L’Europe telle que nous la connaissons s’est construite au gré de ses relations avec le monde extra-européenFootnote . Rien, ou presque, de l’histoire économique du continent au cours des cinq derniers siècles ne saurait être compris sans l’adoption d’un point de vue global, comme en atteste une infinité d’exemples. L’argent venu d’Amérique a servi de lubrifiant au commerce au sein de l’Europe et entre l’Europe et l’Asie, jouant donc un rôle crucial dans la formation de l’économie mondiale. Des plantes devenues essentielles au régime alimentaire européen, du maïs à la pomme de terre, sont originaires d’autres continents. Des travailleurs africains réduits en esclavage produisaient les biens, notamment le sucre, le tabac, le coton et le café, qui contribuèrent à l’accélération du développement économique de l’Europe. Des technologies importantes, comme le rouet et l’impression sur coton, ont été importées d’Asie vers l’Europe. Les incursions dans le monde musulman permirent aux Européens d’accéder à d’autres corpus de connaissances et l’expansion à travers l’Atlantique est, quant à elle, au cœur des processus qui ont placé l’économie européenne sur sa nouvelle trajectoire. Au xixe siècle, la domination impériale permet à l’Europe d’accéder à des ressources abondantes et à de nouveaux marchés aux quatre coins du monde : le cuivre africain contribue à alimenter la deuxième révolution industrielle, le caoutchouc latino-américain et malais fournit les pneus qui mettent en branle les armées européennes, les consommateurs indiens absorbent les cotonnades produites par les usines britanniques – tandis que, pendant toute la période, des migrations massives en provenance et à destination de l’Europe bouleversent les marchés du travail européens.
Si aucun de ces points ne fait débat – figurant même dans tout manuel standard d’histoire européenne –, des pans entiers de la littérature sur l’histoire économique du continent ont longtemps sous-évalué les effets de ces connexions et cherché à expliquer le développement économique de l’Europe de façon endogène : de tous les récits dominants, peu sont en effet aussi eurocentrés que celui du développement économique de l’Europe. « L’histoire économique globale, ou du moins intercontinentale, était une denrée rare », remarquait Kenneth Pomeranz encore en 2018Footnote 1. Les Européens qui se penchent sur les réalisations matérielles de l’Europe – y compris ses historiens – croient encore trop souvent que le continent s’est développé par ses propres moyens et, au passage, regardent ses habitants comme des modèles appelés à être imités par les autres communautés humainesFootnote 2. Les voies économiques de l’Europe semblent préfigurer l’avenir de chacun, écrivaient déjà Friedrich Engels et Karl Marx en 1848Footnote 3. Si ce récit héroïque a servi à bien des usages politiques au cours des siècles, il n’en est pas moins essentiellement trompeur.
Dans les dernières années, le tournant global, en lien avec de nombreux courants de recherche antérieurs, a toutefois abouti à une version plus élaborée – davantage connectée, comparatiste et systémique – de l’histoire du développement économique européen. Dès lors, les lectures antérieures d’une histoire économique de l’Europe comme produit d’un développement largement insulaire, fondé sur les seules ressources culturelles, sociales, politiques et économiques du continent, s’en sont trouvées périmées. L’histoire économique globale a ainsi montré que le développement économique de l’Europe au cours des cinq derniers siècles résulte du travail, de l’inventivité et du capital de personnes originaires de tous les continents, et que la formation d’une économie mondiale connectée – et hiérarchisée – se trouve au cœur même de la généalogie de l’économie européenne. Comme l’affirment Stephen Broadberry et Steve Hindle, « les historiens de l’économie, autrefois enfermés dans l’étude de leur pays et de leur période, ont été contraints de se confronter aux interdépendances de leurs domaines de spécialitéFootnote 4 ». Ils y sont parvenus avec brio.
