«La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée»,
Stendhal, Le Rouge et le Noir.
1. INTRODUCTION: LE RÔLE DE L'EUPHÉMISME DANS LES MÉDIAS
La langue possède une fonction médiatrice entre l'homme et le monde, mais aussi entre les hommes. Du besoin de nommer objectivement on passe très facilement à celui d'adoucir ou d'occulter pour ne pas choquer l'autre, voire pour l'abuser. L'euphémisme (du grec eu: bien, de bon augure; et phême: parole) sert à embellir et dissimuler la réalité, évitant de proférer des paroles considérées comme dures ou crues ou pouvant susciter le rejet de la part d'autrui.
Il existe de multiples manières de ne pas appeler les choses par leur nomFootnote 2, de façon involontaire ou volontaire, spontanée ou tendancieuse. Aussi face aux désignations dites ‘justes’, ‘propres’ ou ‘attendues’ (Molinié, Reference Molinié1991: 18; Cressot et James, Reference Cressot and James1991: 61–65; Détrie, Siblot et Vérine, Reference Détrie, Siblot and Vérine2001: 116), qui malgré tout s'avèrent relatives et ne sauraient être employées dans certaines circonstances, y a-t-il tout un cortège de circonlocutions neutres ou valorisantes servant à les remplacer. Bref, l'euphémisme est l'un des multiples mécanismes que la langue offre à qui veut paraître délicat et prudentFootnote 3, mais aussi obscurcir ou cacher délibérément la réalité. Ce double versant a été mis en évidence par Allan et Burridge:
Euphemism is driven by many different things: euphemistic expressions can of course be motivated by a desire not to offend, but they are also motivated by the wish to display in-group identity markers, the wish to upgrade whatever they denote, and even display of wit. Euphemism can have a more sinister motivation too: to blur reality, no so much to avoid offence, but to deceive (2006: 96).
Le tabouage met au premier plan la question de l'articulation vocale ou de l'écriture de certaines expressions que l'on proscrit: l'expression linguistique tabouée par un individu ou une société reste condamnée au silence, à moins que l'on choisisse d'être dur, grossier ou impoliFootnote 4. C'est la différence établie par Hayakawa entre les purr words -mots qui ronronnent- et les snarl words -mots qui grognent- (Rodríguez González, Reference Rodríguez González1991: 69). Or la condition d'existence de l'euphémisme est le mot tabou même, qui doit par ailleurs subsister en tant qu'interdit, autrement l'euphémisme n'existerait pas (Benveniste, Reference Benveniste1974: 255).
L'analyse de l'euphémisme permet de déceler quels sont les arrière-pensées, les préjugés et l'idéologie d'une époque, d'une société, mais aussi d'un individu, qui pour une raison ou pour une autre aura ses propres tabous. Il est toutefois à signaler qu'en raison de l'évolution des mentalités et des moeurs il y a actuellement une sorte de relâchement de l'observance rigoureuse des usages linguistiques valorisés, ce qui témoigne d'une perception moins négative de tabous comme celui du sexe, de la nudité ou de la grossièreté verbale dans certaines sociétés occidentalesFootnote 5. Mais de nouveaux tabous se sont fait jour également vis-à-vis du sexisme, des ethnies, des minorités, des défauts physiques ou psychiques.Footnote 6
De tout temps les différentes stratégies d'atténuation et de mélioration du discours ont suscité l'intérêt notamment des rhétoriciens et sémanticiens. Ainsi, on a pu définir l'euphémisme comme ‘une figure de pensée par laquelle on adoucit l'expression d'une idée jugée brutale ou trop amère’ (Morier, Reference Morier1998: 480). Il a été encore catalogué comme une figure référentielle par sous-détermination, un discours en deçà, du fait même qu'il ‘atténue l'expression de réalités choquantes ou pénibles’, cumulant par ailleurs deux actes de parole: ‘un acte modérateur qui estompe la réalité désignée’ et ‘un acte mélioratif qui dédramatise cette même réalité’ (Bonhomme, Reference Bonhomme1998: 77–78). Évitant également une ‘désignation attendue tenue pour normale au regard du référent’ (Détrie, Siblot et Vérine, Reference Détrie, Siblot and Vérine2001: 116), l'euphémisme est ‘une cause importante de changement sémantique’ (Nyckees, Reference Nyckees1998: 118).
Il faut en outre tenir compte qu'au-delà des classementsFootnote 7 d'euphémismes préconçus que la collectivité a consacrés, et qui peuvent en conséquence apparaître marqués dans les dictionnaires de langue,Footnote 8 n'importe quel élément linguistique est ou n'est pas euphémique en raison du contexte (Galli de’ Paratesi, Reference Galli de’ Paratesi1964: 16; Allan et Burridge, Reference Allan and Burridge2006: 99; Crespo Fernández, Reference Crespo Fernández2007: 49). Nous avons pu trouver à ce sujet plusieurs occurrences du mot ‘crise’ considéré tantôt comme tabou, tantôt comme euphémisme. Ainsi, la désignation ‘crise économique’ était taboue en Espagne en 2008 pour le gouvernement, qui s'abstenait d'en faire usage, lui préférant les substituts ralentissement, décélération ou décroissance. A contrario, crise et revers sont des euphémismes utilisés par les Nazis pour traduire leur ‘défaite’ en 1945 (Klemperer, Reference Klemperer and Barcelona2001: 294–295). Crise apparaît encore comme un euphémisme qui bannit d'autres dénominations moins tendres pour désigner les émeutes de fin 2005 dans certaines banlieues des grandes villes françaises: de ce fait, la crise des banlieues évite des expressions plus fortes comme le ‘désoeuvrement’, la ‘misère’, les ‘agressions’, les ‘rackets’, les ‘pillages’, les ‘incendies provoqués’ endurés par les populations des banlieues. Cela prouve aussi l'instabilité du tabou et de l'euphémisme.
De surcroît, on peut juger le moment venu n'importe quelle expression linguistique comme euphémique. Comme l'affirme Krieg-Planque, le jugement d'euphémisation est ‘le fait de désigner explicitement une formulation comme un «euphémisme»’. Cela nous montre aussi que ‘le rapport mot/chose, pour conventionnel qu'il soit, n'est pas pour autant un fait de nature s'imposant à tout sujet pensant-parlant, mais un accord plus ou moins partagé qu'il est toujours possible, jusqu'à un certain point, de contester ou, pour le moins, d'évaluer et de juger’ (2004: §2 et 10). Le jugement d'euphémisation apparaît donc comme une opération métadiscursive exprimée de diverses manières, mais qui souligne toujours l'évaluation du décalage entre les mots employés et la réalité désignée. La presse quotidienne nous fournit bien des exemples, et c'est d'elle dont nous nous servirons en grande partie dans notre analyseFootnote 9:
(1) Dire que la réunion à New York des pays donateurs pour Haïti était très attendue est un euphémisme. «Haïti est un des pays où on a le plus de mal à mobiliser les particuliers, explique Valérie Daher d'Action contre la faim. On attend un engagement fort de la communauté internationale pour ne pas abandonner les Haïtiens dans la reconstruction». (Libération du 1.4.2010)
(2) Et Aubry se place en première ligne. Sa première année de mandat, c'est un euphémisme, s'était révélée rude. Et entre la sortie de l'abominable congrès de Reims, la persistance des divisions et le désastre européen, la colonne passif de son bilan 2009 était bien remplie. Depuis septembre, pourtant, Martine Aubry a repris du poil de la bête. «Elle a plutôt bien résisté à cet annus horribilis», assure son ami le député Claude Bartolone. (Libération du 4.2.2010)
En l'occurrence la réunion[. . .] était très attendue et sa première année de mandat[. . .] s'était révélée rude sont des expressions jugées euphémiques par le locuteur-journaliste, parce qu'il les considère comme des formulations atténuées, compte tenu de la réalité qu'elles visent: dans ce cas de figure la réunion pour l'aide à Haïti serait ‘indispensable’ et la première année d'Aubry à la tête du PS ‘catastrophique’. Selon Krieg-Planque, dans les commentaires ‘le jugement d'euphémisation joue à la fois sur l'image de modération de celui qui ne dit pas tout’ et ‘sur la connivence que le locuteur établit en laissant deviner ce qu'il aurait pu dire’ (Reference Krieg-Planque2004: §31). En effet, le journaliste fait un jugement métadiscursif consistant à évaluer ce qu'il vient de dire, qui est en outre bien étayé dans la suite du discours aussi bien par ce qu'il ajoute de son propre chef que par les propos d'autrui rapportés.
