La parabole de l'enfant prodigue (Lc 15,11-32) est, de l'avis unanime, considérée comme un sommet littéraire et théologique de l'évangile de Luc. La littérature sur la question est immense. La phrase initiale est célèbre : ‘Un homme avait deux fils’. Charles Péguy a pu écrire: ‘Un homme avait deux fils. Elle est belle dans Luc. Elle est belle partout. Elle n'est que dans Luc, elle est partout.’Footnote 1 Mais n'est-elle vraiment que dans Luc? De fait beaucoup semblent oublier qu'une autre parabole évangélique, peu connue certesFootnote 2, commence également par ‘un homme avait deux fils’. Il s'agit de Mt 21.28–31a. Quel est le rapport entre les deux? L'immense majorité des commentaires contemporains ne citent pas celle de Matthieu en commentant LucFootnote 3 et les éditeurs modernes de la source Q, tel J. Kloppenborg, ne la retiennent pas comme faisant partie de ce document qui, par hypothèse, doit contenir le matériel commun à Luc et Matthieu et qui est censé provenir d'une source araméenne fort ancienne.Footnote 4 En somme, pour la majorité des exégètes, Lc 15 n'a rien à voir avec Mt 21 et ne peut donc être éclairé par ce parallèle.
Dans les années récentes, un seul exégète a défendu, un peu longuement, l'idée d'un lien entre les deux textes: Michael Goulder.Footnote 5 Cependant la raison de cette prise de position n'est pas tant liée à l'analyse des deux paraboles, ou à une comparaison ordonnée entre les deux, qu'au fait qu'il suit l'hypothèse de A. FarrerFootnote 6 selon laquelle Luc aurait disposé de l'évangile de Matthieu parmi ses sources. Mais il ne rend pas compte du pourquoi Luc aurait traité si différemment cette parabole, la déplaçant radicalement de son contexte matthéen pour l'enraciner en Galilée. Si, pour la grande majorité des exégètes, la parabole remonte à la tradition propre utilisée par Luc (L), certains ont néanmoins défendu l'idée d'une rédaction entièrement lucanienne.Footnote 7
La parabole de Luc ne pourrait-elle pas être vue comme une reprise lucanienne, de style hellénistique, d'une courte parabole originelle de type galiléen,Footnote 8 mieux préservée en Mt 21.28–31? Nous essaierons de donner du crédit à cette hypothèse en comparant les deux paraboles et la façon dont Luc a composé la sienne. Dans l'hypothèse où une parabole analogue, la parabole source à la fois de Matthieu et de Luc, se trouve dans la source Q, alors nous avons un magnifique exemple de la façon dont la créativité littéraire et théologique de Luc a pu s'exercer (ainsi que celle de Matthieu par la même occasion). Nous aurions un accès supplémentaire à la façon dont les évangélistes ont conçu leur mission au service de l'annonce de l'Évangile. Il est bon de se pencher sur la valeur heuristique de cette hypothèse de lecture. Prenons plusieurs arguments qui peuvent appuyer l'hypothèse énoncée.
1. L'explicitation de la parabole dans chaque évangile pointe vers un même contexte initial
La parabole de Mt 21.28–32 est généralement jugée comme étant prématthéenne. La péricope se compose de deux parties: la parabole elle-même, 21.28–31a, et son explication (nimchal) ou commentaire narratif, 21.31b–32. On peut relever que la parabole a été transmise dans trois versions textuelles différentes et est de ce fait considérée comme l'un des cas de critique textuelle les plus difficiles de tout le Nouveau Testament.Footnote 9 Une chose est sûre: elle révèle à la fois un travail rédactionnel et un débat herméneutique vigoureux dans les premières générations chrétiennes. Cependant, quel que soit le texte retenu sur l'ordre d'apparition des fils, la parabole matthéenne semble plutôt originaire d'un contexte proche de celui de Luc, où des pharisiens critiquent le bon accueil que Jésus fait aux pécheurs repentants, mais elle aurait été déplacée alors dans le contexte des derniers jours de Jésus à Jérusalem. Matthieu déploie lourdement la partie explicative pour que la parabole rentre plus nettement dans le cadre qu'il a choisi.