Le nombrilisme de l’Europe
Comment un récit aussi puissant a-t-il pu rester si longtemps dans les limbes ? Tout d’abord, comme toujours en histoire, c’est une question d’échelle. Une grande partie des innombrables histoires du développement économique écrites au cours du dernier siècle concernent des entreprises, des entrepreneurs, des villes, des régions et, tout au plus, des pays. Il est vrai qu’aucun autre continent que l’Europe n’a fait l’objet d’analyses aussi approfondies, aussi détaillées et aussi brillantes du développement de son économie, de son commerce, de ses classes sociales, de ses régimes de travail, de ses migrations et autres questions de ce type. Par ailleurs, de même que dans la quasi-totalité des champs de la recherche historique, ces études ont pour cadre naturel l’État-nation ou ses subdivisions. Les biographies, les histoires d’entreprises, les études d’économies urbaines ou rurales et même les analyses sectorielles ne s’intéressaient que très rarement aux relations avec le reste du monde : les historiens étudiaient Die industrielle Revolution in Deutschland, The Making of the English Working Class ou Les bourgeois et la bourgeoisie en France Footnote 5. Cette tendance traverse toutes les sensibilités politiques, de Robert Brenner, qui situe les origines du capitalisme dans la campagne anglaise, à Douglass C. North et Robert Paul Thomas, pour qui l’Europe se singularise par son environnement institutionnel, en passant par Niall Ferguson qui découvre les six clefs du succès – ou, pour le dire en version originale, les « killer apps » – du développement économique dans le tissu européenFootnote 6. Pensons un instant aux quantités d’études portant sur l’ensemble des aspects de l’industrie cotonnière européenne qui omettent trop souvent ces évidences : les matières premières, une grande partie de la technologie et les marchés de cette industrie cruciale se trouvaient hors d’Europe. Ce qui intéressait alors les historiens, c’était avant tout de comprendre les trajectoires particulières des économies britannique, allemande ou française, leurs dynamiques internes et ce qui semblait les différencier des autres économies nationales.
Par ailleurs, la logique même de la discipline tendait à enfermer la recherche en histoire économique dans un cadre national ou, au mieux, continental. La professionnalisation de l’histoire a en effet conduit les historiens à privilégier l’étude de documents primaires, notamment dans les archives nationales, dont le cadre orientait leurs recherches vers l’histoire nationale. Cette tendance est particulièrement accusée chez les historiens de l’économie, toujours plus dépendants de données quantitatives en grande partie nationales, puisque produites par les gouvernements dans le but de constituer des économies « nationales »Footnote 7. Cette approche est dominante au moins depuis le développement du concept de Produit national brut (PNB) par Simon Kuznets et des statistiques sur la croissance nationale par Angus Maddison, au milieu du xxe siècleFootnote 8. L’intérêt général pour la croissance économique a ainsi conduit les économistes comme les non-économistes à voir l’économie comme un phénomène de niveau national.
À l’évidence, la question est aussi politique. L’histoire, qui se constitue en discipline universitaire au xixe siècle, joue un rôle actif dans la formation des États-nations. Ayant renoncé aux tendances cosmopolites héritées du xviiie siècle, elle épouse progressivement le point de vue d’une communauté nationale délimitée, qu’elle contribue réciproquement à construire. L’histoire en général, et l’histoire économique en particulier, tirent alors leur légitimité de leur capacité à expliquer le développement de la communauté nationale, privilégiant ainsi un point de vue national voire nationaliste. Parallèlement, tandis que le système politique et économique mondial reposait toujours davantage sur l’hypothèse de différences fondamentales entre les civilisations, les Européens cherchaient à expliquer leur extraordinaire ascension économique et les relations impérialistes établies avec les peuples du reste du monde : ils en trouvaient volontiers l’origine en eux-mêmes, dans leur société et leur tradition politique. C’était spécialement le cas des années 1870 aux années 1970, durant lesquelles les États s’efforçaient de retenir « leurs » capitalistes et travailleurs à l’intérieur de leurs frontières, tandis que ces derniers, en retour, devenaient de plus en plus dépendants de « leurs » États-nations respectifs – une évolution qui s’inscrit elle-même dans une histoire globaleFootnote 9. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, et de l’Union soviétique aux États-Unis, les réflexions sur le développement s’inscrivaient de plus en plus dans une perspective téléologique et dans un cadre national, la théorie dominante de la modernisation exerçant une influence particulière en Europe de l’Ouest, orientant l’histoire économique vers une perspective nationale.
