Le 7 juillet 1934, de jeunes mariés appartenant à l’élite musulmane de Constantine, insérée dans l’ordre colonial, écont le discours enflammé d’un de leurs invités, Abou-Ezzohra : « ‘Le mouvement féministe qui gagne chaque jour du terrain’ au Moyen-Orient est ‘un mouvement entièrement islamique’ » (p. 1). L’historienne Sara Rahnama choisit ce discours retranscrit dans le journal des professeurs algériens, La Voix indigène, pour ouvrir son ouvrage The Future Is Feminist: Women and Social Change in Interwar Algeria. Cette simple phrase d’Abou-Ezzohra cristallise les discussions des élites algériennes sur les droits des femmes lors de l’entre-deux-guerres, alors au croisement d’une réforme de l’islam, d’un décentrement du regard de la puissance coloniale française vers le Moyen-Orient, d’une montée en puissance du nationalisme et de l’émergence d’un féminisme arabe.
Longtemps, l’historiographie du genre en Algérie coloniale et postcoloniale, parent pauvre de l’histoire du MaghrebFootnote 1, a souffert d’un déséquilibre entre les travaux portant sur la situation des Européennes et ceux portant sur la condition des femmes algériennes, délaissant ce second champ à la sociologie, la littérature et l’ethnographie. Cette historiographie qui fourmille d’études dédiées aux Européennes aux premiers temps de la colonisation, aux représentations de l’Autre et aux sexualités, dans la perspective d’un orientalisme contextualisé, est à présent renouvelée par des recherches sur l’histoire politique des Algériennes dont une part significative est consacrée à leur participation à la guerre d’indépendance et à ses ramifications postcolonialesFootnote 2. De nouveaux ouvragesFootnote 3 tentent de résorber ce déséquilibre en s’intéressant aux mobilisations, aux résistances et aux négociations féminines dans un monde colonial qui n’est pas que compartimentation des êtres et des espaces.
C’est dans cette perspective que le livre de S. Rahnama s’inscrit. Il est novateur de par son corpus de sources composé principalement d’une presse arabophone, de par sa chronologie qui nuance l’hégémonie historiographique de la guerre de libération nationale, de par son appareil théorique qui pense la construction du sujet politique féminin algérien avant sa participation à la guerre, malmenant toute forme de téléologie, et enfin de par son questionnaire transnational qui rompt, bien avant 1962, le face-à-face colonial entre France et Algérie. Situé à la croisée de l’histoire du genre en situation coloniale, des féminismes transnationaux et de l’histoire sociale de l’Algérie contemporaine, cet ouvrage participe pleinement au renouvellement de chacune de ces historiographies et en devient, par là même, un repère.
The Future Is Feminist s’organise en six chapitres. Le premier étudie le développement de la question féminine en Algérie portée par des intellectuels réformistes arabes dans l’héritage de la nahda (mouvement de renaissance culturelle et de modernité arabe), en miroir des féminismes d’État prônés en Iran, en Turquie et en Afghanistan – S. Rahnama utilise la définition de Marya Hannun, soit une instrumentalisation étatique des droits des femmes fondées sur des réformes ostensiblement féministes dans l’intention d’établir sa légitimité modernisatrice et de rompre avec l’ancien régime. Le deuxième chapitre met en lumière les travailleuses domestiques algériennes, intermédiaires entre les mondes ségrégués du colon et du colonisé. Les troisième et quatrième chapitres abordent, à travers l’éducation, les pratiques vestimentaires et les actes de (dé)voilement, la manière dont la presse se saisit de la question féminine au prisme d’un islam réformateur. Le cinquième chapitre, qui analyse la sororité impérialiste des Françaises, forme un contrepoint au sixième et dernier chapitre, qui interroge les contestations féminines de la domination patriarcale dans la construction du nationalisme à l’aube de la révolution algérienne, terme consacré par Malika Rahal dans Algérie 1962. Une histoire populaire (2022).
Dans un premier temps, je me concentrerai sur la contribution qu’offre ce livre à l’histoire sociale des idées féministes en Algérie coloniale en mettant en perspective ses apports aux Gender et Subaltern Studies et ses limites méthodologiques. J’aborderai, dans un second temps, la manière dont S. Rahnama inscrit la cause féminine algérienne dans un espace imaginé de luttes où féminisme et nationalisme arabes s’entremêlent pour mieux « provincialiser l’Europe », pour reprendre l’expression de Dipesh Chakrabarty.
La thèse principale de l’ouvrage consiste à montrer les multiples « possibilités féministes » (p. 8) à l’œuvre en Algérie durant l’entre-deux-guerres. Cela implique de remettre en cause un lieu commun historiographique qui fait de la participation des femmes à la guerre d’indépendance un point de bascule, si ce n’est de départ, dans l’avènement du sujet politique féminin et dans les transformations des rapports de genre en Algérie. Les travaux qui diffusent ce cliché, dominés par une tendance nationaliste, passent sous silence non seulement le rôle central, à la fois symbolique et physique, des femmes dans la vie sociale et intellectuelle de l’entre-deux-guerres, mais aussi la polyphonie ou « multivocality » (p. 15) des débats autour de la cause féminine portés par une élite masculine algérienne dans la presse arabophone.