L'interprétation donnée par Matthieu est très proche de Lc 7.29–30 (qui évoque Mc 2.15–16). Dans l'évangile de Matthieu, la parabole est réduite au strict minimum mais le commentaire est assez important. Chez Luc, le commentaire précède les trois paraboles dites de la miséricorde en Lc 15.1–3 et la fin du chapitre est abrupt:
Le contexte des deux paraboles concerne les réactions de certains leaders juifs vis-à-vis des actions de Jésus. Dans Luc, des ‘Pharisiens et des scribes’ (Lc 15.2a) critiquent l'accueil que Jésus fait aux pécheurs repentants et la façon dont il n'hésite pas à aller chez eux. Le Jésus lucanien énonce alors trois paraboles qui mettent en valeur la miséricorde de Dieu envers les pécheurs et qui disent implicitement qu'en Jésus c'est Dieu lui-même qui fait bon accueil aux pécheurs repentants. Chez Matthieu, le contexte est différent: nous sommes à Jérusalem juste avant la Passion et Jésus est interrogé sur l'autorité par laquelle il agit. Jésus se défend en parlant du Baptiste et du fait que les pécheurs en Israël sont allés se faire baptisés par lui tandis que ‘les grands prêtres et les anciens du peuple’ (Mt 21.23) – qui sont ses interlocuteurs à cet instant et les auditeurs de cette parabole – ne sont pas allés auprès de Jean Baptiste. Même si – nous allons y revenir – la place qu'occupe chaque parabole dans l'évangile modifie la lecture qui en est faite, l'explication qui en est donnée, avant (dans Luc) ou juste après (dans Matthieu), vise le même contexte pour l'énonciation de la parabole. La différence de localisation narrative n'efface pas le parallèle. La parabole s'appuie sur les retours à Dieu nés de la prédication du Baptiste et/ou de Jésus et s'en prend aux critiques prétendument pieux mais ignorants des chemins de Dieu.
2. Outre la phrase d'ouverture, les deux paraboles ont un découpage analogue
Certes un début ne fait pas tout mais le rapprochement des deux phrases initiales frappe:
Certes, le mot pour désigner les fils est différent puisque là où Luc a υἱούς, Matthieu porte τέκνα. Mais cela ne suffit pas pour écarter la ressemblance. On remarque que Matthieu aime ce terme qui se retrouve ailleurs dans son évangile (14 fois). D'autres paraboles de Jésus commencent-elles de la même manière ? Non. Plusieurs commentaires affirment en passant que le modèle serait rabbinique. En y regardant de plus près, on constate qu'aucune parabole rabbinique n'a cette phrase initiale! Dans la littérature traditionnelle, l'opposition entre deux groupes, entre deux individus, vise dans une logique de sagesse à mettre en valeur l'attitude juste. Au niveau du séquençage du court récit, il est possible de voir un accord sur le fond: Dans les deux cas le comportement de l'un des deux fils va être loué et l'autre critiqué.
Le contenu théologique des deux paraboles est différent parce que la pointe théologique l'est. Luc veut concentrer le regard sur la bonté du père qui déconcerte les deux fils tandis que Matthieu souligne la mise en pratique effective ou pas. Luc appelle d'abord à épouser le point de vue de Dieu tandis que Matthieu invite surtout à imiter les pécheurs repentants. Dans la parabole de Luc, un fils commence par adopter un comportement qui apparait critiquable en abandonnant son père, sa terre et en finissant par une vie immorale. Il a d'abord dit non à la perspective de demeurer avec son père pour travailler avec lui et d'attendre le moment fixé par le père pour sa majorité et son héritageFootnote 10 mais, plus tard, ayant réfléchi, il dit finalement oui et décide de se tourner vers son père. Un autre fils obéit et dit oui à son père. Il semble avoir le bon rôle mais son attitude finale montre qu'il n'est pas vraiment aux côtés de son père, qu'il ne le comprend pas et que son cœur n'est pas tourné vers lui. Il a dit oui mais il exprime son opposition face au traitement de l'autre fils sans que l'on sache s'il va entrer in fine dans le dessein de son père ou pas. Dans Matthieu, un fils commence par dire non mais, ‘ensuite pris de remords, il y alla’ (29b).Footnote 11 Il dit finalement oui au désir de son père, tandis qu'un autre commence par dire oui mais, finalement, ne fait pas la volonté de son père. Remarquons que, si on lit Mt 21.28–32 à la lumière de Lc 15, cela favorise la variante textuelle généralement reconnue par nos traductions (le fils d'abord désobéissant en premier). Ce qui frappe, c'est que là où Matthieu est extrêmement sobre, Luc ajoute de nombreux détails. Le découpage du récit entre l'énonciation d'une situation d'un homme et de ses deux fils, l'opposition tracée entre les deux fils de sorte qu'il y a un renversement surprenant puisque le fils qui paraissait s'opposer au père finit par le rejoindre tandis que celui qui semblait proche et obéissant se révèle éloigné, est analogue.
