La prosopographie apparaît comme une alternative à l’histoire des grands hommes dans la mesure où elle donne à voir l’épaisseur de la société. Que ce soit pour constituer des populations d’étude ou pour retracer un parcours de vie ordinaire, elle doit toutefois pouvoir se nourrir de données biographiques suffisantes. Or ces dernières font souvent défaut dans le monde grec antique. Il est en effet difficile d’atteindre l’unité de la personne à travers les mentions dispersées de son nom dans des sources souvent mal datées. Il est aussi délicat de percevoir les configurations généalogiques dans un monde où le nom ne rattache pas l’individu à une lignée en dehors des indications du patronyme, parfois du papponyme – c’est-à-dire du nom du grand-père. Les individus ne bénéficient que d’éclairages ponctuels, en particulier lorsque les sources de la tradition manuscrite, plus disertes, font défaut – ce qui rend difficile la perception des itinéraires biographiques. Par conséquent, les tentatives de recomposer des réseaux personnels se cantonnent encore à quelques personnes illustres, pour lesquelles l’enquête biographique est plus fournie Footnote 1. La masse des noms livrés par les sources épigraphiques demeure néanmoins un riche corpus pour écrire une histoire qui, comme le préconisait Louis Robert, doit être une histoire des noms et par les noms Footnote 2. Cela suppose notamment de prêter attention au système relationnel que ceux-ci composent entre eux dans les sources ; ce système peut refléter les structures de parenté.
Reconstituer le réseau formé par les noms portés par les enfants et leurs parents est un projet formulé pour la première fois par Alain Bresson dans les années 1980 Footnote 3, à un moment où les historiens s’emparaient de l’ordinateur. Il n’est sans doute pas fortuit de le reprendre aujourd’hui, dans une nouvelle phase des relations entre histoire et numérique Footnote 4. La mise en œuvre de ce programme est rendue possible par l’émergence d’outils et de concepts novateurs, en particulier par une plus grande accessibilité des données en ligne et un usage facilité des programmes et des logiciels capables de traiter ces données. Récolte, enregistrement et traitement des données sous format numérique ne vont cependant pas sans poser des questions de méthode inédites ou renouvelées. On le constate dans l’étude des données onomastiques grecques menée au moyen de l’outil conceptuel de l’analyse de réseaux Footnote 5.
Si la référence au paradigme du réseau a permis le développement de plusieurs travaux en histoire ancienne depuis les années 2000 Footnote 6, l’usage d’une méthode quantitative forgée en sociologie reste minoritaire chez les spécialistes de la période antique Footnote 7. Les antiquisants incriminent généralement l’état de leur documentation. Ce n’est pas tant le petit nombre de sources que leurs lacunes, la difficulté d’établir les textes, l’absence de série ou l’impossibilité, parfois, de comparer des types de documents différents qui rendent plus difficile une approche quantitative. Sans minimiser les problèmes que l’analyse quantitative de réseaux forgée pour l’époque contemporaine peut poser, il s’agit ici de mesurer les gains potentiels de son adaptation dans un contexte de sources lacunaires. Précisément parce que le terme de réseau est à la mode, il est essentiel de s’interroger sur la pertinence de son emploi dans l’étude d’un système relationnel et sur la nécessité de passer à la modélisation que suppose la mise en œuvre d’outils quantitatifs.
Dans le cas présent, l’analyse de réseaux renouvelle les recherches en confrontant l’approche théorique de l’anthropologie et le traitement empirique de la prosopographie. C’est bien une réflexion sur la valeur heuristique de cet outil et des méthodes quantitatives au sens large qui peut se lire en filigrane d’une étude d’onomastique et de prosopographie attiques. Par la mise en valeur des rapports entre onomastique et parenté, l’analyse de réseaux amène alors à poursuivre une histoire des élites civiques, qui restent la catégorie sociale la plus visible dans les sources, en particulier épigraphiques. On sait combien le sujet des élites doit aux enquêtes prosopographiques Footnote 8 et l’on constate, pour les autres périodes, les résultats obtenus par l’analyse de réseaux Footnote 9. Pour le monde grec antique, si les difficultés à atteindre la personne peuvent freiner les études quantitatives de réseaux, la focalisation première sur les noms permet de revenir, dès lors, à la question de la personne sous un angle différent. Dans la mesure où il existe encore peu de parallèles pour le monde grec antique, notre étude se construit comme une expérimentation. La première partie expose la méthodologie de l’expérience. La deuxième teste notre capacité à lier réseaux onomastiques et réseaux de parenté en partant des données disponibles en ligne. La troisième, en soulignant l’intérêt à oublier momentanément la personne, s’interroge sur les modes d’enquête et la difficulté de mise en récit induite autant par le corpus que par la méthode utilisée.
Système de parenté, onomastique et prosopographie : la modélisation par le réseau
Le projet proposé jadis par Bresson associe une démarche empirique de reconstitution généalogique telle qu’elle est pratiquée depuis le xixe siècle avec une approche structurale du système matrimonial. La notion de réseau permet précisément d’articuler ces deux perspectives en dépassant une forme de raisonnement circulaire.
Une relecture du projet bressonien
Le monde grec antique se caractérise par un système onomastique qui repose sur l’usage d’un nom unique auquel divers éléments sont associés pour former un nom personnel distinguant les individus. À l’anthroponyme, le nom individuel, est ainsi fréquemment associé le patronyme, le nom individuel du père, et, parfois, des précisions renvoyant à l’insertion dans une communauté civique. À Athènes, par exemple, depuis les réformes de Clisthène en 508/507 av. J.-C., les citoyens sont supposés être désignés en fonction de leur inscription dans un dème Footnote 10. L’onomastique, quand elle est complète, fait suivre trois éléments pour construire le nom personnel : l’anthroponyme, le patronyme et le démotique. Les différents types de documents ne donnent cependant pas les mêmes éléments : dans certains cas, seul l’anthroponyme est utilisé, éventuellement inscrit sous la mention du dème ou uniquement de la tribu à laquelle le dème est rattaché ; dans d’autres, les sources n’indiquent que la paire de noms formée par l’anthroponyme et le patronyme. Quelles que soient les raisons de ces choix d’exposition du nom personnel Footnote 11, les données que nous pouvons enregistrer sont disparates même quand le texte est entièrement lisible, ce qui est loin d’être toujours le cas.
Les sources utilisant le patronyme font apparaître de façon explicite le lien de filiation paternelle. Il est possible, par conséquent, de travailler à partir de nombreuses paires de noms qui renseignent sur un segment de parenté, même en l’absence de désignation de la ligne de descendance plus longue. Pour arriver à rattacher ces courts segments entre eux, les prosopographes s’appuient sur les règles de transmission du nom au sein d’un groupe familial. Les sources « littéraires » athéniennes d’époque classique sont les plus explicites ; elles soulignent que le choix du nom se fait dans un stock puisé dans les branches paternelle et maternelle de l’enfant Footnote 12. Certaines sources épigraphiques, essentiellement les inscriptions funéraires et les dédicaces, font également apparaître des familles entières à travers lesquelles il est possible d’étudier la récurrence des noms Footnote 13. La règle la plus sollicitée en prosopographie est la papponymie Footnote 14. D’une génération à l’autre, les sources nomment donc des paires inversées, grâce auxquelles peuvent être reconstituées des lignes de filiation et des branches collatérales Footnote 15.
