1 INTRODUCTION
Depuis les années 1990, nombreux sont les chercheurs à avoir étudié la variété de français communément appelée « parler jeunes » ou « français des banlieues ». En effet, la multitude d’appellations pour désigner cet objet linguistique montre la difficulté à le nommer. S’agit-il réellement d’une variété bien distincte du français parlé de tous les jours? Nous ne le pensons pas vraiment, mais pour plus de simplicité pour situer cet « objet linguistique » dans un contexte précis, nous utiliserons la dénomination « français multiculturel »Footnote 1 car elle nous semble la moins stigmatisante.
Les locuteurs du français multiculturel sont connus pour la forte expressivité de leurs propos liée sur le plan phonologique à une prosodie particulière (Fagyal, Reference Fagyal2003; Jamin, Reference Jamin2005) et sur le plan lexical à l’utilisation de métaphores, d’expressions (Goudaillier, Reference Goudaillier1997), d’insultes et de vannes (Lepoutre, Reference Lepoutre1997; Tauzin, Reference Tauzin and Tauzin2008). Mais sur le plan syntaxique, il semble y avoir eu très peu d’études jusqu’à présent. Selon certains linguistes cela serait attribuable au fait que du point de vue grammatical, le français multiculturel n’aurait rien de différent du français populaire traditionnel (comme il a été décrit par Bauche, Reference Bauche1920; Frei, Reference Frei1929; Guiraud, Reference Guiraud1965; ou encore Gadet, Reference Gadet1992). En ce qui concerne la syntaxe de cette variété qu’est le français multiculturel, Conein et Gadet (Reference Conein, Gadet, Androutsopoulos and Scholz1998) ont écrit: ‘pour tout ce qui ne concerne pas la prosodie et le lexique, nous pouvons donc dire que les traits du français populaire perdurent’. Ce qui expliquerait le peu d’études sur ce point en particulier.
Cependant, nous avons constaté que cette expressivité caractéristique se retrouvait aussi dans l’utilisation d’une structure syntaxique particulière. Il s’agit de l’emploi de qu’est-ce que (structure dorénavant appelée /kesk/) avec le sens de pourquoi dans des questions rhétoriques ayant valeur de critique ou de reproche. L’extrait (1) illustre par deux fois l’utilisation de la structure /kesk/, remplacée par sa variante en pourquoi en (2a) et (2b).
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(1)

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(2) a –Mais pourquoi tu m(e) parles de famille, toi ?!
b – Mais pourquoi tu m(e) parles de rembourser, toi ?!
Ces énoncés sont synonymes, sauf peut-être sur le plan de leur signification expressive et sociale. Nous nous demandons alors dans quels contextes et par qui (âge/sexe) chacune de ces variantes est utilisée en concurrence de l’autre et si elles ont une fonction communicative spécifique. De plus, puisque ces locuteurs sont souvent associés à la diffusion de nouveaux phénomènes lexicaux comme on a pu le voir avec certains mots de vocabulaire (meuf, teuf ou kiffer) ayant fait leur entrée dans le Petit Robert (2007), on pourrait se demander si cette structure en /kesk/ présentée en (1), témoigne d’une innovation de la part de ces locuteurs. En effet, dans un corpus de 38 films du cinéma de banlieueFootnote 2 , cette structure apparait avec une forte fréquence d’utilisation.
2 PRÉSENTATION DU CORPUS ET MÉTHODOLOGIE
Les enquêtes de terrain sont souvent préférées par les sociolinguistes pour constituer leurs corpus de recherche comme l’ont fait Labov à New York (Reference Labov1966), Milroy à Belfast (Reference Milroy1980), Sankoff à Montréal (1971) et bien d’autres encore. Cette méthode a l’avantage que le sociolinguiste soit présent lors des enregistrements voire qu’il participe à la conversation et cela lui permet d’avoir un meilleur regard sur la situation et de lever les implicites (Traverso, Reference Traverso1996: 3). Mais cela n’est pas toujours possible et le chercheur fera parfois appel à un enquêteur de terrain. Ce fut le cas de Labov pour son étude du vernaculaire noir américain de Harlem (1972). Cependant, les données récoltées par les enquêteurs connaissent quelques désavantages dont le premier est le « paradoxe de l’observateur » (Labov, Reference Labov1972: 113). La meilleure solution à ce paradoxe est l’observation participante (le fait que l’interviewer s’intègre à la communauté qu’il étudie comme a pu le faire Lepoutre dans la cité des Quatre Mille à la Courneuve en 1997). Il faut aussi que les personnes acceptent d’être enregistrées ce qui n’est pas toujours le cas chez les Français comme le souligne Coveney (Reference Coveney2002: 13). Dans certains cas, il est difficile, voire impossible de mener soi-même (ou à l’aide d’un enquêteur) des enregistrements (par exemple si l’on veut étudier le langage du passé) et dans ce cas-là, l’utilisation des films semble une bonne alternative. Par exemple, Abecassis (Reference Abecassis2005) a utilisé les films pour étudier le français parisien des années 30. Fievet et Podhorna (Reference Fiévet and Podhorna-Policka2008) ont utilisé trois films du cinéma de banlieue pour étudier l’argot des jeunes. Pour cette étude sur la variation entre /kesk/ et pourquoi dans le français parlé de locuteurs issus de banlieue, il n’aurait pas été aisé, par exemple, de s’intégrer dans un groupe de jeunes pour observer l’expression du mécontentement (car nous verrons que c’est ce qu’exprime la structure /kesk/). En effet, le reproche/la critique apparaît généralement lorsqu’il y a une tension au sein d’un groupe ou entre deux personnes et la présence d’une personne extérieure au groupe pourrait gêner ou bloquer ce genre de conflitFootnote 3 . De plus, il se pourrait qu’aucune critique n’apparaisse au moment où le chercheur mène son enquête. Ainsi, nous avons fait le choix d’utiliser les films de banlieue comme corpus de recherche.