Les Pères de l'Eglise lisaient spontanément les deux paraboles de façon analogue à la lumière de la théologie lucanienne comme évoquant Israël et les Nations. Les commentateurs du seizième siècle (Cornelius a Lapide, Maldonado, Salmeron par exemple) ont reconnu que le contexte originel de la parabole devait plutôt se rapporter aux pharisiens et aux pécheurs repentants tout en extrapolant ensuite à Israël et aux Nations, reconnaissant que le contexte matthéen, même dramatisé, s'approchait davantage du Sitz im Leben originel. Même sans faire appel à l'histoire de l'interprétation, la synopse des deux intrigues est suffisamment proche pour que les deux paraboles puissent être lues ensemble.
3. Le style de Lc 15.11–32 est entièrement lucanien
Luc a soigneusement composé Lc 15.11–32 déployant toute la richesse de sa plume. De l'avis quasi unanime, le style est profondément lucanien.Footnote 12 Les paraboles de Jésus étaient généralement sobres, courtes et privées de détails superflus. Luc en revanche, écrivant pour un public hellénistique éduqué, a une ambition littéraire plus marquée. Sans aller jusqu'à soutenir les thèses de R. Pervo selon lesquelles le livre des Actes serait un roman,Footnote 13 le fait même qu'il ait pu recueillir un certain écho montre que le talent littéraire de Luc est reconnu et comparable à celui des romanciers grecs du temps. Luc de fait ne rechigne pas à multiplier des détails hauts en couleur qui contribuent à marquer les imaginations. Qui ne se souvient que le fils prodigue ‘désirait manger les gousses dont se nourrissaient les porcs’ (15.16) ou que le Père fait ‘tuer pour lui le veau gras’ (15.23)? Quels sont les traits typiquement lucaniens de la parabole? En un mot, on pourrait répondre: tous! Enumérons-en quelques uns: tout d'abord, le colloque personnel où un personnage se parle à lui-même se demandant ce qu'il va faire, est un dispositif stylistique typiquement lucanien.Footnote 14 On peut mentionner en second lieu la façon dont Luc s'intéresse aux détails du labeur humainFootnote 15 (et aux questions d'argent et d'héritage; cf. Lc 12.13 propre à Luc).Footnote 16 En troisième lieu, Luc a pour caractéristique d'insister beaucoup sur les repas, les banquets et les fêtes en général.Footnote 17
Le texte lucanien est ici tissé de réminiscences de la Septante, or l'on sait bien que Luc emprunte largement à la Septante et sait remarquablement bien l'imiter: le récit ne peut que rappeler plusieurs scènes de la Genèse, en particulier l'histoire de Joseph (45.14 et 46.29). La scène où le père court vers le fils évoque quant à elle davantage Jacob retrouvant Esaü (même si curieusement l'ordre des verbes de Luc est plus proche du texte hébreu).Footnote 18
Il serait fastidieux de faire la liste syntagme par syntagme et d'ailleurs cette conclusion n'est plus guère mise en doute aujourd'hui. Bref, le style est ici si profondément lucanien qu'il est difficile d'échapper à la conclusion que, si le noyau de la parabole remonte probablement ou peut-être à Jésus, son écriture aussi riche est le fruit du talent littéraire de Luc.Footnote 19
4. L'insertion des deux paraboles dans un contexte narratif différent détermine une lecture différente de leur signification