Bresson combine cette analyse des règles de nomination aux choix préférentiels d’alliance, qu’il présente comme caractéristiques du monde grec, en s’appuyant notamment sur l’exemple de Rhodes. Selon lui, dans un système où les alliances se font fréquemment au sein de la parenté, les usages de transmission des noms issus du stock familial permettent de visualiser une famille sous la forme d’un graphe cohésif dans lequel la quasi-totalité des liens entre les noms sont réalisés. Le système d’alliance est au cœur des désaccords entre les historiens à propos de la fréquence des mariages à un degré rapproché Footnote 16. Ce type de mariages est-il une pratique caractéristique des familles grecques antiques Footnote 17 ? Étant donné l’état de la documentation, est-il possible de déterminer avec une précision relative la fréquence de ces unions sur un plan statistique Footnote 18 ? À défaut d’une régularité d’ordre statistique, peut-on percevoir, à travers les sources, les cadres structurants qui favorisent ces unions entre proches ? Dès lors, celles-ci s’expliquent-elles par le rapport d’échange entre les preneurs et les donneurs Footnote 19 ? Reposent-elles sur une norme sociale, sinon prescrite par les lois, du moins influencée par certaines d’entre elles et induite par le modèle civique Footnote 20 ? Ces unions constatées sont-elles, au contraire, uniquement le fait de stratégies individuelles conjoncturelles, en particulier des élites Footnote 21 ? Les réponses à ces questions reposent la plupart du temps sur des enquêtes prosopographiques Footnote 22. Même dans les discours des orateurs attiques, qui restent la meilleure source pour apprécier le phénomène directement exposé par les protagonistes, les alliances et les adoptions au sein de la parenté rapprochée sont cependant en partie tributaires de reconstitutions prosopographiques débattues Footnote 23. À cet égard, les catalogues prosopographiques, celui de John Davies en premier lieu, constituent le réservoir des études récentes sur la famille Footnote 24. Or ces reconstitutions se fondent souvent sur l’hypothèse que les noms se transmettent dans la famille et que les mariages se contractent au sein de la parenté. Par conséquent, une forme de circularité est introduite dans le raisonnement lorsque ces mêmes reconstitutions servent ensuite à détecter le type d’alliances pratiquées Footnote 25. En réalité, la position des chercheurs sur la question de la fréquence des mariages dans un degré rapproché est corrélée, nous semble-t-il, à leur rapport à la prosopographie. En présentant les choses de façon caricaturale, on peut opposer l’anthropologue, qui puise dans les catalogues prosopographiques des éléments pour construire ses modèles, et le prosopographe pointilleux, qui refuse toute hypothèse externe à sa source en privilégiant une lecture au ras des documents. Si les travaux publiés se situent entre ces deux extrémités, ils n’échappent pas toujours au raisonnement circulaire en combinant les deux traditions sans en faire systématiquement le partage logique.
La proposition de Bresson permet de dépasser ce biais méthodologique à condition de construire la matrice en enregistrant les liens entre le nom des enfants et celui des parents uniquement s’ils sont avérés dans les sources, et non s’ils proviennent d’hypothèses prosopographiques. Construire ce réseau onomastique de filiation revient à automatiser la démarche intellectuelle au fondement des reconstitutions prosopographiques qui recomposent des lignées à partir des segments de filiation. Ce que le chercheur fait manuellement sur quelques paires de noms, le logiciel le fait systématiquement sur l’ensemble des données, avec une rapidité de traitement appréciable. Le chercheur peut alors identifier et examiner les groupes cohésifs révélés par le logiciel pour vérifier, en relisant les sources, s’ils correspondent à de vraies familles. La formulation quasi mathématique du problème se heurte évidemment à la question des sources, dont les lacunes perturbent les résultats. Néanmoins, grâce à la modélisation, l’opposition entre théorie anthropologique et lecture pragmatique des sources est dépassée, en considérant la prosopographie comme le résultat et non plus comme la matière de l’enquête.
La construction du réseau
Mener une telle analyse suppose de définir au préalable les entités entre lesquelles étudier un type de relation et la nature de la relation prise en compte Footnote 26. Ces entités forment les nœuds ou les sommets du réseau ; les relations sont les arêtes (réseau non orienté) ou les flèches (réseau orienté) liant les sommets entre eux. Il est possible de spécifier certaines caractéristiques des nœuds et des liens, appelées attributs et signalées visuellement dans le graphe. Plusieurs types de réseaux peuvent être construits pour étudier conjointement les noms, les personnes et les groupes de parenté. S’ils sont complémentaires, ils n’ont cependant pas la même fonction heuristique.
Le réseau onomastique de filiation est chargé d’assembler de courts segments de parenté pour révéler des réseaux de parenté plus vastes, que l’analyse prosopographique doit venir confirmer. Les nœuds sont formés par les anthroponymes portés par les individus nommés dans les sources. L’attribut des noms est leur genre, marqué par leur forme grammaticale. L’individu en tant que tel s’estompe dans la construction du réseau, même s’il en constitue l’horizon, puisque ce sont des relations de parenté entre des personnes que le réseau onomastique met en évidence. Les noms sont liés deux à deux lorsqu’il existe une relation de filiation entre les individus qui les portent. L’individu n’est donc pas totalement exclu de la formalisation du réseau : il permet de connaître les liens entre les noms et d’en déterminer les attributs relevant de la chronologie ou de l’inscription géographique. La date du lien est déduite de celle de l’apparition du lien de filiation dans les sources Footnote 27. L’inscription du lien dans l’espace se réduit à l’inscription de cette même personne dans le corps civique. Pour éviter les raisonnements circulaires, il faut par conséquent enregistrer uniquement ce qui est explicite dans les sources : les noms, les dates et le rattachement civique tels qu’ils sont lus, sans les restitutions induites par des rapprochements prosopographiques.
Une correspondance peut alors s’établir entre le réseau onomastique construit à partir des relations de filiation et les réseaux de parenté plus large, car de nombreuses sources indiquent que les noms se transmettent au sein du groupe de parents – et peu importe, à ce stade, selon quelles modalités Footnote 28. Pour la construction du réseau onomastique de filiation, que ce soit le nom entier d’un parent ou seulement un élément de son nom importe peu : les noms sont liés parce qu’ils ont été effectivement portés par des enfants et des parents. Cela ne veut pas dire qu’il est inutile de procéder, en parallèle, à la construction d’un réseau sémantique liant les noms entre eux quand ils partagent l’une de leurs composantes Footnote 29. Ce lien grammatical pourrait être étendu au lien lexical si deux racines, bien que distinctes, renvoient à des univers lexicaux proches. Prenons un exemple : des monuments funéraires, trouvés à proximité les uns des autres, font connaître Lusimachidês fils de Lusimachos d’Acharnes Footnote 30, Lusimachidês Footnote 31, Lusimachos Footnote 32 et Lusistratos Footnote 33. Les noms se font écho : ils sont tous composés à partir de la racine du verbe luô, qui marque la délivrance, tandis que les autres éléments renvoient au monde de la guerre Footnote 34. Ils sont donc réunis par deux types de liens, grammatical et lexical. Cette double liaison, associée à des monuments érigés dans un même enclos funéraire, suggère l’existence d’une relation de parenté entre ces individus Footnote 35. Néanmoins, l’analyse onomastique seule ne suffit pas à prouver le lien de parenté. Le réseau sémantique ne peut donc fonctionner de façon autonome si on souhaite l’appliquer aux reconstitutions prosopographiques ; il peut néanmoins intervenir avec profit pour apporter un argument supplémentaire une fois que le réseau onomastique de filiation a identifié de potentiels groupes de parents.
