Faire l’histoire d’un mot, ce n’est jamais perdre sa peine. Bref ou long, monotone ou varié, le voyage est toujours instructif. Mais on compte, dans toute grande langue de culture, une dizaine de termes – jamais plus, souvent moins – dont le passé n’est pas du gibier d’érudit. Du gibier d’historien, oui, dans toute la force du mot historienFootnote 1.
En 2019, l’entreprise espagnole Nueva Pescanova annonçait l’ouverture du premier élevage de poulpes en aquaculture. Cette initiative fut à l’origine de vifs débatsFootnote 2 , alimentés par une sensibilité croissante vis-à-vis des céphalopodes, dont maintes recherches et œuvres de vulgarisation ont récemment montré l’extraordinaire complexité cognitive : issus d’une ligne phylogénétique très éloignée de l’espèce humaine, les poulpes semblent néanmoins avoir développé des formes remarquables d’intelligenceFootnote 3 . Au cours des dernières années, un scandale comparable, quoique pour des raisons différentes, fut provoqué par l’autorisation, par l’Union européenne, de l’élevage et de la commercialisation de quatre espèces d’insectes pour la consommation humaineFootnote 4 . La question de la domestication de nouvelles espèces animales, grande utopie du xixe siècle, revient à la une des journaux.
Depuis au moins trente ans, la question de la domestication animale fait par ailleurs l’objet d’un intérêt renouvelé de la part de chercheuses et chercheurs venus de différentes disciplines. Le dialogue entre sciences de la nature et sciences sociales serait presque de l’ordre du nécessaire car, plus que n’importe quel autre phénomène, la domestication marque un seuil indécis entre nature et culture. En d’autres termes, elle désigne le processus, paradoxal, par lequel ce seuil peut à la fois être établi et surmonté. C’est d’abord la définition même de ce qu’est un animal domestique qui pose aujourd’hui problème. Les biologistes n’ont pas fini de s’interroger sur les critères qui permettent de distinguer les « races domestiques » de celles qui demeurent à l’état sauvageFootnote 5 . La vieille conviction, exprimée entre autres par Charles Darwin, selon laquelle les races domestiques issues d’espèces différentes partageraient des traits analogues a intéressé les généticiens et les a amenés à étudier les corrélations entre caractères morphologiques, physiologiques et comportementaux. Une célèbre expérience sur des renards argentés, conduite en Russie à partir de la fin des années 1950Footnote 6 , a éveillé la fascination pour le phénomène aujourd’hui connu sous le nom de « syndrome de domestication »Footnote 7 . Selon cette étude, lorsque l’être humain sélectionne les animaux pour leur docilité, il sélectionne involontairement aussi d’autres caractères : oreilles pendantes, queue recourbée, prognathisme réduit, crâne arrondi, changements de pigmentation, phase reproductive prolongée, réduction de la masse cérébrale, etc. L’ensemble de ces caractères serait, selon certains, attribuable à la conservation de traits juvéniles à l’âge adulte, ce qui ravive le vieux concept de néoténieFootnote 8 . L’un des caractères principaux associés à cette rétention des conditions puériles chez les animaux domestiques est leur faible agressivité et leur prédisposition à la sociabilité avec leurs semblables et avec l’être humain. Selon Richard W. Wrangham, la sélection contre l’agressivité est la véritable clef de voûte de tout processus de domestication, fût-il exogène (comme dans le cas des animaux utiles à l’homme) ou endogène (comme chez les êtres humains ou d’autres animaux tels que les bonobos)Footnote 9 .
Ces débats recoupent ainsi la question de l’autodomestication humaine, autre thème complexe et controversé dont les premières traces remonteraient au xixe siècleFootnote 10 . Celui-ci rassemble aujourd’hui autour de lui des équipes mixtes de généticiens, paléoanthropologues, psychologues et primatologues. Encore une fois, plusieurs positions s’affrontent. En suivant la piste d’une transformation par la sociabilité, certains auteurs et autrices proposent de tenir compte en particulier du rôle joué par le passage à la sédentarité : dans un environnement artificiel relativement protégé, l’espèce humaine aurait été condamnée à une diminution de ses capacités perceptives, la réactivité au milieu ayant perdu beaucoup de son importance ; l’homme aurait en cela partagé la condition des animaux domestiques qui, dans l’enclos de la maison ou de la ferme, se seraient adaptés à une vie où l’activité et les stimuli se trouvent fortement réduitsFootnote 11 . Une densité sociale accrue du milieu domestique aurait en revanche conféré une nouvelle importance à d’autres facultés, comme la tolérance à l’égard des semblablesFootnote 12 . La clef du succès évolutif de l’être humain consisterait alors moins dans son appropriation violente des autres vivants, humains et non humains, que dans le développement de ses instincts grégaires et dans la suppression de ses tendances agressives en faveur de comportements amicaux. Cette image rassurante des origines de l’humanité contraste avec les suites sanglantes de son histoire. Il y aurait là une véritable antinomieFootnote 13 .
D’autres approches anthropologiques, nourries cette fois par des outils écologiques, cherchent des explications alternatives à la domestication, humaine et non humaine. Melinda A. Zeder a ainsi rappelé que différentes espèces d’animaux domestiques ont connu des trajectoires évolutives variées, qui ne sont pas toutes liées aux mécanismes de sélection reproductiveFootnote 14 . Dans le cas de certaines espèces, l’être humain aurait exercé une influence, profonde mais indirecte, par le biais des milieux de vie : c’est notamment cette idée que véhicule le concept de « construction de niche » en biologie évolutiveFootnote 15 . Dans la même direction, Helen M. Leach estime que la domestication est moins le résultat de la domination, volontaire et consciente, de l’être humain, que le produit inattendu de sa domus. Cet environnement, construit ou bricolé, aurait laissé son empreinte sur un ensemble de vivants interdépendants comme sur l’espèce humaine elle-mêmeFootnote 16 . Ces débats contribuent à relativiser le rôle du contrôle humain dans le processus de domestication : au récit de l’« artificialisation », intégrale ou partielle, des animaux domestiques de la part de l’être humain se substituent d’autres paradigmes interprétatifs, axés sur l’idée de co-évolution, qui étale le spectre des différentes relations écologiques possibles, telles le commensalisme et le mutualismeFootnote 17 . La coexistence entre l’être humain et les animaux domestiques ne serait ainsi qu’un type particulier de biocénose.
Dans cet esprit, une réflexion sur les « communautés hybrides » a récemment rassemblé philosophesFootnote 18 , sociologuesFootnote 19 , historiens et historiennesFootnote 20 , et anthropologues. Ces derniers ont notamment signalé un changement de perspective dans les études sur la domestication et souhaitent l’abandon du « paradigme de la domination », qui refléterait une conception proprement « naturaliste », selon la terminologie descolienne, des relations anthropo-zoologiquesFootnote 21 . Piégée par la forme transitive du verbe « domestiquer », qui présuppose un sujet (l’homme) et un objet (l’animal ou la plante), la conception moderne et occidentale de la domestication serait alors fondée sur un principe d’objectivation. Dans un ouvrage récent offrant une synthèse des travaux sur le sujet, Charles Stépanoff fait remonter cette conception à la philosophie des Lumières, tenue responsable de l’affermissement de la figure prométhéenne de l’Homme tout-puissant façonnant la nature à son gré, figure que l’auteur s’attache à remettre en question en la confrontant à d’autres cosmologies du rapport homme-animalFootnote 22 . Si cette proposition a le mérite de faire éclater le caractère universalisant de la domestication comme domination humaine sur la nature, elle aboutit néanmoins à des généralisations tout aussi fragiles. À l’Homo domesticus, justement remis en question, C. Stépanoff substitue un Homo occidentalis modernus, érigé sur la base de l’idée non moins réductrice d’un « naturalisme des modernes »Footnote 23 . Le grand partage entre nature et culture, et les implications morales qui en découlent, longtemps projetés sur les origines fantasmées de l’humanitéFootnote 24 , sont désormais transposés aux fondements de la modernitéFootnote 25 . À partir de ce raccourci historique, l’auteur établit des axiologies entre bons et mauvais usages de la nature qui ne sont pas moins arbitraires que celles qu’il place sur le banc des accusés. Cette opération appelle une double critique : d’abord, d’ordre historiographique, car la définition « moderne » de la domestication repose souvent sur l’exact opposé d’une objectivation intégrale des animaux ; ensuite, une critique épistémologique et politique portant sur la dimension normative de ces travaux, qui brandissent le couple objectivation-exploitation pour mieux cautionner le diptyque subjectivation-collaboration. Or, il existe une multiplicité de relations interspécifiques qui articulent attachement et pouvoir, subjectivation et assujettissement.
Au-delà des travaux inspirés par l’idée de « communautés hybrides » s’esquisse plus largement une révision du concept de « domestication », qui ne peut plus être conçue comme un processus unilatéral, planifié et assuré par l’être humain, mais qui doit désormais faire place à l’agentivité animale. Loin d’être un acquis originel et statique, comme dans le récit biblique, la domestication est aujourd’hui pensée comme un processus dynamique, toujours changeant et multiple, raison pour laquelle on parle désormais de domestications, au plurielFootnote 26 . Ce processus n’est plus envisagé comme un seuil, mais comme un continuum, où éléments sauvages et domestiques s’hybrident constamment – un processus toujours réversible avec la féralisation, soit le retour à l’état sauvage d’une espèce domestiquée.
L’agentivité des animaux, sous la forme des besoins et des désirs qui les amènent à se rapprocher des communautés humaines, se fraie également un chemin dans la réflexion des paléoanthropologues et des archéozoologues, entraînant une révision profonde des récits classiques sur l’origine de l’agriculture et de l’élevageFootnote 27 . Depuis le xixe siècle, les spécialistes de la préhistoire se sont intéressés à la domestication animale pour son rôle dans le procès des civilisations ; au xxe siècle, le paradigme de la « révolution néolithique », qui s’est imposé dans l’entre-deux-guerres, insistait à son tour sur la césure entre le mode de vie, souvent décrit comme parasite ou prédateur, du Paléolithique, caractérisé par la chasse-cueillette, et celui du Néolithique, fondé sur la productionFootnote 28 . D’autres perspectives ont ensuite valorisé le rôle civilisateur de la domestication dans sa dimension cultuelle et symboliqueFootnote 29 . Les ethnologues, à leur tour, se sont bientôt emparés de l’idée qu’il existe un rapport constitutif entre formes d’appropriation de la nature et structures socialesFootnote 30 , question qui a connu un renouveau d’intérêt dans les dernières décennies, lors des débats sur l’« anthropologie de la nature » et le « tournant animaliste » en anthropologieFootnote 31 . Si la correspondance entre formes d’organisation sociale et formes de relation à la biosphère continue d’interroger, elle n’a cependant plus la connotation progressiste et téléologique d’antan. Dans certains des contre-récits les plus impitoyables, la domestication des plantes et des animaux est désormais considérée comme l’une des prémisses décisives aux maux écologiques, sociaux ou politiques de la civilisation occidentaleFootnote 32 . Par ailleurs, dans les débats qui ont émergé autour de la notion d’anthropocène, qui a su attirer l’attention de l’opinion publique sur les processus écologiques de longue durée, la non-durabilité (unsustainability) avérée du système d’élevage moderne se trouve parfois directement reliée aux domestications préhistoriquesFootnote 33 .