Si les deux paraboles ne sont pas souvent rapprochées, c'est que leur mise en scène est profondément divergente d'un évangile à l'autre. En effet, les deux paraboles se trouvent incorporées dans deux triades de paraboles à l'objectif fort différent. Dans Luc, les trois paraboles de la miséricorde (Lc 15.11–32 venant conclure Lc 15.4–7 et 15.8–10) sont destinées à mettre essentiellement en lumière la bonté du Père céleste, qui se réjouit de voir des pécheurs se tourner vers lui. C'est la joie du Christ lui-même, en tant qu'il est Celui par qui Dieu offre le salut, qui est soulignée, comme le montre l'insistance sur le thème de la joie dans ces paraboles (mentionnée aux versets 5, 6, 7 ; 9, 10 ; 23, 24, 29, 32). Les deux premières paraboles possèdent une conclusion tirée par Jésus lui-même et toutes deux, très voisines, insistent sur la joie : ‘C'est ainsi, je vous le dis, qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n'ont pas besoin de repentir’ (Lc 15.7) et ‘C'est ainsi, je vous le dis, qu'il naît de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent’ (Lc 15.10). Par ailleurs, nous sommes encore dans le ministère galiléen de Jésus et l'opposition à son égard demeure au second plan. L'accent n'est pas mis sur le refus par certains de se réjouir. Au contraire il est dit à la fin de la première parabole que les 99 autres brebis n'ont pas besoin de repentir et rien n'est dit sur leur éventuel péché. Il est souvent noté à cet égard que la parabole du fils prodigue ne finit pas par une condamnation du fils aîné et laisse dans l'ombre le fait de savoir s'il a répondu ou pas à l'invitation qui lui est faite par son père d'entrer à nouveau dans la maison. Cet élément est en phase avec toute la trajectoire déployée par Luc vis-à-vis du refus d'Israël de s'adjoindre aux païens convertis. Jusque dans les Actes des Apôtres, l'offre de salut de Dieu continue à leur être faite et jusqu'au dernier chapitre des Actes, Paul est en conversation avec ses frères juifs (cf. Ac 13.26; 28.17). La tonalité qui domine est celle de la joie de l'offre de salut.
La parabole matthéenne de son côté, se trouve dans une configuration très différente : nous sommes à Jérusalem à la fin du ministère de Jésus. Elle se trouve également insérée dans une triade avec la parabole dite des vignerons homicides (Mt 21.33–46) et celle des invités au festin (22.1–14). La tonalité est sombre et, si la conclusion de la parabole des vignerons homicides est traditionnellement difficile à déterminer, la fin de celle des invités est indubitablement sévère : ‘Le roi dit aux valets: “Jetez-le, pieds et poings liés, dehors, dans les ténèbres: là seront les pleurs et les grincements de dents.” Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus’ (Mt 22.13–14). En expliquant immédiatement la parabole par son commentaire, Matthieu fait en sorte que le lecteur assimile le fils qui, finalement, ne fait pas la volonté de son père aux leaders juifs qui n'ont pas suivi Jean et qui n'ont pas écouté Jésus. La tonalité est celle d'un jugement sévère sur ceux qui ont refusé d'écouter.
La composition des deux triades a donné lieu à un grand débat, relativement peu concluant, sur les hypothétiques sources des deux évangélistes; ce que l'on peut dire, c'est que Matthieu a la parabole de la brebis perdue (Lc 15.3–7 // Mt 18.12–14) mais pas celle de la drachme perdue (Lc 15.8–10), tandis que Luc a les deux autres paraboles de la trilogie de Matthieu, celle des vignerons homicides (également dans Marc) et celle des invités au festin (Lc 14.16–24),Footnote 20 où la fin est analogue à celle du fils prodigue: c'est-à-dire que l'issue finale est laissée dans l'ombre. On ne sait si les personnes destinées à la fête entreront ou pas.
Les deux évangélistes ont ainsi choisi de situer la parabole des deux fils dans un cadre entièrement différent si bien que l'écart entre les deux apparait plus grand qu'il ne l'est en réalité. Nous avons un bel exemple de la manière dont le contexte peut changer l'interprétation d'un passage donné.