La question des données
Le partage entre informations brutes lues dans les sources et hypothèses prosopographiques n’est malheureusement pas encore effectif dans les divers outils disponibles pour le monde grec Footnote 36. Il est toutefois possible de travailler à partir du formidable lexique des noms grecs mis en chantier dans les années 1970 à Oxford, le Lexicon of Greek Personal Names (Lgpn) ; désormais consultable en ligne, celui-ci permet une réutilisation des données pour d’autres usages Footnote 37. Les concepteurs de ce projet n’ont pas voulu proposer un lexique onomastique sans tenir compte des individus Footnote 38. Sous chaque nom recherché apparaît la liste des personnes qui l’ont porté comme anthroponyme. Comme il ne s’agit pas d’un catalogue prosopographique, seules les relations de filiation entre les porteurs des noms sont indiquées et les identifications des personnes ne sont pas explicitées. Michael Osborne et Sean Byrne, les deux éditeurs du volume concernant l’Attique, se sont livrés à un travail monumental de relecture des sources et des travaux prosopographiques existants ; toutefois, les notices n’indiquent pas s’ils reprennent ou corrigent la tradition Footnote 39. Les sources rattachées à une même personne sont indiquées mais elles ne sont pas interrogeables séparément et il faut les consulter directement pour savoir quelles informations exactes elles contiennent. Postulat de restitution, ancrage chronologique et inscription dans un dème précis relèvent souvent d’une série d’hypothèses qui sont le fruit d’études prosopographiques successives. Le Lgpn n’échappe donc pas au biais dont nous souhaiterions précisément nous départir pour coder le réseau onomastique de filiation ; il est néanmoins, à l’heure actuelle, le seul moyen de procéder à l’expérimentation en réutilisant des données disponibles.
Par conséquent, il est nécessaire de préciser les conditions d’importation de ces données récupérées automatiquement grâce à un programme qui extrait, dans le fichier xml mis à disposition, certaines des informations utiles pour coder les relations. Dans le cadre de notre recherche, nous avons récupéré l’anthroponyme, le sexe des personnes porteuses des noms, les fourchettes chronologiques, le dème et le nom de tous ceux désignés comme parents. Les fourchettes chronologiques indiquées par le Lgpn n’ont pas été discutées, alors qu’elles proviennent parfois de la tradition prosopographique ; elles ont simplement été codées selon des tranches chronologiques correspondant aux siècles pour faciliter les traitements ultérieurs : nous avons tenu compte de celles à cheval sur deux siècles (425-375 av. J.-C., codé « Va/IVa ») – les fourchettes larges ne sont pas codées par les siècles mais ne sont pas écartées (hellénistique, codé « hell », ou impériale, codée « imp »). Nous avons également importé, sans correction, l’inscription des personnes dans les cadres civiques athéniens : le dème peut donc être connu précisément par la source, ou résulter d’un rapprochement prosopographique Footnote 40. Reste à transformer le fichier Excel obtenu (fig. 1 *) en un format que Visone, le logiciel de réseaux utilisé, peut lire Footnote 41. Bien qu’imparfait pour construire le réseau onomastique de filiation, le Lgpn se présente comme un outil unique et éminemment utile aux chercheurs. Il convient maintenant de comprendre dans quelle mesure les réseaux construits par récupération automatique de ces données constituent des outils heuristiques pertinents.
Onomastique et parenté dans les dèmes d’Oion
Notre démarche relevant de l’expérimentation, il semble nécessaire de détailler la méthodologie de l’enquête avant d’envisager l’utilisation du réseau construit à partir du Lgpn comme outil prosopographique.
Choix de l’échelle et du terrain d’enquête
Construire le réseau onomastique de filiation à l’échelle de la cité consisterait à élaborer une sorte de réseau complet – si l’on peut utiliser ce terme dans un contexte de sources lacunaires Footnote 42. Ce réseau formerait une étude structurale de l’ensemble des liens onomastiques connus dans toutes les sources. L’échelle de la cité est un horizon d’autant plus pertinent que l’endogamie civique apparaît comme une règle assez communément partagée aux périodes classique et hellénistique Footnote 43. Il faut toutefois procéder par étapes pour éprouver la méthode mise en place : à cette fin, nous avons restreint le premier test à l’échelle du dème, en construisant une méthodologie d’enquête qui tienne compte à la fois du biais des sources et de celui des données.
Au-delà de cette raison purement technique, ce choix a aussi une logique intellectuelle : le dème est une communauté vivante qui fait l’objet, depuis plusieurs années, d’un réel renouveau historiographique Footnote 44. Des travaux intègrent l’étude des dèmes à celle des diverses associations dans lesquelles s’inscrivent les individus, qu’ils soient citoyens ou non Footnote 45. D’autres adoptent une approche micro-analytique appuyée sur l’ensemble de la documentation disponible Footnote 46. Que l’intérêt soit porté sur les aspects institutionnels Footnote 47, les cadres de vie ruraux ou les rapports entre ville et campagne Footnote 48, le dème est souvent choisi comme une échelle d’analyse qui permet de renouveler une histoire habituellement centrée sur la cité. Une large place est parfois accordée aux individus qui forment ces communautés Footnote 49. Dès lors, se pose la question de la construction de la population d’étude. Que veut-on et, plus précisément, que peut-on étudier à partir de l’onomastique d’un dème ?
Le dème est un cadre administratif qui peut, dans certains cas, correspondre à un cadre de vie. Sur ce territoire vivent deux catégories de population : d’une part, des citoyens dont la famille habitait déjà sur place à la fin du vie av. J.-C. et dont le démotique correspondait à leur dème d’habitation ; d’autre part, tous ceux, citoyens ou non, dont la famille était venue s’installer dans le dème après les réformes de Clisthène. Il serait évidemment utile de pouvoir comparer l’onomastique des démotes, vivant ou ne vivant plus dans le dème, avec celle du reste des résidents. Le projet est difficilement envisageable, non seulement à cause de l’aspect lacunaire des sources, mais aussi parce qu’il est ardu de déduire le lieu de résidence des individus nommés dans les sources Footnote 50. Quel que soit son lieu de résidence, chaque démote a néanmoins sa place dans les institutions locales de son dème de rattachement, à commencer par l’assemblée. En outre, du fait de l’inscription des fils dans la liste civique, le dème reste un groupe de filiation par les hommes. Le démotique marque donc une communauté administrative et familiale. Malheureusement, il n’est pas toujours mentionné : les réseaux construits à partir de ce critère demandent par conséquent à être complétés par l’ajout des noms qui sont connus sans démotique et que le Lgpn inscrit sous la mention « Athens ». C’est toutefois à partir du noyau des noms rattachés à un dème que peut s’établir la comparaison avec le reste des données. En dépit des problèmes que pose l’utilisation du démotique pour construire la population d’étude, l’échelle du dème reste un bon point de départ pour tester la valeur heuristique des réseaux onomastiques de filiation construits par récupération automatique des données.