Le discours administratif, diplomatique, politique et par la suite – en raison d'une sorte de contagion – le discours médiatique, qui prend des précautions concernant ce qui est dit et ce qui pourrait être suggéré, utilisent un langage mélioratif bâti souvent sur des phrases vagues, voire alambiquées. Il est à ce sujet plus imprécis de dire dans (3) Il est mort des suites d'une longue maladie que d'un ‘cancer’ et dans (4) Il s'amuse bien la nuit que ‘participe à des orgies’. Dans (4) encore il est également plus affecté de dire C'est[. . .] parties fines que de faire trivialement mention de ‘partouses’:
(3) Le comédien Philippe Avron est décédé dans la nuit de vendredi à samedi 31 juillet à Paris des suites d'une longue maladie à l'âge de 81 ans. (L'Express du 31.07.2010)
(4) L'histoire: En 1719, Philippe d'Orléans “régente” la France en attendant que l'arrière-petit-fils de Louis XIV soit en âge de devenir Louis XV. D'Orléans, donc, gouverne le jour et s'amuse bien la nuit, en compagnie de l'abbé Dubois. C'est ripaille et parties fines, arrosées de bons mots. (L'Express du 27.11.2010)
Les médias rapportent au demeurant les propos d'autrui, et peuvent s'en distancer ou y adhérer, mais ils sont en même temps des agents importants de diffusion de nouvelles tendances langagières. Ils contribuent puissamment à divulguer et populariser des euphémismes.
Euphémiser le discours consiste bel et bien à utiliser des formules qui fuient la précision afin d'améliorer et d'édulcorer la perception du réel. On pourrait à la limite postuler une loi d'euphémie inspirée par le souci de mesure, applicable aux discours attentifs à ménager aussi bien la face positive d'autrui que la sienne propre, qui tentent de montrer les choses sous leur meilleur jour. Cette loi serait en particulier un facteur de la politesse négative apte à arrondir les arêtes des propos tenus pour forts.
2. (PARA)SYNONYMIE, ARGUMENTATION ET ÉNONCIATION
Les mots euphémiques ont été fréquemment classés comme des (para)synonymes des mots tabous (Molinié, Reference Molinié1991: 18; Lehmann et Martin-Berthet, Reference Lehmann and Martin-Berthet1998: 57; Honeste, Reference Honeste2007: 168–169). On pourrait dire dans le même ordre d'idée que les phrases euphémiques en paraphrasent d'autres qui ne le sont pas. Mais pour en revenir à la synonymie, on considère que les deux termes (para)synonymes n'ont pas le même statut, et en conséquence ne sont pas réellement interchangeables, car le mot le plus habituel a la prééminence. La raison en est que c'est le mot intuitif qui vient immédiatement à l'esprit et apparaît comme le pôle de référence auquel est assignée la définition naturelle du concept. Ainsi, on dira plus difficilement: ?mourir c'est trépasser, que trépasser c'est mourir; ou encore: ?cancer est un synonyme de longue maladie, que longue maladie est un synonyme de cancer. Autrement dit, l'expression euphémique se définit et s'explique par rapport à la forme de référence.Footnote 10 Celle-ci est le mot passe-partout (mourir, cancer), selon Cressot et James ‘le plus purement notionnel’, ‘le degré zéro de l'expressivité’ (Reference Cressot and James1991: 57–58).
Les choix lexicaux orientent l'interprétation du discours: ‘la sélection d'un mot n'est jamais dénuée de poids argumentatif, même si elle n'a pas fait l'objet d'un calcul préalable, et même si au premier abord ce mot semble ordinaire et passe inaperçu’ (Amossy, Reference Amossy2000: 144). On notera au passage que tout discours a une dimension argumentative inhérente, et de ce fait peut exercer une influence sur autrui sans se donner pour autant comme une entreprise de persuasion (Amossy, Reference Amossy2000: 226). Parler c'est donc agir sur le monde, transformer la situation de communication, tout en faisant de son mieux pour gagner l'adhésion de l'autre.
Notre analyse est alors pragmatique en ceci que notre intérêt porte sur la dimension interactive du langage. Dans cette optique, ‘interpréter un euphémisme, c'est en reconnaître en filigrane l'énonciation détensive, méliorative et assumée, cela dans un contexte négatif ou du moins problématique’ (Bonhomme, Reference Bonhomme2005: 105). Nous posons l'hypothèse que, dans les euphémismes du discours médiatique, il y a d'une part une énonciation simplement atténuée et d'autre part une énonciation insidieuse, du fait même qu'on a pu relier l'usage d'euphémismes non seulement à la prudence, la politesse, la modération, mais encore à la lâcheté et à la volonté de tromper (Krieg-Planque, Reference Krieg-Planque2004: &24; Allan et Burridge, Reference Allan and Burridge2006: 96).
Nous tenterons donc de mettre au clair ces deux types d'énonciation et de découvrir si le corpus confirme ou infirme notre hypothèse de départ. Et qui dit énonciation dit discours, c'est pourquoi nous envisagerons l'euphémisation comme un phénomène contextuel, qu'elle se focalise davantage sur un élément lexical ou sur un énoncé, voire un ensemble d'énoncés. Par la suite nous interrogerons le rapport entre l'euphémisme, la langue de bois (dorénavant LB) et le politiquement correct (dorénavant PC), afin de voir si le langage substitutif, convenu, est homogène ou bien s'il peut manifester des différences dans sa visée communicative. En outre, nous aborderons le phénomène du non-compromis énonciatif, allié de l'euphémisme par l'omission de l'agent réalisant l'action, et de l'idéologie associée au dire de convenace. Finalement, il sera question de la variation stylistique, selon laquelle les procédés substitutifs sembleraient parfois être conçus dans le but d'éviter les répétitions, plutôt qu'en raison d'un quelconque besoin d'adoucir les proposFootnote 11; et de la variation contextuelle, par laquelle le même signe prend des valeurs contraires en fonction de son entourage.