2.1 Les avantages et les inconvénients du corpus filmique
Notre corpus se compose de 38 films du cinéma de banlieue soit une durée d’environ 57h. Le film le plus ancien date de 1984 et le plus récent de 2011. L’utilisation d’un tel corpus a ses avantages. En effet, dans la plupart des corpus existants, le reproche et la critique n’apparaissent que très rarement. Contrairement à la vie quotidienne qui peut parfois être monotone pendant de longues périodes, un film contiendra plus de scènes de conflits afin de rendre l’histoire plus vivante. Ainsi les films nous donnent accès à des conversations informelles entre pairs, utilisant souvent des formes linguistiques très expressives y compris un lexique tabou qu’il serait difficile d’obtenir lors d’entretiens sociolinguistiques traditionnels. D’autre part, la qualité du son, la possibilité d’observer la gestuelle, les expressions du visage, la position dans l’espace des interlocuteurs sont des éléments supplémentaires que nous n’aurions pas avec un corpus phonique, car même si ces données avaient été constatées (prise de notes concernant les mimiques, les sourires etc.) elles se seraient certainement perdues avec le temps (Traverso, Reference Traverso1996: 20).
L’inconvénient principal d’un tel corpus porte sur l’authenticité du langage. Nous sommes consciente que le corpus filmique est un corpus artificiel et qu’il ne s’agit pas de la pure réalité, c’est pourquoi nous admettons que notre étude porte sur une représentation du français multiculturel. La variation observée dans ce corpus filmique n’est donc pas directement représentative du français parlé par les locuteurs de banlieues. Mais nous pouvons également nous demander si un linguiste qui utilise un questionnaire ou qui prévient ses informateurs qu’il va les enregistrer peut qualifier son corpus de naturel et spontané.
Comme nous avons pu le constater, le film n’est pas toujours fidèle au scénario, ce qui laisse place à l’improvisation. En effet, dans les scénarios consultés, les occurrences de notre corpus en /kesk/ n’apparaissent pas sur le papier, ce qui témoignerait de leur caractère improvisé et authentique.
3 PRÉSENTATION DE LA VARIABLE OBSERVÉE
Bien que la notion de variable syntaxique soit mise en cause par certains linguistes (Lavandera, 1978; Romaine, Reference Romaine1984; Gadet, Reference Gadet1989, cités par Coveney, Reference Coveney1997: 92), nous considérons que le concept de variable linguistique s’applique à la syntaxe si les énoncés observés possèdent le même sens et par conséquent, la même fonction communicative. De plus, de nombreuses études variationnistes portant sur la syntaxe ou la grammaire du français ont été menées avec succès et ont démontré que des phénomènes grammaticaux pouvaient être traités en tant que variables sociolinguistiques (Coveney, Reference Coveney2002, Reference Coveney, Coveney, Sanders and Hintze2004; Blondeau, Reference Blondeau2006; Comeau, King et Butler, Reference Comeau, King and Butler2012).
Jusqu’à présent, la structure /kesk/ a été signalée quelquefois à titre d’exemple mais sans commentaire:
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(3) Qu’est-ce que tu vas porter ce sac < on était d’accord que tu y touchais pas (Gadet, Reference Gadet2003: 47)
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(4) Qu’est-ce que tu vas t’embêter avec ça? (Rouayrenc, Reference Rouayrenc2010: 20)
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(5) Qu’est-ce que tu parles de voler ? (Molière, L’Avare, I, 3. 1668 cité par Grevisse et Goosse, Reference Grevisse and Goosse2008)
Néanmoins, elle apparait très souvent dans notre corpus. En voici un exemple:
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(6)

Ces données en /kesk/ (et leurs variantes en pourquoi) semblent être des questions rhétoriques qui se caractérisent par l’expression d’un sentiment de mécontentement du locuteur envers les propos ou les actions de son interlocuteur ou d’une tierce personne. Ainsi, elles sont différentes des questions rhétoriques d’évaluation étudiées par Léon (Reference Léon1997) qui ont valeur de vérité générale comme l’énoncé présenté en exemple (7):
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(7) Qui ne fait pas d’erreurs ?! ( = Tout le monde fait des erreurs!)
Selon Léon (Reference Léon1997), ces questions d’évaluation sont utilisées par le locuteur pour obtenir l’adhésion du destinataire à son discours. Le destinataire répond parfois en exprimant son accord avec le locuteur. Cette définition ne correspond pas tout à fait à nos données qui, elles, traduisent l’agacement du locuteur et non une vérité générale.
