La recherche sur les migrations se situe depuis longtemps au premier plan des approches transnationales et globales, qu’il s’agisse de l’étude des phénomènes sociaux contemporains ou d’époques historiques plus lointaines. Diffusées de plus en plus largement depuis la fin des années 1990, les contributions interdisciplinaires de Nina Glick Schiller, Linda Basch, Cristina Blanc-Szanton, Andreas Wimmer, Steven Vertovec et Nancy L. Green, parmi bien d’autres, ont exercé une influence profonde sur l’étude universitaire de l’hyper-mobilité croissante qui caractérise les dernières décennies – aussi bien à l’intérieur de l’Europe qu’entre l’Europe et le reste du mondeFootnote 1. Experts, employés, étudiants ou touristes, les citoyens d’une Union européenne (UE) en expansion traversent aujourd’hui les frontières internes et externes avec une facilité extraordinaire. Dans le même temps, des débats intenses et souvent virulents agitent les Européens quant aux conséquences de ce que l’on a appelé la « crise des réfugiés », devenue particulièrement intense depuis 2015 : des millions de personnes venues d’Afrique, du Moyen-Orient et d’ailleurs, risquant leur vie dans l’espoir (fréquemment déçu) de trouver en Europe la sécurité et de meilleurs lendemains. La liberté de circulation à l’intérieur de l’UE, quant à elle, suscite autant d’opportunités que d’interrogations – notamment aux yeux des nombreux Britanniques qui ont voté en 2016 pour le Brexit, par hostilité et par peur des effets de ces migrations sur le Royaume-Uni. Fondé sur le refus d’une immigration non désirée (que celle-ci soit réelle ou seulement potentielle), le nationalisme populiste est aujourd’hui un phénomène transnational, observable, sous diverses formes, du Danemark à la Hongrie et à l’Italie, pour ne prendre que quelques exemples – quand bien même de nombreux Danois, Hongrois et Italiens (ou autres, donc) voyagent régulièrement au sein et en dehors de l’Europe pour leur travail, leurs loisirs, ou les deux à la foisFootnote 2. La soudaine immobilité subie par des centaines de millions d’Européens en 2020 et 2021 à cause de la pandémie de Covid-19 est l’exception qui confirme la règle. Toutefois, alors même que cette mobilité – dont beaucoup d’Européens n’imaginaient pas qu’elle puisse être remise en cause – se voyait drastiquement limitée par les confinements, les couvre-feux et de sévères restrictions sur les voyages, les migrants « illégaux » continuaient d’essayer de rejoindre les côtes européennes.
La poussée migratoire qui a précédé la pandémie, à la fois à l’intérieur de l’Europe et entre l’Europe et le reste du monde, s’inscrit dans le contexte mondial des migrations européennes dans le passé comme au présent. Centré sur l’époque contemporaine, le présent article étudie la manière dont les voyages et les déplacements, en mettant les personnes en contact direct avec d’autres cultures et origines au niveau tant individuel que collectif, traduisent la participation de l’Europe à des contextes transatlantiques, impérialistes ou, plus généralement, mondiaux. À partir du xixe siècle se diffusent de nouveaux moyens de circulation, sur rail ou en bateau à vapeur, tandis que se développent des infrastructures de transport à l’échelle mondiale qui permettent aux émigrants et aux colons européens, ou à ceux occupant des fonctions militaires, administratives ou commerciales, de traverser terres et mers. Selon des estimations approximatives, plus de 55 millions de personnes ont quitté l’Europe entre 1815 et 1939, principalement pour l’Amérique du Nord et du Sud (respectivement 35 et 8 millions), mais aussi vers d’autres destinations, y compris des territoires appartenant alors aux empires coloniaux européensFootnote 3. Des États et des acteurs européens ont également organisé de vastes migrations d’Africains à l’échelle mondiale à l’époque de la traite transatlantique et, après l’abolition formelle de l’esclavage, des déplacements massifs d’Asiatiques sous contrat, pour ne citer que quelques-unes des nombreuses déclinaisons possibles. Dans la majeure partie du monde, des sociétés multiethniques ont ainsi été profondément marquées par l’empreinte européenne, qu’elles aient ou non intégré des quantités significatives de populations d’origine européenne dans des contextes coloniaux et post-coloniaux.
Des interactions mondiales de ce type ont des répercussions sur les relations intra- ou interétatiques en Europe, transformant en particulier les conceptions liées aux hiérarchies raciales, civilisationnelles et culturellesFootnote 4. Peu à peu, ces dernières recoupent également les réactions à la présence croissante sur le vieux continent de populations d’origine non européenne, venues de sociétés coloniales, post-coloniales ou plus largement multiethniques, notamment après 1945, à mesure que les répercutions de la décolonisation se font sentir. Certains courants migratoires sont encouragés, d’autres strictement contrôlés, selon que les incitations ou les restrictions s’intensifient ou s’atténuent – et, régulièrement, se racialisent.
À bien des égards, le « tournant global » fait depuis longtemps partie intégrante du domaine plus vaste de l’histoire des migrations, quoique parfois de façon implicite et à des degrés variables selon les lieux et les thèmes en débat. Une riche littérature éclaire l’histoire des migrations de l’Europe et des Européens, leurs contextes et leurs conséquences à l’échelle mondiale. Nous disposons aujourd’hui d’un corpus substantiel d’études remarquables et de grande envergure portant sur des structures, des schèmes et des tendances démographiques d’ensemble qui démontrent que les flux migratoires sortants, entrants et internes ont joué un rôle décisif dans l’histoire de toutes les régions du continentFootnote 5. Les schèmes migratoires impérialistes/mondiaux liés au travail « forcé » ou « libre » (ou entre les deux) ; l’émigration européenne et son influence sur les sociétés émettrices et réceptrices ; les mobilités internes à l’Europe (circulaires ou permanentes), ainsi que les mouvements des réfugiés et les transferts forcés de populations ; enfin, le retour, l’arrivée et l’installation de populations post-coloniales et d’autres groupes venus du monde entier : tous ces thèmes, associés à des réflexions sur la diversité ethnique, les catégories raciales, la « blanchité », l’hybridité et d’autres aspects, ont fait l’objet de recherches nombreuses, constamment enrichies de nouvelles démarches et d’études de cas. Les pages qui suivent présentent une partie de ces travaux. Les migrations, en résumé, s’inscrivent à la fois dans une histoire européenne partagée et une histoire mondiale dotée de ramifications sociales, culturelles, économiques et politiques. Face à l’embarras du choix parmi les riches ressources à notre disposition, quels thèmes et quelles perspectives semblent capables d’orienter le tournant global de l’histoire de l’Europe vers de nouveaux horizons ?
