histoire conceptuelle des méso-régions européennes. Pari difficile que celui d’une histoire transnationale des concepts régionaux, quand la Begriffsgeschichte met plutôt en évidence le lien structurant entre un concept et la langue pour l’exprimer. Si le risque était donc de basculer dans une histoire par zones linguistiques, le rappel fréquent des traductions locales du concept anglais permet d’éviter cet écueil. La somme des contributions restitue également un long processus diachronique, à l’échelle continentale, de reconfiguration des axes de projection et de séparation à l’intérieur de l’Europe, de l’Antiquité à nos jours. Alors que l’Antiquité et sa résurrection humaniste construisirent avant tout une opposition entre un Nord barbare et un Sud gréco-latin où les origines de l’Occident savant et politique seraient à trouver, le xviiie siècle des Lumières distribue plus clairement qualités et tares collectives (progrès, archaïsme, règne du droit individuel, logiques communautaires) de part et d’autre d’un axe Est-Ouest. L’introduction des deux directeurs fournit ce cadre général à partir duquel nombre de contributeurs situent leurs cas. Ainsi, à partir du début du xixe siècle, la Russie se voit extraite du Nord pour être orientalisée avec tout son arrière-pays slave en tant qu’espaces antithétiques d’un esprit libéral européen.
Matérialisées au xxe siècle par le rideau de fer, c’est autour de cet axe Est-Ouest que les catégories d’Europe centrale ou d’Europe de l’Est sont interrogées dans les contributions de Pärtel Piirimäe sur la Baltique ou de B. Trencsényi sur l’Europe centrale. En s’intéressant à la littérature, les chapitres de Frithjof Benjamin Schenk sur l’Europe de l’Est et d’Alex Drace-Francis sur l’histoire littéraire s’emparent, dans une démarche parfois micro-historienne, d’auteurs directement affectés par la bipartition Est-Ouest, qui devient l’objet même d’un combat culturel, savant et politique plus large. L’œuvre de Milan Kundera est dès lors une porte d’entrée permettant de restituer la catégorie « Europe de l’Est » comme produit d’un processus d’altérisation la constituant comme double de la Russie, et donc comme « Autre » d’une Europe centrale lettrée (Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne), partie intégrante mais « kidnappée » de l’Occident (p. 202 et 363). La fin de la guerre froide voit l’émergence d’un nouveau contexte historiographique dont l’ouvrage entend prendre pleinement acte. Nombre de contributeurs soulignent ainsi une désorientation et une réorientation Nord-Sud de la « cartographie mentale » (mental mapping) de l’Europe, opposant l’eurozone de la rigueur budgétaire au Nord (Pays-Bas, Allemagne et Finlande) aux PIGS (Portugal, Italie, Grèce et Espagne) du Sud.
Le volume constitue un excellent outil pour définir précisément, et dans toutes leurs limites, les échelles « médianes » des phénomènes étudiés en histoire, entre échelles nationale et globale. Sa lecture encourage les historiens à détourer plus précisément les cadres régionaux qu’ils choisissent pour leurs travaux, en s’interrogeant sur les opérations de construction méso-régionale, héritages du nationalisme méthodologique ou constructions savantes plus récentes. À cet égard, le chapitre de Marja Jalava et Bo Stråth sur la Scandinavie montre la singularité d’un espace qui éprouve le besoin de se définir tout entier par son point cardinal, le « Norden », par lequel est entendu bien autre chose qu’une Europe du Nord paradoxalement trop précise. L’on peut toutefois regretter ici l’absence de référence au champ d’études sur le « boréalisme » ouvert par Peter Burke, Daniel Chartier ou Sylvain Briens, par lequel cette définition élastique du Norden méso-régional peut s’expliquer.
À travers les grandes fresques historiographiques organisant presque chaque chapitre et incorporant les développements les plus récents, l’ouvrage témoigne de l’influence toujours déterminante des approches centre/périphérie, les efforts pour en sortir n’ayant généralement réussi qu’à consolider la logique de l’aire culturelle où se lovent souvent les concepts méso-régionaux insuffisamment problématisés. Ressort ainsi de cette lecture l’impression que les concepts géographiques sont eux-mêmes des agents historiques, ou du moins des agents secondaires mus par des hommes et des femmes qui se les réapproprient sans cesse, les fusionnent, les soustraient, les déplacent au service d’ambitions politiques et culturelles, leur définition engageant une part d’eux-mêmes et de leur dignité assise sur une éthique de l’espace ; les catégories méso-régionales deviennent alors des ferments identitaires. Ceux-ci se construisent différemment de la nation et laissent plus de place à l’ambivalence, la dualité et la complexité.
Il faut cependant signaler qu’il s’agit avant tout ici d’une histoire des concepts régionaux par le haut, ce dont aucun contributeur ne fait mystère : les agents historiques primaires étudiés sont ces écrivains, historiens, philosophes ou géographes dont les œuvres ont produit et travaillé ces concepts. L’objet d’étude de l’ouvrage est donc, en fait, l’opération savante de « régionalisation », par la mise bout à bout de la documentation utilisée dans cet ordonnancement de l’espace européen, des objectifs politiques des acteurs, voire des situations matérielles d’énonciation du discours méso-régional (avec une attention portée à la variété des milieux savants, entre philosophes et géographes de cabinet, communautés d’experts académiques, organisations internationales, écrivains nationalistes, cosmopolites ou en exil, etc.).
Ce livre semble lancer un appel diffus, jamais véritablement formulé, pour tenter d’écrire une histoire de l’Europe par le prisme méso-régional qui compléterait utilement son histoire mondiale. Recourant à un vaste sondage des livres d’histoire générale de l’Europe depuis l’après-guerre, Stefan Troebst souligne ainsi le manque toujours patent d’analyses déployées dans un cadre autre que national – accumulation d’histoires parallèles des nations d’Europe – ou faussement continental – chapitres thématiques illustrés chacun par des exemples tirés de l’histoire de plusieurs nations. Est donc ici particulièrement saluée la démarche de Heinz Schilling dans le troisième volume de la Siedler Geschichte Europas Footnote 3 (1997-2009). Dès 1999, cet ouvrage consacré à l’histoire de l’Europe de 1250 à 1750 crée des ensembles méso-régionaux calibrés pour saisir au plus près les dynamiques régionales (en détachant la Scandinavie du reste de l’Europe pour la rattacher à la « Russie », ou en divisant l’Europe centrale selon des versants oriental et occidental).
Nourries en premier lieu de l’historiographie anglophone, allemande et d’« Europe centrale » (nous y revenons), les contributions de ce volume gagnent à être complétées par celui publié et dirigé la même année par Denis Crouzet sur les historiens d’Europe, ou par le livre coordonné par Gilles Pécout sur les frontières de l’Europe à l’occasion de l’élargissement de l’UE en 2003-2004Footnote 4. Au titre des parutions récentes, signalons enfin l’ouvrage de Katharina N. PiechockiFootnote 5 sur l’humanisme cartographique de la Renaissance, qui répond à bien des questions laissées de côté par les premiers paragraphes de chapitres souvent lapidaires dévolus à l’avant-xviiie siècle.