3. L'EUPHÉMISME COMME ÉNONCIATION ATTÉNUÉE ET INSIDIEUSE
L'atténuation serait primaire à notre avis, puisque la forme euphémique peut rendre une lecture de la bienséance et de la civilité comme la plus plausible, mais elle ne peut exclure le cas échéant une lecture du mensonge. Ces deux types d'énonciation se rapportent de la sorte au fait que l'on peut constater l'existence de deux cas de figure: d'un côté la dénomination de longue maladie au lieu de ‘cancer’ et de l'autre celle de résistant de la liberté Footnote 12 pour ‘poseur de bombes’. On postule sous ce rapport, dans le premier cas, une énonciation atténuée, associée à la prétendue, mais aussi certaine, bonne foi du locuteur; et, dans le deuxième, une énonciation trompeuse basée sur la manipulation, sans que la frontière entre les deux soit nette, car un euphémisme de courtoisie, en ceci qu'il peut dire moins que prévu, est lui aussi à même d'être pris en mauvaise part par l'interlocuteur. Mais ces deux énonciations ne sont pas seulement des effets de réception, elles constituent aussi des faits de langue basés en grande partie sur le degré de compatibilité sémantique entre la formulation euphémique et non euphémique: on notera à cet égard qu'entre ‘cancer’ et longue maladie on opère tout simplement un passage du particulier au général, et qu'en revanche entre ‘terroriste’ et résistant il y a une vraie opposition sémantique analogue à l'antonymie entre ‘bourreau’ et victime.
Mais, en tout état de cause, l'euphémisme s'avère d'autant plus efficace que le récepteur considère le discours comme naturel et ne le démasque pas.
3.1 L'énonciation atténuée
L'euphémisme est inséparable de ‘certains principes de politesse’ qui ‘exercent des pressions très fortes sur la production/ interprétation des énoncés échangés’ (Kerbrat-Orecchioni, Reference Kerbrat-Orecchioni1992: 159). L'une de ces contraintes est celle du tact, de la sensibilité qui invite bien des fois à ne pas être franc et donc à savoir employer des euphémismes si besoin afin de rendre possible le déroulement optimal de la communication.
Comme l'euphémisme est un procédé substitutif qui adoucit une information désagréable dont l'expression directe aurait quelque chose de brutal et de déplaisant, il permet de dédramatiser des réalités embarrassantes ou fâcheuses, de minimiser des problèmes. La réalitéFootnote 13 apparaît alors catégorisée autrement au moyen d'une désignation plus vague. C'est bien ce qui se passe lorsqu'on désigne les ‘émeutes des banlieues’ par les hyperonymes à caractère abstrait crise, problèmes ou événements, ou encore quand on emploie zone urbaine sensible pour dénommer la ‘banlieue’:
(5) Une très large majorité des Français pense que peu de choses ont été faites pour améliorer la situation après la crise des banlieues en octobre et novembre derniers [. . .].82% des sondés n'ont pas «le sentiment que des solutions ont été apportées aux problèmes des banlieues». En outre, 86% des Français jugent “certain” (33%) ou “probable” (55%) que des événements semblables se reproduiront dans les mois à venir. Dans les communes contenant une zone urbaine sensible, 83% des personnes interrogées estiment que des solutions n'ont pas été apportées. (Le Nouvel Observateur du 30.1.2006)
Les euphémismes de ce texte sont des hyperonymes, mots d'extension maximale dépourvus de traits sémantiques particuliers recouvrant des domaines multiples. Ils remplacent des expressions tabouées hyponymes qui ont en revanche plus d'intension parce que plus précises: pour preuve, le superordonné problèmes peut englober des hyponymes comme ‘émeutes’, ‘agressions’, ‘incendies’, ‘vols’, etc. ayant plus de sèmes; ou encore pour changer de domaine: ‘pannes’, ‘prix élevés’, ‘retards’, etc. qui dans ces conditions serviraient d'hyponymes à l'hyperonyme problèmes appliqué à transports, etc. On le voit, les mots offrant la plus grande extension, parce qu'ils possèdent une signification très générale, sont capables de se substituer aux mots des séries hyponymes renvoyant à des entités très différentes. Bref, comme le lexique n'est pas une nomenclature, des désignations peu stables, voire occasionnelles, peuvent venir remplacer celles codées et socialement acceptées.
Lorsqu'on parle des ‘immigrés clandestins’ désignés par la métonymie sans-papiers et de l'attitude d'‘intransigeance’ du gouvernement à leur encontre, que l'on appelle fermeté, on camoufle aussi un peu ce que le réel a de rugueux:
(6) Plus de 20 000 sans-papiers régularisés en 2009. Malgré les signes de fermeté du gouvernement, le nombre de régularisations équivaut à celui des expulsions. Discrètement mais sûrement, le gouvernement régularise des sans-papiers. (Le Monde du 21.12.2009)
Des substantifs à charge axiologique négative forte comme ‘clochard’ ou ‘pauvre’ sont stigmatisés, et la presse leur préfère une terminologie métonymique plus générale comme sans-abri, voire un sigle comme SDF qui euphémise davantage la périphrase préexistante ‘sans domicile fixe’, expressions assez semblables à mal logés dans leur manque de précision, alors qu'il s'agit de gens sans domicile et sans logementFootnote 14:
(7) Dans le cadre de son appel aux dons, l'association d'aide aux sans-abri a mis en ligne une vidéo de 24 heures filmée par un SDF. (Le Nouvel Observateur du 22.4.2010)
(8) Paris: des mal logés évacués d'un immeuble du 15ème
Les forces de l'ordre sont intervenues vers 8h pour faire évacuer le campement de bâches et de cartons installé depuis cinq jours. Les quelques dizaines de femmes qui campaient dans un immeuble vide appartenant à un particulier dans le 15ème arrondissement de Paris ont été évacuées vendredi 14 mai par la police. (Le Nouvel Observateur du 14.5.2010)
‘Clochard’ ou ‘pauvre’ sont des mots carrément péjoratifs, alors que dans les formations sans-abri ou mal logé il y a un élément positif modifié tout simplement par un préfixe privatif: la préposition sans qui indique le manque et l'adverbe de manière négatif mal. Le fait qu'il y ait une partie du signe (abri, logé) connotée positivement rendrait le dénoté plus acceptable aux yeux de la société.