Le choix du dème, quant à lui, s’est opéré de façon empirique, au hasard d’une reconstitution prosopographique en cours, fondée sur le retour de trois noms au sein d’un même groupe familial. Il s’est révélé propice à l’expérience, non seulement à cause de l’existence de deux dèmes homonymes, appelés Oion, mais aussi parce que le matériel prosopographique de l’un d’entre eux est particulièrement riche. Oion Dekeleikon appartient à la trittye intérieure de la tribu Hippothontis et peut être localisé dans le Nord de l’Attique à Bogiati (fig. 2 *) Footnote 51. Oion Kerameikon appartient à la trittye intérieure de la tribu Leontis, sans que sa localisation exacte soit connue (les dèmes dépendant de la même trittye se situent dans le Nord de l’Attique, sans être proches les uns des autres). En fonction des quotas bouleutiques – c’est-à-dire du nombre de conseillers envoyés par chaque dème au Conseil des Cinq-Cents –, John Traill considère Oion Kerameikon comme un petit dème et Oion Dekeleikon comme un dème moyen Footnote 52. Les traces prosopographiques ne donnent toutefois pas la même image. En effet, le Lgpn identifie 59 démotes d’Oion Dekeleikon, 245 démotes d’Oion Kerameikon et 178 démotes que la prosopographie n’a pu rattacher précisément à aucun des deux. C’est que les Athéniens ne différenciaient pas les dèmes homonymes : on était un citoyen d’Oion, ex Oiou – cela explique la présence de trois mentions sur le site du Lgpn alors que deux dèmes seulement existaient en réalité. Certaines inscriptions font connaître la tribu, ce qui permet parfois de distinguer les deux démotiques. Quand celle-ci est connue pour un parent, les reconstitutions prosopographiques l’étendent à tout le groupe familial. Pour limiter ce biais, nous avons choisi de traiter ensemble tous les démotes d’Oion.
Grandes composantes connexes et reconstitutions prosopographiques
L’attribut des nœuds, c’est-à-dire le genre des noms, est signalé selon une typologie classique associant le triangle au masculin, le cercle au féminin et le carré au genre indéfini. Les attributs des liens sont indiqués par des styles de traits différents, montrant le rattachement au dème, ou par des couleurs distinctes, marquant les périodes. Le graphe final affiche par conséquent à la fois le genre des noms, la période et le dème dans lesquels le lien de filiation est attesté (fig. 3).
Vue d’ensemble du graphe onomastique de filiation des dèmes d’Oion

Le réseau onomastique complet des trois mentions de dèmes comporte 243 nœuds et 235 liens. La taille du graphe, qui reste raisonnable, permet alors une analyse visuelle Footnote 53. Ce réseau éclaté se décompose en 86 composantes connexes Footnote 54. Dans la très grande majorité des cas (61 sur 86), celles-ci se réduisent à la relation entre deux noms. Dans onze cas, elles se limitent à un seul nom, quand père et fils portent le même, ce qui se traduit graphiquement par une boucle. Le partage onomastique entre les deux dèmes est assez net Footnote 55. Il n’y a pas de superposition de liens renvoyant à Oion Dekeleikon (tirets) et à Oion Kerameikon (traits pleins), ce qui signifie que les paires de noms portées ne sont pas les mêmes dans les deux dèmes Footnote 56.
Au sein du réseau onomastique de filiation, la connexité, c’est-à-dire le fait qu’il existe un lien entre tous les nœuds d’un graphe, rattache les paires de noms entre elles. Dans la mesure où les noms sont choisis dans un stock familial, les composantes connexes peuvent éventuellement cacher des réseaux de parenté. Deux des trois composantes les plus importantes se confondent en partie avec des familles déjà identifiées par la tradition prosopographique : les Bousélides (fig. 3, composante A), la famille autour d’Apolêxis (fig. 3, composante B) et la composante « impériale » (fig. 3, composante C) Footnote 57.
Le groupe familial descendant de Bouselos d’Oion est bien connu grâce à deux discours d’Isée (Sur la succession d’Hagnias) et du pseudo-Démosthène (Contre Macartatos), qui rappellent les multiples procès à propos de la succession d’un arrière-petit-fils de Bouselos, Hagnias (II), fils de Polemôn (fig. 7 *) Footnote 58. Rappelons simplement qu’Hagnias (II) mourut sans héritier direct au début du ive av. J.-C Footnote 59. Une nièce, qui avait reçu l’héritage, mourut elle-même sans avoir de descendance. Le patrimoine serait ensuite passé, par testament, à Glaukôn, frère utérin d’Hagnias (II). Cette succession donna ensuite lieu à plusieurs procès au sein du groupe des parents proches susceptibles d’hériter, auquel n’appartiennent pas les parents utérins Footnote 60. Le dernier procès, traité par le discours du pseudo-Démosthène, concerne Euboulidês (III), donné en adoption posthume à Euboulidês (II), le grand-père maternel de l’enfant, par son père Sositheos qui prononce le discours contre Macartatos, fils de Theopompos, à qui l’héritage est finalement échu. Tous ces parents se retrouvent dans la composante A. Le réseau onomastique reflète ici parfaitement la distinction entre la famille paternelle d’Hagnias (II), à laquelle appartiennent tous les noms de la grande composante connexe A, à l’exception de l’excroissance hellénistique (Dêmokratês, Kallitelês), et sa famille maternelle, issue du second mariage de sa mère avec Glauketês d’Oion, qui forme une composante séparée dans le graphe (fig. 3, composante A’, ou fig. 8 *) : la transmission des noms se fait bien de façon distincte entre les deux lignes paternelles auxquelles la mère a donné des enfants, alors que celle-ci appartient à la descendance masculine de Bouselos Footnote 61. La composante B, construite autour du nom d’Apolêxis, correspond également à une famille identifiée par la tradition prosopographique, notamment par Oscar Reinmuth (fig. 9 *) Footnote 62.