L’apport du livre de S. Rahnama repose, d’une part, sur un corpus de sources variées et plurilingues (en arabe et en français), d’autre part, sur une réflexion théorique enrichie par l’œuvre de Judith Butler. L’un des impératifs de ce projet, clairement affirmé par S. Rahnama, est en effet d’écrire une histoire sociale de l’Algérie par-delà les archives coloniales. Bien qu’Ann Laura Stoler ait renouvelé l’approche de ces dernières par une lecture dans le sens du grain (along the grain), les archives coloniales demeurent insuffisantes et silencieuses au sujet des femmes algériennes. La lecture de la presse arabophone donne à entendre un large éventail de commentateurs de la question féminine en Algérie dépassant la binarité coutumière entre voix séculières et voix religieuses afin de subsumer leur diversité, leur antagonisme ainsi que leur position sociale dans la stratification coloniale. À cette presse s’ajoute un fonds documentaire plus ordinaire, à savoir les rapports de surveillance des autorités coloniales et les correspondances et mémoires des personnalités étudiées.
Pour saisir l’effervescence intellectuelle de l’entre-deux-guerres, souvent réduite à la dichotomie entre tradition et modernité, l’historienne forge, comme évoqué plus haut, le concept de « possibilité féministe » (feminist possibility), fruit d’une double réflexion sur le féminisme et la « methodology of possiblity » (p. 13). Cette dite méthodologie, fondée par Manijeh MoradianFootnote 4, considère le « sentiment collectif d’espoir ou de possibilité – aussi fugace ou naïf soit-il – comme un objet d’étude légitime, comme un moyen de repenser l’héritage des révolutions anti-impérialistes » (p. 13). Il s’agit dès lors d’analyser les discours non seulement pour leur contenu, mais aussi pour leur manière programmatique d’orienter les actions et les corps vers un futur qui révèle les angoisses du présent, façonne les visions du passé et encadre les changements. Cette méthodologie de la possibilité vise à donner à chaque aspiration sa puissance d’existence.
La définition du féminisme apparaît comme un passage obligé bien qu’ardu pour tout chercheur ou toute chercheuse qui s’y frotte. S. Rahnama avance une définition inclusive et heuristique d’un féminisme à la fois émancipé « des ontologies maternelles et racialistes » (p. 8) propres aux mouvements occidentaux dominants et nourri par l’hybridité induite par les réalités algériennes. Selon l’historienne, une définition polysémique et élargie du projet féministe permet « d’explorer la manière dont [ce dernier peut] être simultanément encouragé et entravé, parfois par les mêmes voix » (p. 9). Cet ouvrage apparaît ainsi comme une contribution non seulement à l’histoire des femmes, mais aussi à l’histoire du genre, c’est-à-dire des rapports sociaux de sexe en Algérie coloniale. La position de l’Association des oulémas musulmans algériens (AOMA) fondée en 1931 par le charismatique Constantinois Ibn Badis en est une illustration éloquente.
Dans la lignée de la thèse fondatrice de Charlotte CourreyeFootnote 5, S. Rahnama montre la position réformiste de l’AOMA au sujet de l’éducation des femmes eu égard à celle des ordres soufis qui, dans la revue al-Balagh al-Jazairi, s’y opposent, la taxant d’importation occidentale et coloniale. L’AOMA, via le journal La Défense et la revue al-Najah, appelle à l’obligation d’une éducation des femmes fondée sur la tradition discursive islamique. Ainsi, l’islam est révélé dans son potentiel émancipateur au service d’une « future Algérie féministe » (p. 40) tandis que l’éducation des femmes apparaît comme une opportunité de participer à une renaissance plus large du monde musulman et de relier la personnalité algérienne au Moyen-Orient dans ses dimensions arabophone et islamique annonçant le triptyque « l’islam notre religion, l’arabe notre langue, l’Algérie notre pays ». Cet exemple montre aussi à quel point la question féminine durant l’entre-deux-guerres est une affaire d’hommes issus de l’élite urbaine musulmane, ce qui contredit le stéréotype colonial de la misogynie musulmane.