5. L'arrière-plan de la parabole
Le contexte culturel probable de la parabole lucanienne a donné lieu à de vifs débats. Il est souvent affirmé que ce type de parabole commençant par un ‘un homme avait deux fils’ serait commun dans le judaïsme du temps. Or, à y regarder de plus près, aucune des sources juives invoquées à cet effet ne mentionne la même phrase! On trouve certes deux fois ‘un roi avait deux fils’ et, dans un troisième cas, Rabbi Simon Bar Yohai commence ainsi une parabole : ‘La chose peut être comparée au cas de deux frères qui héritèrent de l'argent de leur père…’ (Sifré Dt 48).Footnote 21 Une autre référence rabbinique souvent évoquée semble extrêmement tardive et surtout parle d'un homme avec cinq métayers.Footnote 22 En tout cas, même dans l'hypothèse où cette parabole serait ancienne, elle ne fournirait qu'un seul exemple d'une vague ressemblance. On peut en conclure qu'une parabole commençant par ‘un homme (et non un roi) avait deux fils’ n'est en rien un topos juif (antique ou plus récent d'ailleurs).
En revanche, les parallèles avec certains exemples tirés de la littérature gréco-latine sont très parlants car, s'ils ne se présentent pas sous la forme d'une parabole, genre plus rare dans cette culture, ils contiennent en revanche les éléments de l'intrigue liés à l'héritage (éléments qui, rappelons-le, ne sont pas dans Matthieu). Le nombre de cas judiciaires liés à des conflits d'héritage fait que les récits à ce propos impliquant un père et ses enfants était un classique de la littérature gréco-romaine. Comme le remarque H. Räisänen, ‘la relation d'un père avec ses deux fils différents était un topos bien connu de la rhétorique hellénistique … “Un père avec un fils immoral et un autre moral” était un thème rhétorique imposé, populaire dans les exercices déclamatoires.’Footnote 23 Prenons un exemple tiré d'Horace. Dans ses satires (2.3.168–86), il raconte ainsi l'histoire d'un certain Servius Oppidius, de Canusium:
Servius Oppidius riche, au regard du cens d'autrefois, donna, dit-on, à chacun de ses deux fils un de ses deux domaines et ayant, au moment de mourir, appelé ses enfants auprès de son lit, il leur adressa ses mots: ‘Depuis que je t'ai vu, Aulus, porter tes osselets et tes noix dans un pli lâche de ton vêtement, les donner, les risquer au jeu, toi, Tibérius, les compter et, d'un air sombre, les cacher dans des trous, j'ai commencé à craindre que l'action de deux folies opposées ne vous poussât à suivre, toi l'exemple de Nomentanus, toi celui de Cicuta. C'est pourquoi je vous en prie l'un et l'autre, prenez garde, toi de diminuer, toi d'augmenter un bien que votre père estime suffisant et qui est dans les bornes de la nature. En outre, pour que le désir de la gloire ne vous chatouille point, je vous lierai tous deux par un serment: que celui de vous qui serait édile ou préteur soit inapte à tester et maudit. Quoi! Tu irais perdre tes biens en pois chiche, en fèves et en lupins, pour te promener au large dans le cirque et te dresser en bronze sur un piédestal, dépouillé, insensé, des terres de ton père, dépouillé de ses écus. Mais peut-être voudrais-tu enlever les mêmes applaudissements qu'Agrippa, toi, rusé renard imitant le lion généreux.’Footnote 24
Souvent un fils qui dilapide l'héritage est mis en contraste avec un fils sage obéissant à son père. Nous savons que Luc a conçu son œuvre dans le cadre culturel de cette littérature comme la recherche des trente dernières années ne cesse de le montrer. Il ne s'agit pas de prétendre que Luc aurait connu Horace ou Térence ou Sénèque mais plutôt que les éléments de l'intrigue qu'il ajoute à la simple structure héritée de Q sont élaborées de façon à toucher un auditoire connaissant ce genre de littérature: Un père partageant son héritage entre ses deux enfants, l'un bon à rien et l'autre sérieux, voilà des topoi susceptibles de capter l'attention de l'auditoire tout en les surprenant en ménageant des déplacements inattendus par rapport aux historiettes que connaissaient les gréco-romains éduqués.Footnote 25
Ainsi les éléments que nous pouvons lister sont les suivants: la première phrase de la parabole des deux fils est rare, unique chez Jésus et absente sous cette forme dans la tradition juive; elle ne comporte au mieux que des parallèles gréco-latins (mais comme il est moins probable que Matthieu ait eu ce type de référence, cela appuie l'hypothèse que Luc avait la même source originelle que Matthieu). Les deux paraboles, malgré la différence de leurs intrigues, décrivent substantiellement l'opposition d'attitude de deux fils envers leur père en ménageant un renversement surprenant. Certes, Matthieu la tire du côté de ses thèmes de prédilection: le fait de faire la volonté du Père devant l'imminence du jugement de Dieu. Tandis que Luc, de son côté, met l'accent, d'une part sur la bonté du père, et d'autre part, sur la nécessité d'accueillir dans la joie les pécheurs repentants. Mais, dans les deux cas, la parabole oppose un fils qui, après avoir dit non, change d'avis et rentre dans une attitude juste avec le père et un fils qui obéit, ou dit obéir, mais in fine révèle qu'il n'est pas dans une attitude juste avec le père.Footnote 26 Si les intrigues des deux récits sont différentes, il y a une analogie dans la séquence des événements. L'écart le plus important lié à la réécriture lucanienne est de ne pas mettre en cause la pratique et l'obéissance du deuxième fils.