La dernière grande composante connexe (fig. 3, composante C, ou fig. 6 *), appelée impériale en raison de son ancrage chronologique, ne correspond à aucun groupe familial identifié par la prosopographie. Par sa forme et son homogénéité chromatique, cette composante est comparable aux deux premières. La question est de savoir si l’on peut en tirer des arguments pour appuyer des reconstitutions prosopographiques que l’on hésiterait à faire selon les méthodes traditionnelles, en particulier parce que les noms sont fréquemment portés. Cela renvoie, de façon plus générale, à ce que révèlent les composantes connexes : sont-elles bien la trace d’un lien de parenté marqué par la transmission des noms ? Faut-il craindre, au contraire, qu’elles soient le simple fruit du hasard des sources ? Si, à une époque donnée, ce sont toujours les mêmes noms qui sont choisis par tout le monde, alors quelle est la probabilité que les composantes connexes formées par des noms fréquemment donnés indiquent des liens de parenté ? La composante C, formée par la liaison de deux sous-graphes en étoile organisés autour des noms Dionusios et Dêmêtrios, se prête à cet examen. Deux chaînes relient Dionusios et Dêmêtrios en passant par Hermeias et Aphrodisios. Les quatre noms forment le carré central ; trois font partie des cinq noms les plus fréquemment portés à Athènes (fig. 10 * et 11 *) ; pour autant, ils représentent moins de 2 % des individus connus dans les sources attiques toutes périodes confondues. Dionusios et Dêmêtrios ont des distributions chronologiques à peu près similaires : leur fréquence croît à partir de l’époque hellénistique et décroît ensuite, le second un peu plus tôt et plus fortement que le premier (aucun des deux ne revenant à son niveau le plus bas observé à l’époque classique). Aphrodisios n’est comparable à ces deux noms qu’à partir de l’époque impériale, tandis qu’Hermeias, qui n’atteint jamais le niveau des précédents, connaît son pic de popularité aux iie et iiie siècles apr. J.-C. La composante C, qui remonte au plus haut au ier siècle av. J.-C., est donc globalement contemporaine de la popularité conjointe des quatre noms ; est-elle, à ce titre, uniquement un effet des modes onomastiques communes à l’ensemble de la cité ? Il est possible de répondre en comparant la fréquence des noms à Oion Kerameikon, auquel sont rattachés les noms de la composante, et dans d’autres dèmes.
Nous avons choisi les dèmes d’Aixonê, de Melitê et du Pirée : le premier parce qu’il vient de faire l’objet d’une étude approfondie pouvant nourrir la discussion Footnote 63 ; les deux autres parce qu’ils sont ceux de familles apparentées à celle d’Apolêxis et intégrées en partie au réseau recodé étudié ultérieurement (fig. 18). Le Pirée et Melitê sont également parmi les dèmes qui livrent le plus de démotes connus. Les données rattachées par le Lgpn à Oion Dekeleikon, qui n’est pas concerné par la composante C, ont été exclues, tandis que celles liées au dème indéterminé, Oion, ont été conservées car elles peuvent appartenir à Oion Kerameikon. Dans la mesure où il s’agit de mesurer les occurrences des noms dans un dème, toutes les personnes enregistrées par le Lgpn ont été retenues, que leur parenté soit mentionnée ou non. Dionusios, Dêmêtrios, Aphrodisios et Hermeias (ce dernier étant moins fréquent) figurent dans les quatre dèmes de l’échantillon comparatif (fig. 12 *). Les deux premiers font même partie du palmarès de tête à chaque fois. Ces résultats, combinés aux distributions chronologiques, pourraient faire penser que le choix de ces noms, en particulier Dionusios et Dêmêtrios, est essentiellement dû à leur popularité générale en Attique. Dans les sources, ceux-ci apparaissent néanmoins plus fréquemment dans le dème d’Oion Kerameikon (augmenté de l’incertain Oion) que dans les autres (fig. 13 *). Le test de χ2 montre que cette surreprésentation peut être tenue pour significative (fig. 14 *) Footnote 64.
Graphe Apolêxis-Mêdeios, selon le dème de l’ascendant, marquant la centralité de degré

La plus grande fréquence de Dionusios et de Dêmêtrios à Oion Kerameikon n’est donc pas le fruit du hasard. Bien que très populaires dans les autres dèmes tests, comme dans l’ensemble de l’Attique, ces deux noms sont significativement plus portés à Oion Kerameikon qu’ils ne le seraient si le choix du nom se faisait indépendamment de l’appartenance au dème : il s’agit bien d’une particularité locale. Résulte-t-elle d’une identité régionale forte, d’une sociologie particulière des démotes ou de traditions familiales persistantes ? Il ne faut pas rejeter a priori la possibilité d’une identité locale forte au prétexte que le dème ne serait plus une communauté vivante à partir de l’époque hellénistique Footnote 65. Quoi qu’il en soit, cependant, de la survie du dème à l’époque impériale, la popularité de ces deux noms ne permet pas de les considérer comme des noms épichoriques Footnote 66. De même, il est difficile de les expliquer par des pratiques cultuelles locales en l’honneur de Dionysos ou de Dêmêter Footnote 67. En outre, il semblerait étrange que des démotes d’Oion Kerameikon, soucieux de se distinguer par des noms prestigieux, en aient choisi deux très répandus dans le monde grec Footnote 68. Reste alors l’hypothèse de traditions familiales : à Oion Kerameikon, Dionusios et Dêmêtrios sont choisis de façon préférentielle par plusieurs couples pour nommer leur fils. Dans la mesure où ce choix a un sens Footnote 69, il doit être compris comme l’attachement à la mémoire d’un ancêtre, selon l’analyse de la transmission des noms proposée par Bresson pour Rhodes Footnote 70.
Retrouver des lignées à partir des groupes cohésifs de noms n’est donc pas une démarche qu’il faudrait écarter au prétexte que les lacunes des sources ne donneraient que des résultats aléatoires ou que les modes onomastiques suffiraient à expliquer la fréquence de certains noms à une époque donnée. La parenté reste l’un des phénomènes qui peut expliquer les résultats visibles à travers les sources disponibles pour Oion Kerameikon. Les réseaux onomastiques, même construits à partir des données en partie biaisées du Lgpn, font visualiser des généalogies potentielles que l’étude prosopographique doit confirmer, éventuellement à l’aide d’analyses statistiques. Si l’outil n’autorisait que cela, ce serait déjà un gain appréciable dans la mesure où le Lgpn offre une extraction assez rapide de données exploitables. L’utilité de la méthode nous semble encore plus importante, car l’analyse de réseaux onomastiques, en décentrant la question de la personne, impose une forme d’enquête qui s’avère adaptée aux contraintes documentaires.
En deçà et au-delà de la personne : les potentialités du graphe onomastique
Le graphe onomastique tire son efficacité de l’oubli momentané de la personne, bien que cette dernière ne disparaisse jamais de l’enquête. Il convient de souligner à cet égard toutes les potentialités heuristiques de la méthode élaborée. Le graphe de noms semble en effet agir comme un dispositif optique à focale variable pour capter les données disponibles en faisant alterner visions macroscopique et microscopique. Dans quelle mesure et de quelle façon le graphe permet-il, dès lors, de contribuer à écrire à nouveaux frais l’histoire des élites civiques ?
Un usage micro-analytique du graphe : le réseau de noms comme correctif prosopographique
Nous avons montré précédemment que le traitement automatique des données onomastiques, à l’échelle mésoscopique d’un dème, se présente comme un outil utile à l’enquête prosopographique. Le graphe de noms décentre le regard en proposant une focalisation plus large qui laisse apparaître des composantes pouvant être lues comme des réseaux de parenté. La vérification des hypothèses ainsi révélées exige cependant de revenir à une échelle microscopique. Cette variation d’optique (le dépassement momentané de l’échelle micro, puis le retour à celle-ci) est, selon nous, bénéfique pour le travail prosopographique. Prenons pour exemple le réseau construit autour du nom Apolêxis d’Oion Kerameikon, qui a été entièrement recodé manuellement par nos soins.