Cet article n’aborde pas le thème, déjà abondamment traité, des migrations à grande échelle. En optant pour un cadrage plus serré, circonscrit à des interprétations et à des expériences individuelles, il entend dégager des perspectives nuancées que des recherches générales, brossées à plus grands traits, négligent trop souvent – l’insistance sur les phénomènes migratoires tendant paradoxalement à invisibiliser les migrants en tant que personnes. Les historiens de l’Europe contemporaine seraient bien avisés de s’inspirer des chercheurs qui pratiquent une microhistoire globale (en particulier sur les périodes précédentes) et, plus généralement, de s’appuyer sur des travaux emblématiques consacrés à des vies vécues par-delà les frontières, qui partent de la confrontation de cas individuels afin d’appréhender des réalités plus vastes et plus complexesFootnote 6. On songe par exemple à The Great Departure de Tara Zahra, qui associe habilement un vaste contexte (européen et mondial) à des exemples singuliers permettant de lui donner vie, en un équilibre rarement atteint dans l’historiographie existanteFootnote 7. Cette démarche ne permet pas seulement l’émergence de récits spécifiques à une époque, à un lieu ou à des circonstances précises : dans le champ de l’histoire des migrations, elle démontre également combien des domaines de recherche autrefois séparés peuvent aujourd’hui être associés en vue d’ouvrir de nouvelles perspectives sur l’histoire de l’Europe, des Européens et des mondes à l’intérieur desquels ils se meuvent.
Pour illustrer cette démarche, nous interrogerons les résonances mondiales de deux biographies couvrant presque deux siècles en nous servant de leurs trajectoires individuelles afin d’aborder des questions plus vastes. Nés à près de quatre-vingts ans d’écart et à des milliers de kilomètres de distance, Jacob A. Riis (1849-1914) et Gérald Bloncourt (1926-2018) sont deux représentants majeurs de la photographie documentaire, activement engagés en faveur de la question sociale et de l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, et qui ont légué à la postérité des archives visuelles d’une valeur inestimableFootnote 8. Tous deux ont consigné en images et par écrit des récits de migration qui autorisent donc une analyse de représentations multimédias issues d’une même source. Leurs images et leurs textes sont d’autant plus convaincants que Riis comme Bloncourt sont eux-mêmes issus d’un contexte migratoire, ce qui explique les interactions renforcées qu’ils entretiennent avec de vastes flux de populations reliant l’Europe à différents environnements mondiaux. On signalera au passage quelques aspects par lesquels leur biographie et leurs sujets d’étude se rattachent à des histoires plus vastes et mettent en évidence des coïncidences révélatrices.
Les mondes européens et américains de Jacob A. Riis
Lorsque paraît son livre How the Other Half Lives: Studies among the Tenements of New York (« Comment vit l’autre moitié. Une étude parmi les immeubles de New York »), en 1890, Riis jouit déjà d’une solide réputation de journaliste d’investigation et rédacteur en chef Footnote 9. Dans ses nombreux ouvrages, articles et conférences, il a fait découvrir au public américain des classes moyenne et supérieure les immeubles et les ruelles délabrés et surpeuplés du Lower Manatthan (logements, lieux de travail, marchés), fournissant des renseignements à la source sur la misère, l’exploitation et les difficultés structurelles dont souffrent les New-Yorkais pauvres. Contre les commentateurs, nombreux, qui se font les procureurs de ces misérables, Riis voit en eux des victimes abusées par leurs propriétaires et leurs employeurs. La puissance de How the Other Half Lives ne repose pas seulement sur un récit textuel à la première personne, mais aussi sur les illustrations qui l’accompagnent. L’édition originale contient des gravures au trait d’après des images prises par Riis lui-même ou d’autres photographes plus expérimentés dans les technologies alors émergentes de l’appareil photographique et de la photographie au flash ; il faut attendre le milieu du xxe siècle pour que ressurgissent les images originales du journaliste et que celles-ci soient progressivement reconnues comme des œuvres pionnières du réalisme social visuelFootnote 10. Riis est aujourd’hui plus connu pour son œuvre de photographe documentaire que pour son rôle de réformateur et d’auteur engagé, combattant passionné (et victorieux) en faveur de l’amélioration des conditions de vie en milieu urbain. Peu à peu, l’auteur/photographe et ses sujets sont devenus des témoignages bien connus, voire classiques, de l’histoire de l’Amérique au tournant du siècle.