Sous l’influence de Max Weber, certains chercheurs en vinrent ainsi à attribuer l’essor économique de certaines parties de l’Europe à des raisons internes au continent européen : inventivité de la population, penchants religieux, climat, composition raciale, structures sociales spécifiques ou singularité du système institutionnelFootnote 10. Cette insistance sur l’exceptionnalisme européen (ou britannique, français, allemand) servait non seulement les intérêts des hommes d’État impérialistes européens, mais permettait aussi de dissimuler la dimension globale de ces processus. Même lorsque l’échelle de l’analyse historique englobait l’« Europe » (ou du moins s’étendait à des régions européennes élargies), comme dans les travaux de David S. Landes, de Joel Mokyr, d’Alexander Gerschenkron, de Sidney Pollard et de Joseph A. Schumpeter, les liens entre l’Europe et le reste du monde demeuraient largement dans l’ombreFootnote 11. Ce type de recherche reposait en effet sur un postulat implicite consistant à marginaliser l’importance de ces relations, comme l’a très bien montré Patrick O’BrienFootnote 12.
Non que les historiens européens aient ignoré la dimension internationale de l’histoire économique de l’Europe. Parmi les principaux pays de l’impérialisme européen en particulier – la France, le Royaume-Uni et les Pays-Bas –, des centaines sinon des milliers de chercheurs étudiaient alors le commerce mondial, les communautés marchandes engagées dans ce commerce et les dimensions économiques de l’impérialisme. Cependant, cette littérature ne prêtait pas réellement attention aux évolutions sur le continent européen lui-même, traitant davantage du commerce indépendamment du développement domestique, comme si le commerce ou les colonies fonctionnaient séparément de l’économie « nationale ». Pour ne prendre que deux exemples, certains chercheurs ont étudié le vaste complexe sucrier caribéen de façon quasi distincte de sa relation avec l’Europe, tandis que des centaines d’ouvrages traitent de la production du coton aux Amériques sans se soucier de la manière dont cette histoire était liée au développement économique européen.
Plus grave encore, de telles perspectives ont conduit à des généralisations à partir du modèle européen. Tandis que le noyau empirique de l’analyse restait l’histoire de la vie économique en Europe, ses résultats étaient trop souvent présentés comme des vérités universelles, voire des « lois » de l’évolution historique, le monde non européen ne paraissant alors entrer dans l’histoire que pour faire la démonstration de ses lacunes. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, l’avenir du monde tendait à être vu au miroir du passé de l’Europe : l’exemple européen était cette boîte à outils qui semblait contenir les choix politiques à appliquer au reste du monde. Plus d’un historien de l’économie de l’Europe était tenté de considérer son œuvre comme absolument pertinente pour la prise de décision dans le monde extra-européen contemporain.
Devenir global
Le tableau d’une histoire économique européenne désespérément eurocentrée et enfermée dans des frontières nationales s’avère pourtant largement réducteur. Appréhendé d’un point de vue légèrement différent, ce domaine est peut-être le plus profondément globalisé de l’histoire européenne. L’histoire globale a exercé une influence profonde sur l’histoire économique, et le renouvellement historiographique des deux disciplines s’est effectué en étroite relation, au point parfois de fusionner. L’histoire économique globale est de fait devenue si dynamique qu’elle est déjà l’objet de manuels spécialisésFootnote 13. Dès 2009, l’éditeur universitaire Brill a ainsi créé une série de volumes dirigés par certains des principaux contributeurs du champ, parmi lesquels Maarten R. Prak, Jan Luiten van Zanden, Gareth M. Austin, Johan Fourie, Christine Moll-Murata, Elise van Nederveen Meerkerk, Şevket Pamuk, Kenneth Pomeranz, Tirthankar Roy et Peer VriesFootnote 14. Des spécialistes de l’histoire économique globale, dès lors constituée en discipline, ont pu affirmer, entre autres, que « le caractère distinctif de l’Europe de l’Ouest exige d’être démontré plutôt que postulé » ; les historiens (en particulier les membres de ce qu’on a appelé l’« école californienne ») considèrent de plus en plus l’histoire de l’économie européenne depuis des perspectives non européennes, en s’intéressant aux flux de ressources et en adoptant des approches globales, notamment dans le domaine de l’histoire du travailFootnote 15.