Ce nouveau codage s’appuie sur les sources que les études prosopographiques antérieures rattachent à la famille d’Apolêxis (fig. 9 *). La sélection des données est donc tributaire, en partie, de la tradition prosopographique qui identifie la famille. La comparaison du graphe avec des stemmata (arbres généalogiques) connus permet précisément d’évaluer les bénéfices du changement de focale. Les données ont été codées en évitant les biais prosopographiques car les noms et les affiliations civiques enregistrés dans le tableur ne tiennent pas compte des restitutions admises par la prosopographie : seul ce qui est lisible dans la source a été pris en compte (fig. 15 *). Nous avons également souhaité inclure les membres de la famille de Mêdeios du Pirée, avec laquelle une alliance matrimoniale a été très vraisemblablement conclue (fig. 16 * et 17 *) Footnote 71. Puisque le réseau onomastique code les liens de filiation assurés, sans restituer les noms en fonction d’hypothèses prosopographiques préalables, la question de l’alliance n’entre pas en ligne de compte pour l’encodage des données, mais elle importe pour la sélection des noms inclus dans le réseau. L’hypothèse de l’alliance, fondée sur les restitutions onomastiques de deux inscriptions fragmentaires Footnote 72, peut précisément être confirmée par le graphe où nous avons choisi, cette fois, de marquer par des couleurs et des styles de traits différents l’attestation du lien de filiation dans le dème ; la proximité chronologique, induite par le stemma ayant servi à encoder les données, n’a pas besoin d’être visualisée (fig. 18) Footnote 73. L’alliance entre la ligne paternelle du Pirée et celle d’Oion Kerameikon est lisible parce qu’il existe plusieurs nœuds reliés au reste du graphe par des tirets verts (Oion) et des lignes rouges pleines (Le Pirée) (fig. 19). Certains des nœuds qui assurent la transition entre des liens de style et de couleur différents – montrant ainsi que les noms sont partagés entre les dèmes – sont des noms incomplets (fig. 20). Néanmoins, les chaînes apparaissent comme étant les mêmes que celles entre des noms complets : les restitutions admises par la prosopographie sont donc confirmées par le réseau onomastique.
Visualisation de l’alliance

Restitution des noms

Pour le moment, les résultats obtenus par le réseau recodé ne font que corroborer la tradition prosopographique. Cependant, le réseau onomastique de filiation invite à reconsidérer l’ensemble des deux lignées (fig. 21). En effet, le graphe révèle une superposition de liens de couleur, de style et de sens différents entre deux nœuds, Apolêxis et L[--]ndros/Lusandros Footnote 74. Si la tradition prosopographique ne connaît qu’une alliance entre les familles d’Oion et du Pirée, le graphe de noms, en montrant que la paire inversée Apolêxis-Lusandros revient dans ces deux dèmes distincts sur une période rapprochée, permet d’envisager plusieurs alliances que seule une relecture attentive des sources est en mesure d’étayer. Il faut, par conséquent, revenir au niveau microscopique de l’enquête prosopographique pour expliquer la configuration graphique obtenue par l’élargissement du point de vue et la modélisation des données. Il n’est pas question ici de produire une enquête complète ni de nouveaux stemmata – ce serait évidemment souhaitable à terme et il faudrait, en particulier, reconsidérer le rattachement des Apolêxis et Lusandros connus sans démotique à l’un ou à l’autre des dèmes, c’est-à-dire à l’une ou à l’autre des lignées paternelles Footnote 75. Les noms sont-ils plus caractéristiques de l’une ou de l’autre ?
Une autre alliance

L’analyse qualitative donne les premières pistes pour tenter un partage des noms par dème. Les attributions du nom Apolêxis au dème d’Oion, même quand le démotique n’est pas entièrement lisible, sont davantage certaines. Le plus ancien Apolêxis du Pirée admis par la tradition prosopographique a récemment été reconnu pour le fantôme qu’il était, né d’une restitution abusive de la lacune ([---- --]ndrou Peiraieu[s]) Footnote 76. Le nom apparaît par conséquent au Pirée, pour la première fois dans nos sources, grâce à la mention de l’éphèbe de 117/6 av. J.-C., « Apolêxis fils de L[--]ndros Peiraieus Footnote 77 ». Lusandros, de son côté, est mieux attesté au Pirée, puisque le nom n’apparaît qu’une fois à Oion, dans la mention de Lusandros fils d’Apolêxis d’Oion, honorée par son épouse Sôstratê Footnote 78. Le réseau onomastique peut encore être sollicité pour poursuivre l’enquête.
Dans un graphe, la centralité de degré d’un nœud renseigne sur le nombre de ses voisins directs. Au sein d’un réseau onomastique de filiation, cet indicateur mesure ainsi le nombre de fois où un nom entre dans la composition d’une paire. Lorsqu’une composante connexe peut se lire comme un groupe familial, la centralité de degré indique donc le nombre de fois où un nom est donné dans diverses générations ou diverses branches de la famille : l’indicateur évalue la récurrence d’un nom dans un groupe familial. Mêdeios, Apolêxis et Dioklês sont, par ordre décroissant, les nœuds les plus centraux du graphe : leur taille est proportionnelle à leur centralité de degré (fig. 18). Chacun est ancré dans une partie du graphe de couleur et de style différents, c’est-à-dire dans un dème particulier ; cela assure que les lignées paternelles sont bien distinctes. Si Mêdeios et Apolêxis sont aussi centraux, c’est qu’ils apparaissent dans de nombreuses paires de noms, y compris en lien avec eux-mêmes. Dans certains cas, ces attestations renvoient aux mêmes personnes dont l’activité au sein de la cité a accentué leur visibilité documentaire : la figure de ces personnalités importantes explique en partie la popularité des noms dans chacune des lignées. Apolêxis est ancré dans la partie du graphe relative à Oion (tirets verts), tandis que Lusandros est ancré dans la partie relative au Pirée (traits pleins rouges). Si Apolêxis est un nom porteur de l’identité familiale de la lignée d’Oion, et Lusandros de celle du Pirée, cela conduit à postuler deux alliances matrimoniales, l’une qui fait entrer le nom Apolêxis dans le dème du Pirée, l’autre qui introduit Lusandros à Oion. Quelle que soit la séquence généalogique – que seule une étude prosopographique attentive peut tenter de reconstruire –, le graphe de noms signale un « renchaînement d’alliance Footnote 79 » et une nouvelle stratégie matrimoniale dans la lignée de Mêdeios du Pirée, déjà bien connue pour ces pratiques Footnote 80. L’élargissement de la focale, en mettant momentanément la personne à l’écart du raisonnement, fait ainsi ressortir des liens moins visibles au ras du travail prosopographique. Il reste à souligner les gains d’une étude macroscopique du réseau onomastique.