On a des tabous dans la mesure où la société stigmatise certains mots qui font honte ou qui font peur. C'est le domaine de l'innommable et de l'obscène, qui comprend pêle-mêle l'érotique, le scatologique, la mort, la maladie, tout ce qui est connoté péjorativement, que la société polie ne veut pas entendre et contre quoi elle se prémunit grâce aux euphémismes. L'assujettissement et la débilité mentale sont ainsi esquivés par le mot vulnérabilité:
(9) Pour établir l'existence d'un abus de faiblesse l'avocat de la plaignante se doit en effet de démontrer que Liliane Bettencourt, aujourd'hui âgée de 87 ans, se trouvait en situation de vulnérabilité à l'époque des dons litigieux consentis à M. Banier pour un montant estimé de 993 millions d'euros. (Le Figaro du 12.12.2009)
Le tabou classique de la mort est conjuré par l'emploi de substituts de ‘mourir’ comme s'en aller et décéder:
(10) Jean Ferrat s'en est allé. Le chanteur engagé Jean Ferrat, qui résidait depuis des années en Ardèche, ce qui lui avait inspiré sa célèbre «La montagne» en 1964, est décédé samedi à l'âge de 79 ans. (Libération du 13.3.2010)
Les signes jugés tabous sont appréhendés comme s'ils étaient motivés, comme s'il y avait une relation entre les mots et les choses. Et comme les choses ne peuvent pas être éliminées, on exclut certains mots qui les désignent et on leur cherche des substituts dont le but est d'estomper leur représentation autant que possible. A contrario, dans l'exemple suivant l'euphémisme est dévoilé par le locuteur-journaliste. Le fait de préférer événement à ‘tremblement de terre’ signale une dilution hyperonymique:
(11) Il y a un mois tout juste qu'a eu lieu «l'événement», comme disent les Haïtiens pour se référer au tremblement de terre. (Journal de 20h du 12.2.2010 sur France 2)
Le mot abstrait proposé, événement, moins informatif, tend à vider un peu de sa spécificité la réalité de la secousse terrestre à laquelle il renvoie. On chercherait ainsi à conjurer le mauvais sort, car le tabou procède essentiellement de la peur ancestrale et profonde enfouie dans l'inconscient des hommes. L'exemple est par ailleurs révélateur de la superstition qui fait croire à quiconque que la prononciation d'un mot attire le malheur qu'il désigne: il y a donc des mots dangereux que l'on ne devrait pas prononcer à cause de la survivance de la croyance que le nom n'est pas un signe arbitraire, mais une partie de la chose désignée, participant des propriétés de celle-ci, à tel point que le signe et le référent ne font qu'un.
Délicat à nommer est également le sujet de la prostitution. Et on substitue alors au nom ‘prostituée’ la périphrase travailleuse du sexe et à ‘bordel’ maison close. L'apparence technique de ces tournures et leur signification plus positive impliquent une vision neutre à l'égard du monde marginal qu'elles représentent:
(12) Juchée sur d'immenses bottes blanches, maîtresse Zézeta (Thierry dans le civil) lance les slogans, repris en chœur par les autres travailleuses du sexe. (Libération du 25.3.2010)
(13) 59% des Français se disent favorables à la réouverture des maisons closes, selon un sondage réalisé par l'institut CSA et publié jeudi dans Le Parisien. (Libération du 18.3.2010)
Les discours médiatiques aseptisent donc en général autant que possible les informations négatives tout comme ils renforcent les positives:
(14) Aurélie Filippetti, députée socialiste, a été évacuée mardi 24 novembre sur une civière durant la séance des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale. La séance s'est arrêtée le temps d'évacuer l'élue de Moselle. «C'est un simple malaise vagal. Elle est déjà sur pied», a-t-on indiqué de sources parlementaires concordantes. (Le Nouvel Observateur du 25.11.2009)
On voit ainsi que la ‘lipothymie’ ou ‘perte brusque de connaissance’ que la personne subit est qualifiée du minimisateur simple et dénommée malaise vagal, collocation qui assemble un substantif très commun marquant uniquement l'indisposition passagère et un technicisme adressé plutôt à des initiés.
Il serait encore moins dur de dire un avion s'est abîmé que ‘s'est écrasé’:
(15) Le ministre libanais des Transports Ghazi Aridi a affirmé jeudi qu'aucune anomalie technique n'avait été détectée sur l'avion d'Ethiopian Airlines qui s'est abîmé en mer le 25 janvier avec 90 personnes à bord écartant la thèse du sabotage, selon les premiers éléments de l'analyse d'une des boîtes noires. (Le Point du 11.2.2010)
‘S'écraser’ signifie tomber contre une superficie et éclater, tandis que s'abîmer conserve le sème /tomber/ mais ajoute les traits /profondeur/ et /disparition/, si bien que l'expression semble un peu adoucie.
Est connu par ailleurs le recours aux emprunts à d'autres langues en raison de leur opacité plus élevée. On l'a vu dans l'exemple (2) avec annus horribilis et dans celui qui suit avec pass contraception ou l'habituel planning familial qui déguise le contrôle et la planification des grossesses:
(16) Royal lancera ses «pass contraception» malgré l'opposition de Chatel. La présidente de Poitou-Charentes mettra à partir de lundi ces tickets pour une visite médicale et pour un moyen contraceptif dans 90 lycées de sa région. Pour le ministre Luc Chatel, «l'Education nationale n'a pas à se substituer au planning familial». (Libération du 13.11.2009)
Le discours atténué fait partie de la doxa ambiante, ceci ayant pour conséquence que ‘loin d'émaner d'un sujet isolé, l'euphémisme naît ordinairement dans l'énonciation collective d'une communauté langagière, d'un groupe ou des participants à une interaction: on euphémise sous la pression d'autrui et à l'intention d'autrui’ (Bonhomme, Reference Bonhomme2005: 240). A priori, ce type d'emploi euphémique bienséant ne susciterait pas de rejet social, à tout le moins s'il est associé à la prudence, mais sans que la critique soit entièrement exclue. On peut toutefois remarquer une différence, si ténue soit-elle, entre l'euphémisme policé qui édulcore le discours pour gommer la réalité gênante ou honteuse, afin d'éviter de heurter la sensibilité de l'opinion publique, catégorie dans laquelle on peut situer les euphémismes que nous venons de voir, et l'euphémisme qui occulte la réalité afin d'en interdire la saisie et qui soulève des critiques acérées lorsque la volonté de tromper est manifeste, sur lesquels nous nous arrêterons par la suite. On reconnaît donc en général deux versants à l'euphémisme: l'un qui peut être tenu pour positif, dans la mesure où l'euphémisme peut tenter de préserver le respect, la bienséance et la politesse dans les échanges linguistiques; et l'autre qui est nettement négatif, puisqu'il peut viser à masquer le réel dans l'idée de berner le destinataire.
C'est en quelque sorte le pas à franchir entre les propos mesurés tout court –même s'ils ne sont pas sincères- et la tromperie, la ruse, quoique les frontières entre les deux ne soient pas bien nettes, parce que les propos euphémiques ne sont pas toujours reçus par les destinataires avec le même esprit.