La domestication des animaux demeure ainsi centrale dans toute histoire de la civilisation, des plus apologétiques aux plus iconoclastes : encensée au xixe siècle comme la plus grande « œuvre du genre humain tout entierFootnote 34 », critiquée ensuite pour sa complicité dans la naissance de la famille patriarcale et de la forme État, que le progrès aurait pourtant dialectiquement permis de surmonterFootnote 35 , pour se voir finalement condamnée comme « la pire erreur de l’histoire de l’humanitéFootnote 36 ». De l’aube à la chute (en passant par la révolution), la domestication a toujours été au cœur des récits concernant le processus de civilisation. Comme il s’agit de le montrer dans cet article, l’association de la domestication et de la civilisation était déjà présente dans les débats du xviiie siècle. C’est pourtant au cours du xixe siècle que l’intérêt pour le phénomène de la domestication animale se déploya dans tout l’éventail de ses implications naturalistes, anthropologiques, économiques et morales. Le concept de domestication fut alors tiré dans une multitude de directions, couvrant l’ample spectre qui va de la « civilisation des bêtes » souhaitée par Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre en 1792 à la « domestication humaine » redoutée par Gabriel Tarde en 1895Footnote 37 . Le présent article cherche à l’étudier, pour reprendre une expression d’Émile Benveniste, comme l’« un de ces mots qui inculquent une vision nouvelle du mondeFootnote 38 ».
Enchevêtrement de durées autour d’une catégorie nouvelle
L’historicité du concept de « domestication », malgré sa fortune dans nombre de débats, demeure assez peu étudiéeFootnote 39 . Pourtant, la séparation entre animaux sauvages et animaux domestiques a longtemps été la distinction la plus importante parmi les vivants, avant que les stoïciens regroupent les animaux non humains sous le terme « aloga », et que celui d’« animal » se répande au xive siècleFootnote 40 . On pourrait alors remonter aux oppositions anciennes et médiévales entre anthropoi et theria, pecus et bestia, etc. Bien consciente de l’histoire longue qui leste ces catégories, je me limiterai à retracer la trajectoire toute particulière d’une notion moderne forgée pour se référer à un processus très ancien, renvoyant aux origines mêmes de l’humanité. Mon intention est donc de restituer la spécificité du concept de domestication par rapport à d’autres notions connexes et proches (comme celles de domesticité, d’apprivoisement ou encore de cicuratio) qui l’ont précédé avant qu’il ne s’impose. Non que le mot « domestication » fût un néologisme : le terme circulait en latin, bien que rarement, depuis au moins le xiiie siècleFootnote 41 . En anglais, il avait été mobilisé, dès la fin du xviiie siècle, par une série de savants gravitant autour de l’université d’Édimbourg, tels Lord Kames (1696-1782)Footnote 42 , John Walker (1731-1803)Footnote 43 , William Smellie (1697-1763)Footnote 44 , puis James Cowles Prichard (1786-1848)Footnote 45 . Il y aurait là un autre chapitre à ouvrir et une autre histoire à tracer.
Cet article propose de se concentrer sur l’introduction du concept en France dans la première moitié du xixe siècle, quand un véritable débat s’anime autour de la domestication. Il s’agit d’un moment caractérisé par des investissements grandissants dans les productions animales et par la multiplication des efforts visant l’amélioration des races. La redéfinition des programmes d’économie rurale sous le DirectoireFootnote 46 , les politiques reproductives de sélection et croisement appliquées aux cheptels sous le Consulat et le Premier EmpireFootnote 47 , enfin l’aboutissement d’un processus de mérinisation mis en place à la fin du siècle précédentFootnote 48 marquent un changement de rythme de l’emprise étatique sur les populations animales dans les premières décennies du xixe siècleFootnote 49 . Ces entreprises politiques s’accompagnent d’une redéfinition des savoirs sur l’élevage et des instituts consacrés à leur enseignementFootnote 50 . Ces différentes transformations s’enchevêtrent avec les changements économiques et sociaux engendrés par l’industrialisation qui, en redessinant les frontières entre espaces urbains et ruraux, redéfinissent aussi les interactions entre les hommes et les animaux ainsi que l’organisation de leur travail. Selon la thèse célèbre de Daniel Roche, avant de diminuer drastiquement, la présence des animaux dans les villes connaît son apogée au xixe siècleFootnote 51 : c’est le cas des chevaux dans les rues, mais aussi des vaches dans les « étables urbaines »Footnote 52 , ou encore des ânes, des chiens et d’autres animaux dans les usinesFootnote 53 . Sous une forme différente, la reconfiguration des rôles sociaux des animaux s’exprime aussi avec l’essor des animaux de compagnieFootnote 54 . Toutes ces transformations ont pour conséquence l’émergence de nouveaux régimes de sensibilités qui trouvent leur expression, entre autres choses, dans la création des premières sociétés de protection des animaux, en Angleterre et en France, au cours du deuxième quart du xixe siècleFootnote 55 .
Du point de vue scientifique également, les transformations qui marquent ce moment historique ne sauraient être sous-estimées, avec notamment la prolifération des théories de la variabilité des espèces qui rencontrent de nouveaux questionnements anthropologiquesFootnote 56 . Ces déplacements épistémologiques s’inscrivent dans un contexte institutionnel et politique tout aussi mouvant. Le Muséum national d’histoire naturelle, théâtre des premières études sur la domestication, a fait l’objet d’importants travaux historiographiques illustrant les enjeux à la fois scientifiques, politiques et économiques sous-jacents à la gestion des ressources naturellesFootnote 57 . En l’occurrence, la dimension coloniale des programmes naturalistes de l’époque est particulièrement importante, car la domestication – aux côtés de l’acclimatation – s’affiche comme une stratégie de mise au travail de nouvelles espèces à travers le globe. C’est pourquoi ces efforts s’intensifient sous le Second Empire et le soutien politique aux naturalistes engagés dans la mise en valeur des ressources coloniales se traduit par le financement d’une ménagerie à des fins expérimentales, celle du Jardin d’acclimatation au Bois de Boulogne. L’histoire du concept de domestication croise ainsi celle de plusieurs régimes politiques, de différentes institutions et sociabilités savantes. Dans un premier temps, j’examinerai les premières études sur la domestication menées par les naturalistes du Muséum aux intérêts éthologiques. J’analyserai ensuite les débats qu’elle a suscités au sein d’un cercle plus large de penseurs et de réformateurs sociaux. Ces deux volets, apparemment distants, convergent autour d’un même questionnement sur l’ordre naturel du social, qu’on le scrute dans les sociétés animales ou qu’on le projette sur un idéal de société interspécifique à venir.
Une place charnière entre ces deux dimensions, naturaliste et sociale, de la domestication est occupée par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861), auquel est consacrée la partie centrale de cet article. Issu d’une des « dynasties de naturalistes » du MuséumFootnote 58 , il se consacre à l’étude de questions apparemment marginales de l’histoire naturelle, telles que les anomalies morphologiques, la zoologie appliquée et les mœurs animales. Bien qu’il n’atteigne jamais la notoriété de son père Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844), il est à l’origine de deux néologismes scientifiques importants : tératologie et éthologie. Très tôt intégré aux principales institutions scientifiques de l’époqueFootnote 59 , Isidore Geoffroy est inséré dans la sociabilité – savante mais aussi artistique et politique – particulièrement effervescente qui gravite autour de son pèreFootnote 60 . Grâce à ces relations et au rôle actif qu’il assume dans plusieurs sociétés savantes et bénévoles – telles que la Société zoologique d’acclimatation, la Société protectrice des animaux et la Société d’anthropologie de Paris –, il contribue plus que quiconque, au cours des années 1830-1860, au rayonnement du concept de domestication dans des contextes variés. À un moment où son usage est encore très circonscrit, la production scientifique de ce naturaliste est en effet traversée par cette catégorie, depuis les recherches tératologiques (1832-1837) jusqu’aux différentes versions de son ouvrage de zoologie appliquée (1849, 1854 et 1861), en passant par les essais de zoologie générale et d’anthropologie (1841). Ce faisant, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire parvient à aborder la question de la domestication animale sous de multiples angles et à en proposer une définition des plus complexes.
Parmi les deux concepts articulés dans le titre de son dernier ouvrage, Acclimatation et domestication des animaux utiles (1861), c’est plutôt « l’acclimatation » qui a retenu l’intérêt des spécialistes : elle a été au centre des études en histoire des sciences (autant de la botanique, de la zoologie que de l’anthropologie), mais aussi en histoire de l’économie, en histoire coloniale et en histoire environnementaleFootnote 61 . Or, le problème théorique et pratique posé par la domestication est tout aussi décisif. Expliquer les raisons d’une telle négligence n’est pas simple. D’un point de vue pratique, la domestication s’est heurtée à des obstacles sous-évalués : les mœurs et les instincts des animaux se sont révélés plus difficiles à modifier que prévuFootnote 62 . Le programme a néanmoins – malgré ou à cause de ces difficultés – suscité une vaste réflexion à propos des limites et des conditions du pouvoir humain sur les animaux ; il a ainsi trouvé un écho singulier chez des auteurs d’inspirations socialistes tels qu’Alphonse Esquiros (1812-1876), Jules Michelet (1798-1874), George Sand (1804-1876) ou encore Auguste Comte (1798-1857) et Victor Meunier (1817-1903). Afin de mesurer la dimension proprement morale et politique revêtue par le concept de domestication, il est nécessaire de se pencher sur le contexte idéologique des années qui suivent la révolution de Juillet et l’éclosion d’une grande variété de positions socialistesFootnote 63 . La réflexion sur la domestication permet en effet de mieux saisir l’articulation entre le naturel et le social, qui est au cœur des préoccupations inextricablement scientifiques et politiques de cette époqueFootnote 64 . Pour comprendre l’histoire de ces réflexions et de ces débats, il convient de remonter à l’établissement de la ménagerie du Jardin des Plantes, lieu privilégié d’observation et d’expérimentation sur les mœurs animales.