Ces analyses à l’échelle globale, qui mobilisent différentes traditions, ne sont pas aussi nouvelles qu’il pourrait sembler – comme toute histoire globale d’ailleurs. D’une part, il existe toute une tradition historiographique qui considère l’histoire économique européenne depuis l’extérieur ; des chercheurs originaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont, depuis longtemps, mis en évidence l’influence des relations mondiales sur le développement économique de l’Europe. L’esclavage en est un des thèmes les plus notoires. Dès la première moitié du xxe siècle, des historiens comme les Trinidadiens Eric Williams et C. L. R. James ou l’Américain W. E. B. Du Bois ont insisté sur l’importance du rôle économique joué par l’esclavage, la traite des esclaves et le commerce de biens agricoles produits par des systèmes esclavagistes dans le développement économique de l’EuropeFootnote 16. C. L. R. James a ainsi montré que la richesse des marchands de Nantes et de Bordeaux résulte du travail d’esclaves africains aux Antilles tandis qu’E. Williams soutient que la révolution industrielle britannique a pu advenir grâce aux profits générés par le commerce des esclavesFootnote 17. Longtemps négligés, ces chercheurs ont récemment été redécouverts par une nouvelle génération d’historiens qui, tout en s’appuyant sur leurs travaux, ont confirmé une grande partie de leurs thèses (pas toutes)Footnote 18.
De la même manière, des historiens du monde anciennement colonisé comme le Sénégalais Abdoulaye Ly ont longtemps souligné l’importance du rôle du colonialisme dans le développement de l’économie européenne. En 1955, A. Ly affirmait déjà que la position de la France au sein de l’« économie atlantique » a influencé sa structure politico-économiqueFootnote 19. « [L]e commerce d’Afrique, explique-t-il, au-delà de la contribution directe à l’accumulation de métal précieux, avait effectivement une place de choix et grandissante dans l’accumulation capitaliste européenne prise dans son ensembleFootnote 20 ». Plus ou moins de la même manière, des historiens indiens ont montré le rôle essentiel joué par ce qu’ils ont appellé, en s’appuyant sur les travaux de Dadabhai Naoroji, le « drainage des richesses » d’Inde vers le Royaume-Uni. Dès 1902, Romesh Chunder Dutt étudia ainsi les effets de la politique économique britannique sur l’Inde, mettant au jour une politique de désindustrialisation délibérée du sous-continent au moyen de restrictions légales et de tarifs douaniers : « La politique de la nation dirigeante consistait à transformer l’Inde en une simple source de matières premières […] jusqu’à avoir écrasé la puissance industrielle de l’Inde au profit de la sienne propreFootnote 21. » Ce thème deviendra un élément central de l’historiographie indienne, comme dans les récents travaux d’Aditya Mukherjee et de Mridula MukherjeeFootnote 22. Au milieu du siècle, l’économiste argentin Raúl Prebisch développa une première version de la théorie de la dépendance selon laquelle l’économie mondiale se compose de « centres » et de « périphéries », les périphéries assurant l’accumulation de richesses dans les centresFootnote 23. Cette approche a rencontré un grand succès chez les historiens latino-américains. Ceux-ci analysaient déjà volontiers l’histoire économique de l’Europe dans le cadre plus vaste de l’histoire de l’économie globale et soulignaient le poids des transferts de richesse d’une partie du monde à une autre ; parmi les ouvrages les plus importants émanant de ce courant, on peut citer Dépendance et développement en Amérique latine, de Fernando Henrique Cardoso et Enzo FalettoFootnote 24.