Dans la même perspective que Léon (Reference Léon1997), nous avons souhaité déterminer les critères pragmatiques qui nous permettent de distinguer nos exemples des questions rhétoriques d’évaluation. Nous constatons que le mécontentement exprimé transforme l’assertion emphatique (sous-entendue par la question rhétorique) soit en reproche soit en critique plutôt qu’en une assertion de polarité opposée comme présenté en (7). En effet, beaucoup de nos énoncés ont en commun le fait d’avoir un contenu faisant référence à un conflit d’opinion entre les locuteurs. C’est ce que Gruber nomme (Reference Gruber2001: 1833) rhetorical opposing questions, ou que l’on retrouve dans les études de Koshik (Reference Koshik2003, Reference Koshik2005) sous l’appellation challenging questions. Nous n’avons pas été en mesure de trouver une étude en français traitant de ce type de question, c’est pourquoi nous adopterons l’appellation « questions rhétoriques conflictuelles » ou QRC. En nous appuyant sur le modèle de Léon (Reference Léon1997), nous avons classé nos données dans quatre catégories, chacune exprimant une sous-fonction communicative (leur fonction communicative première et commune étant d’être des QRC) : une critique du destinataire, une critique d’un tiers, un reproche et une autocritique.
En comparant divers dictionnaires, [le Trésor Informatisé de la Langue Française, le Larousse, le Dictionnaire explicatif et combinatoire du français contemporain] et l’article de Léon (Reference Léon1997), nous avons cherché à définir chaque catégorie. Un reproche est ce que l’on dit à quelqu’un pour lui exprimer son mécontentement, sa désapprobation sur un comportement, une parole ou une attitude. Le locuteur se sent concerné et est affecté par l’acte négatif visé par le reproche. Contrairement au reproche, lorsque le locuteur exprime une critique, il n’est pas concerné par l’acte visé. Une critique est un jugement négatifFootnote 4 , une opinion défavorable du locuteur sur son allocutaire ou sur un tiers. Ainsi, il faut différencier deux types de critique: la critique du destinataire et la critique d’un tiers. L’autocritique est une critique de soi-même, une remise en cause sur des paroles ou des actions, le fait de juger son propre comportement.
Ces quatre sous-fonctions communicatives peuvent être également distinguées sur le plan syntaxique comme le montre le tableau 1.
Les sous-fonctions de la question rhétorique conflictuelle
QU-: mot interrogatif (pourquoi ou /kesk/ ayant le sens de pourquoi). Ici, nous traitons qu’est-ce (que) comme une forme figée, plutôt que comme QU + est-ce que.
S: Pronom personnel sujet
V: verbe
4 ORIGINES DE /KESK/
Bien que peu mentionnée, cette structure ne semble pas récente et fait partie du quotidien des Français (cf. exemples (3), (4), (5)), ainsi on peut s’interroger sur ses origines. Le Bon Usage (2008: 507) s’avère particulièrement informatif à ce sujet puisque ses auteurs nous présentent une structure « Qu’est-ce que + avoir besoin » comme synonyme de pourquoi:
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(8) Qu’est-ce que tu avais besoin, aussi, d’aller chercher une fille aux bois ? (Aymé, 1938, Gustalin, XV).
Selon l’explication de Grevisse et Goosse, qu’est-ce que serait indissociable d’avoir besoin dans ce sens. Néanmoins, ils expliquent dans une remarque que l’on peut trouver la forme qu’est-ce que seule, dans un registre plus familier. Voici les exemples qu’ils proposent, toujours synonymes de pourquoi:
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(9) Qu’est-ce que tu me regardes ? (Salacrou (sans référence))
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(10) Qu’est-ce que cela vous regarde ou vous intéresse ? (Claudel, Partage de midi, 1905)
L’exemple suivant, beaucoup plus ancien est également donné :
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(11) Qu’est-ce que tu parles de voler ? (Molière, L’Avare, I, 3. 1668)
Ce dernier exemple (11) est frappant par sa ressemblance avec les données que nous avons recueillies pour notre étude. Bien que dans la plupart de nos énoncés le que de qu’est-ce que ait été élidé devant tu, cet exemple pourrait sans aucun doute se mêler à nos données sans qu’il y ait une incertitude quant à son authenticité. Bien que datant de 1668, il ne semble pas archaïque et cela pourrait suggérer que la structure qu’est-ce (que) ou /kesk/, synonyme de pourquoi, aurait existé dans certaines variétés de français bien avant l’apparition du français multiculturel.
5 ANALYSE DES DONNÉES
Nous avons donc identifié 177 occurrences de la variable /kesk/ ~ pourquoi. Cependant, 24 occurrences de pourquoi sont à la forme négative et ont été exclues de l’étude quantitative car la structure /kesk/ ne semble pas accepter la négation. En effet, un énoncé comme (12) semble incorrect.
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(12) * Qu’est-ce que t’es jamais de mon côté ?!
De ce fait, nous disposons de 153 occurrences de la variable: 76 occurrences de la structure /kesk/ et 77 occurrences de pourquoi.