3.2. L'énonciation insidieuse
L'euphémisme a souvent été dénoncé comme relevant de la fausse dénomination (Sériot, Reference Sériot1986a: 19), de la mystification (Allan et Burridge, Reference Allan and Burridge1991: 167–171), de la désinformation (Breton, Reference Breton1997: 66), du double langage (Crespo Fernández, Reference Crespo Fernández2007: 90), de la lâcheté et de la volonté de tromper (Krieg-Planque, Reference Krieg-Planque2004: §24). En effet, on se sert de l'euphémisme pour masquer le réel et occulter ce que l'on ne souhaite pas mettre au clair afin d'orienter la volonté du destinataire, dont l'accès à ce qui se passe sera obstrué. On a beau faire semblant d'améliorer la représentation de la réalité, c'est sa connaissance qui se voit dégradée. Il se peut à cet égard que l'on aille jusqu'à inverser les dénominations attendues à la manière de George Orwell dans l'ouvrage 1984,Footnote 15 pour les slogans du Parti, avec les devises ‘la guerre, c'est la paix’, ‘la liberté, c'est l'esclavage’, ‘l'ignorance, c'est la force’, etc. ou la dénomination de ministère de la Paix pour celui qui fait la guerre, ministère de l'Amour pour celui qui pratique la torture, etc. Témoin hors fiction: la ‘pacification de l'Algérie’ dont on a tant parlé en France, qui a été une guerre en bonne et due forme, et tant d'autres attributions de noms faites par les détenteurs du pouvoir, toutes époques et idéologies confondues, affaiblissant délibérément la désignation au moyen d'expressions quasiment antonymiques.Footnote 16
Parallèlement à sa fonction destructrice, à cause de la fuite intentionnelle de l'expression concrète et de la vérité, l'euphémisme développe l'invention linguistique dans le but d'établir un rapport émotionnel allégé au réel, en en organisant autrement notre perception, comme c'est le cas lorsqu'on appelle une ‘guerre’ un travail:
(17) Le président américain Barack Obama a livré un indice sur ses intentions en Afghanistan: il a déclaré mardi 24 novembre qu'il comptait «finir le travail», tout en précisant que les Afghans devront à terme «assurer leur propre sécurité». (Le Nouvel Observateur du 25.11.2009)
Dans la désignation de ‘guerre’ par travail on troque un terme axiologiquement très négatif par un autre qui est positif. Le TLF définit la guerre comme ‘situation conflictuelle entre deux ou plusieurs pays, états, groupes sociaux, individus, avec ou sans lutte armée’, et le travail tout simplement comme ‘activité humaine exigeant un effort soutenu, qui vise à la modification des éléments naturels, à la création et/ou à la production de nouvelles choses, de nouvelles idées’. Si l'on ne sonde pas le sémantisme des termes, il est vrai que l'on peut considérer travail au sens général d'activité’ et guerre comme son simple hyponyme. Or guerre porte les sèmes /conflit/ et /lutte/, convoquant le stéréotype de la destruction, tandis que travail détient ceux de /production/ et /effort/, qui évoquent l'idée de la construction; ce qui placerait le rapport entre les termes plutôt du côté de l'antonymie. Euphémique est également dans le même exemple la dénomination habituelle, et par là même moins choquante, de la ‘défense’ d'un pays par sa sécurité.
L'exemple suivant montre comment on peut enrayer ou imposer à volonté des appellations, à proprement parler comment le pouvoir ‘est le maître des mots’ et ‘invente la langue’ (Sériot, Reference Sériot1986a: 12) comme bon lui semble:
(18) La vidéo-surveillance s'appellera dorénavant vidéo-protection. (Journal de 20h de France 2 du 19.2.2010)
Tout comme Orwell, dans 1984, éliminait certains vocables se référant à des réalités conflictuelles afin d'en limiter l'entendementFootnote 17, on tente ici d'empêcher les gens de penser au concept de surveillance en donnant l'ordre de ne pas utiliser le mot.
Cette décision linguistique se joue entre le sémantisme de surveillance et celui de protection. Selon le TLF la surveillance est définie comme ‘activité policière consistant à surveiller des personnes suspectes ou des milieux à risques, pour prévenir des actions délictueuses ou criminelles, pour garantir la sécurité publique’; la protection l'est comme ‘action de soustraire quelqu'un ou quelque chose à un danger, à un risque qui pourrait lui nuire’. On voit bien que l'échange se fait entre deux termes fortement axiologisés au profit de la désignation supposée valorisante: celle qui véhicule la signification ‘assurance’ contre celle qui évoque la ‘méfiance’.
Et conformément au degré de dissociation opéré entre formulation euphémique et non euphémique se dessine aussi le type d'énonciation: plus la distance sémantique est élevée ou incompatible, plus l'énonciation insidieuse est à l'affût. Cette distance est à l'occasion plus considérable entre finir le travail vs la guerre dans (17), vidéo-protection vs vidéo-surveillance dans (18) qu'entre travailleuse du sexe vs prostituée dans (12), maison close vs bordel dans (13), événement vs tremblement de terre dans (11), etc.
Dans la bouche des autorités politiques et diplomatiques les inversions de termes sont monnaie courante (Rodríguez González, Reference Rodríguez González1991:59). Ainsi, quand les relations avec autrui sont ‘bonnes’, le mot est considéré faible et on a tendance à hyperboliser le discours, comme nous le montre habituellement la politesse positive: de ce fait, on dira facilement qu'elles sont ‘très bonnes’, ‘excellentes’ ou ‘exceptionnelles’. A contrario, si elles sont ‘mauvaises’ ou ‘inexistantes’, le mot apparaissant comme trop fort, on aura besoin d'atténuer sa charge négative en disant qu'elles sont ‘bonnes’ ou ‘correctes’; cela en vertu des stratégies discursives visant à adoucir les actes linguistiques menaçants vis-à-vis d'autrui. À témoin l'extrait ci-dessous:
(19) La rencontre à Washington entre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président américain Barack Obama s'est déroulée dans une «bonne atmosphère», a indiqué mercredi 24 mars un communiqué officiel à Jérusalem. [. . . .] «Les équipes (des deux pays) vont continuer mercredi à discuter des idées évoquées durant cette rencontre», a-t-il ajouté sans autre précision. Des responsables de la Maison Blanche avaient refusé de qualifier tant le ton des discussions que leur teneur, alors que les Etats-Unis et Israël sont en désaccord sur la question de la colonisation à Jérusalem. Benjamin Netanyahu s'était d'abord entretenu à la Maison Blanche avec Barack Obama. Il a ensuite demandé à contacter ses collaborateurs. Après une heure, il a demandé à revoir Barack Obama qui a quitté ses appartements privés pour le voir dans le Bureau ovale. (Le Nouvel Observateur du 24.3.2010)
Du point de vue strictement linguistique on voit bien là comment on joue quasiment sur une antonymie: ce que les Israéliens appellent bonne atmosphère est une expression coréférentielle de ce que le journaliste appelle désaccord entre Israël et les États-Unis. Et alors que bonne atmosphère signifie ‘entente’, ‘communion’; désaccord convoque les sèmes /différend/, /dissension/. Cependant, en dépit de son étymologie et de sa signification, l'adjectif bon sans modifieur dans le discours peut être orienté vers le négatif, et seulement avec un adverbe comme très, vraiment, absolument l'est certainement vers le positif. C'est pourquoi dans le contexte de (19) on ne pourrait pas avoir la phrase La rencontre entre les États-Unis et Israël s'est déroulée dans une très bonne atmosphère et ensuite affirmer sans plus à ce même sujet que Les États-Unis et Israël sont en désaccord, du fait même que les deux énoncés possèdent une orientation argumentative inverse. Par conséquent, dire alors ici qu'entre Israël et les États-Unis l'atmosphère est bonne, c'est manifester tout simplement que le lien pourrait s'améliorer.
