Le dossier thématique « The Ottoman Maghrib », publié sous la direction de Jessica M. Marglin et Youssef Ben Ismail, vise à proposer une réévaluation de la place accordée au Maghreb dans l’histoire de l’Empire ottomanFootnote 1. Peut-on, se demandent les auteur·ices, parler d’un « tournant maghrébin » (Maghribi turn) en histoire ottomane ? Les six études ici réunies, précédées d’une très substantielle introduction (de trente pages) proposée par les deux responsables de la coordination de l’ensemble, fournissent matière à réflexion.
Appréhender, au fil d’une courte recension, la substance d’un recueil collectif de textes n’est jamais chose facile. Il est fréquent que l’hétérogénéité prime et que la recherche de trames communes demeure infructueuse. Rien de tel ici. Les auteur·ices se connaissent. Leurs parcours se sont croisés maintes fois. Isabelle Grangaud, Salma Hargal et M’hamed Oualdi se sont côtoyé·es à plusieurs reprises au cours des dernières années, qui pour cosigner un texte, qui en participant au même programme de recherche ERC. Remarquons aussi que J. M. Marglin enseigna à l’université du Michigan en 2013-2014 et que Peter F. Kitlas et Paul M. Love Jr. y étaient alors étudiants (entre 2012 et 2014 pour l’un, de 2012 à 2016 pour l’autre) : peut-être faut-il y voir davantage qu’une simple coïncidence. Mention est enfin faite, en note et sans plus de détails, de journées d’étude préliminaires à la composition du dossier. Manifestement donc, les auteur·ices ont travaillé ensemble. Le résultat est là : « The Ottoman Maghrib » se distingue par une homogénéité et une cohésion rares. C’est, en soi, une belle réussite.
Poursuivons, fût-elle très approximative, notre micro-prosopographie, car elle permet de mieux saisir certains ressorts de la dynamique à l’œuvre. Quatre des auteur·ices (Y. Ben Ismail, P. F. Kitlas, P. M. Love et J. M. Marglin) ont fait l’essentiel de leurs études, et enseignent actuellement, dans des universités de recherche situées en Amérique du Nord, ou dans des établissements se réclamant d’un modèle apparenté (à l’American University of Beirut et l’Al Akhawayn University in Ifrane). Deux autres (I. Grangaud et S. Hargal) sont, par leur formation et (pour l’heure) par leurs rattachements institutionnels membres du monde français de l’enseignement supérieur et de la recherche. Un dernier (M. Oualdi), formé en France, a fait cheminer sa carrière entre institutions françaises, nord-américaines et européennes. Nous lisons donc, publiées par la revue de l’Ottoman and Turkish Studies Association, émanation d’une société savante nord-américaine, des plumes ne partageant pas toutes de manière égale cet ancrage. C’est, dans le champ éditorial couvert par ladite association, suffisamment rare pour être souligné. Et cela dit déjà peut-être quelque chose de ce que le Maghreb fait aux études ottomanes.
Projet intellectuel commun, disions-nous. Quel est-il ? Rien moins que de « repenser l’histoire ottomane » (p. 26) depuis ses provinces maghrébines. « Tournant » il y aurait, puisque cette approche ouvrirait la voie à une meilleure compréhension de l’entièreté de l’Empire ottoman, tout en montrant l’utilité d’appliquer un prisme transimpérial à l’étude de la région dans sa globalité. Travailler depuis le Maghreb induirait ainsi une ample remise en question de la topographie aréale, géographique et linguistique qui a jusqu’alors structuré l’organisation des cursus et des recherches. Telle est la perspective d’ensemble. Les auteur·ices la déclinent à leur façon. Dans le détail, il y a forcément beaucoup à dire, à redire : c’est la règle de la dispute scientifique. Aussi, qui voudrait chicaner ne manquerait pas de relever ici ou là imperfections typographiques, incorrections linguistiques ou traductions hasardeuses. (Contentons-nous de quelques exemples de ces dernières : « scribe » pour khūjā page 53, « populace » pour ḫasārāt page 98, « instruit » pour umūr-dīde page 99, « Égypte » pour al-diyār al-miṣriyya page 167.) Reste que l’ambition et la prestesse des études publiées ici ne laissent pas de réjouir. Et comme il faut faire bref, ce qui suit préférera la perspective cavalière aux détails qui fâchent. Trois plans d’action y sont plus particulièrement découpés : la rupture avec l’historiographie coloniale et nationaliste ; la recherche d’échelles transimpériales d’analyse ; et la proposition d’une histoire pragmatique.
