Cet ouvrage est un recueil d'articles rédigés sous la direction de Hans-Rudolf Nüesch en hommage à Jakob Wüest. Pionnier en philologie, J. Wüest s'est intéressé à de nombreux autres domaines liés à la langue et à son acquisition. Dans leur diversité, les contributions, organisées par ordre alphabétique, illustrent bien l'influence que les travaux du chercheur suisse ont eue sur de nombreuses disciplines. Les contributions sont rédigées dans les trois langues principales de la Suisse (le français, l'italien et l'allemand).
Après une bibliographie exhaustive des travaux de J. Wüest, le volume débute par une contribution de G. Berruto qui souligne l'intérêt d'une comparaison des trois situations linguistiques bien distinctes de la région piémontaise: le franco-provençal de la Vallée d'Aoste, le bilinguisme officiel italien-français et les parlers piémontais. Ceci permet une meilleure compréhension de la dimension sociolinguistique de la communauté alloglotte et met en valeur le statut de la variété linguistique de cette région.
Insatisfait du traitement des diminutifs toponymiques dans la littérature, J. P. Chambon fait une analyse individuelle et détaillée de cinq d'entre eux, originaires du Massif Central occitan: Breschet, Clarzet, Nogardel, Malausette et Burzet.
R. de Dardel corrobore deux hypothèses: l'une confirmant qu'il existe dans le domaine roman une opposition diastratique durable entre les relatives à pronom variable et invariable, et l'autre stipulant que les relatives à pronom invariable remontent à une asyndète régulière en proto-roman.
M. Duval examine les homonymies des marques personnelles verbales en Lorraine. Bien que les dialectes à l’étude soient proches des parlers germaniques, ceux-ci ne semblent pas influer sur le système verbal. Duval conclut que la configuration trouvée dans ces dialectes, quoique différente des formes standard, permet aux 3es personnes de l'impératif d’être homonymes de celles correspondant au présent de l'indicatif, tout en restant distinctes. C'est une caractéristique gallo-romane qui distingue le français du latin, mais aussi des autres langues romanes.
Y. Greub s'intéresse à l'utilisation obligatoire du français au 16e siècle dans le but d’éliminer le latin de la pratique judiciaire. Grâce à l'ordonnance de Villers-Cotterêts, on voit apparaitre une nouvelle situation sociolinguistique avec une structuration des oppositions entre les variétés. C'est le début d'une planification linguistique avec le latin et le français d'un côté et la vulgarisation de l'autre.
G. Hilty compare les versions castillane, latine et française du Libro Conplido. Il souligne les différences et les contradictions présentées par les traductions et conclut que la traduction française de la version latine a contribué à la création et à la diffusion d'une terminologie astronomique/astrologique française.
G. Lüdi, en collaboration avec L. A. Barth, explore l'impact des stratégies linguistiques d'une entreprise sur les pratiques des collaborateurs. Les résultats montrent que la négociation mutuelle entre le client et les employés aboutit en général à l'emploi de la langue proposée par le client. Les entreprises semblent tenir compte du multilinguisme officiel de la Suisse.
G. Manno thématise les difficultés théoriques et méthodologiques rencontrées dans le traitement des emprunts dans une perspective différentielle, avec référence particulière aux italianismes du français régional de la Suisse romande. Après un aperçu de l'historique du français régional et des différentes catégories de régionalismes, il met la perspective différentielle en doute et plaide pour une approche plus globale.
Dans un article complexe, H. R. Nüesch présente les données brutes d'un corpus de manuscrits anciens de langue romane dans lequel les formes du futur sont analysées.
L. Rossi se penche sur deux poèmes écrits au 13e siècle comportant de nombreuses similarités, lesquelles amènent le chercheur à conclure que les auteurs des deux poèmes se connaissaient et ont pu ainsi s'influencer dans l’écriture du Roman de la Poire et du Roman de la Rose.
S. Schmid réunit deux champs de recherche chers à J. Wüest, à savoir l'acquisition d'une langue seconde et la structure sonore du langage. À travers une étude empirique sur le discours de 10 apprenants de français L2 d'un lycée zurichois, Schmid montre qu'il existe une interférence du système phonétique du suisse allemand.
P. Wunderli se penche sur certaines particularités linguistiques des manuscrits du Nouveau Testament de Lyon. Ces derniers sont loin d’être homogènes. Son analyse souligne qu'ils auraient une origine en partie italienne, justifiée par la nature du texte et la traduction latine de l'unité de base. Une nette prépondérance des phénomènes morphologiques et morphosyntaxiques typiques du Languedoc est néanmoins ressentie.
Sans remettre en cause le statut du domaine franco-provençal, F. Zufferey clôt le volume en s'interrogeant sur les particules affirmatives et la partition du domaine gallo-roman. Son analyse confirme le rattachement du franco-provençal au domaine d'oc. L'auteur insiste toutefois sur l'importance de la participation du franco-provençal aux évolutions phonétiques qui ont façonné la langue d'oïl.
Au travers des différentes contributions, le lecteur de ce recueil découvrira non seulement l'héritage laissé par J. Wüest, mais également la vitalité de la discipline aujourd'hui. Les articles sont d'une haute qualité d'innovation et d’érudition. Accompagné de nombreux messages directement adressés à J. Wüest et commémorant la vie et le travail de ce chercheur remarquable, le volume s'adresse plutôt aux spécialistes de la discipline, qui pourront apprécier pleinement les différentes contributions. La rigueur de la rédaction et la richesse des domaines explorés font de l'ensemble un précieux ouvrage de référence.