Cet ouvrage se propose de décloisonner les différentes approches disciplinaires et de suivre une démarche diachronique propre à saisir les héritages, les évolutions et les innovations de son sujet d’étude, la vermine de l’homme. Issues d’un colloque, les contributions sont classées en trois parties qui visent à examiner successivement comment celle-ci a été découverte, identifiée et nommée ; quelles connaissances scientifiques ont été élaborées à son propos et quels moyens de la combattre ont été proposés ; dans quelle mesure la vermine et son élimination ont parfois dépassé la dimension naturelle et corporelle, par le biais soit de pratiques relevant du surnaturel, soit d’une certaine symbolique, soit de messages moraux dont elle a été porteuse dans des écrits et des représentations iconographiques. Il s’agit d’une initiative particulièrement attendue pour un sujet qui a, jusqu’à présent, principalement suscité des recherches monodisciplinaires ou focalisées sur une période restreinte.
L’objet d’étude est plus large qu’on ne pourrait le penser et il paraît essentiel de s’attarder sur cet aspect de l’ouvrage. Pour le lecteur moderne, et plus encore pour le naturaliste, le titre peut mener à croire que seuls les poux, les puces et les punaises sont abordés : ces animaux constituent, dans le vocabulaire contemporain, la « vermine Footnote 1 », un terme qui leur est ici apposé, et la première et la troisième parties restreignent leur propos à ces trois cas. Toutefois, plusieurs contributions de la deuxième partie ont pour sujet principal d’autres animaux, tels les vers intestinaux, ou incluent dans leurs discours des animaux qui ne font pas partie de la vermine au sens scientifique actuel. Il aurait été souhaitable et éclairant de présenter, en début d’ouvrage, l’évolution sémantique du terme « vermine » et l’intégration passée d’autres petites créatures sous cette appellation, afin d’éclairer l’extension des animaux évoqués. Irène Cala livre une intéressante analyse des Libri medicinales d’Aetius d’Amida, mais l’on s’étonne qu’elle se concentre sur les vers intestinaux, alors même que ceux-ci n’ont jamais été associés au mot « vermine » dans les contributions précédentes et que l’auteure ne précise aucunement si ce terme était employé dans l’Antiquité tardive ni ce qui justifie de les y rattacher. Toutefois, certaines contributions de la deuxième partie éclairent avec rigueur le cadre conceptuel et, suivant une approche sémantique, expliquent en quoi elles sont amenées à dépasser les seuls poux, puces et punaises.
Mehrnaz Katouzian et Khoutar Chebbi-Lamouchi signalent que c’est sous l’appellation de « nuisibles » qu’étaient évoqués les poux, les puces et les punaises dans leur riche corpus constitué d’œuvres scientifiques médiévales du monde arabo-persan. Mireille Ausécache aborde les « maladies parasitaires » aux xie et xiie siècles à travers une série d’extraits démonstratifs et judicieusement choisis. Dans leurs analyses respectives, Bernard Grunberg et Stanis Perez s’attardent également sur les définitions du mot « vermine » au xviie siècle. Ainsi voit-on s’allonger la liste des animaux qui pouvaient être associés au mot « vermine » à cette époque : charançons, fourmis, rats, mouches, chenilles, ou même renards ou serpents, à travers une correspondance établie avec « tout animal réputé immonde » (p. 272).