La vie et l’œuvre de Riis – comme de beaucoup de ses sujets et modèles – appartiennent pourtant tout autant à l’histoire globale d’une Europe transnationale qu’à celle d’une Amérique en train de se faire. La grande majorité des personnes représentées dans How the Other Half Lives sont des immigrés ou des enfants d’immigrés européens. À l’instar de nombre de ses contemporains, Riis décrit ses sujets en fonction de leur pays d’origine et de leur ethnicité : Italiens, Irlandais, juifs russes ou polonais, « Bohémiens » (c’est-à-dire Tchèques), parfois Allemands ou membres d’autres communautés ayant préservé leur identité dans leur pays d’accueil. Les immigrés européens ont emporté avec eux les conditions historiques et les conflits internes à l’Europe, qui continuent d’exercer leur emprise sur les différentes « races » européennes (pour reprendre le vocabulaire de Riis et de ses contemporains) installées en Amérique (fig. 1). Quand Riis affirme, par exemple, que New York « écrase le monde » pour la fabrication de vêtements – selon une conception alors très répandue –, il attribue largement ce phénomène aux ouvriers juifs chassés d’Europe par les pogroms : « Chaque nouvelle persécution d’un juif russe ou polonais sur son sol natal jette des hordes plus nombreuses sur les routes […]. La malédiction de la superstition et de l’ignorance atteint l’autre moitié du mondeFootnote 11. »
Cigariers de Bohème au travail dans leurs immeubles-taudis
Source : Jacob A. Riis, « Bohemian Cigar Makers at Work in Their Tenement », photographie en noir et blanc, New York, vers 1890 © Museum of the City of New York, 90.13.1.149.

Les descriptions de Riis trahissent un mélange de sympathie et de mépris, en particulier lorsque son attention se déplace des immigrés d’Europe centrale et orientale vers ceux du Sud. « L’Italien arrive au bas de l’échelle et, quant à la génération qui a elle-même traversé la mer, il s’y maintient », écrit-il, avant de poursuivre :
Non seulement il ne connaît pas un traître mot d’anglais, mais il est même trop ignorant pour apprendre. Ce n’est que rarement qu’il sait écrire sa propre langue. Au contraire de l’Allemand, qui se fait un devoir de commencer à apprendre l’anglais le jour de son arrivée, ou du juif polonais qui y voit un investissement et s’y met dès qu’il en a la possibilité, l’Italien apprend lentement – quand il apprendFootnote 12.
Cependant, « l’immigrant italien basané a des qualités qui le rachètent », estime Riis, car il est « gai, léger et, si on ne le prend pas à rebrousse poil, inoffensif comme un enfantFootnote 13 ».
Comme il est alors courant de le faire, Riis décrit volontiers les groupes de migrants en termes négatifs : il souligne leur nombre excessif (« hordes »), leur associe des qualités propres aux animaux (« poil ») ou aux enfants, ou encore des caractéristiques physiques typiques (la « physionomie incomparableFootnote 14 » des juifs ou le « teint basané » des Italiens) – autant de formes familières de racialisation de groupes par des observateurs se positionnant eux-mêmes à un degré supérieur dans la hiérarchie sociale. Sous cet aspect, les textes de Riis compliquent et contredisent partiellement ses portraits d’individus censés susciter la compassion et encourager des campagnes d’amélioration de la vie quotidienne dans les taudis. Riis ne décrit pas les Européens pauvres de New York comme des « Européens » mais les appréhende en fonction de leurs ethnicités. Il est d’ailleurs significatif que, lorsque ces populations se trouvent comparées à des Chinois ou à des personnes « de couleur » (ou « nègres »), les immigrés européens soient principalement définis comme « blancs » ; ils deviennent alors les « victimes blanches » ou les « esclaves blancs » des fumeries d’opium, ou se voient défavorablement comparés aux « personnes de couleur » qui, à certains égards, s’avèrent « immensément supérieures aux plus bas des blancs, les Italiens et les juifs polonais », autrement dit aux « plus bas degrés des populations blanches étrangères »Footnote 15.
À ces immigrés européens racialement « entre-deux », en cours de « devenir-blanc » ou « travaillant à leur blanchité » – autant de thèmes éclairés par des chercheurs comme David R. Roediger, Matthew Frye Jacobson et d’autres auteurs importantsFootnote 16 –, ne fait pas seulement défaut une identité « blanche » solide. Ils ne sont pas non plus (du moins, pas encore) américains. « S’il est une chose que l’on cherche en vain dans la principale ville de l’Amérique, affirme Riis, c’est une communauté typiquement américaineFootnote 17. » Devenir américain, en ce sens, suppose à la fois d’apprendre l’anglais et de quitter les immeubles-taudis ; sur cette voie, de tous les groupes que Riis a examinés en détail, le « Teuton » (l’Allemand) est le plus avancéFootnote 18. Ce sont toutefois les groupes européens que son ouvrage classique évoque le moins qui s’avèrent les plus révélateurs : les Scandinaves. Suédois et Finnois sont certes quelquefois mentionnés en passant, mais jamais décrits en profondeur, tandis que les Danois semblent totalement absents – exception faite, à vrai dire, de l’auteur lui-même.
En effet, Riis ne précise jamais à ses lecteurs que celui qui les guide à travers les populations des taudis est lui-même un immigré devenu citoyen américain cinq ans seulement avant la publication du livre. Né au Danemark, au bord de la mer du Nord, dans une famille de quatorze enfants, Riis suit une formation de charpentier avant de partir pour les États-Unis en 1870, à l’âge de vingt et un ans. Contrairement à la plupart des immigrés, il a l’avantage de savoir lire l’anglais avant son arrivée ; il n’en connaît pas moins d’abord une existence précaire, au jour le jour, avec des périodes de faim et de vagabondage. Il finit par se faire un nom comme reporter puis rédacteur en chef, et rejoint les rangs de ceux qui travaillent dur et « réussissent » matériellement et professionnellement. Mais Riis ne mêle pas son histoire personnelle et celle des pauvres urbains auxquels il consacre ses écrits et ses campagnes ; son expérience, il la réserve pour un autre livre, The Making of an American, publié en 1901. Dans cet ouvrage autobiographique, l’auteur expose les liens étroits qu’il a conservés avec le Danemark après son départ, en publiant des articles sur l’Amérique dans la presse danoise et en retournant périodiquement dans son pays pour s’y marier et visiter sa familleFootnote 19. « Après trente années passées dans le pays où sont nés mes enfants, je reste aussi Danois que je l’ai toujours été », écrit-il, bien qu’il ait acquis la citoyenneté américaine en 1885. Malgré l’amour éternel qu’il voue à son pays natal, c’est finalement au cours de ses voyages au Danemark qu’il s’avise être « devenu un véritable Américain », et pas seulement en raison de ses papiersFootnote 20.