Ayant écarté les occurrences non-variables, nous avons cherché à identifier un certain nombre de facteurs qui pourraient favoriser l’emploi de la structure /kesk/. Dans cette étude, nous étudierons les paramètres suivants: le rôle de la sous-fonction communicative de la QRC dans le choix de la variante, ainsi que l’influence de l’âge et du sexe du locuteur. Pour l’étude d’autres facteurs tels que le genre de l’interlocuteur et si celui-ci fait partie ou non du groupe de pairs, le lieu où a été prononcée l’occurrence (sphère publique ou privée), la cause de la critique ou du reproche (à mettre en corrélation avec le type de verbe utiliséFootnote 5 , d’action ou de dire) et la réaction de l’interlocuteur, nous renvoyons à Dekhissi (Reference Dekhissi2013). Enfin, nous tenterons de retracer l’évolution de la structure /kesk/ dans les films depuis 1984 jusqu’à 2011.
5.1 Objectif général et fréquence des variantes dans le corpus
L’objectif de notre étude est de comprendre par qui (âge/sexe) et dans quels buts (critique, reproche, critique d’un tiers, autocritique), la variante /kesk/ est utilisée en concurrence avec pourquoi dans les QRC.
Le tableau 2 montre que nous disposons de 153 occurrences la variable /kesk/ ~ pourquoi, recueillies dans notre corpus de films. Ces occurrences sont à 51% des structures en pourquoi et à 49% des structures en /kesk/. Sans surprise, les occurrences en pourquoi sont légèrement majoritaires, puisqu’il s’agit de la forme non marquée, du point de vue sociolinguistique. Cependant, bien que pourquoi soit la forme traditionnelle, 49% des occurrences sont en /kesk/, ce qui représente quasiment la moitié de nos données. Par conséquent, nous souhaitons comprendre, dans cette étude, dans quel but et par qui est utilisée la structure /kesk/ dans les questions rhétoriques conflictuelles.
Nombre total d’occurrences de la variable /kesk/ ~ pourquoi dans le corpus.

5.2 La variable et ses sous-fonctions communicatives
Dans un premier temps, nous cherchons à savoir dans quelle mesure le choix des variantes est motivé par la sous-fonction communicative de l’énoncé.
Comme l’indique le tableau 3, la majorité des occurrences de la variable sont des critiques du destinataire (63%), autrement dit, il s’agit de critiques adressées par le locuteur directement à son destinataire, en face à face. Ces critiques concernent un acte, une parole, une prise de parole ou une façon de parler de l’interlocuteur, que le locuteur considère comme incongru au moment de l’énonciation. Les critiques du destinataire sont suivies des reproches qui représentent 25% des données. Les reproches et les critiques du destinataire sont comparables puisque dans les deux cas, un locuteur émet un jugement négatif à l’égard des actes ou des propos de son allocutaire. Cependant, en cas de reproche, le locuteur est affecté par l’acte négatif visé (Léon, Reference Léon1997: 45). Enfin, nous observons que les critiques d’un tiers (7%) et les autocritiques (5%) sont en petit nombre, de ce fait, nous émettrons quelques hypothèses sur l’utilisation de ces deux dernières sous-fonctions, tout en gardant à l’esprit que les résultats obtenus ne pourront pas représenter des indications fiables mais seulement des tendances sur leur utilisation. Dans les films du corpus, nombreuses sont les scènes de conflits, ainsi nous avons accès à des données très expressives, quasiment inaccessibles lors d’enquêtes de terrain traditionnelles. Les locuteurs du français multiculturel, tels qu’ils sont représentés dans les films de notre corpus, se retrouvent très souvent dans des scènes de confrontation (désaccord, dispute, etc.) ceci explique pourquoi les critiques du destinataire sont très présentes.
Nombre d’occurrences de la variable /kesk/ ~ pourquoi selon leur sous-fonction communicative.

5.3 La variante /kesk/ et ses sous-fonctions communicatives
Considérons maintenant le tableau 4, afin de comprendre si l’utilisation de la structure /kesk/ est liée à une sous-fonction communicative en particulier.
Fréquence de la variante /kesk/ selon sa fonction communicative
5.3.1 La critique du destinataire
La critique du destinataire est la sous-fonction communicative la plus réalisée dans notre corpus et 54% de ces occurrences sont en pourquoi. Il s’agit d’un acte délicat à réaliser que l’on pourrait considérer comme un Face Threatening Act (FTA), un acte menaçant pour la face de l’interlocuteur (Brown et Levinson, Reference Brown and Levinson1987); en effet, le locuteur doit se risquer à émettre cette critique qui pourrait blesser son interlocuteur et/ou déclencher un conflit. Une question en pourquoi peut très souvent être ambiguë entre une demande d’information ordinaire et une QRC comme le montre l’extrait (13). Ainsi, l’utilisation de pourquoi permettrait au locuteur dans certains cas de minimiser l’acte menaçant contenu dans la critique, ce qui rendrait moins explicite son jugement négatif envers son interlocuteur. De plus, au cas où l’interlocuteur réagirait mal suite à cette critique, le locuteur pourrait se rattraper en prétendant qu’il exprimait une véritable demande d’informations.
Dans l’extrait (13), un père de famille autorise sa fille à sortir chez une amie. Cependant, Mezz, l’aîné, ne l’entend pas de la même façon et critique la décision de son père.