Sociabilité et civilisation des bêtes
À la fin du xviiie siècle, un cas de familiarisation interspécifique suscite l’intérêt des savants : il s’agit de l’amitié entre un chien braque et un lion nommé Woira, dont l’histoire, relatée à maintes reprises par différents auteurs, devient une espèce de parabole républicaineFootnote 65 . Avant même que l’étrange couple soit accueilli au Jardin des Plantes, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) en fait le pivot d’une réflexion sur les pouvoirs de la civilisation sur la nature sauvage. L’étonnante douceur du lion, qui semble résulter de la compagnie du chien, concentre l’attention des savants et du public. Malgré son infériorité physique, le meilleur ami de l’homme a su gagner un ascendant moral sur le roi des animaux. Woira devient ainsi l’illustration du fait que la vie sociale et la mansuétude sont capables de transformer la nature de la bête la plus féroce : « Le lion de la ménagerie est une preuve de ce que peut l’influence de la société sur le caractère le plus sauvageFootnote 66 . » Pour le moraliste qui, en 1792, s’engage à promouvoir l’ouverture de la ménagerie du Jardin des Plantes, l’enjeu politique est crucial : il s’agit de montrer que la ménagerie, symbole de faste et de pouvoir depuis l’Antiquité, peut servir des idéaux nouveaux. La cible polémique est notamment l’exhibition de la férocité animale dans les ménageries d’Ancien Régime et son rôle dans la ritualisation de la souveraineté absolue : entouré de fauves exotiques, vaincus et enchaînés, le souverain projetait son pouvoir sur la scène mondialeFootnote 67 . À l’affrontement entre violence naturelle et violence souveraine, la ménagerie républicaine substitue l’utopie d’une cohabitation naturelle entre différentes espèces, où les animaux humbles, utiles et dociles acquièrent un nouveau rôleFootnote 68 .
L’exposition des animaux domestiques permet d’épargner aux citoyens la vue d’animaux enchaînés ou enfermés dans de petites cages. Bernard Germain de Lacépède souhaite ainsi que « les images de la contrainte ou les apparences de l’esclavage soient éloignées le plus possible des yeux d’un peuple libre », afin que les citoyens assistent, en visitant la ménagerie, au « théâtre de leur indépendance »Footnote 69 . En s’approchant de la scène d’une nature libre et docile, ils auraient ainsi appris une leçon sur leur propre liberté naturelle et son bon usage. Certains fauves, comme dans le cas de Woira, peuvent contribuer à ce récit édifiant en célébrant le pouvoir de la sociabilité et de l’éducation, mis à l’épreuve des plus réfractaires des sujets. La représentation de la férocité enchaînée cède le pas à celle de la bestialité domestiquée. Il s’agit d’un spectacle plus discret, mais tout aussi politique : celui de l’adoucissement des mœurs. C’est à ce propos que Bernardin de Saint-Pierre parle d’une « civilisation des bêtes féroces », expérimentée et mise en scène dans la ménagerieFootnote 70 . La nature elle-même montre ici son intime propension à la civilisation : le citoyen en reçoit une invitation à un retour à la nature qui est, en même temps, un départ vers la civilisation.
Si Bernardin de Saint-Pierre identifiait déjà le rôle de « la société et [de ses] bienfaits »Footnote 71 dans l’apprivoisement des animaux, ce fut Frédéric Cuvier (1773-1838) qui fit de la sociabilité le pilier de ses études sur la domesticité. Frère du célèbre naturaliste Georges Cuvier (1769-1832), il occupe la position de garde de la ménagerie entre 1803 et 1838, une tâche qui le confronte aux problèmes pratiques liés à la captivité des animaux et qui le porte à étudier les conditions de possibilité de la réduction en domesticité des animaux. Un premier constat attire son attention : tandis que les animaux captifs montrent de grandes difficultés à s’accoupler, les animaux domestiques sont, au contraire, très prolifiques. Une intervention sur les mœurs des bêtes sauvages s’avère alors nécessaire, car c’est seulement quand « leur férocité a pu être adoucie » que « le désir de la reproduction s’est manifesté »Footnote 72 . Par contraste, les animaux domestiques ne rencontrent aucune difficulté dans l’acte d’accouplement ; en outre, ils s’émancipent des contraintes climatiques et environnementales auxquelles ils seraient soumis à l’état sauvage, et acquièrent la faculté de se reproduire en toute saison. Cette faculté cruciale partagée avec l’être humain conduit le naturaliste à rapprocher domesticité et civilisation : « Enfin, sera-t-il permis de mettre encore la faculté qu’ont les hommes de se reproduire en toute saison au nombre des causes de leur civilisation, tandis que chez tous les animaux cette faculté est évidemment la suite de leur domesticité, qui est une sorte de civilisationFootnote 73 ? » L’association entre domesticité des animaux et civilisation des hommes devient plus explicite encore dans les articles des années 1820, lorsque Cuvier commence à esquisser une théorie de la réduction à l’état de domesticité des animaux axée sur l’instinct de sociabilité :
Ainsi, plus on examine la question, plus il reste démontré qu’une grande intelligence, qu’une grande douceur de caractère, la crainte des chatimens ou la reconnoissance des bienfaits, sont insuffisantes pour que des animaux deviennent domestiques ; qu’une disposition particulière est indispensable pour que des animaux se soumettent et s’attachent à l’espèce humaine, et se fassent un besoin de sa protection. Cette disposition ne peut être que l’instinct de la sociabilité porté à un très-haut degré, et accompagné de qualités propres à en favoriser l’influence et le développement […]. En effet, il suffit d’étudier cette disposition pour voir que la domesticité n’en est qu’une simple modificationFootnote 74 .
Cette thèse forte s’oppose à une longue tradition déniant toute faculté sociale aux animaux. Cuvier explicite plus loin son désaccord vis-à-vis des positions de Charles-Georges Le Roy (1723-1789) qui, tout en reconnaissant l’intelligence et la perfectibilité des animaux dans des lettres célèbres, refusait de considérer leurs groupements comme de véritables sociétésFootnote 75 . Plus radicalement, le naturaliste s’élève contre les théoriciens du contractualisme qui avaient vu dans l’origine des sociétés humaines la sortie de l’état de nature : il se moque de « l’idée que l’homme de la nature vit solitaire », idée qui « n’a pu naître que des jeux d’une imagination fantastique », et soutient qu’un même « sentiment instinctif n’est pas moins la cause de la sociabilité des animaux que celle de la sociabilité de l’espèce humaine ; il est primitif pour eux comme pour nous. Tout démontre, en effet, qu’il n’est ni un phénomène intellectuel ni un produit de l’habitude »Footnote 76 . Repensant l’un des nœuds cruciaux des théories politiques modernes, Cuvier propose une double opération : d’une part, il naturalise la sociabilité et, d’autre part, il politise la sociabilité naturelle des animaux. L’idée d’une sociabilité instinctive commune à plusieurs espèces ouvre la voie à une thèse politique selon laquelle les sociétés animales se fonderaient sur des hiérarchies qui requièrent l’acceptation d’un dispositif d’obéissance. Pour démontrer cela, il recourt à l’exemple significatif du loup :
[L]orsque la horde tombe sur une proie, chaque individu y participe en raison des rapports d’autorité où il se trouve vis-à-vis des autres ; aussi nos jeunes animaux ne pourront manger de cette proie que ce qui en sera resté, ou que ce qu’ils en auront dérobé par adresse. […] Par cet exercice de l’autorité sur la foiblesse, l’obéissance des jeunes s’établit et pénètre jusque dans leur intime conviction, jusque dans l’espèce particulière de conscience que produit l’habitude. […] [L]es rapports établis par l’usage se conservent ; et si la société est sous la conduite d’un chef, c’est le plus âgé qui a le plus de pouvoir. L’autorité qu’il [le loup] a commencé à exercer par la force, il la conserve par l’habitude d’obéissance que les autres ont eu le temps de contracter. Cette autorité est devenue une sorte de force morale, où il entre autant de confiance que de crainte, et contre laquelle aucun individu ne peut conséquemment être porté à s’éleverFootnote 77 .
Immortalisé par la célèbre locution latine homo homini lupus, le loup avait longtemps été l’emblème d’une nature antisociale. Il n’est donc pas anodin que Cuvier s’en serve pour contester le postulat hobbesien du contractualisme. Pour le naturaliste, les animaux vivent non seulement dans de véritables sociétés, mais celles-ci se construisent autour d’un mécanisme d’obéissance qui sublime la force physique en autorité morale. À travers cette sociabilité hiérarchique, les animaux sont amenés à se fier les uns aux autres, dans une sorte de contrat social naturel.
Pour Cuvier, le même principe est à l’origine de la confiance que les animaux domestiques accordent à l’être humain. Du point de vue naturaliste, la domesticité n’est donc que le prolongement de l’instinct de sociabilité animale : « Le berger est-il autre chose pour eux que l’individu du troupeau qui leur a fait sentir le plus de force et qui leur a inspiré le plus de confianceFootnote 78 ? » L’équation hobbesienne est ici entièrement renversée : l’homme est moins un loup pour l’homme, qu’un mouton pour les moutons. Les implications de la thèse de Frédéric Cuvier ne sont pas moins politiques que celles de la théorie de Thomas Hobbes. La possibilité d’instaurer une domination des animaux se trouve ici fondée sur le caractère politique intrinsèque des sociétés animales, qui prévoient des formes de distribution du pouvoir que l’homme peut infléchir à son avantage. La soumission des animaux à l’état domestique n’est qu’un transfert d’un instinct naturel, et l’être humain remplit ainsi le rôle de chef par simple substitution.
Cet animal n’est donc point au fond dans une situation différente de celle où il seroit, livré à lui-même ; il vit en société sans contrainte de la part de l’homme, parce que sans doute il étoit un animal sociable, et il a un chef à la volonté duquel il se conforme dans certaines limites, parce que probablement sa troupe auroit eu un chef, et que cette volonté est une des conditions les plus fortes de celles qui agissent sur lui. Il n’y a rien là qui ne soit conforme à ses penchans : ce sont ses besoins qu’il satisfait ; nous ne voyons point qu’il en éprouve d’autres ; et c’est l’état où il seroit dans la plus parfaite liberté : seulement son chef est un maître qui a sur lui un pouvoir immense, et qui en abuse souvent ; mais souvent aussi ce maître emploie sa puissance à développer les qualités naturelles de l’animal, et sous ce rapport celui-ci s’est véritablement amélioréFootnote 79 .
En domestiquant les animaux, l’homme n’a pas à craindre de contrevenir aux lois de la nature, qu’il ne ferait que plier à ses intérêts. Contrairement à la domination que l’homme exerce par la force sur les animaux en captivité, dont Cuvier observait les effets meurtriers dans l’exercice de ses fonctions à la ménagerie, la réduction à l’état de domesticité correspond à une forme de pouvoir tout à fait naturelle et légitime.