En revanche, pour retrouver le vécu de Riis dans How the Other Half Lives, il faut à la fois lire entre les lignes et avoir à l’esprit l’histoire des migrations européennes aux États-Unis en général. Les Scandinaves s’installent en effet de préférence à Chicago, Minneapolis ou dans d’autres villes et zones rurales du Midwest plutôt qu’à New York. Mais, si le récit de Riis leur fait une part aussi marginale, c’est aussi parce que, plus encore que les Allemands, beaucoup de Scandinaves parviennent à s’intégrer à la catégorie des Américains anglo-saxons de « vieille souche » – une aspiration nourrie par beaucoup d’immigrés mieux lotis qu’eux et installés antérieurement. Les travaux d’Erika K. Jackson et de Jørn Brøndal sur les Scandinaves et ceux de Russell A. Kazal sur les Allemands ont montré que ces populations, surtout lorsqu’elles sont protestantes, occupent une place bien plus élevée dans la hiérarchie ethnique racialisée de l’Amérique que les Européens de l’Est et du Sud, le plus souvent catholiques ou juifsFootnote 21.
En taisant l’expérience des Danois et sa propre histoire dans How the Other Half Lives, Riis révèle – en creux – combien l’identité « américaine » qu’il revendique traduit le contraste entre sa propre réussite sociale et le sort de la population multinationale, paupérisée et non assimilée des taudis. Bien que Riis soit resté un parvenu au fort accent étranger, lorsqu’il associe les Européens de l’Est et du Sud aux Chinois « désespérément isolés et ignorants de notre langue et de nos lois », il renforce en réalité le récit de sa propre intégration au groupe des personnes habilitées à employer les mots « nous », « notre » et « nos »Footnote 22. C’est ce dont témoigne son admiration pour les progrès « des Nègres » depuis l’abolition de l’esclavage, en dépit d’immenses difficultés : « s’il est traité équitablement », espère Riis, « le Nègre » peut faire « aussi bien que nous autres, ses concitoyens à peau blanche, sommes en droit d’attendre »Footnote 23.
En somme, la figure de Riis atteste à quel point, s’il est certes possible de se définir soi-même comme Américain au-delà de la citoyenneté formelle, il est considérablement plus difficile d’être accepté dans ces termes par les autres. L’éducation, le fait de parler anglais, l’acquisition d’un statut social et professionnel envié, ainsi que la capacité à être considéré comme « blanc », représentent des avantages immenses ; revendiquer sans encombre des identités multiples, en l’occurrence américaine et danoise, est un privilège, non un dû. En effet, un nativisme américain blanc anglo-saxon/anglophone se développe à la fin de la vie de Riis et dans les années qui suivent sa mort en 1914 – un sentiment auquel certains néo-arrivants comme lui auront contribué aux dépens d’autres moins fortunés. Cette affirmation identitaire aboutit à de sévères lois anti-immigration en 1921 et 1924, qui introduisent des quotas afin d’exclure de nombreux groupes ethno-nationaux, notamment ceux d’Europe du Sud et de l’Est. La pleine reconnaissance des nouveaux venus comme Américains et comme « blancs » (ou « caucasiens ») s’avère dès lors infiniment plus longue, comme l’ont subtilement montré des historiens comme Mary C. Waters et Gary GerstleFootnote 24. Il faut attendre l’activisme grandissant des mouvements en faveur des droits civiques des noirs et d’autres groupes minoritaires pour que se consolide, à partir des années 1950, une identité « blanche » plus englobante.
Non moins éloquemment, les récits de Riis témoignent de la survivance des identités européennes sous d’autres cieux, en montrant combien elles sont nourries par les liens directs que les individus entretiennent avec leur patrie d’origine. Le photographe fait en effet partie de ces millions d’Européens émigrés en Amérique du Nord ou du Sud, ou dans une colonie de peuplement quelque part sur la planète, qui rejoignent leur pays natal de manière temporaire ou permanente et se livrent à des formes de migration cyclique alimentant des relations entre États, communautés et familles à travers le temps et l’espaceFootnote 25. Les travaux influents de Caroline B. Brettell, Marjory Harper et Stephen Constantine, Donna Gabaccia, José C. Moya, Michael Goebel, parmi de nombreux autres, interrogent la manière dont des réseaux interpersonnels et associatifs durables, ainsi que les transferts de fonds vers les pays d’origine, contribuent au rôle central joué par les migrations dans l’histoire des sociétés émettrices et d’accueil, tant au niveau des foyers domestiques qu’à celui des localités, des régions, de lointaines « nations diasporiques », voire de continents entiersFootnote 26. Bon nombre de pays de destination accueillent des populations transnationales d’origine européenne – du Brésil, de l’Uruguay et de l’Argentine à l’Algérie française (dont les citoyens français comprennent également moult personnes d’origine italienne, espagnole et maltaise) – et ces groupes tantôt convergent progressivement, tantôt conservent des aspects de leurs identités précédentes, tantôt les deux à la foisFootnote 27. Pour résumer, l’histoire de l’émigration n’a pas seulement marqué une grande partie de l’Europe contemporaine : la croissance de la population européenne, les conséquences des niveaux variés de développement économique ou des transformations politiques et des conflits ethniques (y compris les persécutions récurrentes des juifs) ont eu des effets démographiques et culturels prolongés dans le monde entier, notamment en contribuant à ancrer des conceptions raciales privilégiant la blanchitéFootnote 28.
