La thèse principale de cet ouvrage est que les symboles jouent un rôle central dans la construction des nations, permettant de les personnifier, d’authentifier leurs frontières et de donner un sentiment d’unité à leurs membres. Pour comprendre plus précisément ces mécanismes par lesquels les symboles contribuent à faire advenir les nations à l’existence, l’auteur prend pour objet l’histoire des drapeaux et des fêtes nationales. Cette étude se situe dans la lignée des travaux de sociologie historique du nationalisme impulsés par Anthony Smith : Gabriella Elgenius y mobilise un très vaste matériau historique tout en cherchant à en tirer des conclusions théoriques d’ordre sociologique. Elle explore ainsi l’utilisation de ces symboles sur une période qui s’étend du Moyen Âge à nos jours. Elle distingue trois « régimes symboliques » – pré-moderne (avant 1789), moderne (1789-1914) et post-impérial (après 1914) – auxquels elle va associer des drapeaux et des « récits » spécifiques. Si ces différents régimes sont liés à différentes périodes historiques, ils ne les recouvrent pas nécessairement. L’ouvrage détaille plus particulièrement la comparaison entre la France, le Royaume-Uni et la Norvège, mais sa démarche est d’abord très globale, l’auteur ne se privant pas de faire porter la comparaison sur différentes régions d’Europe, voire de l’étendre plus largement en se référant par exemple à l’Australie. Elle fera même quelques commentaires sur le drapeau arc-en-ciel, symbole de la communauté lgbt (lesbienne, gay, bisexuelle et transgenre).
L’ouvrage est composé de six chapitres. Le premier expose le cadre théorique et l’argument principal. Le second retrace l’évolution des drapeaux selon le régime symbolique. Le troisième expose les raisons pour lesquelles ces drapeaux jouent un rôle majeur dans la construction des nations. Le quatrième chapitre décrit les fêtes nationales française, norvégienne et anglaise et le cinquième cherche à identifier les raisons du succès et des échecs des fêtes nationales. Le sixième fournit une synthèse théorique des résultats.
Dans le premier chapitre, le nationalisme est défini à partir de trois caractéristiques : une idéologie divisant le monde en nations, un mouvement politique pour la reconnaissance de l’indépendance et un langage symbolique. C’est donc ce langage et ses évolutions qu’étudie l’auteur, attentive au fait que la création des nations est un processus continu durant lequel les symboles évoluent et peuvent aussi bien unir que diviser.
Le symbolisme se reflétant dans l’utilisation des drapeaux a des origines très anciennes. Certains drapeaux auraient ainsi existé 4000 avant J.-C. et en Égypte on en aurait trouvé un daté de plus de 2000 avant J.-C. De nombreux drapeaux d’Europe de l’ouest proviendraient des signes utilisés pour reconnaître les soldats sur les champs de bataille, notamment les symboles de croix qui servaient aussi à représenter la protection du pape. Les symboles identifiant le pouvoir ont donc une origine bien plus ancienne que les nations.
Le symbolisme pré-moderne apparaît avec les communautés religieuses et monarchiques, le drapeau en forme de croix est ainsi le premier drapeau en tissu connu dans la tradition chrétienne. Ces drapeaux font toujours référence à des symboles religieux et, associés à la personne du roi, ils ne se distinguent souvent que par la couleur de leur croix et de leur fond. Par exemple, dès 1188, le roi Philippe Auguste de France avait un drapeau représentant une croix rouge sur fond blanc, le roi Henry II d’Angleterre un drapeau avec croix blanche sur fond rouge et le comte Philippe Ierde Flandre une croix verte sur fond blanc. De très nombreux pays européens utilisent encore cette symbolique médiévale qui, après avoir été religieuse et monarchique, est aujourd’hui nationale. Ainsi en est-il du drapeau danois, l’un des plus vieux en Europe, qui daterait d’une bataille de 1219 au cours de laquelle le roi Valdemar II aurait eu la vision d’un crucifix blanc apparaissant pour symboliser la protection du Christ contre ses ennemis païens. Les régimes symboliques correspondent donc à des créations de symboles autour d’une même thématique ; ces symboles peuvent ensuite se perpétuer par-delà la perte, en tout ou en partie, de leur signification originelle.
L’introduction des drapeaux nationaux constitue un marqueur du début de la construction des nations dans la période moderne et est associée à des changements politiques majeurs. Le drapeau national apparaît après 1789 comme associé aux nouvelles notions de citoyenneté et d’unité de la nation. On a ainsi un nouveau régime symbolique, « un régime moderne », qui célèbre les révolutions, les constitutions, les formations d’unions ou encore les déclarations d’indépendance. Si le symbolisme des périodes pré-modernes, drapeaux ou armoiries, séparait les élites (la noblesse ou la royauté) du reste de la population, les nouveaux drapeaux célèbrent au contraire l’unité de la nation, ils reflètent les idéaux égalitaires plutôt que les privilèges royaux ou aristocratiques. Le drapeau hollandais, le Prinsenvlag, est présenté comme le premier pas vers une nouvelle ère de représentation de la communauté par un drapeau. Il est apparu comme un drapeau de résistance et un symbole de liberté durant les années de guerre qui ont amené à la formation des Pays-Bas. Plus que tout autre, le drapeau tricolore français va ensuite servir de référence et d’exemple le plus typique de ce régime symbolique moderne. Les drapeaux tricolores symbolisant une lutte pour l’indépendance de la nation seront très souvent mobilisés lors des révolutions de 1848 et après, comme en Roumanie ou en Hongrie.