Le thème de la sociabilité comme penchant naturel, qui éloigne Cuvier des philosophies contractualistes, le rapproche en revanche des théories de la civilisation du xviii e siècle. Dans L’ami des hommes ou Traité de la population, Victor Riqueti de Mirabeau (1715-1789) établissait un rapport direct entre propension à la sociabilité et civilisation. Dans les toutes premières pages de l’ouvrage célèbre pour avoir contribué à introduire, en 1756, le terme de « civilisation », il s’interrogeait encore sur la position de l’homme dans la nature et par rapport aux autres animaux : « On divise communément le règne animal, pour parler le langage des Physiciens, en deux genres principaux ; animaux sauvages, & animaux domestiques […] ; mais en les considérant d’un autre sens, on les peut diviser en deux classes ; animaux solitaires, animaux sociables. L’homme est assurément de ces derniersFootnote 80 . » Par la suite, la sociabilité est décrite comme le principe vertueux mettant les peuples sur la voie de la civilisation ; elle n’a pourtant rien de spécifiquement humain, ni de surnaturel : « L’instinct de l’animal sociable le porte à faire nombre avec ses semblables. Jusque-là l’homme n’est qu’animalFootnote 81 . » Les bases de la civilisation reposent ainsi, pour le philosophe et économiste, sur un principe naturel ; pourtant, seul un bon gouvernement, exercé sur ces penchants naturels, pourra « diriger les mœurs vers la sociabilité, & […] les détourner de la cupiditéFootnote 82 », favorisant ainsi le plein essor de la civilisation.
Le thème de la sociabilité animale est développé, quelques décennies plus tard, par un autre physiocrate, Pierre Samuel Dupont de Nemours (1739-1817). Au début de 1797, ce dernier propose à l’Institut national un long mémoire qui s’ouvre sur une allusion explicite au contractualisme et au loup anti-social de Hobbes : « Les Loups […] entendent fort bien la théorie, la pratique et la sanction des contrats », comme le démontre le fait qu’ils adoptent des stratégies sociales très complexes dans leurs chassesFootnote 83 . Il en est de même pour les renards, les chiens, mais aussi pour les chevaux, les phoques, les buffles, les sangliers, les lapins et les moutons, dont Dupont de Nemours esquisse les mécanismes d’articulation sociale et de confiance dans la figure d’un « capitaine », « fier de l’autorité que lui assurent les suffrages du troupeauFootnote 84 . » La dette de Cuvier envers les observations du physiocrate est claire et ne se limite pas à cet aspect. Lorsque Dupont de Nemours essaie de se figurer le processus de familiarisation entre l’homme et le chien, il attribue à ce dernier une agentivité supérieure à celle de l’être humain : « L’homme trouva donc que le chien était une fort bonne compagnie ; et le chien, de son côté, pensa que l’homme était un très bon serviteur, qui lui hâtait le dîner, et lui ménageait bien des efforts, des halètements et des peinesFootnote 85 . » La provocation de Dupont de Nemours est prise au sérieux par Cuvier : les causes de la domesticité des animaux sont à rechercher non pas tant dans des facultés humaines que dans des prédispositions animales. Pour lui, la domesticité dépend plus de l’intime disponibilité de l’animal que de l’irrésistible puissance de l’homme. Selon les mots du naturaliste lui-même, « [i]l est difficile de concevoir comment auroit pu commencer et se maintenir la soumission des animaux sans le penchant à la sociabilité, si l’on considère surtout à quelle époque de la civilisation humaine les animaux domestiques paroissent l’être devenusFootnote 86 ». Cuvier puise donc à ces débats sur la sociabilité animale pour repenser la question de la domesticité à la lumière de la notion de civilisation : comme ceux des êtres humains, les instincts sociaux des animaux peuvent, par un bon gouvernement, être dirigés ou détournés en faveur de cette « domesticité, qui est une sorte de civilisation »Footnote 87 .
Cuvier fournit ainsi une explication étiologique à une association, celle entre civilisation et domesticité, qui était déjà présente chez plusieurs auteurs des Lumières. En 1761, Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788) avait fait le constat que « l’on n’a trouvé des animaux domestiques que chez les peuples déjà civilisésFootnote 88 ». Presque simultanément, dans ses leçons de Jurisprudence à l’université de Glasgow au début des années 1760, Adam Smith (1723-1790) insistait sur le même parallèle, en associant les premiers stades de la civilisation humaine à différentes formes d’appropriation animale : « […] l’humanité passe à travers quatre étapes bien distinctes : 1ère l’âge des Chasseurs ; 2ème l’âge des Bergers ; 3ème ; l’âge des Agriculteurs ; et 4ème l’âge des CommerçantsFootnote 89 ». Le schéma stadial des théories de la civilisation écossaises est à cet égard crucial dans la mise au point de la corrélation entre systèmes d’appropriation des ressources animales (chasse, pastoralisme, élevage) et formes d’organisation socialeFootnote 90 . D’un âge où la survie des populations humaines dépend de la chasse, on passe à une époque où leur subsistance est fondée sur la domestication des animaux. On voit s’esquisser l’idée que la domestication est propédeutique à la civilisation humaine : les coutumes brutales du sauvage, centrées sur l’activité prédatrice, cèdent la place au style de vie paisible du berger, amorçant ainsi le chemin de la civilisation.
Circulation du mot et premiers efforts de conceptualisation
Au xviii e siècle, le terme « domestique » en langue française se réfère plutôt aux employés de maison qu’aux animaux. Dans l’Encyclopédie, on ne trouve par exemple aucune mention des animaux à l’entrée « domestique »Footnote 91 . Le Dictionnaire de Trévoux en 1771, puis le Dictionnaire de l’Académie françoise en 1777 enrichissent leurs notices d’une référence aux animauxFootnote 92 . Le premier accueille en outre le verbe « domestiquer », en le taxant curieusement de lemme désuet. Aucune référence n’est faite, cette fois, à la sphère du travail humain : au sens littéral d’« apprivoiser » s’ajoute pourtant celui figuré d’« être doux, affable »Footnote 93 , qui le rapproche du champ sémantique de la civilisation, souvent associée à l’adoucissement des mœurs. Quant au mot de « domestication », il fait de rares apparitions entre les xvi e et xviii e siècles, presque toujours comme emprunt à des langues étrangères. C’est encore le cas, en 1804, dans la présentation de la réédition du Théâtre d’agriculture d’Olivier de Serres (1530-1619), où l’abbé Grégoire (1750-1831) propose l’introduction du terme cicuration (du latin cicurare, « dompter », « apprivoiser ») pour distinguer cette opération de l’apprivoisement et combler ainsi une lacune : « Notre langue n’offre rien qui le remplace : apprivoisement ne dit pas assez ; domestication seroit barbareFootnote 94 . » Le jugement de xénisme formulé par l’abbé Grégoire est révélateur à la fois de l’étrangeté du terme au début du xixe siècle et de sa différence par rapport au mot, bien plus commun, d’apprivoisement.
Il faut attendre les années 1830 pour que le terme « domestication » fasse officiellement son entrée dans la langue française. Son introduction est attribuée à l’historien de l’Antiquité Adolphe Dureau de La Malle (1777-1857) qui, en 1830 et 1832, écrit deux articles sur l’importance de l’histoire de la domestication animale pour comprendre l’histoire des peuples anciens. Comme on lit dans la première page de son article de 1830 :
Les faits que l’on peut recueillir […] sur la marche et les progrès de la domestication des animaux […] sont malheureusement trop peu nombreux. Ils n’en sont pas moins d’une grande importance. On peut même affirmer que rien ne peut les suppléer pour l’histoire, s’il est permis de s’exprimer ainsi, de la civilisation de nos basses-cours et de nos établesFootnote 95 .
La note de bas de page est ici importante : « J’ai hasardé ce mot qui exprime l’action de la domesticité, parce qu’il m’a paru manquer à la langue des sciences. L’italien domesticazione, et les mots équitation, personnification, admis dans le discours, sont un exemple ou une excuseFootnote 96 . » Comme le souligne l’historien, le nouveau mot indique une action, ce qui le distingue du terme « domesticité », désignant plutôt un état. Il fait partie des noms déverbaux en -ation qui, par la substantivation d’un verbe, ont pour fonction de recueillir une action dispersée, dans ce cas celle de « domestiquer », afin d’énucléer et identifier un processus. Les Dictionnaires attestent la présence du nouveau terme à partir de 1834, en confirmant son attribution à Dureau de La MalleFootnote 97 .
La première entrée encyclopédique paraît en 1838 dans l’Encyclopédie nouvelle. Conçu par deux saint-simoniens dissidents, Pierre Leroux (1797-1871) et Jean Reynaud (1806-1863), ce vaste projet encyclopédique est publié de façon irrégulière entre 1833 et 1847Footnote 98 . Prise entre deux révolutions, celle de 1830 et celle de 1848, l’Encyclopédie nouvelle reflète les inquiétudes et l’effervescence de cette phase historique ainsi que la volonté de penser conjointement les bouleversements politiques, les progrès des sciences et les défis de l’industrieFootnote 99 . C’est à ce projet qu’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire souhaite contribuer, en rédigeant une longue notice consacrée à la domestication des animauxFootnote 100 . Le jeune naturaliste vient tout juste de terminer son premier ouvrage, Histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation chez l’homme et les animaux, ou Traité de tératologie, qui représente, d’après l’auteur, le contexte d’émergence de son intérêt pour les animaux domestiques. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire y poursuit et y systématise les recherches sur les phénomènes monstrueux inaugurées par son père, l’enjeu étant de montrer, par un cas extrême, l’incroyable plasticité des phénomènes vitaux et leur appartenance, dans tout le spectre de leur diversité, à un plan unique d’organisation. Par ce geste, les deux Geoffroy Saint-Hilaire procédaient, selon l’expression de Georges Canguilhem, à une « naturalisation » des monstruosités, en les soustrayant à toute interprétation surnaturelle et en discréditant l’idée de monstre comme prodigeFootnote 101 .
Les phénomènes monstrueux acquièrent pour le naturaliste un rôle crucial en ce qu’ils révèlent des aspects de la nature qui ne se voient pas d’ordinaire. Par cette fonction de manifestation extraordinaire (fonction qui le ramène à l’ancienne signification du mot latin monstrum), le monstre devient un lieu privilégié d’observation de la nature : « […] les phénomènes de la monstruosité [sont] des expériences que la nature nous donne toutes faitesFootnote 102 ». L’idée de monstruosité comme « expérience de la nature » constitue une variation sur le thème classique du monstre comme « erreur », « écart » ou « jeu » de la nature, une variation qui lui fait pourtant changer de signeFootnote 103 . L’« erreur » de la nature acquiert une fonction heuristique, car le monstre est ici compris comme une tentative de la nature de découvrir du nouveau, en repoussant les limites de ses propres possibilités. Cela est déterminant pour comprendre l’intérêt de Charles Darwin (1809-1882) pour la science tératologique (et pour ces volumes d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire qu’il cite généreusement dans son ouvrage de 1868Footnote 104 ). C’est plus largement le rapport entre anomalie et normalité qui s’en trouve bouleversé, permettant à Darwin de concevoir l’anomalie comme la normalité elle-même prise dans son mouvement.