The Future Is Feminist semble néanmoins plus une contribution à une histoire intellectuelle qu’à une histoire sociale des idées féministes. Sans doute le lectorat sera-t-il frustré de voir les femmes algériennes traitées davantage comme des objets d’étude que comme des sujets de leur propre histoire, malgré le deuxième chapitre. Trois facteurs sont à l’origine de cette impression : d’abord, la rareté des figures féminines algériennes ; ensuite, la méthodologie fondée sur une juxtaposition de trajectoires individuelles ; enfin, l’analyse de la presse algérienne dans son cadre de production en mettant de côté sa réception, démarche qui aurait permis une réflexion avancée sur la formation de l’opinion publique. En effet, rares sont les figures féminines prenant la plume dans la presse arabophone durant l’entre-deux-guerres en raison de la faiblesse de la scolarisation féminine et à un accès genré à la presse en tant qu’espace public. S. Rahnama, en quête des traces laissées par ces femmes, aurait pu s’attarder plus longuement, dans le chapitre cinq, sur les trajectoires, par exemple, de Djamila Debèche (p. 113) ou de Mamia Chentouf (p. 180) qui n’apparaissent qu’en contrepoint de celles, plus fouillées et connues, de féministes françaises (Marie Bugéja, Germaine Malaterre-Sellier). De plus, les trajectoires, masculines et féminines, non insérées dans un contexte sociologique collectif et précis, sont parfois reléguées à l’anecdotique.
Dans un second temps, S. Rahnama fait des « possibilités féministes » algériennes le point d’observation des ramifications géographiques et politiques du nationalisme et du réformisme arabes dans la perspective d’une histoire d’allers-retours entre le Maghreb et le Machrek, nuançant une historiographie qui pense ces espaces de manière autonome et réifiée. Le premier chapitre montre à quel point les commentateurs construisent « l’Algérie féministe du futur » (p. 40), jamais loin de l’islam, en miroir des luttes et des avancées féministes au Moyen-Orient, érigées en modèle dans des années d’entre-deux-guerres caractérisées par une fluidité des appartenances sociales, religieuses et politiques.
Après avoir couvert les réformes du féminisme d’État de Mustafa Kemal, la revue al-Najah, dont l’éditorialiste, Smaïl Mima ben Allaoua, fut formé à la Zitouna de Tunis, diffuse plusieurs pages de 1926 de la revue L’Égyptienne dirigée par la féministe Huda Sharawi et publie les nouvelles venant de Tunisie, de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan au sujet des droits des femmes inscrits dans un processus de modernisation et de soulèvement nationaliste. Suivant l’exemple de l’AOMA, ces oulémas légitiment, dans La Défense, leur position favorable à l’éducation féminine en se référant à un article issu de la Presse marocaine et aux combats des femmes irakiennes. Les revues deviennent ainsi le lieu transnational d’une « communauté imaginée » arabiste (au sens de Benedict Anderson) qui, par son pluralisme d’idées et d’opinions, « n’est pas simplement une source donnant accès aux débats [mais] un personnage à part entière de l’histoire » (p. 19) permettant de saisir les controverses autour du statut des femmes algériennes.
The Future Is Feminist s’inscrit dans un double décloisonnement. D’une part, celui amorcé par les travaux d’Augustin Jomier, d’Arthur Asseraf, de Malika Rahal et de Charlotte Courreye, qui soulignent les circulations culturelles et politiques entre le Maghreb et le Machrek dont la culture partagée, notamment autour de la langue arabe, questionne la construction d’un espace intellectuel en Algérie aux inspirations moyen-orientales. D’autre part, celui entrepris par l’histoire des féminismes transnationaux qui fait l’objet d’un grand nombre de travaux centrés sur le premier xx e siècle mais rarement orientés vers l’étude des réseaux Sud-Sud. La recherche de S. Rahnama est, à ce titre, fondatrice pour le Maghreb en même temps qu’elle s’insère dans le foisonnement des études sur les mouvements féministes au Moyen-Orient.
Cette inscription de l’Algérie dans les mondes arabes est sujette à des débats politiques et historiographiques virulents dans la mesure où elle viendrait minorer la diversité culturelle et linguistique de l’Algérie cristallisée autour de l’affirmation berbèreFootnote 6. S. Rahnama aurait pu, par une variation d’échelles, replacer ces ambitions politiques arabistes dans un ensemble plus vaste d’échanges transnationaux Sud-Sud ou Nord-Sud. En s’intéressant uniquement aux revues arabophones et francophones, elle tend à démontrer ce qu’elle a postulé au départ par la sélection même de ses sources. Autrement dit, elle risque de construire un corpus qui confirme ses hypothèses en écartant les sources capables de les infirmer. Ce biais aurait pu être évité en situant ces connexions arabistes dans un entre-deux-guerres façonné par un cosmopolitisme anticolonial et une coprésence de l’Afrique et du monde. En conclusion, S. Rahnama, avec ce livre, offre le pendant de l’ouvrage de Natalya Vince pour l’Algérie coloniale en tenant simultanément une étude poussée des sources arabes et une riche réflexion théorique sur la presse, les futurs non advenus et le genre. En abordant les positions variées et antagonistes des commentateurs de presse, elle montre comment l’islam est conçu, durant l’entre-deux-guerres, comme une force émancipatrice pour les femmes dans une perspective nationaliste. Elle tisse ainsi une généalogie des féminismes islamiques institués à la fin du xx e siècle, fondés sur une interprétation renouvelée des sources coraniques. The Future Is Feminist est un livre déterminant pour une autre histoire de l’Algérie contemporaine et pour une histoire des autres féminismes.