On peut ainsi d'une certaine manière dévier l'attention des problèmes et de ce fait même manipuler l'auditoire en se servant de phrases délicates qui ne sont pas fidèles aux événements; tout cela afin de ‘cacher au grand public des faits qui ne doivent pas se dire’ (Sorlin, Reference Sorlin, Jamet and Jobert2010: 100), bref de le désinformer.Footnote 18 Cet état de choses correspond bien aux discours politique et diplomatique, où les dirigeants tentent à tout prix de montrer leur meilleure façade et leur habileté ‘lorsqu'ils savent que leurs agissements n'emporteront pas l'adhésion générale’, ce qui fait qu'‘ils neutralisent la portée sémantique de leur discours par anticipation’ (Sorlin, Reference Sorlin, Jamet and Jobert2010: 100).
4. L'EUPHÉMISME, LA LANGUE DE BOIS ET LE POLITIQUEMENT CORRECT
L'euphémisme a été rapproché de la langue de bois (LB) et du politiquement correct (PC), très en vogue actuellement et cibles de nombreuses critiques, car ils véhiculent une idéologie allant à l'encontre du franc parler. De ce fait, les trois notions ont souvent été considérées comme des concurrents faisant partie de ‘l'art de parler pour ne pas dire’ (Belot, Reference Belot and Boix2007:119), qui produit d'ailleurs sur le récepteur un effet qui n'est pas nécessairement celui escompté.
La LB est considérée de façon péjorative comme parole vide, figée, qui fait obstacle à la langue vivante, libre, au parler vrai, au fait de dire ce que l'on pense. Il s'agit alors, selon Dewitte, d'une langue ‘lignifiée’, ‘pétrifiée’ (2010: 48):
Tout se passe comme si on n'avait plus qu'un seul vocable à sa disposition. Il semble impossible et exclu d'employer un autre mot pour dire la même chose (Dewitte, Reference Dewitte2010: 50).
C'est en somme le verbiage qui ‘incite à recouvrir de paroles vaines une absence de pensée’ (Antoine, Reference Antoine2001: 3). Ce faisant, la LB atrophie tout autant la puissance du langage à rendre compte du monde, qu'elle dissimule l'incompétence ou la réticence du locuteur à aborder un sujet épineux.
L'expression LB, qui au début désigne le style sclérosé du discours soviétique, vient du polonaisFootnote 19 et apparaît en France avec cette acception dans les années 70 pour désigner l'absence de franc-parler, que seuls les initiés comprennent dans son vrai sens. Peu à peu l'expression s'est élargie à la manière rigide et répétitive de s'exprimer au moyen d'euphémismes et de formules figées. On reconnaît trois acceptions de LB: 1) langage officiel des politiques, 2) langage incompréhensible déconnecté de la réalité, qui par sa rhétorique artificielle établit un dialogue de sourds, et 3) code préfabriqué fait de langage convenu et petites phrases à la mode vides de contenu sémantique (Pineira & Tournier, Reference Pineira and Tournier1989: 13–14).
Dans ce discours routinier s'inscrivent les tournures tolérance zéro, porter atteinte et organisation indépendantiste. Celles-ci sont également euphémiques en raison de leur caractère mesuré qui rend le réel moins perceptible:
(20) Nicolas Sarkozy a répété qu'il appliquerait la «tolérance zéro» à ceux qui «portent atteinte» aux forces de l'ordre, mardi 23 mars à Melun, lors des obsèques du policier tué le 16 mars par un commando présumé de l'organisation indépendantiste basque ETA. (Le Nouvel Observateur du 23.3.2010)
Dans appliquer la tolérance zéro on conserve le mot positif tolérance, fortement associé à la compréhension et à l'indulgence, bien qu'il soit minimisé par zéro. Mais en tout cas le mot peut-être trop dur ‘intolérance’ est éradiqué, même s'il renvoie dans ce contexte à ‘intransigeance’ et ‘sévérité’ et non pas à ‘fanatisme’. La formule est un bon exemple d'expression utilisée systématiquementFootnote 20 par les politiciens dans des situations analogues de condamnation d'un acte blâmable, ce qui montre qu'il ne s'agit pas d'une parole individuelle libre et spontanée, mais au contraire d'une manière de dire préétablie. La collocation porter atteinte suggère l'outrage moral ou psychologique, mais dans le texte il est question d'un ‘crime’ perpétré, qui se voit ainsi estompé, et l'expression organisation indépendantiste désigne un groupe qui non seulement veut l'indépendance d'un territoire mais commet des assassinats. C'est pourquoi l'adjectif ‘terroriste’ ou ‘criminelle’ accolé à organisation serait sans doute plus juste.
Par la pensée préfabriquée de la LB on ne communique pas ce qu'on ressent, mais ce qui est prévu en la circonstance. Selon Buffon, les politiciens, devant satisfaire autant que possible tout le monde, se protègent derrière la LB, et leur ‘parole se vide alors de toute substance pour présenter un aspect lisse, compact et inattaquable’ (Reference Buffon2002: 335). Peu importe en réalité qui parle, puisqu'on entend le répertoire habituel de formulations creuses qui sert toujours dans des circonstances semblables.
La LB a dû cohabiter à partir des années 90 avec une autre formule du même calibre appliquée à la bienséance et venant des Etats-Unis: le politiquement correct. Selon le Cambridge Dictionary Online,Footnote 21 ‘politically correct’:
- describes someone who believes that language and actions which could be offensive to others, especially those relating to sex and race, should be avoided,
- describes a word or expression that is used instead of another one to avoid being offensive.
Bien évidemment le PC vise une conduite verbale plutôt qu'une position politique (Allan et Burridge, Reference Allan and Burridge2006: 94). Le PC, comme l'euphémisme et la LB, crée un climat tacite de censure. Mais il a avant tout le souci de rejeter le langage et le comportement discriminatoire ou offensant pour l'autre, surtout s'il est plus faible: il voudrait ménager les plus démunis et respecter les particularismes. Allan et Burridge nous rappellent la proximité entre les trois notions, car le PC est ‘completely entangled with euphemism and jargon’ (Reference Allan and Burridge2006: 95–96). Ce ‘jargon’ n'est autre que la LB. Mais entre le PC et la LB il y a une différence notoire: la LB vient des régimes autocratiques désireux de vider la parole de toute substance, et le PC est dicté par des gouvernements soucieux de plus de démocratie pour ne pas froisser les minorités, les plus faibles ou tout simplement ceux qui sont différents. Bref, le PC prescrit ce que l'on doit dire et proscrit ce qui serait inacceptable, du moins dans la sphère publique. Soit l'exemple suivant qui nous renseigne sur un curieux choix linguistique:
(21) Quel terme employer pour définir le virus parti du Mexique et qui se propage en Europe ? Les expressions «grippe porcine», «grippe mexicaine» ou encore «grippe nord-américaine» ont fait la une des journaux du monde entier. Jeudi, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait une mise au point sur son site Internet, expliquant qu'elle utiliserait désormais la dénomination de «grippe A (H1N1)». (Le Point du 28.4.2009)
Le changement de dénomination opéré relève bien du PC, qui vise à ne pas discriminer l'autre, en l'occurrence tous ceux qui font du commerce avec la viande de porc, les Mexicains et les Nord-Américains: en effet, le débat suscité a récusé la dénomination grippe porcine en raison des conséquences économiques désastreuses qu'elle aurait pour l'industrie du porc, et on a condamné également la formulation grippe mexicaine et nord-américaine car elle nuisait à l'image de ces zones géographiques. Le choix de grippe A (H1N1) montre bien comment on instaure un langage aseptisé, également euphémique, car soucieux de ne froisser personne, au nom de la bienséance et du respect. Ce faisant le technicisme renvoie de même au jargon médical, qui constitue aussi une LB hermétique.