La réévaluation épistémologique de la déviation morphologique devient une véritable valorisation économique lorsque Geoffroy Saint-Hilaire, en terminant son projet tératologique, commence à se pencher sur le problème de la formation des races domestiques : leur difformité par rapport au type propre à l’espèce, c’est-à-dire par rapport à leur contrepartie à l’état sauvage, amène le savant à penser qu’elles étaient le produit de quelque type monstrueux, favorisé et reproduit par l’être humain. Au moment de ses études tératologiques, la déviation morphologique manifeste dans les races domestiques présente donc, comme d’autres phénomènes de tératogenèse, un cas d’étude utile pour éclairer la grande question de la variabilité des espèces. La domestication se révèle alors à son tour comme une sorte d’« expérience », cette fois conduite par toute l’humanité :
La domestication des animaux nous apparaît, par tous les faits qui précèdent, comme une gigantesque expérience assidûment continuée pendant une longue suite de siècles et par toute la terre, et dont l’une des conséquences finales, digne de couronner une si immense prémisse, est la démonstration rigoureuse du principe de la variabilité des espècesFootnote 105 .
Si, dans une perspective naturaliste, Geoffroy Saint-Hilaire voit dans la domestication un champ d’expérimentation pour la théorie de la variabilité des espèces, elle n’est pas moins importante du point de vue anthropologique et moral. L’article qu’il écrit en 1838 pour l’Encyclopédie nouvelle de Reynaud et Leroux est en ce sens crucial. Le naturaliste y insiste sur le rôle anthropologique de la domestication et sur son importance dans l’histoire des civilisations humaines :
Avant toutes ces histoires partielles des peuples et des empires, il est une autre histoire bien-plus grande, bien plus philosophique encore ; histoire de luttes toutes pacifiques et toujours fécondes, dont le théâtre est le globe terrestre, et le héros l’homme de tous les pays et de tous les temps. C’est celle des développemens de la puissance humaine, et de cette suite séculaire de progrès par lesquels notre espèce, confondue à l’origine dans le sein de la création terrestre comme une humble partie dans un vaste ensemble, s’est faite finalement la dominatrice de tout ce qui l’entoure et la première après DieuFootnote 106 .
Avant l’histoire « partielle » des vicissitudes humaines (guerres, conquêtes, empires, etc.) vient donc celle de la conquête des animaux par l’humanité entière. Elle coïncide avec le processus par lequel l’homme, considéré comme un animal parmi les autres, rentre dans une temporalité nouvelle, qui se détache de l’histoire naturelle. La domestication peut ainsi servir, comme Geoffroy Saint-Hilaire le soulignait lors d’une communication à l’Académie des sciences en 1837, à « éclairer l’histoire naturelle de l’hommeFootnote 107 ». La définition de la domestication animale comme une sorte d’« histoire avant l’histoire » s’inscrit dans un intérêt plus général pour la question des origines des civilisations humaines : ce sont les années où l’on commence à parler d’époques anté-historiques et de préhistoire Footnote 108 . En ce sens, le débat sur la domestication participe d’une saison qui voit l’émergence de nouvelles sciences et la redéfinition des frontières disciplinaires sur le seuil qui sépare et unit histoire naturelle et histoire civile. Il n’est dès lors pas anodin que, quelques mois seulement après la parution de l’article de Geoffroy Saint-Hilaire, le géologue et naturaliste Pierre Toussaint Marcel de Serres (1780-1862) s’interroge longuement sur le problème de la domestication animale dans son Essai sur les cavernes à ossementsFootnote 109 . Il est ici question d’utiliser les trouvailles de restes des animaux domestiqués pour répondre à des questions d’ordre paléontologique : « […] elles nous serviront à fixer la date de la domestication des espèces, celle de l’apparition de l’homme, enfin l’époque où les dépôts diluviens ont été dispersésFootnote 110 ». Marcel de Serres avance qu’il est possible de faire remonter la domestication des animaux bien avant le commencement des « temps historiques »Footnote 111 : l’être humain aurait ainsi domestiqué les animaux bien avant de se civiliser lui-même.
Depuis des temps immémoriaux, la domestication des animaux accompagne donc l’humanité dans ses premiers pas ; mais son importance ne se limite pas au passé. Dans la suite de l’article de 1838, Geoffroy Saint-Hilaire propose une classification des « divers modes de possession des animaux par l’homme », où elle occupe le troisième et dernier stadeFootnote 112 . Trois types de pouvoir de l’homme sur les animaux sont ainsi distingués : « la réduction à l’état de captivité, l’apprivoisement et la véritable domesticité ». La captivité, le plus rudimentaire des modes du gouvernement des animaux, « se réduit presque à la privation de leur liberté » ; tandis que l’apprivoisement correspond à une forme plus subtile de pouvoir sur l’animal, qui « commence le jour où son maître peut cesser d’enchaîner son corps, parce qu’il a su enchaîner sa volonté ». L’apprivoisement est donc « un état actif qui suppose la possibilité de se plier à de nouvelles habitudes, la connaissance du maître, et par conséquent un certain degré d’intelligence et de volonté »Footnote 113 . Les facultés les plus complexes des animaux (la sensibilité, l’intelligence, voire la volonté) en représentent donc l’instrument, plus que l’obstacle. En opposition au pouvoir négatif et purement répressif de la captivité, l’apprivoisement est ainsi conçu comme une forme de pouvoir positif, qui s’appuie sur une reconnaissance des facultés psychiques des animaux afin d’en tirer avantage. En outre, en passant par la manipulation des habitudes et des mœurs animales, l’apprivoisement permet d’instaurer un type de domination qui se passe de l’exercice de la force physique, et se voit ainsi valorisé en tant que mécanisme d’intériorisation du pouvoir. Cela offre un important avantage moral : à travers leur participation active, les animaux semblent entériner le pouvoir humain. Contrairement à la captivité, qui est une forme de pouvoir brutale et unilatérale, à laquelle les animaux s’opposent manifestement, l’apprivoisement est conçu comme une forme d’exploitation consensuelle et d’« aliénation active », pour reprendre une efficace expression de Claude BlanckaertFootnote 114 .
Le troisième mode de gouvernement des animaux est enfin la domestication. Selon Geoffroy Saint-Hilaire, une différence majeure la distingue de l’apprivoisement : si celui-ci ne concerne que des « individus isolés », la domestication implique en revanche des races et des espèces entières. Une différence qui se révèle fondamentale : « Ici la conquête est complète, assurée, indéfiniment durable », car « après s’être livrés eux-mêmes à l’homme », les animaux sont portés à « lui livrer aussi leur postérité »Footnote 115 . La domestication représente de fait un état d’apprivoisement qui se transmet à la progéniture et dans lequel la soumission devient finalement héréditaire. En transférant à leur postérité la confiance et la docilité, les animaux domestiques épargnent aux êtres humains la honte d’un combat à chaque fois violent et immoral : c’est pour cette raison que la domestication est décrite, par de nombreux auteurs, comme une « conquête pacifique »Footnote 116 . La domestication opère ainsi, par rapport à l’apprivoisement, une forme ultérieure d’intériorisation du pouvoir, en ce qu’elle descend à un niveau plus profond de manipulation des comportements animaux. Tandis que l’apprivoisement agit sur l’individu par la modification des mœurs, la domestication agit sur la race par la manipulation des instincts. Cet intérêt pour la problématique des instincts dans la réflexion de Geoffroy Saint-Hilaire et des autres théoriciens de la domestication a moins à voir avec l’ancienne querelle ontologique et gnoséologique sur l’âme des bêtes qu’avec les théories politiques du gouvernement des mœursFootnote 117 . Marginalisées par les théories rationalistes du pacte social comme forme pré-politique de relation sociale, les coutumes avaient en revanche suscité l’intérêt des penseurs politiques du xviii e siècleFootnote 118 . Selon une image célèbre de Mirabeau, « [l]es mœurs sont […] les cordes de l’instrument politique dont les Loix ne sont que les sonsFootnote 119 ». Pour Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), les coutumes sont, parmi les typologies de lois, la dernière et la plus importante, « qui ne se grave ni sur le marbre, ni sur l’airain, mais dans les cœurs des citoyens […], et substitue insensiblement la force de l’habitude à celle de l’autorité ». Par rapport au reste de l’édifice politique, « les mœurs, plus lentes à naître, forment enfin l’inébranlable clef »Footnote 120 . Pour autant, le philosophe demeure conscient qu’« aucun peuple ne serait jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait êtreFootnote 121 ». Point culminant de cet investissement politique des mœurs, en 1776, le baron d’Holbach (1723-1789) publie son Éthocratie, ou le gouvernement fondé sur la morale Footnote 122 . Au cœur de ces réflexions se niche une conception dialectique du rapport entre lois et mœurs : les lois sont l’émanation de prescriptions plus profondes inscrites dans les coutumes, qui dépendent à leur tour du gouvernement qui les façonne. Si malléables et si tenaces en même temps, les mœurs permettent en outre de mettre en œuvre un pouvoir qui descend en profondeur dans le sujet, au point d’être perçu comme naturel.
Les instincts semblent intéresser les théoriciens de la domestication pour des raisons semblables, et notamment pour leur nature ambivalente de préconditions innées pouvant néanmoins faire l’objet d’un processus de production et de transformation. En 1855, Herbert Spencer (1820-1903) donne une définition célèbre de ce caractère : « à priori pour l’individu et à posteriori pour la série entière des individus dont il est le dernier termeFootnote 123 ». Comme ils se sont formés, dans l’obstination aveugle des générations, les instincts peuvent être secondés ou transformés, éradiqués ou créés, par une rationalité politique tout aussi tenace. S’ils offrent une résistance au changement, celle-ci représente une valeur plutôt qu’un obstacle : cette viscosité offre la possibilité de pérenniser une domination sur les animaux qui, autrement, devrait être renouvelée à chaque génération. Aussi la réflexion sur la domestication repose-t-elle sur un paradoxe : elle découvre l’historicité du processus de domination sur les animaux tout en révélant les stratégies concrètes de sa naturalisation. L’emprise sur les instincts permet de concevoir un pouvoir qui se perpétue automatiquement, ou plutôt qui se reproduit héréditairement dans une logique de fonctionnement qui est désormais celle de la biologie. Quelques années plus tard, Auguste Comte parle ainsi des animaux domestiques comme d’êtres « héréditairement disciplinés »Footnote 124 .
Utopie d’une domination pacifique
Ainsi conceptualisée par Geoffroy Saint-Hilaire, la domestication apparaît comme un modèle de pouvoir promettant de résoudre le problème de la violence envers les animaux dans une sorte d’utopie de réconciliation avec la nature. Le naturaliste cite d’ailleurs la littérature utopique à plusieurs reprises, se référant à la Nouvelle Atlantide (1627) de Francis Bacon (1561-1626) et aux Lettres (1752) de Pierre-Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759). Mais ce sont surtout les « anti-fauves » de Charles Fourier (1772-1837) qui constituent pour lui un modèle idéal. Dans l’une de ses pages les plus visionnaires, ce dernier émet l’hypothèse qu’un jour, les bêtes féroces et sauvages deviendraient dociles et domestiques, et que l’être humain pourrait les employer à des fins utiles, inaugurant ainsi un nouvel âge d’harmonie entre l’homme et la nature. À cet effet, Fourier multiplie les figures chimériques : l’anti-lion, grâce à son allure féline, pourrait devenir « un porteur élastique, […] [une] voiture suspendue » ; l’anti-baleine pourrait traîner « le vaisseau dans les calmes » ; l’anti-requin aiderait à « traquer le poisson » ; l’anti-hippopotame à traîner « nos bateaux en rivière » ; et ainsi de suite. Le philosophe conclut : « Il y aura plaisir à habiter ce monde, quand on y jouira de pareils serviteurs »Footnote 125 .
