Publication issue d’une thèse de doctorat sous la direction de Patrick Dramé (Université de Sherbrooke), L’histoire de la propagande et de la censure au Sénégal, sous la colonisation et la présidence de Senghor de l’historien Bocar Niang explore le rôle de la radio dans l’établissement et le maintien de l’État colonial et postcolonial au Sénégal. Objet d’étude de plus en plus exploré, l’histoire des technologies de communication, et en particulier de la radio, a connu une certaine popularité dans la recherche des dernières années (par ex. Chomentowski et Leyris Reference Chomentowski and Leyris2021). Niang vient donc se placer dans une historiographie relativement neuve et fortement innovante, nous permettant de comprendre davantage comment les États coloniaux ont manipulé l’information à leurs fins, et comment les États postcoloniaux en Afrique ont à leur tour emprunté ces méthodes et les ont adaptées à leurs besoins (2-3). Niang nous montre alors une continuité dans l’usage de la radio comme outil de contrôle et de commandement, que ce soit sous l’autorité coloniale ou sous celle établie lors des indépendances. Il mobilise d’ailleurs une gamme très élargie de sources, notamment des entrevues avec des personnages clés de cette histoire, par exemple le directeur de Radio-Sénégal Abdoulaye Diack, les archives sonores de la Radio télévision sénégalaise (RTS) ainsi que des documents des Archives nationales du Sénégal (ANS).
La première partie de l’ouvrage établit les grandes lignes conceptuelles que Niang mobilise dans sa thèse (Niang, Reference Niang2020 : 49), notamment le concept de « commandement colonial » (3) emprunté à l’historien et philosophe Achille Mbembe, mais qui s’avère estompé dans son ouvrage. À travers le récit de l’implantation de la radio au Sénégal, l’auteur montre que celle-ci constitue une expérimentation coloniale, pensée et construite pour asseoir la domination française.
Après les soubresauts de la Seconde Guerre mondiale, durant lesquels la radio s’inscrit dans des logiques de propagande adaptées aux différents régimes d’occupation, l’après-guerre se caractérise par la domination persistante de la culture et de la programmation françaises et simultanément par une lente appropriation de ce média par les Africains. C’est ainsi avec les processus de décolonisation, amorcés à la fin des années 1950, que la radio devient progressivement un outil politique entre les mains des leaders des décolonisations, en particulier à la suite du référendum de septembre 1958 (39).
Niang explique dans la deuxième partie la tendance à la diffusion des transistors au Sénégal, ou « transitorisation », apportant cette technologie hors des centres urbains et permettant à la masse paysanne d’y avoir accès (63). Dans la troisième partie, Niang analyse la place centrale de la radio dans les grandes luttes politiques des années soixante, notamment l’affrontement entre Léopold Sédar Senghor et Modibo Keita qui met un terme au projet de fédération entre le Sénégal et l’actuel Mali, le conflit qui oppose Mamadou Dia à Senghor et conduit à l’arrestation du premier, ainsi que le mouvement étudiant de mai 1968.
Les quatrième et cinquième parties portent sur les grandes thématiques liées à la radio dans le Sénégal postcolonial, en particulier son utilisation comme instrument de diffusion de l’idéologie senghorienne du régime (149), de construction du nationalisme sénégalais par le biais de programmes historiques (189), ainsi que d’éducation populaire à travers des émissions techniques (211). À travers les trois dernières parties de l’ouvrage, Niang donne à voir Senghor à œthel, tant dans ses luttes pour le maintien du pouvoir que dans sa microgestion sur l’usage du français, révélatrice de la francophilie et du conservatisme linguistique d’un président qui intègre l’Académie française en 1983.
L’ouvrage, d’un grand intérêt historiographique, présente toutefois quelques petites failles. Certaines sections, bien que pertinentes dans l’argument d’ensemble, nous éloignent de l’objet d’étude qu’est le rôle de la radio et des médias dans la prise de contrôle des territoires et des populations. Nous pensons notamment aux chapitres cinq et six portant respectivement sur la lutte entre Modibo Keita et Senghor (75), ainsi que la lutte entre Senghor et le président du conseil Mamadou Dia (89). Au début de ces chapitres, nous nous plongeons dans leurs luttes sans que l’usage de la radio ne soit évoqué, sauf tardivement. Dans cette même lignée, le titre de l’ouvrage omet de rendre compte de la centralité de cette technologie dans l’analyse proposée. Ce n’est d’ailleurs que dans la partie quatre que Niang plonge dans les détails et l’analyse approfondie du rôle de la radio dans ces luttes.
Un autre élément d’intérêt, que Niang met en avant au début de l’ouvrage, mais qui s’estompe au fil des chapitres, réside dans le recours au concept de commandement. Si Mbembe articule initialement ce concept à l’analyse de la colonisation, il en fait également un outil pour penser le monde postcolonial, en soulignant la continuité entre le régime colonial et les États africains postcoloniaux. Quoi qu’au coeur de sa thèse, ce concept semble malheureusement disparaitre au fil des pages, ou du moins prendre une place plus implicite dans l’analyse.
À bien des égards, le travail de recherche de Bocar Niang est très bien mené. La mobilisation et l’usage de sources orales, écrites et enregistrées à travers l’ensemble des chapitres enrichissent considérablement l’ouvrage, notamment lorsqu’il est question des luttes internes au régime de Senghor.
L’analyse méthodique des émissions faite par Niang nous montre également un portrait nuancé de cet outil d’État. Bien que, par exemple, Senghor s’en serve activement pour mettre de l’avant ses pensées sur la négritude et le socialisme africain, l’auteur montre également que les efforts d’éducation populaire – notamment en matière de langue, d’agriculture ou de développement – étaient loin d’être négligeables. Tout n’était pas arrimé au service de l’État, et une véritable politique d’éducation populaire en vue du développement du pays était mise en place.
En définitive, l’ouvrage de Niang participe de façon riche à la recherche dans la sphère des technologies des médias dans l’univers africain. Des journaux à la radio, en passant par le cinéma, il est clair qu’il s’agit d’un terreau fertile pour de la nouvelle recherche historique en laissant ressortir les grandes tendances des médias africains face aux dynamiques de décolonisation, mais aussi la persistance des reliquats de la colonisation dans les modes de fonctionnement.