L’un des attendus majeurs du dossier réside dans la volonté des auteur·ices de tourner la page des récits historiographiques coloniaux (français, italiens) ou nationalistes (algériens, tunisiens, marocains). Cette dimension programmatique donne le ton à la plupart des textes réunis. Une sommaire analyse stylométrique révèle une forte propension à l’emploi de formules à vocation illocutoire comme « I will argue », « I will demonstrate », etc. Ces éléments de langage signalent l’habitude installée (au demeurant fort répandue dans le champ éditorial académique anglophone) de décrire sa recherche en tant que forme-projet. Outre qu’ils pourraient avoir des effets perlocutoires contraires aux intentions des auteur·ices, ils ont surtout pour conséquence de réduire à la portion congrue les éléments de démonstration effective, que les lecteur·ices devront, le cas échéant, aller quérir ailleurs. En effet, plusieurs articles du dossier se signalent par la longueur disproportionnée de leurs préliminaires (entendons par là : les préparatifs de l’étude de cas). Les auteur·ices y consacrent entre 10 et 65 % de leur article : 3 pages sur 31 pour Y. Ben Ismail, 4 sur 21 pour S. Hargal, 8 sur 24 pour P. F. Kitlas, 8 sur 23 pour P. M. Love, 7 sur 17 pour M. Oualdi et 13 sur 20 pour I. Grangaud. Passé cette remarque de forme, la nécessité du positionnement historiographique proposé par les auteur·ices n’en demeure pas moins entière. Ainsi que le soulignent J. M. Marglin et Y. Ben Ismail dans leur introduction, l’historiographie du Maghreb a en effet longtemps minimisé, voire oblitéré, l’appartenance ottomane des provinces nord-africaines ; celles-ci, au nom d’une présumée « ‘différence’ maghrébine » (p. 10), étaient présentées comme des entités autonomes, voire indépendantes, de l’empire. Cette vision, héritée des justifications coloniales (la France affirmant, pour légitimer leur conquête, que l’Algérie et la Tunisie étaient des États souverains), a été reprise par les nationalismes postcoloniaux, qui voyaient dans l’ère ottomane une période de domination étrangère à surmonter. A contrario, l’insistance des auteur·ices du dossier sur la dimension ottomane du Maghreb vise à montrer que l’autonomie des provinces maghrébines reste à appréhender dans sa complexité. Comme le souligne S. Hargal dans son analyse de la conquête française de l’Algérie (1830), les élites locales et les gouvernements ottomans reconnaissaient explicitement les liens de suzeraineté entre Alger et Istanbul. Les pétitions envoyées par des Algériens au sultan ottoman après 1830, étudiées par S. Hargal, révèlent une conscience aiguë d’appartenance à un espace impérial ottoman, malgré la distance géographique, à rebours des discours et récits ancrés dans la « psyché coloniale » (p. 92).
L’analyse particulièrement fouillée proposée par Y. Ben Ismail dans son étude sur la province de Tunis ajoute une épaisseur supplémentaire à ce questionnement historiographique, en soulignant, avec d’autres auteur·ices du dossier, le profit qu’il faut espérer tirer d’une approche transimpériale des processus étudiés. Y. Ben Ismail montre comment la rivalité franco-ottomane au xix e siècle a produit des historiographies impériales concurrentes, où chaque gouvernement a commandité des études appelées à légitimer ses revendications. Les Ottomans, d’un côté, jugent préférable de mettre Tunis aux normes d’un droit international « standard », dussent-ils faire disparaître de leurs argumentaires toute référence à des institutions clefs du système provincial tunisois – notamment les wukalā’, « agents » mandatés pour veiller aux successions des sujets de Tunis présents dans d’autres régions de l’Empire ottoman, qui font plusieurs apparitions (furtives ou insistantes) dans d’autres textes du dossier (P. F. Kitlas, P. M. Love). De l’autre côté, les Français mobilisent ce même droit international en vue de réfuter toute notion d’une souveraineté ottomane sur la « Régence de Tunis ». Cette histoire croisée d’une « invisibilisation » des conceptions et pratiques ottomanes provinciales, avec pour résultat « la cristallisation d’une opposition rigide entre souveraineté et autonomie » (p. 151), permet de mettre en évidence l’historicité de ce que Y. Ben Ismail nomme « l’archive de la souveraineté ». Cela doit aussi s’accompagner, comme le défendent d’autres auteur·ices, d’une étude des mobilités transimpériales. Plusieurs contributions soulignent ainsi l’importance des réseaux de mobilité entre le Maghreb, l’Égypte, le Machrek et l’Europe. P. M. Love retrace ainsi la carrière de Saʿīd al-Shammākhī, un agent (wakīl) diplomatique et commercial du bey de Tunis au Caire au cours des années 1870-1880. Son parcours illustre, selon P. M. Love, comment des individus naviguaient entre plusieurs appartenances (ottomanes, tunisiennes, égyptiennes, ibadites) et contribuaient à relier les provinces ottomanes d’Afrique. Des dynamiques transrégionales similaires sont à l’œuvre, renchérit P. F. Kitlas, dans les missions diplomatiques du drogman (interprète) ragusain Giorgio Zurrich dépêché dans le Maghreb ottoman et marocain un siècle plus tôt, dans les années 1760. Ses lettres révèlent, argue l’auteur, l’existence d’une « société transmaghrébine » où circulent des acteurs (consuls, marchands, traducteurs) parcourant la région d’est en ouest et dont les réseaux alimentent bien des « imaginaires impériaux ottomans » en d’autres lieux qu’à la cour ou à la capitale (p. 80). À rebours de la vision surannée du Maghreb en tant que « périphérie », pareilles études indiquent que s’y négociaient activement les contours de la souveraineté impériale.