C’est dans le sillage de cette vision utopiste qu’une série de penseurs, se réclamant à divers degrés du socialisme, s’intéressent à la question de la domestication animale. Dans un chapitre (intitulé significativement « L’avenir des animaux ») de son Paris ou les Sciences, les Institutions et les Mœurs au xix e siècle, Alphonse Esquiros, écrivain romantique et penseur socialiste, parle longuement de la théorie de la domestication d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dont il avait suivi les cours au Jardin des PlantesFootnote 126 . Sous la plume d’Esquiros, la question de la domestication animale acquiert une tonalité plus ouvertement morale. La captivité sert encore de terme de comparaison : « Les étroites loges, les barreaux de fer, les chaînes dont l’homme se sert ici pour maintenir sa victoire, annoncent bien qu’il a soumis la force et les mouvemens de ses esclaves, mais qu’il ne règne pas encore sur leur volontéFootnote 127 . » Les contraintes par lesquelles l’homme asservit les autres animaux ne démontrent pas sa puissance, mais plutôt son incapacité à les gouverner dans leur intimité. Elles sont le signe d’un contrôle qui s’exerce de l’extérieur plutôt que de l’intérieur. Les cages, les fouets et les chaînes deviendraient enfin inutiles lorsque les animaux seraient conquis dans leur dimension la plus intime :
Le fouet même, ce dernier instrument de la servitude, ce sceptre brutal que nous étendons sur les bêtes de somme, le fouet serait brisé. Que faudrait-il pour cela ? Il faudrait que, non content de conquérir la force et les grossiers instincts du cheval, l’homme formât avec cet utile auxiliaire un pacte moral qui lui fasse gagner l’animal tout entier. Il faudrait en un mot régler sa volonté par la douceur, au lieu de régner sur ses mouvemens par la crainteFootnote 128 .
Le « pacte moral » dont parle Esquiros ne consiste pas tant dans un nouveau régime de respect des droits des animaux (même s’ils en sont une conséquence) que dans le fait que les animaux sont soumis dans leurs « forces morales » plutôt que dans leurs « forces physiques »Footnote 129 . L’exercice de la contrainte et de la violence sur les corps des animaux pose un problème politique en ce qu’il démontre que, malgré tous les progrès de la civilisation, le pouvoir n’a pas cessé d’être répressif : « Je cherche encore ici dans l’homme le roi de la nature, et je ne rencontre que son geôlierFootnote 130 . » La cage, loin de confirmer le pouvoir de l’homme, en révèle au contraire l’impuissance : l’inflexibilité de ses barreaux répond à la ténacité animale qui pousse de l’intérieur. L’enclos devient ainsi le symbole inversé de la résistance des animaux à leur exploitation. Qu’on ne s’y trompe pas : Esquiros plaide moins pour la libération animale que pour une forme de domination plus subtile. Il s’agit surtout de desserrer l’emprise acharnée qui tient ensemble la brutalité humaine envers les animaux (notamment celle des classes populaires) et l’obstination avec laquelle les bêtes s’y opposent. Maltraitance humaine et résistance animale sont alors stigmatisées comme deux formes symétriques et opposées de bestialité. Contre cela, les théoriciens de la domestication, associés parfois aux protecteurs des animaux, promeuvent une discipline de la douceur, qui lie l’animal et l’humain dans un rapport de collaboration, exigeant docilité du premier et compassion du secondFootnote 131 : de cette mansuétude réciproque découle la moralité et de l’un et de l’autre. Comme l’écrit deux ans plus tard Jules Michelet, sensible à l’égard de la condition animaleFootnote 132 : « Dans la barbarie où nous sommes encore, nous ne connaissons guère que deux états pour l’animal, la liberté absolue ou l’esclavage absolu ; mais il est des formes très-variées de demi-servage que les animaux d’eux-mêmes acceptent très-volontiersFootnote 133 . » Les théoriciens de la domestication se mettent à la recherche de ce type de condition intermédiaire.
Pour toutes ces raisons, chez Esquiros ou Michelet, la domestication des animaux se présente moins comme un épisode de l’histoire lointaine des civilisations humaines que comme une mission inscrite dans le destin de l’humanité, vouée à « humaniser en quelque sorte toute la nature ». Grâce à l’action démiurgique de l’être humain, la nature pourra alors se réconcilier avec elle-même : « La lutte avec les animaux a été nécessaire ; elle ne l’est plus. Le but de la domesticité n’est pas d’entretenir à la surface du globe une conquête violente qui ressemble toujours aux suites d’une guerre ; c’est d’y établir la paix »Footnote 134 . L’homme, « civilisateur de la nature », doit alors associer dans son chemin de progrès de nouvelles « espèces civilisées »Footnote 135 . Pareillement pour Michelet, la domestication fait partie d’une mission anthropologique qui vise à la pacification de et avec la nature :
La foi religieuse que nous avons au cœur et que nous enseignons ici, c’est que l’homme pacifiquement ralliera toute la terre, qu’il s’apercevra peu à peu que tout animal adopté, amené à l’état domestique, ou du moins au degré d’amitié ou de voisinage dont sa nature est susceptible, lui sera cent fois plus utile qu’il ne pourrait l’être égorgé. L’homme ne sera vraiment homme […] que lorsqu’il travaillera sérieusement à la chose que la terre attend de lui : La pacification et le ralliement harmonique de la nature vivanteFootnote 136 .
Pour l’historien qui, à côté d’autres intellectuels, fréquente le salon des Geoffroy Saint-Hilaire, père et fils, dont il cite les travaux à plusieurs reprises, la domestication est une tâche par laquelle l’humanité accomplit sa propre nature et son propre destinFootnote 137 : « L’art de la domestication n’irait pas loin, s’il n’était préoccupé que des utilités dont les animaux apprivoisés seront à l’homme. Il doit sortir principalement de la considération de l’utilité dont l’homme peut être aux animaux ; De son devoir d’initier tous les hôtes de ce globe à une société plus douce, pacifique et supérieureFootnote 138 . » Les thèses sur la domestication exposées par Michelet dans L’oiseau sont durement critiquées par George Sand (1804-1876), pourtant admirative elle aussi d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. En 1856, elle y consacre plusieurs épisodes d’un roman-feuilleton publié dans La Presse :
Pour admettre l’idée de domestication de tous les êtres, il faut d’ailleurs admettre celle d’une modification si profonde des conditions de la vie terrestre, que les instincts de férocité et de destruction disparaîtraient devant un mode d’alimentation tout nouveau et impossible à prévoir. Vous semblez tourner la difficulté en permettant à l’homme d’aider, par certaines chasses, au travail d’épuration que fait la culture (et la nature elle-même) sur notre planète. Vous l’instituez protecteur du faible contre le fort. Vous reléguez le monde des monstres aux archives de la création inachevée ; vous supposez une ère de calme et de sécurité, où tout être insociable aura disparu, puisque vous dites à la fin du livre : « L’art de la domestication doit sortir principalement de la considération de l’utilité dont l’homme peut être aux animaux ; de son devoir d’initier TOUS LES HOTES de ce globe à une société plus douce, pacifique et supérieure. » J’avoue que je ne vois point la solution du terrible problème : le droit absolu de l’homme sur toute vie inférieure à la sienne, servant de base et de chemin à votre conclusion : le ralliement de toute vie et la conciliation des êtres Footnote 139 .
L’écrivaine met à nu les contradictions implicites dans l’idée de pacification de la nature par la domestication et identifie promptement le type tout particulier d’anthropocentrisme impliqué dans cette domination pacifique des animaux, qui se révèle un paroxysme du « droit absolu de l’homme sur toute vie inférieure à la sienne ». La réflexion de Sand représente, à ma connaissance, la première critique (qui reste d’ailleurs isolée) des récits utopiques de la domestication proliférant au milieu du xix e siècle, ce qui en fait un document remarquable. Au contraire, Victor Hugo (1802-1885) reprend à son compte et de manière enthousiaste le concept de domestication, en l’associant à l’idée d’humanisation de la nature comme accomplissement du processus de civilisation : « L’humanité se développant de l’intérieur à l’extérieur, c’est là, à proprement parler, la civilisation. L’intelligence humaine se fait rayonnement, et, de proche en proche, gagne, conquiert et humanise la matière. Domestication sublimeFootnote 140 . »
L’idée d’une conquête en douceur des animaux se retrouve encore chez Auguste Comte qui, dans le Système de politique positive (1851-1854), étend sa conception de l’harmonie sociale au reste de la nature. C’est par rapport à cette gouvernementalité comprenant tous les vivants qu’il invente le terme évocateur de « biocratie ». La domestication y joue un rôle fondamental, « en échangeant une farouche indépendance contre une subordination volontaire ». Selon lui, « [l]’extension graduelle de cette vaste biocratie à toutes les espèces disciplinables deviendra l’un des principaux résultats de notre propre régénération, morale et mentale »Footnote 141 . Cette société harmonique interspécifique s’appuie donc moins sur une domination humaine que sur une collaboration animale et repose sur le constat que « l’association reste éminemment volontaire chez toute espèce vraiment utileFootnote 142 ». Il s’agit, continue Comte, d’une véritable « alliance » fondée sur le « libre assentiment » des animauxFootnote 143 . Le caractère moral de la domestication aide par ailleurs à répondre à une question qui préoccupait déjà Frédéric Cuvier et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire : comment est-il possible que la plupart des animaux utiles que l’on connaisse aujourd’hui aient été domestiqués il y a si longtemps (dans l’enfance même de l’humanité), et que cette conquête sur les animaux se soit ensuite arrêtée ? Pour le concepteur du positivisme, c’est justement la capacité des peuples primitifs à sympathiser avec les animaux qui leur a permis d’obtenir cet attachement spontané en lequel consiste la domestication :
[L]’alliance primitive fut toujours due principalement aux mœurs fraternelles que le fétichisme fit prévaloir envers les animaux. […] À plus forte raison, leur libre assentiment se trouva-t-il indispensable à la domestication primitive de ces éminents auxiliaires. Cette précieuse alliance, source réelle de nos principaux succès pratiques, tant militaires qu’industriels, fut spontanément instituée par les mœurs fétichiques, les plus propres de toutes à faire goûter aux espèces sociables la douceur et l’utilité d’une telle unionFootnote 144 .