Dans les deux cas la parabole, malgré les changements contextuels opérés par les deux évangélistes, s'insèrent bien dans un Sitz im Leben galiléen, inspiré de Mc 2.15–16, où des juifs pieux (pharisiens et autres) critiquaient l'accueil joyeux que Jésus faisait aux pécheurs repentants. Luc et Matthieu ont nombre de paraboles en commun qui sont traditionnellement attribuées alors, dans le cadre de la théorie des deux sources, à l'hypothétique source Q. Penser que Luc puisse avoir hérité de son bien propre une parabole dont le noyau et la première phrase correspondent à celle de Matthieu sans que les deux paraboles aient de rapport paraît plus difficile à défendre que le contraire. Ceci dit, Luc a considérablement développé et étendu le matériel originel fort bref pour créer au centre de son évangile une miniature de tout l'évangile.Footnote 27 Il a mis toutes les ressources de sa théologie et de son art littéraire au service de ce projet (comme il le fera à la fin de son évangile pour les disciples d'Emmaüs et comme il l'a fait dans les premiers chapitres également, en particulier pour la scène inaugurale en Lc 4.16–30). Pour ce faire, il a puisé dans le registre culturel hellénistique des chreiai utilisant le cas d'école des manuels sur un père ayant deux fils, l'un dispendieux, l'autre sérieux. Les procédés stylistiques et narratifs à l'œuvre dans Luc 15 (réminiscences nombreuses de la Septante,Footnote 28 emploi du monologue intérieur, crédibilité humaine des personnages et dialogues soignés, allusions à la littérature gréco-latine, etc.) sont de l'avis quasi unanime typiquement lucaniensFootnote 29 et témoignent de son goût du détail et de la narration. Le style est celui de Luc bien plus que celui de Jésus dont les paraboles plus courtes en général sont plus schématiques et incluent une explication (le nimchal). Réciproquement, il n'est pas dans la manière de Jésus de faire longuement allusion à la Bible ou de soigner la crédibilité psychologique des personnages de ses paraboles.
Il se pourrait que la parabole provienne d'une tradition prélucanienne inconnue des autres évangélistes (quoique l'on se demande comment un tel chef d'œuvre serait resté à l'écart), mais celui qui l'aurait composé aurait alors eu exactement non seulement le style, la culture et l'art de raconter de Luc mais également sa théologie! Les deux hypothèses qui demeurent alors les plus probables sont, soit que Luc a composé entièrement la parabole ex nihilo pour situer au cœur de son évangile une annonce anticipatrice de l'accueil des gentils dans le livre des Actes,Footnote 30 soit que Luc s'est inspiré d'une parabole ressemblant à celle de Mt 21 et appartenant alors sans doute à la source Q, parce qu'elle lui permettait de développer facilement dans un cadre hellénistique son projet théologique. Cette dernière hypothèse me semble tout compte fait la plus probable.
6. Comment répondre aux objections?
Avant de conclure, il convient de se pencher sur les objections que l'on peut faire à cette hypothèse: Elles sont réelles et doivent être prises en considération. Elles sont de deux ordres. Certaines d'entre elles nient la ressemblance avec Mt 21 et considèrent que Lc 15 appartient au bien propre de Luc. D'autres, quant à elles, cherchent à démontrer que le noyau de la parabole est antérieur à Luc, vient d'une tradition unique et que seul ‘l'habillage’ ultime serait de Luc.