Le « régime post-impérial » forme un nouveau régime symbolique associé à la dissolution de grands empires et à la renaissance de nations qui avaient perdu leur autonomie politique comme la Pologne, la Lituanie, la Croatie ou la Slovaquie. Beaucoup des drapeaux apparus dans de telles situations politiques avaient ainsi déjà été adoptés dans des périodes antérieures, mais l’absorption de ces nations dans des empires plus larges avait conduit à leur suppression. Ces drapeaux post-impériaux mobilisent, pour afficher l’indépendance retrouvée, les signes héraldiques et plus largement le passé, afin de légitimer leur existence par une histoire ancienne et glorieuse. L’auteur ajoute enfin un quatrième type de drapeau, sans en faire un régime symbolique spécifique, qu’elle appelle les drapeaux post-historiques. Ce sont ceux des pays dans lesquels c’est d’abord la réconciliation qui est visée. Le symbolisme cherche à transmettre un message de multiculturalisme afin de ne pas favoriser une communauté contre une autre. Il en irait ainsi des drapeaux du Kosovo ou de la Bosnie-Herzégovine dont les étoiles sont censées représenter la diversité.
L’auteur passe ensuite à l’étude des fêtes nationales qu’elle définit comme des événements officiellement reconnus, et qui célèbrent des mythes officiels et fondateurs visant à glorifier l’appartenance nationale et son « unité », à perpétuer ainsi une conscience d’identité et d’expérience partagée. Elle décrit trois cas très différents : la fête de la Bastille en France, le jour de la constitution en Norvège et « Remembrance Sunday » au Royaume-Uni. Cette dernière commémoration ne constitue pas une fête nationale officielle, mais l’auteur la considère comparable en termes de forme et de fonction.
On retrouve pour les fêtes nationales une analyse similaire à celle effectuée sur les drapeaux. L’auteur ne différencie néanmoins que deux types de fête nationale, celles qui, associées à un régime symbolique pré-moderne, honorent un personnage (un saint, un monarque ou un héros) et celles qui se rapportent à des événements politiques (naissance d’une république, adoption d’une constitution, indépendance), qu’elle associe aux régimes symboliques moderne et post-impérial. Les fêtes nationales apparaissent durant l’âge moderne ; celles qui étaient associées au symbolisme pré-moderne sont ainsi des fêtes religieuses transformées en fêtes nationales, par exemple en Irlande, en Hongrie ou en Espagne. D’après l’auteur, les fêtes nationales de la période moderne participent de la justification du nationalisme par la célébration de la naissance de la nation, le salut au drapeau ou le chant de l’hymne national contribuant à faire “voir” la nation et à la transformer en communauté sacrée. La Révolution française est vue comme ayant opéré une transition du culte de l’Eglise vers le culte du peuple.
Les symboles nationaux constituent des instruments puissants d’unification, mais font aussi l’objet de nombreux conflits, notamment dans les sociétés ethniquement divisées. On voit l’utilisation des drapeaux dans le cadre d’affrontement, par exemple l’autodafé des drapeaux de l’adversaire. Les drapeaux, symboles d’unité, servent donc aussi à se distinguer des autres, deux processus nécessairement liés comme le sont l’intégration et l’exclusion. Comme pour les drapeaux, l’auteur souligne que si les fêtes nationales font de la cohésion, elles peuvent provoquer des conflits ou des affrontements sur leur choix ou leur interprétation. Elles peuvent aussi être un moment de communion et ce, sans pour autant créer une solidarité durable. Gabriella Elgenius cherche à comprendre les raisons pour lesquelles les fêtes nationales « réussissent » ou « échouent » dans leur objectif affiché de rassemblement de la nation. Elle donne une liste d’une vingtaine de critères qui font que les individus se réapproprient ou non de telles fêtes. Certains concernent les années d’apparition de la fête nationale, d’autres son organisation ou encore sa capacité à réinventer un style cérémoniel, etc.