Le problème de la domestication s’inscrit ainsi dans le système comtien de classification anthropologique. Si la familiarisation avec les animaux a été facilitée par l’anthropomorphisme spontané du fétichisme, l’arrêt de l’œuvre de domestication animale s’explique alors par l’exceptionnalisme anthropologique typique des religions monothéistes, qui va de pair avec une conception mécaniste de l’animal inadéquate pour solliciter des animaux une participation active à leur exploitation. Contre la présomption anthropologique du monothéisme, la pensée positiviste renoue alors dialectiquement le lien avec les ressources anthropomorphiques du fétichisme, afin de réaliser une appropriation consciente des instincts et des facultés morales des animaux. S’il est vrai que « la domestication des animaux […] ne put s’accomplir sans être accompagnée, et même précédée, de connaissances réelles sur les êtres correspondants », afin d’en renouveler l’impulsion, il faudrait se consacrer à « l’étude morale et mentale des animaux […] n’ayant fait ensuite aucun progrès décisif jusqu’à l’avènement du positivisme »Footnote 145 . Seule une nouvelle science positive des mœurs et des instincts animaux pourrait alors réactiver, et cette fois scientifiquement, l’entreprise de domestication entamée par nos ancêtresFootnote 146 .
Victor Meunier offre une autre variation sur le thème des utopies domesticatoires, recelant une promesse d’émancipation ouvrière. À cette question, il consacre, à partir des années 1850, de nombreux articles ensuite recueillis dans deux ouvrages aux titres significatifs : Les animaux travailleurs (1867) et l’Avenir des espèces. Les singes domestiques (1886)Footnote 147 . Meunier s’étonne que le singe, l’animal le plus proche de l’être humain en termes d’intelligence et de dextérité manuelle, n’ait pas été soumis à des tentatives sérieuses de domestication : « [L]e singe a la main et sait s’en servir […]. Le singe est en état de seconder ou de suppléer l’homme dans tous les actes qui ne demandent qu’un pouce opposable et de l’esprit d’imitation. […] [L]e singe est un ouvrier ». La mise au travail des singes pourrait ainsi résoudre des contradictions sociales urgentes au milieu du xix e siècle : « Les bras manquent : prenez les singes ! […] L’esclavage s’en va, il est déjà parti, laissant un vide : prenez les singes »Footnote 148 . Le penseur et publiciste socialiste s’inquiète pour la condition des classes pauvres, enrôlées aux travaux les plus durs et pénibles : « [L]es singes, la pauvreté et l’ignorance disparues, pourront faire tous ces travaux-là. Ils s’en acquitteront mieux que les machines, étant à la fois la machine et le mécanicienFootnote 149 . » Ouvriers par nature selon Meunier, les singes peuvent combler le vide laissé par l’abolition de l’esclavage et alléger la condition des classes laborieuses. Si la collaboration avec les animaux s’est révélée déterminante à plusieurs moments de l’histoire humaine, la domestication du singe en annonce l’accomplissement social ultime, comme on le lit en exergue de l’ouvrage de 1886 : « Avec le chien nous avons conquis la nature, avec le singe nous fonderons une société heureuse. »
Meunier et Comte rassemblent ainsi les deux aspects de la relation civilisation-domestication, en en faisant un moment à la fois ancestral et destinal du parcours progressif de l’humanité. La domestication des animaux offre, aux naturalistes comme aux philosophes, non seulement l’occasion de retracer une histoire naturelle de la civilisation, mais aussi celle de préfigurer une histoire de la civilisation de la nature. Dans une sorte de « dédoublement utopique », pour utiliser une expression de Michel FoucaultFootnote 150 , la domestication est conçue comme un phénomène originel et en même temps à venir : elle est à la fois l’origine de l’humanité de l’homme et l’horizon d’un nouveau rapport qui met fin à la brutalité du pouvoir humain sur la nature.
Un programme impérial
Le caractère utopique du débat sur la domestication n’empêche pas qu’elle se configure comme un programme tout à fait concret. Du point de vue pratique, elle s’inscrit dans le projet d’utilité publique auquel Isidore Geoffroy Saint-Hilaire commence à se consacrer à partir de la fin des années 1830 : l’acclimatation des animaux utiles. Entre 1838 et 1849, le naturaliste rédige plusieurs rapports autour de « la domestication et la naturalisation des animaux utiles » qu’il adresse aux différents ministres de l’Agriculture et du Commerce (Adrien de Gasparin, Laurent Cunin-Gridaine, Eugène Bethmont, Charles Tourret, Victor Lanjuinais) se succédant sous différents régimes politiques. C’est cependant sous le Second Empire que ce programme connaît un véritable succès, dont témoigne le rapide essor de la Société impériale zoologique d’acclimatation, fondée en 1854, reconnue d’utilité publique en 1855, et qui obtient les terrains pour l’établissement d’un Jardin d’acclimatation au Bois de Boulogne en 1860Footnote 151 . Il s’agit du point culminant d’un intérêt pour des savoirs et techniques déjà répandus au xviii e siècleFootnote 152 . Pour la première fois pourtant, une Société avec une composition hétérogène de savants, industriels et techniciens, et avec d’importants liens politiques se donnait comme mission exclusive de promouvoir l’importation d’espèces étrangères pour les implanter sur le territoire français et en faire de nouvelles ressources consommables. C’est à cette fin que le Jardin d’acclimatation inaugure la première ménagerie expérimentale. Geoffroy Saint-Hilaire insiste sur sa différence par rapport à la ménagerie du Jardin des Plantes, qui avait comme finalité de conserver et d’exposer les animaux dans une sorte de « musée vivant »Footnote 153 . Au Bois de Boulogne, en revanche, les naturalistes auraient pu pratiquer une « zoologie appliquée »Footnote 154 et faire « l’inventaire des innombrables espèces dont le Créateur a peuplé le globeFootnote 155 », en passant en revue les vivants selon l’utilité qu’ils peuvent offrir à l’industrie.
Une fois identifiées, les espèces rentables doivent être soumises à un double processus de transformation, à la fois physique (par l’acclimatation) et morale (par la domestication), afin d’en faire du bétail. Geoffroy Saint-Hilaire ne rentre pas dans les détails pratiques des stratégies de domestication, dont on trouve quelques exemples dans les Bulletins de la Société, mais qui sont surtout laissées à l’initiative des personnes ambitionnant de gagner des prix et l’estime de la Société. Entre 1854 et 1896, un grand nombre d’espèces sont envisagées pour la domestication : le lama, la vigogne, le mouflon, le kangourou, l’éléphant d’Afrique, le castor, le nilgau, le yak, le lièvre, le mara ou lièvre des pampas ; et surtout des oiseaux comme l’outarde, l’autruche, le casoar, le nandou, le houbara, le tétras, l’oiseau combattant, le coq de bruyère, le faisan argenté, la cigogne, le martin-chasseur, la caille, l’aigrette, l’ibis. Très peu de ces tentatives furent couronnées de succès. Dans le cas de l’hémione, un équidé sauvage provenant d’Asie, Richard du Cantal (1802-1891) suggère d’adopter les techniques de dressage du cheval, dûment modifiées pour s’ajuster aux particularités de l’espèce ; il rappelle également qu’il faut mesurer fermeté et douceur et ne pas céder aux mauvais traitements, car ceux-ci ne donnent jamais de bons résultats en termes de docilité animaleFootnote 156 . D’autres insistent sur l’efficacité de l’alimentation comme levier pour la manipulation des besoins et des désirs des animaux : « L’instinct qui prédomine chez l’Autruche est celui de l’alimentation et nous fournit un excellent moyen de la dompter et de la domestiquerFootnote 157 . » Ce sont pourtant les techniques de reproduction des animaux qui retiennent la plus grande attention des membres de la Société. Le contrôle de la procréation est en effet considéré comme une étape obligée de tout processus de domestication. Étroitement liée à la transmission héréditaire des caractères qui prédisposent les animaux à la proximité avec l’homme, la « domestication marchera de pair avec la reproductionFootnote 158 ». Les stratégies de maîtrise de la reproduction des animaux sont difficilement définissables : il s’agit surtout d’éviter toute situation de captivité freinant les instincts amoureux. Aux « édifices aux épaisses murailles », aux « galeries pour les singes et les animaux féroces », aux volières et aux cages qui renferment les animaux au Jardin des Plantes, le Jardin d’acclimatation doit substituer « des massifs de verdure et des plates-bandes, des enclos et des herbages » où les animaux ont tout loisir de circuler et de se reproduire librementFootnote 159 . Dans cette « liberté protégée »Footnote 160 , les animaux exotiques peuvent se « naturaliser », c’est-à-dire appréhender comme naturel un nouveau milieu de vieFootnote 161 : ils ne peuvent proliférer que grâce à cette illusion de liberté dans cette nouvelle naturalité.
La dimension impériale du programme d’acclimatation est cruciale, ce qui en fait, selon la définition de Michael A. Osborne, « la science essentielle de la colonisation française »Footnote 162 . Cette aspiration se concrétise par la création d’un vaste réseau de correspondants et de jardins expérimentaux dans les territoires coloniaux, sources des échanges d’exemplairesFootnote 163 . Les banquets à base de tortues, de gnous et d’oiseaux exotiques organisés par la Société donnent littéralement un avant-goût des ressources encore inexplorées qui peuvent être importées des colonies et implantées sur le sol français. L’entreprise naturaliste prend une allure explicitement impérialiste dans les mots de Geoffroy Saint-Hilaire :
Nous connaissons aujourd’hui presque toute la surface du globe, et, avec notre navigation si active et si perfectionnée, n’est-on pas en droit de dire que tout ce qui en est connu est le domaine commun des peuples civilisés ? Que notre libre choix porte donc sur le monde entier ; et s’il est scientifiquement établi qu’une espèce peut nous être utile, en quelque lieu qu’il ait plu au Créateur de la placer, disons hardiment qu’elle nous appartient, et faisons en sorte qu’il en soit bientôt ainsiFootnote 164 .
Malgré leur caractère manifestement impérial, acclimatation et domestication servent à Geoffroy Saint-Hilaire à étayer sa position en faveur du monogénismeFootnote 165 . Les expériences réalisées au Jardin d’acclimatation, qui, « pour avoir été entreprises dans un but tout pratique, n’ont pas une moindre importance théorique », mettent de fait le savant (et le public) en mesure d’observer la capacité des espèces à changer radicalement de milieu et à « se plier à des habitudes, à des régimes, à des climats très divers »Footnote 166 . S’appuyant sur le principe de la « variabilité limitée » des espèces élaboré par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, la science de l’acclimatation aide à expliquer le déploiement des variétés raciales, humaines et non humaines : ce sont les migrations conjointes des peuples et de leurs animaux domestiques qui expliquent cette diversification. En radicalisant un topos des Lumières, Geoffroy Saint-Hilaire va ainsi jusqu’à soutenir l’idée du « cosmopolitisme » des animauxFootnote 167 . La domestication des animaux atteste quant à elle l’unité de l’espèce humaine, reprenant ici un argument de James Cowles PrichardFootnote 168 : l’étonnante variété qu’il est possible d’obtenir chez les animaux domestiques rend difficile le refus du même spectre de différenciation à l’espèce humaine. La comparaison est possible, car « les variations des races humaines et celles des races domestiques se font suivant les mêmes lois et présentent de semblables caractèresFootnote 169 ». L’anthropologue doté d’un regard d’éleveur est donc porté à admettre que les variations visibles dans les races humaines sont superficielles, c’est-à-dire liées à des facteurs environnementaux plutôt qu’à une origine ancestrale dans des souches différentes, comme le prétendent les théoriciens du polygénisme. Comme l’acclimatation et la domestication, qui produisent une grande variété de races animales, l’expansion des êtres humains sur le globe et les conditions de vie fortement différenciées dues à la civilisation suffisent, en définitive, pour expliquer les variétés morphologiques parmi les peuples. La défense de l’unité de l’espèce humaine s’articule ici à un programme essentiellement voué à l’exploitation coloniale. Cette ambiguïté se reflète sur le plan zoologique : acclimatation et domestication des animaux reposent sur une conviction profonde dans la plasticité et la perfectibilité (aussi physiques que morales) des animauxFootnote 170 , ce qui n’empêche nullement d’en légitimer l’exploitation. Au contraire, il y a dans ces facultés un atout supplémentaire, qui habilite des formes toujours nouvelles de mise en circulation et de mise au travail des animaux à l’échelle globale.