Après les violentes insurrections des peuples colonisés et les contre-insurrections des colons venus des métropoles, les décolonisations de la seconde moitié du xxe siècle ont contribué à inverser certains de ces flux migratoires. Quelque 800 000 « pieds-noirs » d’Algérie française ont été « rapatriés » en 1962, tandis que plus de 500 000 colons de l’ex-Afrique portugaise sont devenus des « retornados » en 1974 et 1975 ; ils rejoignirent ainsi les flux de populations (anciens colons et anciens colonisés) arrivées en Europe après la Seconde Guerre mondialeFootnote 29. C’est alors que l’Europe se transforma peu à peu de région essentiellement d’émigration en continent d’immigration. Selon une estimation, 3,1 millions de personnes migrèrent en Europe entre 1901 et 1950, contre 25 millions de 1951 à 2000Footnote 30. De diverses manières, à différents degrés et selon des temporalités variées, les néo-arrivants d’origine extra-européenne ont acquis une présence significative non seulement en Europe de l’Ouest et du Sud, une zone vers laquelle se dirigent souvent les immigrés des anciennes colonies, mais aussi en Europe centrale, de l’Est et du Nord. Ces transformations recoupent l’histoire beaucoup plus longue et tout aussi dynamique des mobilités intra-européennes, qui prennent elles aussi de nouvelles formes à partir du milieu du xxe siècleFootnote 31. Les trajectoires de migrants en mouvement d’une région d’Europe à une autre recouvrent et coïncident avec celles des arrivées de l’extérieur, dessinant des récits que la vie et l’œuvre de Bloncourt éclairent de plusieurs manières.
Gérald Bloncourt : un regard sur les transformations de l’Europe et du monde postcolonial
En 1946, un jeune Haïtien âgé de vingt ans, Gérald Bloncourt, se rend pour la première fois en France – ou, plus précisément, dans l’« Hexagone », autrement dit la France métropolitaine, l’européenne. Bien que Haïti n’appartienne plus à l’empire français depuis sa révolution plus d’un siècle auparavant, d’autres parties du monde caribéen sont encore dans ce cas : ainsi de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane française, devenues des « départements d’outre-mer » dans le cadre de l’Union française de 1946-1958, et qui sont encore françaises aujourd’hui. Bloncourt est parti dans l’urgence, contraint et forcé. Adolescent communiste dans les années suivant l’occupation américaine de 1915-1934, il joue un rôle important dans une insurrection de cinq jours contre le gouvernement haïtien en 1946, dont l’échec le condamne à l’exil. Il se rend alors par bateau en France : fils d’une mère française et d’un père né en Guadeloupe, il peut légalement réclamer la nationalité de son pays d’accueil. Le jeune homme qui débarque en France est un militant investi au service de la cause de la classe ouvrière et de l’égalité sociale, mais aussi un poète, un peintre et un apprenti imprimeur. Par la suite, il sera surtout connu pour son travail de photojournaliste et sa longue carrière au service de périodiques comme L’Humanité, L’Avant-garde, et bien d’autresFootnote 32.
Exceptionnelle à bien des égards, la biographie de Bloncourt coïncide néanmoins avec le schéma plus général des mobilités internes à l’Europe et avec le reste du monde. La migration est une composante de l’histoire de sa famille bien avant son expulsion d’Haïti. Sa mère, française, est née de parents italiens, reflétant la longue histoire de la France comme terre d’accueil de l’immigration d’Europe et d’ailleurs – une tradition plus marquée que dans la majeure partie du continent, et dont les travaux de chercheurs comme Gérard Noiriel ou Patrick Weil, pour ne citer qu’eux, ont retracé la genèseFootnote 33. Quant à son père, décrit par Bloncourt comme un « mulâtre » (et donc descendant à la fois d’esclaves d’origine africaine et de colons blancs), il a quitté la Guadeloupe pour la France, où il a combattu pendant la Première Guerre mondiale, avant de s’installer à Haïti. Il participe ainsi de l’histoire d’un « Atlantique noir » francophone, composé de plusieurs couches, s’étendant par-delà les États, les empires et les continents, et qui se poursuit à la génération suivante : l’un de ses fils, entré dans la Résistance, est tué par les nazis ; un autre est étudiant en médecine à Paris à l’époque où Gérald arrive en FranceFootnote 34. Bien que plus éduqué et doté de ressources familiales plus importantes que la moyenne, le parcours de Bloncourt, son ethnicité et le contexte non hexagonal dont il provient le rapprochent cependant des centaines de milliers de migrants qui arrivent en France à une époque où le pays panse peu à peu les plaies de la Seconde Guerre mondiale et entre dans la période restée sous le nom de « Trente Glorieuses ». Cette période de reconstruction est caractérisée par une forte croissance économique et une prospérité accrue ; elle voit également les dernières tentatives de sauvetage des empires européens céder la place à une décolonisation à grande échelle et aux progrès de l’intégration européenne.
Les vastes archives photographiques accumulées par Bloncourt des années 1950 à 1970 (et au-delà) témoignent d’une rare empathie envers les migrants parmi les reporters et commentateurs sociaux de son temps. Comme Riis avant lui, Bloncourt représente des personnes qui n’ont pas l’habitude de voir leur histoire rendue publique. Le photographe met en évidence la dignité et le courage face à l’adversité non seulement des hommes migrants, mais aussi des femmes et des enfants. Comme peu ont su le faire, son objectif documente une France multiethnique en train de se faire, regroupant Algériens, Marocains, Africains et Antillais, Yougoslaves, Portugais et d’autres groupes encore qui participent, ensemble, d’une « super-diversitéFootnote 35 ».