De telles réflexions restèrent marginales dans l’historiographie européenne des années 1940 et 1950, mais gagnèrent de l’influence, trouvant en particulier un relai important chez l’historien français Fernand Braudel. De 1935 à 1937, le jeune Braudel enseigna à l’université de São Paulo. Si l’ouvrage Civilisation matérielle, économie et capitalisme, brillant exposé sur l’essor du capitalisme, se concentre sur l’Europe, il s’appuie cependant sur ses expériences brésiliennes pour mettre en évidence la prégnance des connexions mondiales dans l’histoire de l’Europe, attribuant notamment aux marchands non européens un rôle clef dans la transition vers le capitalismeFootnote 25. F. Braudel affirme ainsi que l’intégration de l’Afrique et des Amériques à l’économie européenne a placé l’Europe sur une trajectoire de développement spécifique alors que ses confrères, de droite comme de gauche, cherchaient encore à expliquer le développement économique de l’Europe par des origines strictement locales – des formes de luttes de classes aux tendances culturelles particulières. Son approche inspira à son tour des chercheurs comme Vitorino Magalhães Godinho, dont l’ouvrage de 1969, Os descobrimentos e a economia mundial, réaffirmait le rôle décisif du contexte mondial pour le développement économique de l’EuropeFootnote 26.
F. Braudel influença un groupe croissant d’historiens, de sociologues et d’économistes du « Nord global » qui, sous l’impulsion d’Immanuel Wallerstein, travaillèrent à réécrire l’histoire économique européenne d’un point de vue global. Reprenant les concepts de centre et de périphérie élaborés par R. Prebisch, ils expliquèrent l’économie mondiale et le rôle de l’Europe en son sein en insistant sur l’importance des connexions à l’échelle du globe après 1492 et, en particulier, des systèmes hiérarchiquesFootnote 27. Leurs conceptions continuèrent de se diffuser avec des chercheurs comme Terence K. Hopkins, Giovanni Arrighi, Dale W. Tomich et Jason W. Moore qui s’accordent sur la nécessité d’introduire une approche globale dans l’histoire économique européenneFootnote 28. Au-delà d’une histoire comparatiste ou connectée, leurs travaux se distinguent par leur tentative d’analyser le capitalisme historique d’un point de vue systémique – la production des structures évolutives de l’économie mondiale apparaissant alors comme le résultat de processus généraux ainsi que de luttes locales. Eric Vanhaute, par exemple, a récemment mis l’accent sur l’intérêt de cette approche pour l’histoire économique de l’Europe, en particulier pour éviter les écueils du cadre comparatiste, qui tend souvent à « reconstituer des cadres nationaux et à essentialiser les caractéristiques de l’histoire d’une nationFootnote 29 ».
On peut enfin signaler une longue tradition d’économistes attachés à étudier la place de l’Europe dans l’économie mondiale. Guillaume Daudin a ainsi montré le rôle essentiel du commerce d’outre-mer, notamment avec l’aire carribéenne, dans le développement économique de la France au xviiie siècle ; Ralph Davis fit de même pour l’économie britanniqueFootnote 30. Barbara L. Solow n’a cessé de souligner le rôle central de l’esclavage dans le développement de l’économie de l’Atlantique NordFootnote 31, tandis que Joseph E. Inikori démontrait, dans son impressionnant Africans and the Industrial Revolution in England, l’importance de produits d’origine africaine, des travailleurs et des marchés africains pour la révolution industrielle britanniqueFootnote 32. Jeffrey G. Williamson a étudié l’histoire longue de la mondialisation, en se demandant particulièrement à partir de quand et pourquoi les marchés se sont progressivement intégrésFootnote 33. P. O’Brien et Stanley L. Engerman, dont les travaux ont exercé une influence profonde sur des générations d’étudiants en histoire économique européenne, ont également souligné l’importance des exportations pour l’industrialisation britannique – comme l’ont à nouveau fait, plus récemment, Daron Acemoglu, Simon Johnson et James A. RobinsonFootnote 34. Ronald Findlay et Kevin H. O’Rourke ont démontré quant à eux le grand rôle joué par le commerce international dans le développement de l’économie intra-européenneFootnote 35.
Les travaux de ces chercheurs rappellent ceux des premiers historiens de la révolution industrielle, lesquels signalaient déjà l’importance du commerce extérieur, en particulier avec les Amériques. Dans son Industrial Revolution de 1884, Arnold Toynbee observait la « force corrosive du commerce extérieur » sur l’économie britannique, comme y reviendra Elizabeth Waterman Gilboy en 1932 dans son article « Demand as a Factor in the Industrial Revolution » et John A. Hobson, en 1894, dans The Evolution of Modern Capitalism, où il affirmait que « l’économie coloniale doit être considérée comme l’une des conditions nécessaires du capitalisme moderneFootnote 36 ». Dans son ouvrage de 1968 Industry and Empire, Eric Hobsbawm soulignait lui aussi que l’ancrage mondial de l’économie britannique était crucial pour son développement industrielFootnote 37.
