Cette étude, issue d'une thèse de doctorat soutenue à l'université de Cambridge sous la direction de Christopher Kelly, comble avec bonheur une lacune. Le pari était difficile car le sujet abordé pouvait ne pas paraître offrir, a priori, après le monumental ouvrage de Christian CourtoisFootnote 1 et les différentes publications d'Yves ModéranFootnote 2, des traits d'un intérêt tel qu'il méritât une si persévérante attention; peu, d'ailleurs, s'y étaient risqués. Or ce livre témoigne de l'intelligence méthodique et de l'aisance de son auteur. Robin Whelan a relevé le défi en focalisant sa réflexion sur la manière dont les Africains de l'époque vandale choisissaient les moments et les contextes dans lesquels ils s'identifiaient comme chrétiens. Claire, bien construite, tendant à l'exhaustivité et fondée sur une très bonne maîtrise des sources et des problématiques, son étude parvint, par son empathie et sa rigueur, à remettre en question, même pareillement, la notion de « guerre de religion » forgée par Yves Modéran.
Il serait toujours aisé, et d'une certaine manière injuste, tant la matière brassée avec une si grande érudition est immense, de reprocher à l'auteur une attention inégale à certaines questions. Comme il est impossible, de rendre compte de la richesse de ce livre, on choisira de se borner à quelques remarques sur la structure d'ensemble et sur la méthode utilisée. Le corps du livre est encadré par une introduction portant sur les sources et l'historiographie (1–25) et un épilogue (219–249), sans qu'il y ait véritablement de conclusion ; une telle absence est surprenante pour un ouvrage d'une telle ampleur et n'est qu'en partie palliée par la présence de diverses conclusions partielles. Si R. Whelan s'appuie largement sur les travaux de ses prédécesseurs, son travail se fonde d'abord sur une relecture critique des sources, notamment littéraires. Le plan est à la fois chronologique et thématique. L'une des difficultés de l'entreprise était la place à accorder aux sources patristiques, majoritairement anti-homéennes. Pour poser les termes du problème, R. Whelan commence par étudier cette « guerre de l’écrit » et revient dans le premier chapitre de son travail (29–54) sur les enjeux de la controverse religieuse dans l'Afrique vandale. Le deuxième chapitre (55–84) suit le terrain de la polémique idéologique ou confessionnelle entre les Homéens et les Nicéens. Il s'agit de réexaminer les controverses doctrinales entre chrétiens comme un phénomène de masse, et non pas seulement, à l'instar de maintes histoires des dogmes, comme un affrontement de lettrés. Le troisième chapitre (85–108) est consacré aux œuvres théologiques et exégétiques qui nous permettent de connaître la vie religieuse des Homéens d'Afrique. Cette partie, qui aborde la difficile question de l'attribution d'un certain nombre d'œuvres littéraires aux Homéens, constitue la clef de voûte de l'ouvrage : grâce à un travail considérable, dont l'ampleur aussi bien que la rigoureuse précision suscite une admiration sans réserve, et à la lumière des conclusions des deux premiers chapitres, l'auteur a pu restituer à des écrivains ariens d'Afrique toute une série de textes que les théologiens médiévaux et (hélas!) bien des historiens modernes ont manipulés avec une navrante bonne conscience pour les attribuer à des auteurs d'une orthodoxie éprouvée. Bien sûr, on pourrait discuter tel ou tel détail de certaines attributions proposées par R. Whelan qui, parfois, restent malgré tout un peu dans l'hésitation; mais, à ceux qui voudraient se montrer par trop pointilleux là-dessus, nous tenons à faire observer deux choses. L'une est qu'en tout état de cause, la discussion ne pourrait porter que sur la désignation de l'auteur, non sur le fond de la pensée exprimée dans ces écrits : même s'il était démontré que tel sermon ou tel commentaire exégétique ne peut être attribué à des Homéens, il n'en resterait pas moins que ce sont des œuvres qui permettent d'étudier la vie des communautés hétérodoxes de l'Occident tardo-antique. L'autre est que la