Les débats sur la domestication de la première moitié du xixe siècle renouent ainsi profondément avec une série de concepts issus des Lumières, comme ceux de sociabilité, de civilisation, de perfectibilité et de cosmopolitisme, étendus au-delà des frontières de l’humanité. L’examen de ce rapport de filiation pourrait par ailleurs se prolonger dans celui de la transfiguration subie, au cours du xix e siècle, par le discours sur la civilisation à la lumière du nouvel intérêt pour la domestication. Dès 1846, Eusèbe de Salle (1796-1873) reprenait l’argument monogéniste en affirmant que « la domestication de l’homme bien plus large que celle d’aucun animal […] doit avoir modifié l’homme encore plus profondément que les autres animaux domestiquesFootnote 171 ». Dès lors, l’idée d’une « domestication humaine » prend de l’ampleur, se retournant parfois en polémique ouverte contre les idéaux de civilisation : il suffit de songer à la célèbre critique nietzschéenne de la « domestication de la bête humaine »Footnote 172 . Quoi qu’il en soit, dès les années 1830, la réflexion sur la domestication animale entraîne une reprise des problèmes de la perfectibilité, de la sociabilité et de la civilisation qui est aussi un détournement naturaliste, voire une véritable biologisation, de ces questionsFootnote 173 . Cela va de pair avec leur réinscription dans une phase historique et géopolitique marquée par des nouvelles impulsions coloniales et impériales. Le programme d’« Acclimatation et domestication des animaux utiles », selon le titre du dernier ouvrage de Geoffroy Saint-Hilaire, se configure ainsi comme une réponse au problème de la globalisation des ressources animales entraîné par la politique coloniale du Second Empire, qui ne sait pourtant renoncer à un certain « universalisme » des Lumières, affiché dans ses appels au cosmopolitisme des vivants (humains et non humains)Footnote 174 . Pour ces raisons, il est fortement contesté par les tenants du polygénisme au sein de la Société d’anthropologie de Paris, ainsi que par les nouveaux théoriciens de la zootechnieFootnote 175 .
Déclin d’une utopie concrète
Alors que les débats sur l’utopie de la domestication animale et les efforts de la Société zoologique d’acclimatation pour la concrétiser connaissent un rapide déclin s’impose un nouveau modèle d’exploitation animale, plus en phase avec les transformations technologiques et économiques de la seconde moitié du xix e siècle : le modèle zootechniqueFootnote 176 . Dans une critique sans ambages, André Sanson (1826-1902), l’un des plus importants théoriciens de cette nouvelle science, sonne le glas du programme d’acclimatation et de domestication des animaux utiles. Selon Sanson, toute innovation dans les technologies d’élevage animal doit être « dominée par les considérations économiques » : les considérations anthropologiques et morales sur la mission civilisatrice de l’humanité vis-à-vis de la nature doivent laisser la place à une nouvelle conception strictement industrielle et économiciste de l’exploitation animale. Peu importe si les espèces domestiques sont une infime partie de celles qui peuplent le globe : « ce n’est point la variété des espèces qui augmente les produits, mais que ceux-ci sont seulement en raison des aptitudes des individus et de la quantité des substances qu’ils peuvent consommerFootnote 177 ». L’être humain n’est plus appelé à humaniser les animaux dans une sorte de « seconde création » qui en ferait le « contre-maître de la nature »Footnote 178 . Il peut se contenter de calculer dépenses et rendements dans le processus de transformation de la matière à l’œuvre dans le corps animal, et devenir ainsi « l’ingénieur des machines animales »Footnote 179 . Deux visions alternatives de l’amélioration des animaux pour la production s’affrontent : à la foi dans la perfectibilité des vivants des théoriciens de la domestication les zootechniciens opposent la radicalisation des caractères raciaux afin d’obtenir la « spécialisation des races » pour un seul et unique emploi, selon la loi de la « division du travail physiologique »Footnote 180 . Deux programmes concurrents de mondialisation des ressources animales en découlent : alors que la Société d’acclimatation aspire à mettre en circulation les animaux vivants des quatre coins du globe, les zootechniciens se proposent d’injecter directement sur le marché les produits finis. La mise en fonction, au cours des années 1870, des premiers bateaux réfrigérés a fourni au programme zootechnique les outils technologiques qui en assurèrent l’épanouissement par-delà les océansFootnote 181 . Théoriciens de la zootechnie et partisans de la domestication partagent donc un même objectif, l’accroissement des ressources animales, pourtant infléchi selon deux logiques différentes : la zootechnie opère dans un but d’intensification, tandis que l’utopie de la domestication répond à un idéal expansionniste. Une phrase de Buffon, devenue bientôt une devise pour les théoriciens de la domestication, exprime très bien cette divergence : « L’homme ne sait pas assez ce que peut la Nature, ni ce qu’il peut sur elle : au lieu de la rechercher dans ce qu’il ne connoît pas, il aime mieux en abuser dans tout ce qu’il en connoîtFootnote 182 . » La seconde moitié du xix e siècle donne finalement raison aux partisans de l’intensification des ressources animales hautement optimisée ; la domestication de nouvelles espèces quitte progressivement le champ des opportunités productives réelles, pour reculer dans celui des rêveries oisives.
Son déclin, derrière le nouveau paysage industriel, n’en décrète pourtant pas la fin irrévocable. Les crises environnementale et démographique ont récemment rouvert le dossier, même si ce fut à la page inattendue des insectes. Plus généralement, l’utopie d’une exploitation consensuelle des animaux, au cœur des idéaux de la première moitié du xix e siècle, continue de fasciner des générations d’éleveurs, de naturalistes et de chercheurs en sciences sociales. Aujourd’hui plus que jamais, ces arguments resurgissent tant dans le discours académique que dans le changement d’image des productions animalières. Dans les deux cas, à l’attitude objectivante de la zootechnie intensive est opposé le rapport, chargé d’affections réciproques, entre paysannerie et bétail. Le retour aux formes traditionnelles d’exploitation animale est souhaité non seulement pour des motifs écologiques, mais aussi pour des raisons éthiques : l’éleveur établirait avec ses animaux un lien personnel, susceptible de susciter des sentiments d’attachement et de confiance de leur part. Jocelyne Porcher analyse cette relation à travers le prisme des notions maussiennes de don et de contre-donFootnote 183 . Entre fermiers et animaux se mettrait ainsi en place un rapport relevant moins de l’exploitation que de la collaborationFootnote 184 . L’argument de l’agentivité animale, longtemps mobilisé par les défenseurs des droits des animaux, est ici mis en avant pour en légitimer l’exploitation, les animaux semblant donner leur aval aux usages humains dans une sorte de « contrat domestique »Footnote 185 . Tout en mobilisant des cadres conceptuels variés (le don, le contrat, l’attachement, la collaboration), ces travaux se rejoignent dans l’idée d’une exploitation consensuelle des animaux, en opposition à l’« aliénation » propre à l’élevage intensif. L’idée d’une rupture historique – soit-elle la « rupture moderne » accomplie par le naturalisme ou la « rupture métabolique » opérée par le capitalisme – est à cet égard fonctionnelle pour tracer la frontière qui sépare le bon du mauvais usage des animaux.
Un regard historique sur les techniques et les discours jadis mobilisés pour obtenir la participation active des animaux aux activités humaines jette toutefois une lumière différente sur les rapports de pouvoir en jeu. La présence irréductible de l’agentivité animale dans tout processus de domestication ne permet pas d’esquiver, comme le voudraient certains théoriciens des « communautés hybrides », du « contrat domestique » ou de l’« élevage éthique », le problème des rapports de pouvoir. Il en va de même pour les êtres humains : une participation active des travailleurs ne fait pas pour autant disparaître l’enjeu des inégalités. La frontière entre attachement et exploitation est politique, et son déplacement résulte souvent d’un affrontement : passer sous silence la part de pouvoir à l’œuvre dans nombre de relations qui impliquent de l’affection, voire qui s’en servent, permet de maintenir des inégalités structurelles, notamment celles qui se jouent au sein du foyer domestique.
Par ailleurs, on peut considérer que les débats sur la domestication de la première moitié du xixe siècle ont significativement contribué à repenser tous azimuts la question du pouvoir humain sur les animaux, de ses limites, de sa légitimité et de son historicité. Indépendamment des conclusions proposées par les différents auteurs, leur discussion témoigne du fait que, à partir au moins de cette époque, la domination sur les animaux ne va pas de soi, mais doit être argumentée par une série de considérations naturalistes et politiques. En se mettant à la recherche des conditions et des procédés pour transformer en profondeur les comportements des animaux, l’on découvre que la docilité et l’exploitabilité ne sont pas des qualités intrinsèques à certaines espèces, mais qu’elles sont le résultat d’une sédimentation au fil des générations. En devenant pour les animaux une « seconde nature », la domesticité permet d’écarter toute coercition extérieure, en assurant une perpétuation de la soumission animale depuis l’intérieur. Cela fait de la domestication un paradoxal processus historique de naturalisation. La naturalisation dont il est ici question est d’une part biologique, relative à l’héritabilité des traits comportementaux utiles, d’autre part politique alors qu’elle conduit à considérer comme inévitable un système d’exploitation historiquement déterminé. Les théoriciens de la domestication se sont posé le problème des conditions de la « servitude volontaire » chez les animaux, en sachant qu’elle n’est ni évidente ni facile à obtenir. Ce travail, à la lisière entre l’inné et l’acquis, sollicite une expérimentation constante autour de différentes formes de temporalité, de leur entrelacement et de leur porosité. Ce problème se reflète dans un questionnement plus général au sujet des temps historiques : sur le seuil entre histoire naturelle et histoire civile, la domestication joue un rôle majeur en termes de conjonction et distinction. C’est dans le feu croisé de ces tensions conceptuelles que la notion de domestication est forgée au milieu du xixe siècle ; et c’est tiraillée entre ces différents enjeux qu’on la retrouve encore aujourd’hui.