La perspective globale occupe aujourd’hui parmi les historiens une place centrale dans la réécriture de l’histoire de l’économie européenne, qui mêle des approches comparatistes, connectées et systémiques. L’intervention la plus marquante à ce jour est sans conteste celle d’un historien de la Chine, K. Pomeranz, dont l’ouvrage Une grande divergence a contribué à définir le champ et a inauguré de nombreuses pistes de recherches depuis sa publication en 2000Footnote 38. Selon K. Pomeranz, jusqu’à la fin du xviiie siècle, les régions d’Europe et de Chine les plus avancées se trouvaient à des stades similaires de développement économique. Leur divergence résulterait de la capacité de certaines régions d’Europe à échapper aux contraintes liées aux ressources – l’accès fortuit au charbon et aux ressources des périphéries colonisées, notamment dans les Amériques, ayant été décisif. Aux côtés de membres de l’école californienne comme R. Bin Wong, Bozhong Li, Andre Gunder Frank ou Jack A. Goldstone, pour n’en citer que quelques-uns, K. Pomeranz a adopté des approches comparatistes afin d’aborder son sujet selon différents points de vues – asiatiques en premier lieu –, redimensionnant ainsi la place de l’Europe pour la faire passer de premier acteur de l’économie mondiale à simple figurantFootnote 39.
Les débats autour d’Une grande divergence ont été vifs, certains historiens relevant des différences antérieures entre ces régions, d’autres invoquant des facteurs différents pour expliquer le phénomène. P. Vries, par exemple, insiste sur l’histoire comparée de l’État, tandis que Kaoru Sugihara souligne l’hétérogénéité entre un type (européen) d’industrialisation fondée sur le capital et un modèle (asiatique) qui s’appuie sur le travailFootnote 40. En dépit de ces controverses, tous s’accordent cependant à adopter une perspective comparatiste et connectée afin de mieux comprendre le développement économique de l’Europe.
Les recherches lancées par Marcel van der Linden à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam fournissent une seconde illustration de l’influence de la perspective globale sur l’histoire économique de l’Europe, et délimitent un nouveau champ : celui de l’histoire globale du travail. S’appuyant sur les travaux de chercheurs comme Dipesh Chakrabarty et Samir Amin, qui ont remis en cause la validité universelle de la formation de la classe ouvrière industrielle en Europe occidentale, M. van der Linden reproche à l’histoire du travail traditionnelle – composante importante de l’histoire économique de l’Europe – sa focalisation sur l’emploi formel dans l’industrie de travailleurs essentiellement masculinsFootnote 41. Une approche aussi étroite, affirme-t-il, ne peut que laisser dans l’ombre l’énorme quantité de travail effectué dans des contextes qui ne sont pas ceux du Nord global, de l’industrie et de la relation classique travail-salaire. La nouvelle histoire globale du travail née de ces observations a soigneusement décrit la manière dont le développement d’une grande diversité de régimes de travail a accompagné l’expansion du capitalisme. Elle a également interrogé la thèse selon laquelle le travail salarié serait la norme du capitalisme et mis en relation l’expansion de la relation travail-salaire dans certaines parties du monde, comme l’Europe, avec celle de formes de travail non libre ailleursFootnote 42. L’entreprise la plus ambitieuse à ce jour consiste, pour les historiens du travail, à produire un inventaire mondial des relations de travail au cours des cinq derniers siècles. Une telle refonte a également donné naissance à un projet encore plus vaste de mondialisation de l’histoire sociale, laquelle a conduit à des travaux innovants, par exemple sur la « bourgeoisie globale »Footnote 43.