méthode dans cette étude est d'une rigueur scientifique qui ne peut guère être contestée : en particulier, le recours systématique aux comparaisons textuelles. Par ailleurs, le morcellement de la réflexion risque de laisser échapper les interactions entre groupes, qui forment précisément la caractéristique essentielle de la période envisagée et son dynamisme religieux propre. C'est pourquoi l'auteur affronte courageusement dans son quatrième chapitre (109–141) ces divers écueils et propose une mise au point de l'état actuel des discussions portant sur les participations des fidèles aux controverses doctrinales. L'auteur observe par ailleurs la façon dont les Nicéens, dans un contexte de conflit, utilisent les écrits théologiques fondamentaux de l'époque romaine pour récupérer la tradition religieuse africaine qui était disputée par l'Église arienne. Dans son cinquième chapitre (143–164), l'auteur dégage les modalités de la résistance africaine. Le lecteur sera heureux de trouver, dans cette partie de l'ouvrage, une présentation des principaux faits avérés, d'autre part, un certain nombre d'hypothèses qui lui donneront une idée de la manière dont était gérée la politique nicéenne de la résistance. Le sixième chapitre du livre (165–194) est une enquête sur les constructions, déconstructions et reconstructions des identités religieuses en Afrique vandale. Loin d’être utopique et anachronique, cette partie sur les phénomènes identitaires dans l'Antiquité tardive ouvre sur des perspectives nouvelles qu'il convient désormais de prendre en considération en histoire ancienne. Pour le dernier chapitre du livre intitulé « Elite Christianity, Political Service, and Social Prestige » (p. 195–217), R. Whelan s'attache à la question des relations sociales dans le royaume vandale qui semblent avoir bénéficié d'un grand pragmatisme de la part des élites africaines. Par ailleurs, selon l'auteur, ces derniers n’éprouvaient pas tous la nécessité de prolonger la politique conflictuelle sur le plan social. Pour R. Whelan, les Africains de l’époque vandale avaient des identités sociales multiples, qui ne les incitaient pas à considérer que l'identité chrétienne était prééminente. Tout au contraire, ils pouvaient mettre entre parenthèses cette partie de leur identité en fonction des situations. L'ouvrage de R. Whelan, très inspiré des réflexions de Robert Markus, a beaucoup de mérites : celui de mettre en évidence une pensée scientifique en questionnement permanent ; celui de s'opposer aux positions binaires et schématiques traditionnelles catholiques/ariens ; celui d'aller implicitement à l'encontre de la position consistant à minimiser, voire à nier la vitalité de l’Église homéennes dans l'Antiquité tardive. En revanche, l'on ne peut qu’être dubitatif à propos de l'idée que les chrétiens auraient activé (ou non) leur identité en fonction des situations (et des intérêts particuliers), de l'idée que la non-prééminence de l'identité religieuse des chrétiens d'Afrique était indépendante du clergé et enfin de l'idée que la christianisation de masse de cette époque ne serait qu'une construction rhétorique des pasteurs de la « confrontation ». En fait, cette approche du christianisme de l'Antiquité tardive semble de type structuraliste et la difficulté inhérente à cette approche tient au fait qu'elle ne prend pas compte les situations particulières des contextes locaux. On aura compris qu'il s'agit là d'un livre à la fois rigoureusement et habilement construit mais dont la lecture n'est pas toujours aisée, notamment parce que nombre d'apports essentiels sont intégrés dans des développements extrêmement détaillés mais dont l'intérêt est par définition inégal. Le livre est accompagné, et ce sur plus de quarante pages (p. 251–292), d'une impressionnante bibliographie riche de titres anglais, français et italiens, dont une partie figure dans les notes de bas de page. La jolie polyglossie de cette profusion de références variées témoigne d'un intérêt marqué pour l'érudition la plus classique : on ne peut qu'en savoir gré à l'auteur.