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(13)

Mezz critique la décision de son père, en utilisant une structure en pourquoi « pourquoi tu la laisses sortir comme ça ?! ». Cette question est une question rhétorique conflictuelle ayant valeur de critique car plusieurs indicesFootnote 6 nous conduisent en ce sens: en plus de l’intonation et la réaction de l’interlocuteur (« Te mêle pas de ça, toi! »), l’utilisation de « comme ça » a une connotation péjorative, et dans le contexte suivant, le « c’est ça? » encourage une réponse positive. Puisqu’il s’adresse à son père, figure de l’autorité de la maison, Mezz ne se risque pas clairement à lui dire qu’il a tort de faire confiance à Saliah car il risquerait à son tour, en produisant cet acte menaçant, de recevoir un FTA et dans ce cas-là, il perdrait la face. Ainsi, Mezz tente de rendre sa critique plus implicite en utilisant une QRC en pourquoi, même si cette tentative semble avoir échoué lorsque l’on lit la réaction de son père.
5.3.2 Le reproche
Pour ce qui est des reproches, les occurrences en /kesk/ sont de 55%. Les questions en /kesk/ contrairement à celles en pourquoi sont très rarement, voire jamais, ambiguës. En choisissant délibérément /kesk/, le locuteur a l’intention de critiquer son interlocuteur sans ambiguïté, sans ménager les faces des personnes présentes (la sienne et celle de l’interlocuteur) car il est réellement indigné par la situation. L’utilisation d’une telle structure n’est pas surprenante puisque les locuteurs représentés dans ce corpus sont connus pour leur aisance et leur habitude à produire des insultes rituelles et des actes menaçants pour la face (Lepoutre, Reference Lepoutre1997). Alors que la question rhétorique en pourquoi semble être un acte poli ou un adoucisseur (Kerbrat-Orecchioni, Reference Kerbrat-Orecchioni2005: 213) puisqu’elle ménage la face de l’interlocuteur en rendant la critique ambiguë (au moins théoriquement), l’utilisation de /kesk/ semble rendre le reproche (ou la critique) plus explicite, comme dans (14). Dans l’extrait suivant, Djamel entre dans la chambre de Nordine, son frère, pour mettre un talisman dans son portefeuille. Nordine, qui dormait, est réveillé par son arrivée.
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(14)

Dans l’extrait (14), deux structures en /kesk/ sont présentes. La première « Qu’est-ce t(u) as été te mêler de ça, toi ?! » est sans ambiguïté, une critique du destinataire, car elle est suivie de l’exclamative « C’est pas ton problème! ». Cette QRC remet en cause les actions de Djamel et celui-ci le comprend très bien mais ne l’accepte pas pour autant. En effet, Djamel insiste et répond sur le ton de la défensive, rejetant toute critique. Puisqu’il conteste la critique de Nordine, ce dernier, irrité par la situation, récidive avec une deuxième tentative en /kesk/ « Qu’est-ce tu m(e) prends la tête, là de bon matin ?! ». De la même manière que l’occurrence précédente, elle est suivie d’une exclamative « Vas-y, casse-toi! » qui vient renforcer le reproche adressé à Djamel. Nous constatons que, puisque la structure /kesk/ est très emphatique et puissante, le message exprimé est tout de suite compris par l’interlocuteur, bien qu’implicitement formulé. Malgré la force expressive de cette structure, nous constatons que Nordine n’a pas peur de blesser son frère en l’utilisant. De même, dans cet extrait le destinataire ne semble pas particulièrement touché par cet acte menaçant.
Comme l’explique Tauzin (Reference Tauzin and Tauzin2008), il existe chez ce groupe de locuteurs une pratique de « l’entre-soi » qui rend certaines insultes ou critiques mieux tolérées que d’autres. Lagorgette et Larrivée (Reference Lagorgette and Larrivée2004: 83) soulignent que certaines insultes sont des marqueurs de solidarité dans le groupe de pairs et n’ont pas pour effet d’insulter réellement la personne visée. Il faut donc toujours avoir à l’esprit cette notion, pour ne pas interpréter les données d’une manière qui serait étrangère à la sous-culture représentée dans notre corpus filmique. De ce fait, bien que la structure en /kesk/ semble être un acte impoli selon la définition de Culpeper (Reference Culpeper1996), elle n’est peut-être pas considérée comme tel par les locuteurs du corpus.
5.3.3 La critique d’un tiers
Les critiques d’un tiers semblent être des données difficiles à obtenir car elles n’ont pas fait l’objet d’études particulières en ce qui concerne la classe ouvrière.Footnote 7
Les résultats obtenus révèlent que les locuteurs (hommes et femmes confondus) exprimant une critique, un jugement négatif à l’égard d’une personne absente, n’ont pas peur de produire un FTA puisqu’a priori ils ne risquent rien en retour et se permettent d’utiliser la structure /kesk/, plus forte et directe. L’exemple (15) illustre ce phénomène.
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(15)

Dans l’extrait ci-dessus (15), le groupe d’amies critique une jeune fille absente au moment de l’énonciation, Magalie, avec qui elles viennent d’avoir une dispute. Nanou, se sentant en confiance avec son groupe d’amies, n’hésite pas à critiquer Magalie « qu’est-ce qu’elle casse les couilles à Lydia, là? », puisqu’elle sait pertinemment qu’elle aura le soutien de ses amies. Elle utilise donc la structure en /kesk/, plus expressive et emphatique, pour montrer son agacement face à l’attitude que Magalie peut avoir envers son amie Lydia. Suite à cela, Hanane lui montre sa solidarité en insultant Magalie. A ce sujet, Assef (Reference Assef and Tauzin2008: 142–143) parle de « coalition » du public lorsque le locuteur obtient le soutien d’autres personnes présentes au détriment d’une tierce personne.