Une lecture globale du graphe : de l’empreinte onomastique à l’empreinte sociologique
Les graphes réalisés révèlent que les nœuds sont très divers selon les périodes Footnote 81 : le patrimoine onomastique des dèmes d’Oion, tel qu’il est aujourd’hui perçu dans les sources, n’est donc pas stable dans le temps. Ce résultat, qui n’avait rien d’évident, est notable. Quelles conclusions en tirer à propos des familles dont nous cherchons la trace à travers les composantes connexes des réseaux onomastiques ? Il faut pour cela analyser de près les évolutions chronologiques.
Les données exploitées étant extraites du Lgpn, les informations chronologiques se présentent comme des intervalles de vie des personnes. Par ailleurs, nous fonctionnons habituellement avec des fourchettes de datation, soit parce que la source n’est pas datée précisément, soit parce qu’il est impossible de la fixer dans une chronologie bien établie. Fourchettes chronologiques et tranches de vie sont confondues dans la construction du réseau et codées par siècle. Les incertitudes sont ainsi prises en compte, en arrimant une paire de noms à une fenêtre chronologique large Footnote 82. Les choix de visualisation influent sur la lecture du résultat ; aussi semble-t-il nécessaire de les présenter Footnote 83.
Il faut en effet pouvoir distinguer chacune des vingt périodes retenues en gardant la fluidité du passage de l’une à l’autre, en particulier pour les fourchettes à cheval sur deux siècles (IVa/IIIa, afin de coder ce que le Lgpn indique par [- 375 ; - 275], par exemple). Cette fluidité est marquée par des couleurs proches selon le spectre chromatique (rouge et orange, par exemple, pour le ive et le iiie siècles av. J.-C.), et par des tons plus ou moins clairs d’une même couleur pour les périodes de transition entre deux siècles. La grande séparation se fait entre couleurs chaudes, pour les périodes hautes, et couleurs froides, pour les périodes basses. La césure passe entre le iiie (orange) et le iie siècle av. J.-C. (jaune vert), soit à la basse époque hellénistique. Nous avons, ce faisant, suivi les études qui soulignent que les changements dans les sociétés civiques se produisent entre une haute époque hellénistique, encore dans la continuité de l’époque classique, et une basse époque hellénistique, début de l’évolution poursuivie à l’époque romaine Footnote 84. La périodisation adoptée est, par conséquent, indépendante de l’étude des noms. Le choix chromatique effectué permet de visualiser rapidement la période classique (tons de rouge), la haute époque hellénistique (tons d’orange), la basse époque hellénistique (tons de vert) et la période impériale (tons de bleu puis violet). On remarque ainsi rapidement qu’il y a très peu de mélange de couleurs chaudes et froides dans l’ensemble du graphe (fig. 3). Pour les dèmes d’Oion, la césure de la basse époque hellénistique semble donc se lire également dans la transmission du patrimoine onomastique.
Si l’on part de l’hypothèse selon laquelle les composantes connexes sont la trace de possibles lignées paternelles, alors il faut analyser le renouvellement onomastique révélé par l’harmonie des couleurs du graphe à Oion Kerameikon Footnote 85. L’homogénéité chromatique des composantes connexes peut signifier soit que la trace des lignées paternelles se perd, soit que les familles ne transmettent plus les mêmes noms. De nombreuses études ont montré que diverses solutions avaient été élaborées pour éviter qu’une maison sans descendance mâle ne s’éteigne, par exemple l’épiclérat ou l’adoption Footnote 86. Dans bien des cas cependant, en particulier lors de périodes de longs conflits, des familles pouvaient s’effacer Footnote 87. Une cause sociologique explique sans doute aussi la disparition des noms figurant dans le réseau. Les sources « littéraires » et épigraphiques font en effet connaître essentiellement les couches supérieures de la société. Ce ne sont plus les mêmes groupes familiaux qui se laissent voir à travers le temps, probablement parce que les élites se renouvellent périodiquement.
Le renouvellement onomastique observé peut aussi être le fruit d’une rupture de la transmission des noms au sein d’une même lignée paternelle, dont les causes sont diverses : soit une alliance exogame qui fait entrer dans la lignée paternelle un nouveau stock de noms ; soit, de façon indépendante du choix de l’épouse, la durée limitée de l’empreinte d’un nom dans la mémoire onomastique familiale Footnote 88. Cette empreinte n’est pas seulement un effet mécanique de la durée de la mémoire généalogique des familles, mais peut être aussi liée à la place particulière d’un individu dans cette mémoire collective. Ainsi en témoigne le choix récurrent d’Apolêxis et de Mêdeios dans les deux lignées d’Oion et du Pirée, qui se signale par la centralité des noms dans le graphe recodé : ces deux noms ont été portés par des individus ayant eu une carrière politique d’envergure dans la cité (fig. 9 *, 16 * et 17 *). L’empreinte mémorielle du nom dans une lignée doit, par conséquent, être étudiée conjointement avec l’empreinte sociologique des personnes dans la cité : après avoir été porté par un individu prestigieux, un nom peut devenir le marqueur de la mémoire familiale. La durée de cette mémoire peut alors dépendre de la capacité des différents porteurs à réalimenter le prestige du nom. Mémoire onomastique et empreinte sociologique doivent être analysées de front. Reste à examiner la possibilité de passer de ces études ponctuelles multiscopiques à une forme de récit historique, dans lequel la mise en intrigue est gênée, ou ralentie, à la fois par la nature fragmentaire de la documentation et par l’approche en cadrages successifs induite par ce type d’analyses Footnote 89.
Modélisation graphique et « narration contrôlée » : une histoire fragmentée des élites civiques
La variation d’échelles nous a paru garantir la fiabilité de l’enquête, tout en aidant à mettre en récit une matière éclatée. La méthode mixte utilisée ici peut être rapprochée des « narrations quantifiées » évoquées par le sociologue Michel Grossetti Footnote 90. Le matériel d’enquête est certes totalement différent, mais les procédés utilisés permettent d’éclairer notre démarche. Dans cette étude sur la place des relations interpersonnelles dans les relations entre laboratoires et entreprises, les entretiens occupent une place prépondérante, mais ils sont croisés et complétés par des sources écrites portant la trace de ces collaborations. À partir d’une matière à la richesse de laquelle nous ne pourrons jamais prétendre, les chercheurs ont rédigé des récits soumis à vérification auprès des enquêtés – autre pratique évidemment utopique dans notre domaine. Ces récits ont été analysés qualitativement afin de faire ressortir des régularités permettant de procéder à un codage en vue d’analyses statistiques, et ils ont donné lieu à une formalisation graphique permettant de modéliser les processus relationnels. La combinaison des approches qualitative et quantitative est particulièrement intéressante. Tout d’abord, l’analyse qualitative des données est nécessaire à la première mise en récit à partir de sources variées, qui peuvent être contradictoires et supposent la reconstitution de séquences pas toujours claires dans les réponses des enquêtés. Ensuite, la mise en série des récits repose sur un travail qualitatif assimilé à un précodage visant à faire apparaître des éléments communs sur lesquels peuvent s’appuyer l’encodage des informations et leur analyse quantitative. Enfin, la formalisation graphique « à la main » offre un « arrêt sur image », « un support visuel pour l’analyse » auquel confronter les récits. Cette formalisation graphique est donc plus proche de l’étude qualitative que du traitement quantitatif, mais elle est comparable à ce dernier pour la modélisation des données aidant « à systématiser l’analyse des configurations et de leurs évolutions » Footnote 91.