Les images de Bloncourt sont pourtant très différentes de celles de Riis. Ce ne sont pas seulement les techniques et les conventions photographiques qui ont changé depuis la fin du xixe siècle. Les orientations politiques de Bloncourt sont beaucoup plus radicales et militantes que la position réformiste de Riis, et son œuvre vise à susciter plus que la sympathie ambivalente des photographies de Riis et de ses textes empreints de catégories, de hiérarchies et de stéréotypes raciaux. Ses nombreuses professions de fraternité et de solidarité envers les classes opprimées s’expliquent en grande partie par l’empathie du photographe à leur égard. Contrairement à Riis, qui sépare son histoire migratoire de celle des populations racialisées des taudis, Bloncourt entremêle son récit et celui de ses sujets : « Moi aussi, je suis un immigré », insiste-t-ilFootnote 36. Il est vrai qu’à son arrivée, des délégués syndicaux lui ont demandé s’il n’était venu en France que pour le sexe, et ont confondu Tahiti et Haïti – trahissant ainsi leurs préjugés fondés sur sa couleur de peau et ses origines mêlées (sans parler d’une ignorance autorisée de la géographie)Footnote 37.
Bloncourt met en évidence un destin commun fait de pauvreté, d’exploitation, d’oppression politique et économique et souvent de racisme, indépendamment des origines ethniques ou nationales des migrants, que ceux-ci possèdent ou non la nationalité française ou viennent d’autres régions d’Europe. Il n’est pas de ces photographes qui arrivent, appuient sur le déclencheur et repartent : Bloncourt revendique un « regard engagé » (pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages) qui exige de faire connaissance avec ses sujets sur leurs lieux de vie et de travail, lorsqu’ils manifestent ou se mettent en grève. En Mai 68, par exemple, il passe trente-trois jours et nuits aux côtés des grévistes de l’usine Renault de Billancourt (fig. 2), estimant qu’il est de sa responsabilité « de dire, de traduire, de transmettre la colère de ces hommes qui voulaient en finir avec leur condition d’esclave du capital pour bâtir une société plus juste et plus humaineFootnote 38 ». Ses photographies ne mettent pas en scène des masses anonymes mais des visages expressifs qui révèlent au grand public l’exploitation des ouvriers, leurs émotions et leurs ambitions. En bref : pour Bloncourt, « il fallait témoigner »Footnote 39.
Côte à côte, européens et immigrés africains
Source : Gérald Bloncourt, grèves à Renault Billancourt, 1045/3a, photographie en noir et blanc [1968] © Gérald Bloncourt, tous droits réservés 2022, Bridgeman Images.

Une fois accumulées, les images de Bloncourt montrent le lot de nombreux immigrés, indépendamment de leur lieu de naissance ou de leur ascendance : la vie en bidonville, le travail en usine ou sur des chantiers, les discriminations fondées sur l’ethnicité ou les origines étrangères – les deux se rejoignant parfois. « Je côtoyais ces immigrés qui étaient les frères de tous ces autres exploités français, italiens, portugais, africains ou turcs. Ils formaient avec eux cette ‘classe ouvrière’ qui reconstruisit la France d’après-guerre », rappelle-t-il. Il s’interroge aussi sur le sort de « ces milliers de sans-nom, ces centaines de Mohamed, Ricardo, Miguel » qui ont tant souffert du racisme et du mépris : « Que sont-ils devenus, ces femmes et ces hommes qui ont bâti nos paysages urbains ? » Beaucoup répondraient vraisemblablement, selon lui, que leurs enfants sont allés peupler les banlieues de Paris – autrement dit, qu’ils sont restés confinés dans des marges sociales, économiques et souvent racialesFootnote 40.
C’est peut-être pour ses portraits d’immigrés portugais que Bloncourt est le plus connu aujourd’hui, d’abord en France et au Portugal, mais aussi à l’échelle internationaleFootnote 41. Le photographe ne cherchait pas uniquement à savoir (et à montrer) comment ceux-ci vivaient et travaillaient, mais souhaitait aussi comprendre ce qui les avait amenés en France en premier lieu. Le communisme était alors son ticket d’entrée dans ces vies marquées non seulement par la pauvreté, mais également par la dictature de l’Estado Novo, qui mobilisa l’armée pour réprimer les insurrections anticolonialistes en Afrique portugaise de 1961 à 1974. Les hommes que Bloncourt rencontre à Paris sont au moins autant des exilés politiques de gauche, comme lui, que des immigrés économiques ; certains d’entre eux ont parfois fui le service militaire par refus de participer aux guerres de décolonisation. Le photographe choisit de retracer leur parcours dès le début de leur périple, et non exclusivement après leur arrivée en France ; il constitue ainsi une archive visuelle unique du déroulement du processus migratoire. Au milieu des années 1960, il visite Lisbonne, Porto et la région rurale autour de Chaves, au nord du pays ; il photographie des villages portugais misérables (que beaucoup d’habitants ont déjà quittés pour la France ou d’autres destinations) et le trajet des migrants illégaux à l’extérieur du pays, qu’il accompagne en camion à travers l’Espagne, à pied dans les Pyrénées puis dans le train pour ParisFootnote 42.