5.3.4 L’autocritique
De par leur statut personnel et intime, les autocritiques sont plutôt rares dans notre corpus et généralement formulées en l’absence de témoins. Si cela reflète la réalité du discours parlé dans le monde réel (à ce jour, il semblerait qu’aucune étude n’ait été faite sur les autocritiques), les films représentent une source riche pour l’obtention de telles données.
Dans ce corpus, les autocritiques sont aussi souvent utilisées avec pourquoi que /kesk/ (4/8 pour chaque variante). Comme il s’agit d’un acte d’auto-menace pour la face positive du locuteur lui-même, il semblerait que l’emphase apportée par /kesk/ à l’autocritique ne soit pas utile, comme dans (16).
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(16)

Yacine regrette un lapsus fait lors d’une conversation téléphonique où il a révélé à son interlocuteur qu’il était en Algérie, information qu’il souhaitait garder secrète. Par conséquent, il s’autocritique en disant « pourquoi j(e) lui ai dit qu(e) j’étais au bled ?!». De plus, il ajoute immédiatement après une auto-insulte, sous forme d’exclamative qui le rabaisse encore plus: « vraiment trop con! ». Nous constatons dans cet extrait que Yacine s’en veut vraiment et qu’il est désespéré. Il boit de l’alcool alors que ce n’est pas son habitude (son ami Johnny, lui dit d’arrêter de boire) et de plus il s’insulte lui-même. L’utilisation de pourquoi s’avère donc suffisante, l’emphase et l’expressivité véhiculées par /kesk/ ne semblent pas nécessaires pour exprimer son désarroi.
5.4 Le genre du locuteur
L’étude du genre comme facteur de variation a souvent démontré que les femmes utilisent plus souvent des variantes dites « standards », quand il s’agit de variables stables, contrairement aux hommes qui, eux, préfèrent les variantes locales, souvent stigmatisées. C’est ce que nous souhaitons explorer dans cette section.
Romaine indique (Reference Romaine2000: 79) que les femmes emploieraient les formes de prestige plus fréquemment que les hommes, en partie car elles seraient plus conscientes de la politesse. En outre, les formes non-standards auraient une connotation masculine. Ce constat pourrait s’appliquer à notre étude sur la structure /kesk/ qui semble être une structure masculine. Ainsi, en l’utilisant, certaines femmes dévoileraient « la dimension masculine » de leur identité (Clair, Reference Clair2005: 35) et le fait de choisir pourquoi pour émettre une QRC, manifesterait un certain intérêt ou une conscience de la politesse.
Le tableau 5 montre que la majorité des données pour cette variable a été prononcée par des individus de sexe masculin (85%). Les locuteurs des films du corpus sont souvent de jeunes hommes et ce sont eux qui produisent la majeure partie des dialogues dans ces films: peu de femmes sont représentées et dès lors, leurs paroles sont peu fréquentes. Néanmoins, depuis l’an 2000, des films tels que: La Squale (2000), L’Esquive (2003), Des poupées et des anges (2007), ou encore Tout ce qui brille (2010), ont mis en scène dans leurs rôles principaux des femmes. Comme le souligne Wagner (Reference Wagner2011: 84): « Le cinéma de banlieue est, et reste fortement dominé par une vision et des caractères surtout masculins, même si un rééquilibrage semble s’amorcer ». En raison du petit nombre d’occurrences recueillies pour les locuteurs de sexe féminin, nous resterons prudente quant à nos interprétations. Toutefois, il est à noter que dans les films du corpus où les femmes sont très présentes, la tendance d’utilisation de /kesk/ et pourquoi correspond aux résultats obtenus dans cette étude.
Emploi de la variable /kesk/ ~ pourquoi selon le genre des locuteurs

5.4.1 Fréquence d’utilisation de la variante /kesk/ selon le genre du locuteur
Le tableau 6, nous permet d’observer une tendance dans l’utilisation des variantes selon le genre du locuteur.
Fréquence d’utilisation de /kesk/ selon le genre du locuteur

Nombre d’occurrences de la variable selon la tranche d’âge des locuteurs.

Nous constatons que les hommes montrent une légère tendance à préférer /kesk/ (54%) alors que les femmes utilisent nettement plus souvent la structure en pourquoi (74%). Bien sûr, nous gardons toujours à l’esprit que le nombre d’occurrences récoltées pour les locuteurs de sexe féminin est faible, et que ces chiffres ne peuvent avoir qu’une valeur indicative. Cependant, nous disposons de 23 occurrences pour les locuteurs de sexe féminin ce qui reste un nombre honorable étant donné l’objet d’étude. En effet, il s’agit d’une variable syntaxique relativement rare et il aurait été difficile de recueillir de telles données dans des corpus traditionnels (recueils de données en contexte naturel). De plus, le discours des femmes est sous-représenté dans les films du cinéma de banlieue.