À l’appui de ce vaste programme de transimpérialisation de l’analyse, les textes livrent un plaidoyer pour une lecture rapprochée, croisée, mais surtout pragmatique des sources disponibles, qu’elles soient européennes ou ottomanes, issues d’instances locales ou distantes. Cette heuristique philologico-pragmatique passe par la multiplication des ressources archivistiques – en termes d’accès aux collections d’une part, de capacité de lecture multilingue d’autre part – et ouvre la voie au « tournant » auquel certain·es disent aspirer. I. Grangaud et M. Oualdi livrent ici deux contributions fortes en ce sens. Tirer de l’oubli les suppliques et requêtes issues d’esclaves ou de subalternes, retracer ce faisant les généalogies d’une écriture pétitionnaire commune aux cultures politiques du nord et du sud de la Méditerranée doit permettre, souligne M. Oualdi, de remettre en cause l’essentialisation de types juridiques et culturels en entités transhistoriques. Empruntant aux travaux de Gillian Weiss ou de Jocelyne Dakhlia, ainsi que de Sami Bargaoui, Simona Cerutti et I. GrangaudFootnote 2, il prône de lire les suppliques en tant qu’ensembles de revendications et jeux d’allégations (sets of claims), et propose l’hypothèse que leur action combinée « contribua à remodeler les administrations européennes et ottomanes » (p. 48) au tournant du xix e siècle. Ainsi, ce ne sont plus les programmes des grands hommes mais les requêtes des petites gens qui livrent le fin mot des « réformes », grande affaire des archives et des travaux des historien·nes de cette époque. Il y a là, conclut M. Oualdi, le plus sûr remède « à la perpétuation d’une historiographie eurocentrique ainsi qu’aux processus connexes de marginalisation et de déshumanisation des personnes de couleur à travers la Méditerranée et au-delà » (p. 55).
Ce parti pris critique d’une lecture pragmatique des sources, sous-jacent à la plupart des autres textes du dossier, trouve dans le texte d’I. Grangaud son expression la plus condensée et aboutie – une fois achevé le puissant et passionnant bilan historiographique, complémentaire de l’introduction du dossier, proposé par l’autrice au préalable et embrassant plusieurs décennies et langues de travail sur le Maghreb et l’Empire ottoman. Lectrice de l’anthropologue Albert Piette, I. Grangaud soutient qu’il n’est d’analyse que située, au plus près des actions « en train de se faire ». En l’espèce, son cas d’étude est la « maison des biens » (bayt al-māl), branche de l’administration financière chargée, à Alger comme en d’autres cités ottomanes, de statuer sur les biens confisqués, en déshérence ou non réclamés. On devra, pour se faire une plus juste idée du fonctionnement complexe de cette institution, se reporter à l’habilitation à diriger des recherches de l’autrice, le présent texte n’en livrant (pour la raison déjà indiquée) qu’un très fugace aperçu. Du moins en retiendra-t-on une maxime : « Pour bien comprendre l’empire, il faut l’examiner à travers un prisme essentiellement social et résolument local » (p. 119). C’est par l’ordre social, par l’agencement des droits, des biens et des statuts, non par l’ordre politique, que l’empire est empire, conclut l’autrice. C’est le service rendu aux sujets, plutôt que par les sujets, qui le constitue.
Saurons-nous in fine si le Maghreb se prête à un quelconque « tournant » ? La question, on s’en doute, est rhétorique. Et ce dossier vaut précisément parce qu’il ne s’y laisse point enclore. Faussons donc compagnie à l’inévitable chœur persifleur qui ne manquera pas d’entonner : « Un tournant ? un de plus ? » L’essentiel est ailleurs : le Maghreb vaut parce qu’il sert de lieu d’expérimentation collective, où se mêlent des hypothèses partagées et singulières à la fois. Il vaut parce qu’il donne envie de lire de plus près et les autres travaux des auteur·ices de ce dossier, et les documents d’archives qui leur servent de terrain d’étude. Cela suffit amplement à conclure qu’il est heureux et salutaire que le Journal of the Ottoman and Turkish Studies Association ait accueilli ce laboratoire maghrébin dans ses pages.