Pour ce qui est des premières, la plus importante ne porte pas sur la distinction entre fils (ὑιούς) chez Luc et enfants (τέκνα) chez Matthieu, mais bien plutôt sur l'intrigue et surtout le statut du fils aîné. En effet chez Luc le fils aîné fait effectivement la volonté du père pendant longtemps et le sert sans que rien ne permette de douter de son service tandis que chez Matthieu, le deuxième ne fait que dire vouloir servir et ne fait rien. Cette différence correspondrait à une différence radicale dans le thème traité. Il semblerait que Matthieu fasse porter son accent principal sur la question de la volonté de Dieu et Luc sur celui de la joie à accueillir le pécheur. Il y a indéniablement une différence nette d'accent entre les deux récits bien qu'il mette en scène deux frères alternativement. A cela, on peut répondre que l'explication que Matthieu donne fait le lien avec la question de l'accueil des pécheurs et que les réticences des pharisiens envers Jésus sur ce point sont liées à la parabole comme chez Luc. D'autre part, chez Luc, la question de l'argent et de l'héritage est secondaire et il se soucie peu de vraisemblance sur ce point. Malgré des décennies de débats menés par des juristes éminents, spécialistes en droit juif, grec et latin, il semble même qu'il soit impossible de trancher sur le point de savoir à quel droit il fait exactement référence! La chose importe peu il est vrai. Au retour du fils prodigue, l'on comprend que c'est la relation au père qui est la clef: le père est-il vu comme un homme dur et exigeant une obéissance d'esclave ou comme un père heureux ‘d’être avec' ses enfants?
Ce qui contribue fortement à accroître la distance apparente entre les deux paraboles, c'est l'ensemble des moyens rédactionnels utilisés par les deux évangélistes pour les situer tout autrement dans leur récit. L'une est très longue, l'autre très courte; l'une très imaginative, l'autre très sèche; l'une comprend son commentaire, l'autre reste sans commentaire; l'une souligne le jugement par Jésus de ceux qui n'ont pas écouté le Baptiste, l'autre souligne la miséricorde de Dieu et n'évoque pas le sort final du fils aîné; l'une est insérée dans une série mettant en valeur la joie, l'autre dans une série mettant en valeur le jugement; l'une inaugure une triade de paraboles qui s'achemine de plus en plus vers la sévérité, l'autre conclut une triade qui célèbre de plus en plus la joie de Dieu à sauver ceux qui étaient perdus. Mais, dans l'un et l'autre cas, deux fils font un choix opposé: l'un commence par s'opposer publiquement à son père mais fait le choix de se repentir et de revenir vers lui, l'autre commence par se soumettre à son père et à mener une vie religieuse mais montre à la fin qu'il n'est pas vraiment proche de son père et ne fait pas ce que le père désire vraiment. Le parallèle des deux situations me semble trop fort pour être vraiment nié.Footnote 31
Par ailleurs la parabole initiale de Q était peut-être plus éloignée du texte actuel de Matthieu qu'on ne le croit. En effet, même la version courte de Matthieu renvoie au projet littéraire et théologique matthéenFootnote 32 comme le révèlent l'insistance sur la volonté de Dieu, l'emploi de τέκνα, l'insertion de la parabole dans un contexte de jugement.Footnote 33 Même si Matthieu modifie moins fortement les expressions dont il hérite de la source Q, il n'hésite pas à recomposer fortement (comme le montre l'exemple célèbre des cinq discours sur lesquels il a construit son exposition des paroles de Jésus). La parabole initiale pourrait bien avoir eu le mot ‘fils’ (ὑιούς), avoir mentionné l'obéissance initiale du deuxième fils et avoir fini sur une explication différente soulignant la joie du père. D'ailleurs, comme le remarque justement H. Merkel, la parabole ne porte pas tant sur le faire opposé au dire que sur la différence d'attitude des deux fils envers le Père.Footnote 34 De ce fait, même si on peut supposer que la version matthéenne est probablement plus proche de celle de Q, cela ne donne aucune certitude.