Nous avons vu précédemment que la force expressive de /kesk/ est plus puissante que celle de pourquoi car elle ne laisse pas de place à l’ambiguïté. De ce fait, en utilisant /kesk/, le locuteur masculin est certain que son message sera bien compris par son interlocuteur. En outre, ce groupe de locuteurs est connu pour son franc-parler et de ce fait on peut comprendre le besoin de recourir à /kesk/ plutôt qu’à pourquoi. D’un œil extérieur, l’utilisation de /kesk/ parait plus agressive que celle de pourquoi, mais nous pensons que ce n’est pas réellement le cas puisque ces locuteurs sont habitués aux insultes rituelles et ne perdent pas la face aussi aisément qu’une personne extérieure au groupe de pairs (Lepoutre, Reference Lepoutre1997).
Lorsqu’elles doivent émettre un jugement négatif (critique, reproche) envers leur interlocuteur, les femmes font plus souvent le choix d’utiliser pourquoi. Cette tendance indiquerait qu’elles seraient plus attentives à leur interlocuteur et plus prudentes dans leurs choix de mots afin d’éviter tout conflit. Ainsi les femmes choisiraient pourquoi pour ne pas faire perdre la face à leur interlocuteur et également pour sauver leur propre face et éviter une éventuelle réaction menaçante de leur interlocuteur (Mills, Reference Mills2003: 203). L’utilisation de pourquoi servirait donc à adoucir l’acte menaçant exprimé puisque la formulation d’une critique indirecte et ambiguë permet d’atténuer les actes menaçants pour les faces des interlocuteurs.
Sans généraliser, on pourrait s’interroger sur le fait que les hommes, en utilisant plus souvent /kesk/, seraient plus francs que les femmes, ou alors si les femmes seraient plus diplomates que les hommes et utiliseraient pourquoi pour ne pas créer de tension entre elles et leurs interlocuteurs. Néanmoins, nous constatons que les femmes du corpus ont employé la structure /kesk/ à hauteur de 26% (6 occurrences) ce qui prouve que certaines d’entre elles ne sont pas totalement étrangères à son utilisation. Nous en déduisons que le fait d’opter pour cette structure à connotation masculine permet à la femme de s’affirmer afin d’être respectée. À ce sujet, Clair (Reference Clair2005: 33) explique: « La “nature” masculine semble être approchée notamment dans une revendication et une pratique de la dureté, omniprésentes dans les propos des filles: il faut être dure pour être respectée. Être dure, cela signifie être inaccessible, d’une moralité sans équivoque ».
5.5 L’âge des locuteurs
Désormais, intéressons-nous à l’influence que pourrait avoir l’âge du locuteur sur le choix de la variante. Pour ce faire, les locuteurs ont été divisés en trois grandes tranches d’âge : les moins de 16 ans, les 17–25 ans et les plus de 26 ans. En effet, nous constatons dans notre corpus de films que trois grands groupes sont représentés: le premier est celui des moins de seize ans, c’est-à-dire les enfants et les collégiens. La scolarité en France étant obligatoire jusqu’à 16 ans, la majorité des jeunes représentés dans les films tels que Petits frères, Entre les murs ou encore La journée de la jupe ont été classés dans cette catégorie puisque nous rencontrons les protagonistes en contexte scolaire. Le deuxième groupe est celui des jeunes adultes, ceux qui ne vont plus à l’école mais qui semblent encore jeunes, de par leur physique. Enfin, nous avons un groupe d’adultes de plus de 26 ans. Pour la plupart des personnages, nous avons dû estimer leur âge, cependant, les personnages classés dans cette catégorie ont généralement plus de 40 ans, et il s’agit très souvent des parents des personnages principaux, donc le risque de confusion avec la catégorie des 17–25 ans est réduit. De plus, l’âge des personnages est parfois clairement mentionné dans le film, ce qui nous a facilité la tâche comme dans le passage suivant, extrait de La Smala:
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Le groupe des 17–25 ans produit le plus d’occurrences de la variable /kesk/ ~ pourquoi. Nous remarquons que le groupe des moins de 16 ans et celui des plus de 26 ans expriment chacun le quart des critiques et des reproches en pourquoi et /kesk/ prenant la forme de questions rhétoriques conflictuelles. Il est vrai que les films du cinéma de banlieue mettent en scène principalement le groupe des 17–25 ans, mais, la quantité d’occurrences recueillies dans les deux autres tranches d’âge reste satisfaisante pour cette étude.
5.5.1 Fréquence d’utilisation de la variante /kesk/ selon la tranche d’âge du locuteur
Les résultats présentés dans le tableau 8 indiquent qu’il n’y a pas de différence significative quant à l’utilisation de /kesk/ selon les différentes tranches d’âge. En effet, le groupe des 17–25 ans l’utilise un peu plus que les autres groupes, néanmoins cette différence est minime. Ainsi, /kesk/ est presque autant utilisé à tout âge. Son utilisation n’est donc pas exceptionnelle dès lors que la tendance générale montre que cette structure est employée à environ 49% du temps.
Fréquence d’utilisation de /kesk/ selon la tranche d’âge des locuteurs.

5.6 Evolution de l’utilisation de la variante /kesk/ dans le temps
Puisque l’usage de la structure /kesk/ ne se limite pas au groupe des 17–25 ans mais est tout autant utilisée par les plus de 26 ans, il serait intéressant de connaître la fréquence d’utilisation de /kesk/ au fil du temps.