Comme Bloncourt le constate toutefois, en France, la solidarité peine souvent à dépasser les clivages ethniques ou nationaux, en particulier vis-à-vis des Algériens et d’autres immigrés d’origine maghrébine. Ses mémoires décrivent les effets corrosifs de la guerre d’Algérie dans les syndicats et les organisations politiques en France dans les années 1950 et le début des années 1960. Par ses photographies, il entendait montrer que « nous faisions tous partie de la même société dans laquelle nous devions tous nous côtoyer, nous accepter et nous estimer ». Il observe cependant « le racisme gangrenant des couches de la population laborieuse », et pas seulement des Français blancs vis-à-vis des immigrés : « Infectant quelquefois d’autres immigrés ou enfants d’immigrés qui se considéraient ‘plus français’ que les Arabes parce qu’eux-mêmes étaient européensFootnote 43… »
Si les textes et les images de Bloncourt traduisent une optique idéologique de gauche en même temps qu’un héritage franco-guadeloupo-italo-haïtien peu ordinaire, enjambant les frontières ethniques et nationales comme les océans, ils fournissent aussi un point de vue privilégié sur des phénomènes migratoires de masse, qui englobe une grande variété d’expériences et de groupes, depuis les Algériens débarqués dans une France européenne en cours de décolonisation puis post-coloniale, aux migrants du Sud de l’Europe – mobilités qui tendent encore à être étudiées séparément bien qu’elles soient en réalité à la fois comparables et convergentes. Les Portugais qui quittent leur pays, en cours de décolonisation puis post-colonial, et se retrouvent en concurrence avec les Algériens pour la première place des groupes immigrés en France dans les années 1960, 1970 et ensuite, étaient (et sont restés) en marge de la vision dominante de la diversité française, en dépit des importants travaux de Victor Pereira et de Marie-Christine Volovitch-Tavares, entre autresFootnote 44. Bien que les Algériens – qui ont fait l’objet des recherches de Benjamin Stora, Abdelmalek Sayad, Neil MacMaster, Jim House, Todd Shepard et Paul A. Silverstein, pour n’en nommer que quelques-uns – soient arrivés légalement en métropole du fait de leur appartenance à l’Union française après 1947, ils n’en ont pas pour autant été mieux accueillis, et la France ne leur en a pas moins refusé une citoyenneté plus inclusive, limitant au contraire drastiquement leur statut migratoire après la décolonisationFootnote 45. Les Portugais, à l’inverse, quoiqu’arrivés souvent illégalement, ont en général vu leur statut régularisé par la suite.
Comme l’observe Bloncourt, l’« Arabe » (souvent algérien, toujours musulman) est la principale obsession non seulement des Français natifs, mais aussi des groupes d’immigrés dont les origines européennes ont parfois évolué en une forme de revendication d’appartenance nationale française. Alors qu’ils avaient été en butte au racisme à leur arrivée, certains groupes comme les Portugais en viennent à être considérés comme les dépositaires d’une identité européenne partagée – a fortiori après l’adhésion du Portugal à la Communauté économique européenne (CEE), à la suite de la révolution des Œillets qui marque le début de la transition du pays vers la démocratie –, se muant en « bons immigrés », en gens « comme nous », « assimilés » (ou assimilables) aux yeux de nombreux observateurs, et peut-être aussi d’eux-mêmes. La présence de musulmans d’origine nord-africaine ou subsaharienne, figés dans le rôle d’étrangers coloniaux ou post-coloniaux, définitivement inassimilables ou menaçants, indépendamment de leur lieu de naissance ou de leur nationalité, offre le luxe de l’invisibilité aux immigrés dont la blanchité et les caractéristiques culturelles (en particulier le catholicisme) semblent devoir faciliter l’acceptation. Ce constat ne doit cependant pas occulter les chevauchements relevés par Bloncourt, ou les solidarités en lesquelles il place ses espoirs, même si celles-ci demeurent partielles et difficiles à entretenirFootnote 46.
L’histoire des migrations à l’heure de l’Europe globalisée
En dépit de leurs nombreuses différences, Riis et Bloncourt ont tous deux produit un tableau détaillé, écrit et visuel, des relations denses et emboîtées qu’entretient l’Europe avec un grand nombre de régions du monde – et dont la longue histoire a pris un tour bien plus intense depuis le xixe siècle. La richesse de leurs travaux devrait inciter les historiens des migrations à s’intéresser aux récits personnels, écrits et oraux, d’un vaste ensemble d’acteurs historiques, en y incluant non seulement des femmes et des enfants, mais aussi des acteurs dont les désavantages de classe ou d’éducation rendent l’expérience nettement moins accessible que Bloncourt et RiisFootnote 47. Aux côtés de textes de fiction, de photographies, de films, de morceaux de musique, d’œuvres d’art et d’autres productions culturelles, ces récits de vie présentent des points de vue individuels, subtilement tissés, sur le tournant global européen dans beaucoup de ses formes – y compris (mais sans s’y limiter) sur le rôle des émigrants européens dans une « Amérique transnationale » dynamique comprenant les États-Unis, le monde caribéen et l’Amérique latine ; ils dévoilent aussi la façon dont des Européens circulaient au sein de leurs empires et par delà leurs frontières en tant qu’employés ou travailleurs qualifiés, ou pour des raisons politiques ou autresFootnote 48.
Les approches liées au tournant global suggèrent également de nouvelles manières d’analyser les mobilités internes à l’Europe, au gré de leur proximité et de leur convergence avec des populations arrivées de pays extérieurs à ce que l’on entend généralement par « Europe ». L’Europe comprend-elle, par exemple, les possessions ultramarines que certains États européens considéraient comme partie intégrante de leur territoire, telles l’Algérie jusqu’en 1962 ou l’Afrique portugaise jusqu’au milieu des années 1970, avant que la décolonisation ne conduise les anciennes puissances impériales à « dénationaliser » des populations et des territoires autrefois définis comme français ou portugais, et à les considérer comme étrangers ? L’Europe s’étend-elle aux départements français d’outre-mer et à leurs équivalents néerlandais caribéens, qui font partie aujourd’hui encore du royaume des Pays-Bas ? Par ailleurs, l’accession formelle à la nationalité d’un État européen (avant la décolonisation ou à l’ère post-coloniale) implique-t-elle mécaniquement une acceptation pleine et irrécusable en tant qu’« Européen » – autrement dit, en tant que concitoyen légitime – pour les immigrés non blancs ou d’origine non européenne ?Footnote 49
Ce type de questions le prouve : pour saisir ces histoires migratoires multiples, il ne suffit pas de dépasser un « nationalisme méthodologique » qui privilégierait le contenant analytique de l’État-nationFootnote 50. Il est en outre non moins essentiel de remettre en cause le cadre de ce que Peo Hansen et Stefan Jonsson ont appelé le « continentalisme méthodologique »Footnote 51. Les origines de l’UE au milieu du xxe siècle, observent-ils, sont inséparables des projets coloniaux « eurafricains » tardifs caractéristiques d’une grande partie des États fondateurs (et que la décolonisation devait révéler insoutenables) ; les deux chercheurs décrivent ainsi « la transformation de la Méditerranée, autrefois une zone de jonction, en un fossé de séparation, transformation inspirée d’un ‘mythe des continents’ négligeant les liens qui unissent l’histoire de l’Europe à celle de l’Afrique – autant qu’elle l’inspire elle-mêmeFootnote 52 ». Cette dissociation trompeuse, qui tend à minimiser une histoire impérialiste partagée (quoique de façon très peu équitable), fait écho à l’élaboration progressive d’une mentalité de « forteresse Europe » favorisant les migrations choisies ou autorisées.
