L'ouvrage de R. Paternostro est consacré à la description linguistique d'un trait prosodique propre aux jeunes de banlieue et aux implications didactiques de la prise en compte de la diversité des styles de parole dans l'enseignement du français langue étrangère.
Le premier chapitre pose assez rapidement quelques jalons en vue de faire comprendre au néophyte en quoi consiste l'intonation du français. Le deuxième présente les traits caractéristiques propres à l'accent des jeunes de banlieue et fait plus spécifiquement état des travaux portant sur un contour intonatif particulier, lequel se caractérise par ‘une montée et une descente intonatives particulièrement fortes et saillantes, alignées respectivement sur l'avant-dernière et la dernière syllabe du groupe prosodique’ (37). Dans le troisième chapitre, RP fait l'hypothèse que la façon de parler des jeunes de banlieue ‘serait moins l'expression d'une exclusion sociale (ou d'un malaise identitaire), comme le supposent la majorité des commentaires sur la langue des jeunes, qu'un recours à des modèles attestés et courants mais employés dans des cadres inattendus’ (49). Dans le chapitre 4, RP présente le corpus d’étude. Ce corpus se compose d'enregistrements d'une durée totale de 3h20, impliquant les productions de 6 informateurs enregistrés par paires (deux femmes et deux hommes, dont l’âge moyen est de 15 ans).
Dans le chapitre 5, RP rapporte les résultats de deux expériences de perception conduites auprès d’étudiants recrutés dans des universités parisiennes. Dans la première, RP avait présenté une cinquantaine d'extraits sonores, modifiés avec un filtre passe-bande, à des juges qui devaient caractériser chaque extrait en cochant dans une grille de 12 adjectifs bipolaires (‘emphatique/neutre’, ‘en colère/calme’, etc.) ceux qui s'appliquaient le mieux à ce qu'ils avaient entendu. Ils devaient également évaluer le degré d'emphase porté par l'extrait, sur une échelle de 0 (= pas emphatique) à 3 (= très emphatique). Les résultats de cette première expérience montrent que les extraits catégorisés comme neutres par l'expérimentateur ont été reconnus comme tels par les participants, alors que les extraits catégorisés comme emphatiques ont été souvent associés à l'emphase ou la colère; les stimuli associés à une emphase ont été reconnus comme plus emphatiques que les extraits neutres. Dans le second test, RP avait sélectionné 100 extraits, dont 45 avaient été jugés par l'auteur comme étant plutôt emphatiques, 55 plutôt associés à un accent de banlieue. Les mêmes juges devaient juger si les extraits étaient plutôt ‘emphatiques’ ou plutôt ‘associés à un accent de banlieue’. Les résultats montrent que, sur les 100 extraits, 59 ont été classifiés de façon consistante par les juges (17 évalués comme plutôt emphatiques, 42 évalués comme plutôt associés à un accent de banlieue, tous deux présentent toutefois le même score d'emphase).
Le chapitre 6 examine la question des contours montants-descendants sous l'angle de la production. Pour cette partie de l’étude, l'auteur a extrait de son corpus près de 593 contours, dont 391 ont été jugés par lui comme emphatiques, 202 comme associés à un accent de banlieue. Les résultats montrent que les contours étiquetés emphatiques et les contours étiquetés comme accents de banlieue présentent des différences phonétiques certes significatives, mais néanmoins trop faiblement marquées pour que l'on puisse conclure à l'existence de deux contours phonologiquement différents.
Dans les trois derniers chapitres, RP livre les résultats d'une expérience conduite à l'Université de Genève. Il rappelle d'abord (chap. 7) qu'en FLE, la variation phonétique n'est que peu (voire pas du tout) enseignée. Il explicite ensuite (chap. 8) en quoi consiste la méthode du transcodage (une activité proposée en classe de langue, pendant laquelle les apprenants sont amenés à transcrire orthographiquement des extraits de parole authentique). Les résultats d'une activité de transcodage conduite auprès de 87 apprenants sont rapportés au chapitre 9. L'activité s'est révélée difficile mais utile, dans la mesure où elle a permis aux élèves ‘d'entrer en contact et de s'initier à une forme de langue de proximité’ (166).
L'ouvrage s'inscrit dans le cadre des rares travaux portant sur la description des variétés de français non standard. Pour le phonologue, la conclusion à laquelle aboutit RP, à savoir que les contours de banlieue ne sont que des contours emphatiques amplifiés, est toutefois discutable. D'un point de vue méthodologique, on peut s'interroger sur la pertinence qu'il y a à opposer contour montant-descendant ‘emphatique’ et contour montant-descendant ‘associé à un accent de banlieue’: les deux sont liés à une amplification intonative, donc à l'emphase. En outre, comment opposer, dans ce contexte, ‘contour associé à l'emphase’ à ‘contour associé à un accent de banlieue’, si le second contient les mêmes traits que le premier? Il nous semble que si l'auteur avait consulté Portes (Reference Portes2004), absente de la bibliographie, il se serait rendu compte que le contour montant-descendant en français standard n'est pas seulement un contour emphatique, mais qu'il véhicule une implication de la part du locuteur. Dans notre expérience, cela ne semble pas forcément le cas des contours montants-descendants des jeunes des banlieues, auxquels aucune signification pragmatique d'implication particulière ne semble systématiquement associée. On regrettera également qu’à la fin du chapitre 6 l'auteur conclut que les contours associés à l'emphase et les contours associés à un accent de banlieue ne constituent qu'un seul et même contour – et ce malgré la présence de différences significatives quant à l'ancrage des deux types de contours: la lecture des nombreux travaux en phonologie prosodique (eux aussi absents de la bibliographie; cf. D'Imperio et al. Reference D'Imperio, Michelas and Portes2016 pour un état de la question) aurait sans doute permis à RP de savoir que, souvent, ce sont de petites différences d'implémentation qui font que certains contours, pourtant proches phonétiquement, appartiennent à des catégories phonologiques distinctes.
Les quelques points de débat soulevés ci-dessus n'enlèvent rien à la qualité de l'ouvrage. On ne peut que souhaiter que de tels travaux continuent d’être conduits: ils contribuent à une meilleure connaissance des indices linguistiques qui participent à la coloration (sociale et géographique) du français parlé en Europe et au-delà.