Evolution de l’utilisation de la structure /kesk/ dans les films, des années 1980 à 2011.
Afin de tracer l’évolution dans le temps de la variante /kesk/ nous pouvons comparer la fréquence relative de cette variante (par opposition à pourquoi) pour quatre périodes, selon la date de sortie du film. Nous constatons que la structure /kesk/ était fréquemment utilisée au milieu des années 80 (60.6%) et aussi en 1996–2000 (59.4%). Cependant, on observe une baisse de fréquence au début des années 2000 (35.4%) que nous ne saurions expliquer. Puis, après 2005, la fréquence d’utilisation de la structure /kesk/ augmente de nouveau. Il ne s’agit donc pas d’une structure toute récente.
5.7 Bilan sur l’utilisation de la variable /kesk/ ~ pourquoi
Cette étude nous a permis de mieux comprendre l’utilisation de la structure /kesk/, variante de pourquoi, dans les QRC. Il s’agit donc d’une structure plutôt masculine car elle est préférée des locuteurs masculins du corpus (sans distinction d’âge) à pourquoi mais également parce qu’il s’agit d’une structure ayant une fonction communicative très puissante. En effet, /kesk/ produit un type de QRC plus emphatique, plus directe et plus expressive si on la compare à pourquoi. Et puisque la structure en pourquoi est ambiguë entre une question rhétorique et une question ordinaire, on pourrait dire que la structure /kesk/ est plus claire que pourquoi. Lorsqu’un locuteur l’utilise, il se risque à produire un acte menaçant pour la face de son interlocuteur. Les femmes du corpus semblent très conscientes de sa force communicative et favorisent sa variante en pourquoi qui parait adoucir la QRC. Enfin, il est primordial de noter que cette structure est très fréquente dans ce corpus, elle est aussi souvent utilisée que sa variante en pourquoi, plus traditionnelle. Ainsi, on peut s’interroger sur son emploi: la structure /kesk/ doit-elle être associée aux locuteurs du français multiculturel tels qu’ils sont représentés dans les films du corpus? Cette structure leur est-elle attribuable comme l’est le verlan ou encore l’usage de vannes?
6 APPARITION DE LA STRUCTURE /KESK/ HORS CORPUS
Comme nous l’avons vu, la structure /kesk/ est peu mentionnée et ne semble pas avoir fait l’objet d’une analyse dans les grammaires de français. De ce fait, on aurait tendance à penser qu’elle est représentative du français multiculturel et qu’elle aurait une connotation populaire voire négative. Cependant, nous avons pu constater dans les médias, notamment à la télévision et à la radio que des personnes que l’on pourrait qualifier de « célèbres » ou « d’influentes », appartenant à une classe sociale aisée, utilisent cette structure. En voici un exemple prononcé par Nicolas Sarkozy, bien connu pour son « parler direct, voire familier » (Le Monde, 2011) avant le 2ème tour des élections présidentielles, fin avril 2012, lorsqu’il répondait à une question posée par un journaliste:
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(18) « Par ailleurs, je ne propose pas de faire un gouvernement avec le Front National ! Qu’est-ce qu’on vient me poser ces questions-là ?! C’est pas les questions qui préoccupent les Français. Les Français, ils veulent savoir « les frontières, vous les rétablirez ? Vous les protégerez ? L’immigration, vous la diminuerez ? Le pouvoir d’achat, vous le préserverez ? » Voilà les questions qui intéressent les Français ! »
L’énoncé « Qu’est-ce qu’on vient me poser ces questions-là? » est synonyme de « Pourquoi on vient me poser ces questions-là? » et a valeur de reproche selon notre classification. En effet, Nicolas Sarkozy reproche aux journalistes leurs choix de questions, qu’il trouve inappropriés et qui provoquent son agacement. Cet exemple révèle que l’utilisation de /kesk/ employé avec une valeur de pourquoi n’est pas spécifique aux locuteurs du français multiculturel. La fréquence d’utilisation élevée de la structure /kesk/ est elle, probablement associée au groupe de locuteurs de notre étude mais pas la structure en elle-même, puisqu’elle semble faire déjà partie du style familier de certains Français venant de classes sociales supérieures.
7 CONCLUSION
Pour conclure, il semblerait que le français parlé, peu importe la variété dont il s’agit, ait un « besoin de clarté et d’expressivité » très important comme l’avait déjà constaté Frei (Reference Frei1929) dans sa Grammaire des fautes. La structure /kesk/ dévoilée dans cette étude illustre parfaitement ces besoins puisqu’elle apparait spécifiquement dans les questions rhétoriques conflictuelles exprimant un sentiment fort de la part du locuteur. Cette structure emphatique et directe permet de combler le vide laissé par sa variante en pourquoi, trop implicite et ambiguë dans le contexte des QRC. Il est à noter concernant la méthodologie, l’utilité du corpus filmique pour récolter des données expressives ce qui nous a permis de révéler cette structure passée quasiment inaperçue jusqu’à maintenant. Sa forte fréquence d’utilisation chez les locuteurs de notre corpus nous a permis de mieux comprendre son fonctionnement.