Ce domaine infiniment dynamique voit l’émergence de nombreux projets de recherche, certains insistant sur la dimension connectée, d’autres sur l’histoire comparée, d’autres encore sur les aspects systémiques. Les travaux de Vanessa Ogle sur les juridictions offshore des Bermudes ou des îles Caïmans ont ainsi ouvert de nouvelles perspectives sur l’économie politique de l’Europe au xxe siècleFootnote 44. Les histoires du commerce de certains produits extra-européens ont permis de retracer la façon dont les textiles, la porcelaine et les épices, par exemple, ont façonné les cultures, les goûts, les modes et la décoration intérieure des EuropéensFootnote 45. En comparant la structure institutionnelle des économies du monde entier sur cinq siècles, les travaux de D. Acemoglu et J. A. Robinson sur les « revers de fortunes » arriment solidement l’histoire européenne à l’histoire globaleFootnote 46. Dans How the West Came to Rule, Alexander Anievas et Kerem Nişancoğlu mettent en évidence la dimension géopolitique de l’ascension économique européenne, notamment à travers le destin mouvementé de l’Empire ottomanFootnote 47. L’histoire des produits de base – sucre, tabac, coton, entre autres – dévoile les connexions de l’économie européenne avec celles d’autres régions du monde, ainsi que les conséquences des transferts de ressources sur le développement économique de l’EuropeFootnote 48. La brève Histoire du capitalisme de Jürgen Kocka jette ainsi des regards perspicaces par-delà l’horizon européenFootnote 49. D’autres historiens continuent d’étudier l’importance du monde colonial pour le développement économique de l’EuropeFootnote 50. Enfin, dans un ouvrage qui relève à la fois de l’histoire connectée et de l’histoire comparée, Robert C. Allen affirme que la révolution industrielle britannique a résulté du niveau élevé des salaires (et du faible coût de l’énergie), lequel avait lui-même pour origine des activités maritimes dépendant d’une importante force de travailFootnote 51.
Tous ces travaux, ainsi que beaucoup d’autres non mentionnés ici, montrent que l’économie de l’Europe moderne est le produit d’interactions avec d’autres régions du monde. L’Europe a indubitablement exercé une influence considérable sur le développement économique d’autres aires géographiques, mais elle est elle-même le produit, en un sens réel et matériel, des mondes extra-européens. Des caractéristiques longtemps considérées comme spécifiquement « européennes » sont le résultat d’interactions entre certaines régions d’Europe et d’autres parties du monde. Réduire l’histoire de l’Europe à ses frontières, d’ailleurs mal définies, peut certes servir des fins politiques précises ; le résultat n’en est pas moins historiquement inexact. En effet, de vastes portions de l’Europe ont entretenu des relations plus étroites avec des espaces extra-européens qu’avec l’« Europe » proprement dite ; d’importantes sociétés européennes – telle la Grande-Bretagne – se définissent au moins autant par des réseaux englobant des territoires asiatiques, africains et américains que par leurs liens « européens ». De la même manière, il est impossible d’expliquer le développement économique de l’Europe, sa « grande divergence », sans prendre en compte ses liens multiformes avec le reste du monde : les transferts de ressources – parmi lesquels la traite des esclaves, les exportations d’argent des Amériques, les plantations de caoutchouc de Malaisie et les migrations de travailleurs du Maghreb employés dans l’industrie de l’acier et du charbon en Europe – ont joué un rôle essentiel dans le développement économique de l’Europe, les Européens ayant absorbé les terres, le travail et les ressources naturelles d’une grande partie du globe dans leurs circuits de reproduction économique. En outre, la capacité administrative, infrastructurelle et militaire des États européens, si essentielle au développement économique du continent, comme l’ont montré notamment Charles Tilly, Peer Vries et William J. Ashworth, a largement été façonnée par leurs projets impérialistesFootnote 52. L’Europe est un produit du monde, et les recherches futures seraient bien avisées, si elles veulent comprendre comment les différentes parties de l’histoire européenne s’inscrivent dans cette histoire globale, de s’intéresser à la fois à l’immense éventail des connexions particulières et au capitalisme comme système-monde en perpétuelle transformation au cours des cinq derniers siècles. Comme tout autre région du monde, l’Europe résulte d’une série d’interactions avec des populations du monde entier sur une très longue duréeFootnote 53. L’économie du continent ne saurait se comprendre sur sa seule base : elle est un produit du monde, tout comme l’économie du monde a été coproduite par les différentes économies mondiales, dont celle de l’Europe ne représente qu’une partie.