Au lieu de tirer des lois générales de quelques exemples, comme c’est parfois le cas en sociologie historique, ou de céder trop vite à l’explication fonctionnaliste, l’approche de Gabriella Elgenius est très sensible à la diversité des utilisations possibles de tous ces symboles associés à la nation ainsi que de leurs effets. Elle nous fait ainsi voir comment ils peuvent être manipulés selon les époques, les contextes et les évènements. L’ouvrage conjugue une approche érudite et une approche plus théorique où l’on reconnaît une forme d’interdisciplinarité propre à l’étude du nationalisme, telle qu’elle a été développée par Anthony Smith, l’un des auteurs majeurs sur la question. Si les drapeaux et les fêtes nationales ne constituent que des éléments parmi d’autres du symbolisme, la concentration sur des objets précis nous permet véritablement d’appréhender une part de la complexité historique. Elle contribue ainsi à rendre obsolète une opposition trop simple entre, d’une part l’ethno-symbolisme, qui soulignerait l’origine pré-moderne des nations, et d’autre part le constructivisme qui au contraire affirmerait leur modernité. On voit bien comment la création et l’utilisation de symboles nationaux s’appuient différemment sur le passé selon les époques, dépendant ainsi du passé comme des événements historiques contemporains et ce dans un processus continu d’invention ou de réinvention.
L’auteur précise n’avoir voulu traiter ni de la façon dont les célébrations nationales sont vécues par les citoyens, ni des différences de réception selon les groupes sociaux, ethniques ou autres. Il paraît néanmoins difficile de la croire totalement, tant l’ouvrage contient d’exemples sur la façon dont ces symboles sont interprétés et renforcent la « conscience nationale ». Elle cherche ainsi à évacuer le problème crucial, et gênant pour le courant ethno-symboliste, que soulève l’interprétation de la réception des commémorations et des croyances qui y sont associées. L’historien Paul Veyne soulignait que la réponse à la question « Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » n’avait rien d’évidente et il faisait aussi remarquer que chanter La Marseillaise pour inaugurer une pouponnière montrait bien que l’on pouvait prononcer ses paroles sans leur accorder beaucoup d’importance. Il est donc délicat d’interpréter la signification des symboles nationaux telle qu’elle est vraiment perçue par ceux qui les mobilisent ou y sont confrontés. Si Gabriella Elgenius rappelle ces difficultés à plusieurs reprises, toute son argumentation est bien fondée sur l’interprétation de cette perception. En soutenant ainsi que les symboles jouent un rôle central dans l’existence des nations, elle suppose leur appropriation par les individus et les sentiments qu’ils provoquent, elle ne peut donc éviter la question de savoir si les individus croient vraiment en leurs mythes et quels sont ceux qui y croient. Le refus d’étudier la réception différenciée selon les individus et les groupes affaiblit donc sa thèse, si intéressante soit elle.
L’auteur ne semble par ailleurs pas toujours tirer toutes les conséquences des limites d’une thèse qui fait des symboles et des mythes fondateurs l’explication de l’existence des nations, quand bien même la majorité de la population n’a sans doute qu’une très vague idée de leur signification. Cette approche par les symboles suppose généralement qu’il faut une histoire ancestrale ou des mythes héroïques pour fonder une nation ; c’est le cas par exemple d’Anthony Smith chez qui l’on retrouve souvent cet argument à propos de la construction européenne. Selon la fameuse remarque de Benedict Anderson, personne n’était prêt à mourir pour la CEE. Il n’est néanmoins pas évident que des mythes historiquement ancrés soient si nécessaires que cela pour pousser les hommes à s’entretuer. On peut par exemple se demander, si ceux qui dans l’Histoire se sont livrés à des ratonnades contre les étrangers avaient véritablement la moindre connaissance de leur « histoire héroïque » et de ses mythes. Pour prendre un exemple un peu anecdotique, la violence qui émane de certaines rencontres sportives révèle certainement la force du nationalisme, mais elle se manifeste aussi lors de matchs entre clubs d’un même pays et pour défendre des équipes dont l’histoire ne comprend pas de référence à un âge d’or ou à des ancêtres héroïques.
L’auteur verse aussi un peu trop dans l’analyse du nationalisme exalté, analyse contre laquelle Michael Billig avait proposé son concept de nationalisme banal. Ces symboles, drapeaux ou fêtes nationales, ne sont en effet que des symboles parmi d’autres qui rappellent à l’individu son appartenance nationale. Son maniement d’une langue commune à un pays, sa possession d’une carte d’identité ou d’un passeport, son suivi des médias nationaux, sa connaissance géographique qui découpe l’Europe selon les frontières nationales sont sans doute des éléments tout aussi importants pour lui faire croire en son appartenance à une « nation » ou qui, plus largement, font de la « nation » un concept de l’ontologie ordinaire.
Si l’on peut donc discuter de certaines de ses généralisations et de l’interprétation de la réception des symboles, l’ouvrage de Gabriella Elgenius, par l’attention portée à ce processus continu de création symbolique et par sa démarche très globale, constitue sans nul doute une contribution fondamentale pour essayer de comprendre cette relation entre régime politique et régime symbolique à travers l’histoire européenne, et ainsi pour essayer plus largement de comprendre les raisons pour lesquelles le nationalisme reste, comme le faisait déjà remarquer Benedict Anderson en d’autres termes, l’une des idéologies les plus puissantes de notre époque.