À mesure que la CEE puis l’UE ont progressivement accueilli de nouveaux membres, la liberté de circulation interne a eu pour pendant des positions toujours plus exclusives envers les populations étrangères, qu’elles soient ou non originaires des anciens empires européens. Après les adhésions de 1973 (Royaume-Uni, Irlande et Danemark) et des années 1980 (Grèce, Espagne et Portugal), l’extension la plus significative suit la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’URSS et des régimes satellites du bloc de l’Est, lorsque l’UE s’élargit à l’Europe centrale et orientale à partir de 2004. Cette ouverture coïncide avec la lente transition de pays européens plus pauvres, en particulier ceux d’Europe du Sud – c’est-à-dire des pays autrefois d’émigration attirant désormais un nombre croissant d’immigrésFootnote 53. Comme au nord-ouest de l’Europe, plus prospère, ces immigrés viennent aussi bien de l’UE que du reste du monde. Commentant ces transformations, Adrian Favell réfléchit aux relations entre ces nouveaux « libres circulants » venus de l’« est poreux » de l’Europe et de sa bordure méridionale, que symbolisent avant tout des côtes méditerranéennes toujours plus fortifiées : selon le sociologue, « il existe une forte présomption que l’expansion de l’Europe vers l’est obéisse à une logique raciale, en ouvrant les frontières à l’est tout en les fermant au sud »Footnote 54. En même temps, ce phénomène a une signification plus complexe dans la mesure où ces nouveaux citoyens européens « se sont vu assigner dans les sociétés d’Europe de l’Ouest les rôles économiques qui incombaient, après-guerre, aux immigrés d’origine non européenne » venus des colonies, ex-colonies et autres pays en développementFootnote 55. En ce sens, ils occupent désormais les rôles autrefois joués par les Européens du Sud, comme les Portugais en France et dans d’autres pays, aux côtés des Algériens et d’autres groupes.
Au demeurant, on peut se demander dans quelle mesure les populations venues de l’est de l’UE, au même titre que les « immigrés d’origine non européenne », méritent d’être qualifiées d’« immigrées ». De nombreux immigrés des anciennes colonies européennes sont arrivés munis du statut de citoyens ou l’ont acquis, et ont fondé des familles en Europe ; des termes comme « immigré/immigration » ou même « migrant/migration » pourraient donc être remis en cause, au motif qu’ils ne serviraient qu’à refléter et à renforcer l’exclusion sociale et culturelle des populations concernées. Dans le même ordre d’idées, l’utilisation de telles catégories au sujet d’Européens circulant à l’intérieur de l’UE paraît contestable à bien des égards. Début 2016, alors que les débats préparatoires au référendum sur le Brexit prenaient de l’ampleur, le premier ministre hongrois Viktor Orbán insistait ainsi sur le fait qu’« il est très important que nous [les Hongrois] ne soyons pas considérés comme des migrants […] au Royaume-Uni. Nous sommes citoyens d’un État membre de l’Union européenne et nous avons le droit d’occuper des emplois librement dans toute l’Union européenneFootnote 56 ». En procédant à l’exégèse de cette déclaration, József Böröcz et Mahua Sarkar ont montré que l’étiquette « migrant » contenant « un élément tangible de dévalorisation ‘raciale’ », V. Orbán « tient ici à extraire la catégorie ethnonationale dont il est le représentant (les ‘Hongrois’) de cette position subalterne et racialisée qui lui [avait] été assignée dans au moins certaines discussions influentes d’Europe occidentale »Footnote 57.
À travers le discours de Victor Orbán, on observe ainsi un phénomène de (re)racialisation simultanée des populations d’Europe de l’Est, qui rappelle non seulement la rhétorique péjorative employée par Riis il y a plus d’un siècle, mais aussi la manière dont certains Européens mettent en avant leur race et leur culture afin de revendiquer la qualité d’« Européens » face aux « autres », et en particulier à ceux qui ne sont considérés ni comme chrétiens ni comme blancs – une attitude que Bloncourt avait déjà identifiée (et condamnée) dans d’autres contextes. La Hongrie de V. Orbán – de même que d’autres États membres situés à la frontière extérieure de l’UE – a réagi à l’arrivée de populations de Syrie, d’Afrique et d’ailleurs au moyen de programmes anti-réfugiés qui vont de prises de position hostiles à la construction de clôtures et de murs destinés à contenir hors de leur territoire les personnes qui essaient d’entrer dans l’UE ; de la même façon, certaines personnes originaires d’Europe de l’Est expriment parfois du racisme envers les musulmans, les noirs et d’autres minorités en Europe de l’Ouest ou du Sud. Évoquant les « nouveaux Européens » dans le Royaume-Uni du début du xxie siècle, avant le Brexit, Jon E. Fox suggérait que « le racisme tend à assombrir les autres et à se blanchir soi-même ; il n’améliore pas réellement le niveau de vie des Européens de l’Est, mais il améliore la perception qu’ils ont de leur niveau de vie »Footnote 58. Étudier les antécédents historiques de cette tendance générale à l’intérieur d’une Europe globalisée – et au-delà – contribue à éclairer ces manifestations récentes, qui conservent malheureusement leur immense pouvoir de destruction.