La contribution d’Isabelle Draelants prouve admirablement la complexité induite par la question du vocabulaire. L’auteure présente les significations du mot vermes et sa mise en corrélation avec les animaux anulosa, rugosa et insecta dans les discours naturalistes du xiiie siècle. Elle met en lumière l’indétermination des liens entre vermes et insecta ou entomon, remontant aux définitions aristotéliciennes, et démontre que « le terme vermes est un générique qui correspond grosso modo à la ‘vermine’ et ne constitue pas une catégorie étanche » (p. 199). La deuxième partie explore donc largement, et parfois de façon remarquable, la question du vocabulaire associé à la vermine – même si c’est la première partie qui est présentée comme un regroupement thématique visant à « découvrir, identifier, nommer » la vermine. Au niveau des méthodes d’analyse, les bases scientifiques relatives à la vermine, entendue dans son sens actuel (poux, puces, punaises), sont posées dans une présentation structurée et synthétique proposée par Antoine Petit. On peut regretter que les contributions de paléoparasitologie et d’archéoentomologie reprennent, plutôt que d’y renvoyer, plusieurs informations de cette présentation qui pose les fondements nécessaires pour aborder l’anthropologie biologique et l’archéoentomologie. Les apports de ces sciences sont illustrés par Caroline Polet et Jean-Bernard Huchet, qui s’appuient sur une riche documentation de données matérielles. Est ainsi attestée l’ancienneté de la cohabitation entre l’homme et la vermine, et ce dans une vaste aire géographique. Par ailleurs, l’étude remarquable d’Évelyne Samama évoque le vocabulaire désignant les poux, puces, punaises et « petites bêtes sauvages nuisibles » (p. 71) dans les textes grecs de l’Antiquité. Les étymologies et les utilisations de ce vocabulaire sont mises en relation avec certaines caractéristiques de ces animaux, telles que leur petitesse, et avec l’idée de saleté, de pauvreté, d’altérité et de souillure physique ou morale.
La deuxième partie prolonge la réflexion quant aux dénominations de la vermine et y ajoute des données naturalistes et médicales élaborées dans un cadre temporel et spatial très large. À travers cette pluralité de contextes, l’ouvrage démontre combien furent continus les efforts humains pour connaître et combattre la vermine malgré la fluctuation des sources qui ont le plus décrit ces animaux et qui ont exposé l’étiologie et les moyens d’en prévenir l’apparition ou d’en assurer l’élimination. Ainsi, ce sont parfois dans des textes naturalistes, des traités d’agronomie et d’hygiène ou des encyclopédies, plus que dans des ouvrages médicaux, que les auteurs ont pu accéder aux données relatives à la vermine. Sur cet aspect des sources, la contribution de Franck Collard se distingue par son originalité et l’intérêt qu’elle représente afin de révéler une caractéristique essentielle de la vermine pour la population médiévale. L’auteur montre en effet dans quelle mesure la vermine a parfois été intégrée dans la littérature de vénénologie des xive et xve siècles, et évoquée à côté des animalia venenose du fait de la nocivité de certains de ses représentants à l’encontre de la santé humaine.
En raison des désagréments, voire des nuisances, qu’elle occasionne, des conditions favorisant son apparition et des moyens entrepris pour s’en débarrasser, la vermine a engendré des pratiques, une littérature ainsi que des représentations iconographiques qui dépassent la dimension corporelle ; c’est l’objet de la troisième partie de l’ouvrage. La nocivité de la vermine, ses morsures ou piqûres, et la recherche de son élimination ont occasionné des pratiques relevant du surnaturel de même que des récits à portée polémique, satirique, morale ou théologique. Si ces conséquences indésirables de la vermine furent, sans surprise, intégrées dans la représentation de milieux touchés par la pauvreté et le manque d’hygiène, c’est de façon plus inattendue que la puce s’est vue porteuse d’une symbolique érotique aux xvie et xviie siècles : Camille Le Doze et Catherine Véron-Issad dévoilent de façon remarquable la sensualité créée par certaines évocations ou représentations iconographiques du corps féminin soumis à la puce.
Cet ouvrage sur la vermine de l’homme parvient donc amplement à atteindre ses objectifs : il réunit un ensemble de contributions propre à offrir une approche pluridisciplinaire et diachronique fructueuse qui n’avait pas été proposée jusqu’alors. Certes, comme la plupart des volumes collectifs, certains articles plus que d’autres semblent présenter un fort intérêt vis-à-vis de la perspective d’étude. On peut également émettre quelques réserves liées à des recouvrements partiels de contenus entre les textes (pour les trois premiers) ou entre les parties (le partage entre la première et la deuxième n’est pas toujours saisissable, en particulier parce que toutes deux évoquent les questions de dénomination et les traitements mis en œuvre). Toutefois, l’apport de ce livre est considérable, par son étendue disciplinaire et sa perspective de longue durée, par les réflexions que peut faire naître la diversité de ses approches, par la présence de plusieurs contributions érudites, rigoureuses et originales.