Claire Forel présente ici le fruit de sa recherche doctorale. Son propos est de présenter la sociolinguistique dans l'œuvre de Bally, et pour ce faire, elle se penche plus particulièrement sur cinq manuscrits de cours de linguistique sociologique professés par Bally entre 1918 et 1936 à l'Université de Genève.
Forel montre comment dans l'esprit de Bally, la linguistique et la sociologie semblent deux matières bien distinctes: ce qui les réunit, et qui est le ferment de cette linguistique que Bally souhaitait développer, c'est que l'une et l'autre cherchent à rendre compte de la parole, c'est-à-dire de la langue «en action». Les notes retrouvées montrent que Bally n'hésitait pas à proposer à ses étudiants des idées assez expérimentales.
La première des trois sections que comporte l'ouvrage s'intitule «l'arrière-plan sociologique». Forel y examine les sources sociologiques dont Bally se serait inspiré: Pareto, Tarde, Durkheim et Lévy-Bruhl. Par ailleurs, Bally a beaucoup été influencé par Saussure, Meillet, Jespersen et Vendryes, et par la littérature ou les faits d'actualité, faisant de lui un homme lisant le «monde» avec des yeux de linguiste (23). Pareto sera l'influence la plus importante dans le fondement de la méthode linguistique de Bally. Ce dernier, au fait des idées de Saussure sur la place que la nouvelle discipline devait occuper, insère la linguistique au sein d'une science plus vaste, la sémiologie. Grâce à Pareto, il trouve de quoi démystifier les approches du langage de l'époque. Bally, habitué à la stabilité de la langue et à sa constante transformation, fut séduit par le fait que la sociologie proposée par Pareto était à la fois complexe et dynamique.
Dans la seconde section, Forel présente et analyse de façon détaillée les cinq manuscrits contenant les notes utilisées par Bally pour ses cours. De larges extraits y sont présentés et analysés. Le premier manuscrit traite d'analogies entre la linguistique et la sociologie. Celles-ci portent sur des rapprochements de fonctionnement entre faits linguistiques et faits sociaux. Le second manuscrit est essentiellement consacré à l'examen de faits de mode. Le troisième manuscrit traite de différentiation, ou, au contraire, d'unification entre différentes langues, et aborde également les mécanismes qui sous-tendent le changement linguistique. Le quatrième manuscrit fait l'examen du processus de sémiologie. Finalement le dernier manuscrit présente une recherche des parallélismes entre faits linguistiques et faits sociaux, dans leur genèse, leur mécanisme et dans leur évolution. Il y est également montré comment situer les faits sociaux et linguistiques par l'analyse de leurs différences (quantitatives, qualitatives, de degré), et quels sont les rapports de hiérarchie et d'indépendance qui rattachent ces faits au tout.
Finalement la troisième section porte sur l'analyse de la sociolinguistique selon Charles Bally. Ce dernier s'est attaqué aux préjugés sur le langage, ce qui fait de lui une sorte de précurseur en sociolinguistique. Il explore les rapports entre le langage et la mode, discute des notions d'évolution et de progrès, et passe tout un semestre à explorer la sémiologie annoncée par Saussure. Finalement il s'interroge sur les problèmes épistémologiques soulevés par la linguistique sociologique, nouvelle discipline du début du vingtième siècle.
On découvre à travers cet ouvrage à quel point le projet sociolinguistique de Bally couvrait un domaine très vaste. Son but était avant tout d'analyser la stylistique, à savoir ce qui permet de «vivre la langue». Selon lui, la langue étrangère ne devait pas être enseignée tant que la langue maternelle n'avait pas pris racine dans l'esprit. Par ailleurs, Forel montre tout au long de son analyse comment Bally met constamment en garde contre l'assimilation d'une langue à sa littérature. Il soutient que la langue doit être bien en place avant d'aborder sa littérature. Il souhaitait une diminution du mysticisme linguistique qui «associe langue et nation, langue et race, et qui amène des guerres de langues (comme s'il ne suffisait pas d'avoir des guerres de conquêtes, de religion, des guerres économiques, etc.)» (696).
Cet ouvrage sera utile aux spécialistes, et à un plus vaste public, à tous ceux et celles qui s'intéressent à la linguistique sociologique et notamment au début et aux influences dans ce domaine de recherche. Ce volume permet d'approfondir notre connaissance de la personnalité scientifique de Charles Bally. Ce linguiste, vu par certains comme un linguiste humaniste attaché à l'unité organique qu'il saisissait dans «le langage et la vie», est un personnage complexe aux influences diverses. Le travail de Forel est important de par sa composition, car il rassemble un ensemble important de publications, de matériaux inédits – comme son titre l'indique – ainsi que des préparations de cours et autres divers manuscrits. En un mot, l'ouvrage reflète le travail de titan menait avec beaucoup de succès par Claire Forel.