Lesdites notions de LB, PC et euphémisme s'opposent au franc-parler, mais pour des raisons différentes: le PC et l'euphémisme qui atténue, contrairement à la LB, ont le souci de ménager l'autre, de respecter sa particularité. La LB ne se limite pas d'ailleurs à atténuer l'expression, elle peut aussi l'hyperboliser.Footnote 22 Dans ce cas il y a uniquement mélioration du discours, sans atténuation, et il serait plus difficile d'admettre une quelconque euphémisation. Mais la tendance à euphémiser et à enfler le discours dans les médias et chez les politiciens, dans la mesure où elle est fortement répétitive, est ressentie de même comme une LB instaurée.
On a aussi relevé des cas de discours PC que certains considèrent comme non euphémique: ainsi, chairperson au lieu de ‘chairman’ ne serait pas euphémique mais simplement plus approprié, ou encore consignment shops, background actors, residence halls, qui viennent remplacer respectivement ‘resale shops’ ou ‘second-hand stores’, ‘extra actors’ et ‘student residences’ et constituent des expressions préférées ou correctesFootnote 23 face à celles considérées comme péjoratives ou discriminatoires (Allan et Burridge, Reference Allan and Burridge2006: 95–96). Il est vrai que dans tous les cas on a opéré une substitution discursive. En proscrivant des dénominations, on les tabouise en quelque sorte, mais est-ce une raison pour parler d'euphémismes substitutifs? À notre avis, quand l'atténuation n'est pas perceptible, il serait plus juste de parler de PC tout court et de LB de la mélioration et du manque de naturel du discours afin d'impressionner le destinataire, sans mentionner nécessairement l'euphémisation.
En résumé, l'euphémisme serait un procédé rhétorique qui peut faire partie de la LB et du PC. Mais il y a des cas où la LB et le PC ne sont nullement euphémiques et apparaissent uniquement comme des traits de style.
5. MITIGEURS ET DÉSENGAGEMENT ÉNONCIATIF
L'euphémisme apparaît bel et bien comme un mitigeur qui réduit la charge sémantique du discours. On élude d'autant mieux les réalités négatives que l'on crée du vague autour d'elles en en faisant mention autrement. Le brouillage euphémique se voit souvent accompagné d'autres mécanismes de distanciation estompant la référence à l'agent qui a réalisé l'action, tel l'indéfini on, qui renvoie à une personne ou à un groupe que le locuteur ne peut ou ne veut identifier de façon précise, ou le passif sans complément d'agent. Ce sont des moyens commodes pour préserver l'anonymat du responsable du procès, ce qui engage moins le locuteur. Il en est ainsi de la réunion [. . . .] était très attendue et on attend un engagement fort:
(1) Dire que la réunion à New York des pays donateurs pour Haïti était très attendue est un euphémisme. «Haïti est un des pays où on a le plus de mal à mobiliser les particuliers, explique Valérie Daher d'Action contre la faim. On attend un engagement fort de la communauté internationale pour ne pas abandonner les Haïtiens dans la reconstruction». (Libération du 1.4.2010)
La réunion [. . . .] était très attendue par qui? Dans on attend un engagement fort, qui se cache derrière le on? La réponse est peut-être dans les deux cas l'association Action contre la faim, Valérie Daher, les gens en général, etc., mais elle demeure de l'ordre du non dit. Le complément d'agent est encore omis dans d'autres cas, mais il est parfaitement sous-entendu:
(5) Une très large majorité des Français pense que peu de choses ont été faites pour améliorer la situation après la crise des banlieues en octobre et novembre derniers [. . .] que des solutions n'ont pas été apportées. (Le Nouvel Observateur du 30.1.2006)
Tout le monde comprendra certainement que peu de choses ont été faites et des solutions n'ont pas été apportées par les autorités compétentes, par le gouvernement. Mais on évite en tout cas l'évocation explicite de personnes ou de groupes concernés par des actions blâmables, tant et si bien que le coupable disparaît. L'omission par ailleurs sert aussi à alléger la structure. Mais elle s'avère surtout un bon allié de la discrétion de l'euphémisme.
Dans la construction moyenne passive pronominale c'est elle-même qui exclut le complément d'agent:
(18) La vidéo-surveillance s'appellera dorénavant vidéo-protection. (Journal de 20h de France 2 du l9.2.2010)
Si le locuteur veut ignorer l'actant, le pronom indéfini on et la voix passive sans complément d'agent s'avèrent d'excellents moyens qui viennent étayer les stratégies d'estompage euphémiques, puisqu'ils gomment eux aussi des responsabilités que l'on pourrait juger reprochables.
6. IDÉOLOGIE ET DIRE DE CONVENANCE
L'euphémisme, la LB et le PC bloquent en quelque sorte la pensée chez l'individu qui, de ce fait, n'est pas entièrement libre de dire ce qu'il veut. C'est pourquoi ils constituent des mécanismes que la langue possède pour exercer le contrôle idéologique: ils apparaissent comme des révélateurs d'idéologies groupales donnant support au discours, qui reflètent la bienséance, l'hypocrisie voire le mensonge, autrement dit ‘l'hygiène verbale’ (Cameron, Reference Cameron1995: 8). Par hygiène verbale on pratique une sorte de purisme visant à nettoyer la langue de tout ce qui serait indésirable. Cette idéologie s'oppose bien à celle de la spontanéité verbale, voire à celle de la grossièreté. Elle paraîtrait a priori positive, comme l'est l'égalitarisme par exemple face au sexisme, voire à certains types de féminisme, mais elle ne l'est pas forcément du point de vue de l'interprétation. En effet, la modération verbale, on l'a vu, peut être appréhendée de deux manières corrélatives au degré de manipulation qu'elle peut exercer: par l'acceptation non critique lorsqu'elle est sentie comme simple atténuation polie, ou par la dénonciation et le questionnement d'un discours tenu pour mensonger.
Les idéologies sont des formes de la cognition sociale qui définissent l'identité d'un groupe et organisent ses représentations partagées (Van Dijk, Reference Van Dijk2003: 28). Elles déterminent non seulement la manière de parler des gens, mais encore le sens de leurs propos comme relevant de la parole d'un groupe:
L'idéologie n'est pas la pensée d'un individu; elle est le fait que cette pensée se situe dans un ‘déjà pensé’, qui la détermine à son insu. Elle est la revanche du ‘on’ sur le ‘je’, du ‘ça parle’ sur le ‘je pense’ (Reboul, Reference Reboul1980: 23).
C'est bien là que s'inscrivent les paroles de convenance du discours médiatique, où le ‘je dois dire ceci’ supplante systématiquement le ‘je dis ce que je veux’, et qui semblent loin de la parole personnelle et responsable osant s'exprimer sans s'autocensurer. Mais il y a aussi des raisons de politesse qui poussent à essayer de réduire les frictions et conflits, à masquer les antagonismes, la désapprobation, le désaccord qui sont tous liés à l'incapacité de s'affirmer et de dire franchement ce que l'on pense ou ce que l'on souhaiterait communiquer.