Pour ce qui est des objections à la théorie de la rédaction entièrement lucanienne, concédons d'entrée que l'exégèse a fait du chemin sur ce point depuis l'article de L. Schottroff. A l'époque, à la suite de J. Jeremias, catholiques comme protestants partaient du principe que Luc n'avait fait que quelques petits changements rédactionnels mineurs. Le célèbre commentaire de J. Fitzmyer s'inscrivait encore dans cette approche en 1985. Les études lucaniennes ont actuellement plutôt tendance au contraire à souligner de plus en plus la cohérence systématique forte de l'ensemble Luc-Actes et à mettre en valeur le fait que Luc est un véritable écrivain tout autant qu'un grand théologien.
Il est bien sûr impossible de nier a priori l'existence d'une éventuelle parabole dominicale dont le contenu serait proche de Lc 15.11–32, mais que Luc aurait entièrement réécrite de façon à y mettre son style et sa théologie. On peut faire observer, qu'en règle générale, Luc est un auteur respectueux de ses sources et de la tradition qui le précède et qu'ailleurs, lorsqu'il reprend Q, Luc réécrit certes mais n'allonge pas pour autant substantiellement le texte. L'argument serait donc qu'il est improbable que Luc compose une aussi longue séquence sans une source traditionnelle. A cela deux réponses: d'abord il arrive à Luc d'amplifier Q de façon notable (comme en Lc 3 sur Jean-Baptiste) et ensuite il a voulu construire au centre de son évangile ce chapitre 15, et il a mis tout son art au service de cette parabole. Analogiquement, il a construit le récit des pèlerins d'Emmaüs (peut-être sur la base d'une tradition relatant l'apparition de Jésus sur la route à deux ou plusieurs disciples) en développant considérablement, et avec ses moyens stylistiques et théologiques, la base éventuelle dont il disposait.
Pour finir sur une dernière objection qui vaut à peine d'être mentionnée si ce n'est pour en sourire: la parabole serait tellement belle qu'elle ne pourrait provenir que de Jésus lui-même. C'est la troisième raison que Jea Yeol Jeong donne pour affirmer que Jésus est bien à la source de la parabole: ‘Troisièmement, la parabole fait montre d'art et d'efficacité. Il est donc désirable d'accepter l'authenticité de la parabole!’Footnote 35
7. Conclusion
L'hypothèse que nous venons de présenter doit demeurer ce qu'elle est: une hypothèse. Concluons cependant que d'une part il n'est plus possible d'affirmer sans autre forme de procès (sans qualifier ces ‘affirmations’ d'hypothèses), comme peuvent le faire encore des commentaires de référence, que cette parabole n'est présente que dans le seul Luc, appartient à la ‘source L’ utilisée par Luc et ne contient que quelques mots lucaniens de-ci de-là (comme le fait encore J. Fitzmyer dans son commentaire)Footnote 36 sans même discuter la possibilité qu'elle soit une version lucanienne d'une parabole analogue à celle de Mt 21 et se trouvant peut-être dans Q. D'autre part, cette hypothèse a le mérite heuristique de mieux mettre en valeur le travail littéraire et théologique des évangélistes: nous pouvons apprécier de près comment Luc a conçu ce passage, situé au cœur de son évangile,Footnote 37 comment il a combiné un important travail de réécriture avec une grande créativité littéraire pour mettre en valeur théologiquement ce qui lui tenait à cœur et comment Matthieu, de son côté, a procédé à un travail théologique également important, non pas en réécrivant la parabole mais en lui donnant une interprétation énoncée par Jésus lui-même et en la situant dans une triade orientée vers le jugement. Plus que jamais, nous ne devons pas concevoir les évangélistes comme de simples compilateurs de traditions, orales ou écrites, se contentant de faire quelques coupes aux ciseaux et de changer un mot de-ci de-là mais comme de véritables auteurs, utilisant au mieux leurs moyens rhétoriques et théologiques pour faire passer le message chrétien. Après tout, le texte que nous avons a pour lui sa cohérence et sa solidité narrative et c'est à ceux qui prétendraient y distinguer des sources antérieures ou une théologie contradictoire avec celle de Luc qu'il reviendrait de prouver leurs dires. Que la parabole remonte au Jésus historique en son noyau ou à l'âme théologique de Luc, le résultat final est le même, tout comme le poids de ce texte pour l'évangile de Luc et pour la tradition chrétienne.