Dans notre démarche, la mise en récit est également associée à un usage photographique du graphe produit quantitativement par l’encodage des données. Que l’image soit arrêtée, selon l’expression de Grossetti, ou que l’on joue sur sa focale, c’est bien la même fonction heuristique qui lui est dévolue. L’encodage des données a précédé la fabrication automatique du graphe, mais cet encodage suppose une analyse qualitative des phénomènes de parenté, des modes de nomination et des biais de la documentation. La mise en récit, qui correspond, dans notre cas, à la micro-analyse des données, intervient comme un récit explicatif du graphe tout autant qu’elle est une narration contrôlée par lui. En partant du graphe et des données encodées, plutôt que des récits construits conjointement par les enquêtés et les chercheurs réunis autour de Grossetti, nous disposons de fragments non linéaires du réel auquel, à travers une méthode mixte, nous cherchons à redonner une certaine linéarité. Si l’on ne peut prétendre atteindre les mêmes résultats qu’avec un corpus documentaire moins éclaté, les mises en récit partielles peuvent néanmoins se juxtaposer pour obtenir une mosaïque cohérente, patiemment composée à partir de données fragmentaires.
Le graphe de noms, utilisé dans une optique combinée aussi bien micro que macroscopique, amène à replacer les personnes au sein de configurations qui les dépassent. À petite échelle, l’étude du nom réinsère efficacement la personne dans un réseau de parents et renforce une prise en compte des stratégies familiales traditionnellement assises sur les enquêtes prosopographiques Footnote 92. À grande échelle, le réseau onomastique est une piste pour approfondir la question du renouvellement des élites en examinant simultanément les traces de noms et de personnes. Les composantes connexes révélées par le logiciel au niveau du dème sont susceptibles de mener à des lignées paternelles. Que signifierait le fait que ces composantes soient plus nombreuses ou plus grandes à certaines périodes de l’histoire de la cité ? Des analyses détaillées, tenant compte de la diffusion des noms à une époque donnée et des possibilités réelles de reconnaître des familles, permettraient de mieux comprendre la fermeture des élites civiques à partir de la basse époque hellénistique Footnote 93.
La valeur heuristique de l’analyse de réseaux se mesure tout particulièrement en contexte de sources lacunaires. D’un point de vue méthodologique, l’incomplétude du corpus nécessite un dialogue constant entre approches quantitative et qualitative. Sur le plan qualitatif, l’examen attentif des sources est mobilisé en amont de la construction du réseau, pour l’élaboration des données Footnote 94. Sur le plan quantitatif, l’analyse de réseaux fournit des indicateurs, visuels et chiffrés, qui ouvrent la voie à des analyses micro-analytiques. La place d’un nom dans un réseau de parenté est ainsi révélée par la mesure de la centralité de degré, qui, pour être bien comprise, est rapportée à la fois à l’empreinte mémorielle du nom et à l’empreinte sociologique des personnes.
C’est dans la dialectique entre noms et personnes que l’analyse de réseaux donne le plus immédiatement des résultats notables. Le réseau onomastique de filiation tel qu’il a été construit permet en effet de passer des segments de parenté assurée, contenus dans la paire de noms, à des graphes connexes à travers lesquels il est possible de repérer des familles. Ces pistes nouvelles naissent de la dénaturalisation du regard du chercheur, habitué à travailler avec cet autre type de graphe qu’est l’arbre généalogique Footnote 95 – celui-ci intégrant une grande part d’hypothèses compte tenu des lacunes du corpus documentaire. Les graphes onomastiques se calquent davantage sur les informations brutes contenues dans les sources. Ils peuvent ainsi servir de point de départ à des enquêtes prosopographiques en révélant des situations qu’un examen au cas par cas de la documentation ne distinguerait pas particulièrement : nous avons quelque peu modifié le projet proposé par Bresson mais, sur ce point, les tests menés ont largement confirmé les résultats qu’il escomptait. Le Lgpn, bien qu’imparfait, permet quant à lui une extraction de données exploitables après quelques manipulations. Il faut maintenant poursuivre l’expérience en augmentant la taille du corpus d’enquête par élargissements successifs en « boule de neige », comme c’est l’usage en analyse de réseaux Footnote 96.
Ces élargissements sont nécessaires si l’on veut poursuivre l’étude des relations entre transmission des noms et groupes de parenté, notamment pour les périodes où les sources de la tradition manuscrite font défaut et sur lesquelles les travaux sont beaucoup plus rares parce que les enquêtes ne peuvent s’appuyer que sur la masse des noms éparpillés dans les inscriptions. Il est alors d’autant plus important d’éviter le biais prosopographique en commençant par étudier le réseau formé par les noms. Le réseau de filiation doit être comparé au réseau d’alliance, ce qui exige de mener à terme, conjointement, des analyses de réseaux onomastiques et personnels. Pour cela, il convient que les données soient correctement structurées dans les bases qui les mettent à disposition ; cela suppose notamment d’enregistrer séparément les attestations de noms personnels. Une telle structure distingue les informations contenues dans les sources et les hypothèses prosopographiques Footnote 97. Ces dernières sont essentielles pour bâtir des généalogies et étudier la parenté, mais elles doivent être prises pour ce qu’elles sont : des hypothèses.
En définitive, les personnes et les familles sont bien l’horizon de notre recherche. Le nom, comme trace des individus, donne accès à l’empreinte sociologique, dont l’étude amène à s’interroger sur les raisons qui font que l’on connaît plus d’individus dans certains dèmes, indépendamment de leur taille. Les données quantitatives doivent être rapportées au contexte dans lequel les individus sont mentionnés, afin de conduire à un examen qualitatif du corpus des sources, qui relève aussi bien des conditions qui nous les font connaître que de leur nature, c’est-à-dire à la fois de leur matérialité et de leurs propriétés énonciatives. Une micro-analyse des citoyens des dèmes, à côté d’une micro-analyse de l’Attique permise pour certains dèmes, peut contribuer à enrichir l’histoire de la cité d’Athènes Footnote 98. Si l’empreinte sociologique s’étudie en dehors du réseau onomastique, ce dernier doit pourtant être mobilisé dans une enquête sur les élites civiques, qu’il enrichit à travers la mise en œuvre d’une méthode mixte adaptée aux sources qui sont les nôtres.
Le titre de cet article, « le graphe, la trace et les fragments », est une allusion explicite à Carlo Ginzburg Footnote 99. Le graphe sert ici de fil quand les données sont très fragmentaires. Cependant, c’est bien la trace du nom qui guide l’enquête, au fil de séries documentaires patiemment rassemblées, selon une approche chère à la micro-histoire Footnote 100. Le graphe onomastique offre ainsi de nouvelles opportunités à une étude prosopographique intensive permettant un certain retour au récit Footnote 101. Notre fil est souvent rompu, comme le récit qui en découle et qui relève davantage d’une juxtaposition de fragments, multipliant les points de vue et variant les focales pour approcher, par touches successives, le fonctionnement de la société.