L'idéologie qui sous-tend la production d'euphémismes relève donc moins d'une quelconque réflexion objective que d'une pensée toute faite qui contraint le locuteur à formuler son discours de telle ou telle manière. Ce faisant il évitera chez le destinataire du moins a priori une impression désagréable ou blessante qui pourrait entraver la communication.
7. VARIATION, STYLE ET CONTEXTE
Il arrive que dans le même texte, et en un court laps de temps, on trouve des occurrences euphémiques et d'autres qui ne le sont pas. Il s'agirait alors d'une simple variation stylistique supposant le choix entre plusieurs options plus ou moins équivalentes de faux synonymes dans un certain environnement verbal. L'écrit, qui à la différence de l'oral est réfléchi, veut ainsi que l'on ne répète pas les mêmes formes, et de ce fait à côté d'une expression plus forte apparaît une autre plus faible: l'une que l'on pourrait considérer euphémique et l'autre qui ne l'est pas. Nous avons dans l'exemple suivant évadés fiscaux dans le titre, accompagné de la dénomination plus forte dans le corps du texte fraudeurs fiscaux, ainsi que s'exiler face à échapper à la traque pour signifier la fuite:
(22) HSBC: Comment le fisc a obtenu la liste des évadés fiscaux
Ces fraudeurs fiscaux qui s'exilent en Suisse. L'entrée en vigueur prochaine de la nouvelle convention fiscale franco-suisse incite les riches Français à s'installer dans la Confédération pour échapper à la traque de Bercy. (Le Figaro du 12.12.2009)
Il en va de même dans cet autre texte pour les occurrences pratiques douteuses et vols, cette dernière faisant la clarté sur lesdites pratiques. On y trouve également la périphrase mettre en examen au lieu d'inculper’:
(23) Vente aux enchères: pratiques douteuses à Drouot
Chargés du transport et de la manutention, huit commissionnaires et un commissaire-priseur ont été mis en examen. Ils sont soupçonnés d'avoir commis des vols en bande organisée. Parmi les nombreux objets d'art dérobés, l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels a notamment récupéré un Courbet, disparu en 2004, estimé entre 50 000 et 100 000 euros. (Le Figaro du 12.12.2009)
La non-répétition fait coexister deux quasi-synonymes, et de proche en proche deux points de vue, deux voix qui s'entremêlent. Dans cette perspective dire évadés fiscaux et fraudeurs fiscaux à la fois dans (22) ou pratiques douteuses et vols dans (23), c'est bien sûr mettre à l'œuvre une polyphonie énonciative par laquelle le locuteur choisit deux manières de dire. D'un côté, il s'exprime de façon édulcorée en pesant ses propos, mais de l'autre il le fait sans ménagement – de façon dysphémique donc.
Or la manipulation est parfois bien ténue et on interprète les mots au gré du contexte. Ainsi, on utilise rationaliser selon les besoins du pouvoir dans deux sens différents, augmentation ou diminution de fonds, d'effectifs, d'espace. Sa signification est cependant claire: selon le TLF, c'est ‘rendre rationnel, conforme à la raison’ ou encore ‘organiser d'une manière logique, rationnelle’. Mais d'après quel point de vue fait-on les choses rationnellement? On laissera le lecteur juge des exemples suivants:
(24) Secteur en aval du cycle économique, les SSII [sociétés informatiques] françaises n'ont pas encore subi le plein effet de la crise dont les conséquences sur les marges pourraient être sanglantes pour les entreprises qui n'ont pas rationalisé leur base de coûts, estiment des analystes. (Le Point du 24.2.2009)
(25) Fin janvier, l'Assemblée devrait examiner un projet de loi présenté par Roselyne Bachelot, la ministre de la Santé, dont l'objet est de rationaliser le fonctionnement de l'hôpital. Les débats risquent d'être également tendus, l'opposition accusant le gouvernement d'avoir réduit les crédits des hôpitaux publics. La mort ces jours derniers de deux enfants, victimes d'erreurs médicales, et d'un adulte, dont la prise en charge en réanimation a tardé, ont encore alourdi le climat. (Le Point du 5.1.2009)
(26) «80 % de la demande se porte sur du neuf ou du restructuré, ce qui explique l'attrait de la première couronne, ce type d'immeubles étant rare à Paris», constate Thierry Laroue-Pont. Des locaux qui permettent une meilleure rationalisation de l'espace. «On est passé en dix ans d'une moyenne de 20 m2 par poste de travail à 15 m2». (Le Point 11.3.2010)
(27) Le ministère de l'Intérieur veut «rationaliser» le système et revoir à la hausse les factures envoyées aux promoteurs de matchs de football ou de concerts. (Le Figaro du 25.11.2009)
Rationaliser signifierait ‘diminuer’ les coûts de l'entreprise dans (24), les services dans un hôpital dans (25) et l'espace dans (26), et en revanche ‘augmenter’ les factures dans l'exemple (27). On le voit, par une sorte d'énantiosémie discursive on octroie à la même expression deux significations opposées en fonction du contexte. Conformément à quelle logique rationalise-t-on donc? Il semble que c'est celle d'endosser le maximum de bénéfice avec le minimum de moyens mis en œuvre.
8. CONCLUSION
Il pourrait paraître contradictoire que l'essor de l'euphémisme, du PC et de la LB, et dans l'information médiatique et dans la société en général, aille de pair avec un certain affaiblissement de la censure institutionnelle au sujet de quelques tabous. Mais apparemment il s'agirait plutôt d'un simple renouvellement dans les interdits suite à l'évolution des mœurs de la société. Il est clair que des tabous s'éclipsent et d'autres surgissent.
Les formulations adoptées possèdent la double fonction de signifier et d'orienter: ce n'est pas alors le référent qui se voit rejeté, mais le signe habituel; et la représentation de la réalité mise en cause, c'est à travers les succédanés que l'on agirait sur elle, mais seulement en la rendant moins perceptible. Au demeurant, l'euphémisme a beau être calculé pour mettre à l'aise l'interlocuteur, afin d'éviter toute forme linguistique pouvant l'incommoder, les propos fallacieux n'en créent pas moins une certaine confusion chez lui, quoiqu'il puisse dévoiler leur supercherie. De surcroît, les lecteurs habitués à ces formulations subissent leur contagion et finissent bien des fois par les reprendre par mimétisme inconscient, si bien qu'ils en font eux-mêmes usage, toutes catégories confondues, que la formulation soit sentie comme prudente ou comme mensongère. C'est très exactement le principe du réflexe conditionné des psychologues comportementalistes de l'école pavlovienne (Freund, Reference Freund1991: 152). À force d'entendre certains propos adoucis, on risque de finir par les adopter sans s'en rendre compte, tant le pouvoir des discours médiatiques est immense. On critique alors ces formules, mais sans pouvoir s'empêcher d'en faire usage le cas échéant, en raison d'une sorte de loi non écrite qu'est la bienséance communicative, à laquelle celui qui vit en société ne saurait se soustraire. Le locuteur est ainsi convié, bon gré, mal gré, à la retenue verbale, à cacher ses intentions profondes par le moyen d'une formulation de convenance.