Le 13 octobre 1948, la Chambre des députés de la République mexicaine devint le théâtre d’un débat largement inattendu. Les élus s’étaient réunis pour examiner un projet de loi formulé par le président Miguel Alemán, proposant la création d’un Institut national indigéniste (Instituto nacional indigenista, Ini) Footnote 1. Le sort de la « race indigène », décrite comme la chair de la Révolution de 1910, se voyait soudainement porté à l’ordre du jour. Plus prosaïquement, le nouvel Institut devait succéder au Département autonome des affaires indigènes (Departamento autónomo de asuntos indígenas, Daai), fondé en décembre 1935 et officiellement supprimé le 1er janvier 1947, après qu’une partie de ses compétences eussent été transférées, fin 1946, au ministère de l’Éducation publique, au sein de la Direction générale des affaires indigènes (Dirección general de asuntos indígenas, Dgai). Si l’initiative présidentielle obéissait, selon le secrétaire de la Chambre des députés, à la « louable proposition de prêter la plus grande attention possible, pour leur étude et leur amélioration, aux noyaux indigènes qui [existaient] dans le pays », il s’agissait aussi et surtout de mettre la législation du Mexique en conformité avec ses engagements internationaux Footnote 2. Le président Lázaro Cárdenas (1934-1940) avait en effet été l’organisateur, en avril 1940, du premier Congrès indigéniste interaméricain réuni à Pátzcuaro, dans son fief, l’État du Michoacán Footnote 3. S’expliquant par la défection de la Bolivie, pays à l’initiative de la conférence, ce coup d’éclat diplomatique avait été à l’origine de la fondation, à Mexico même, de l’Institut indigéniste interaméricain (Iii) en 1942. Le centre de l’indigénisme continental se transférait ainsi, sans coup férir, de l’espace andin au Mexique. La suppression du Daai, en 1947, allait donc à l’encontre du souhait des élites mexicaines d’exercer un rôle dirigeant en matière de politique indigéniste en Amérique latine Footnote 4. Il était dès lors nécessaire qu’une nouvelle agence, « filiale » de l’Iii, fût créée. Afin de coordonner la politique « indigéniste », c’est-à-dire l’ensemble des mesures prises à destination des citoyens perçus par l’État comme « indigènes », l’Ini devait être doté d’un « conseil » réunissant les représentants de plusieurs ministères et organismes académiques, tel que le disposait l’article 7 du projet de loi Footnote 5. Par ce biais, le régime dominé par le Parti révolutionnaire institutionnel (Pri, fondé en 1946) apportait enfin aux « indigènes » les fruits de la Révolution de 1910, de laquelle il tirait son origine et sa légitimité Footnote 6. Dans l’horizon d’attente des élites post-révolutionnaires, la « justice sociale » allait ainsi parvenir jusqu’aux « quatre millions Footnote 7 » d’Indiens, qui demeuraient en marge de la République mexicaine.
De manière surprenante, le débat parlementaire fut tout sauf consensuel. En raison de l’opposition de deux députés au projet, les législateurs décidèrent de discuter l’initiative article par article. Les finalités de l’indigénisme ne furent pas remises en cause : dans le sillage de nombreux débats passés, la majorité s’accorda sur la nécessaire « incorporation » des groupes « indigènes » à la « civilisation occidentale ». Cette absorption devait être respectueuse, en théorie, de la « personnalité raciale » de l’Indien, lequel était l’une des matrices de la construction nationale, alors pensée comme un processus irréversible de métissage biologique et culturel Footnote 8. La notion d’incorporation, omniprésente dans les discours politiques et savants, était ainsi plus proche de l’idée d’une intégration, prenant en compte une partie de l’altérité indigène, que d’une assimilation, uniformisante sur le plan identitaire Footnote 9. Destinée à favoriser une occidentalisation sélective de l’Indien, elle devait permettre, en parallèle, de conserver et de stimuler l’artisanat indigène, perçu comme une ressource esthétique centrale pour l’identité nationale Footnote 10.
En réalité, le débat ne porta pas sur le projet indigéniste en tant que tel mais sur ses modalités et, plus spécifiquement, sur le rôle réservé aux indigènes dans sa mise en œuvre. D’origine indienne, le député Victoriano Anguiano Equihua fut sans doute le plus véhément dans sa critique du projet de loi et de son article 7 Footnote 11. Après avoir égratigné le caractère proprement racial de l’initiative, en soulignant avec ironie qu’il aurait été logique de créer un « Département de métis », un « de blancs », voire « un autre de mulâtres ou […] de noirs », le député concentra ses flèches sur le futur conseil directeur de l’Ini :
[…] l’organe de discussion, de planification et de décision des mesures pratiques établi par l’article 7 est un conseil où l’on prend en compte les différents ministères. […] en font aussi partie l’Institut national d’anthropologie et d’histoire, l’Université nationale autonome du Mexique et l’Institut polytechnique national. À ces institutions qui ont la possibilité d’apporter leur concours sur les procédures à suivre, s’ajoute un représentant, désigné par les sociétés scientifiques qui se consacrent de préférence aux études anthropologiques. Mais on continue d’oublier la présence de l’homme indigène dans un conseil qui va discuter, décider et agir sur ses propres problèmes Footnote 12.
Anguiano Equihua proposa dès lors l’inclusion, au sein du futur conseil, des « représentants des noyaux indigènes les plus importants », faisant fi du « problème de la diversité et de la multiplicité des races » indiennes évoquées dans les débats, telles que les Mixtèques, les Zapotèques ou les Purépechas. Face à cette position, la commission chargée de défendre le texte brandit l’argument de l’« impossibilité matérielle » : semant les graines de la division, des élections au sein des villages indigènes pourraient donner lieu à des « drames » sanglants. Et quand bien même elles eussent lieu, la quantité élevée de « communautés indigènes », éventuellement regroupées en sept ou huit zones, conduirait à dupliquer le nombre de représentants au conseil de l’Ini et donc à modifier le rapport de force entre Indiens et non-Indiens Footnote 13. Qu’il y ait plus d’indigènes que d’indigénistes était visiblement une chose impensable pour le législateur. Contre ce rappel paternaliste, un second député, Nabor Ojeda, revendiquant son indianité et sa « race », rappela que les présidences de Cárdenas et de Manuel Ávila Camacho (1940-1946) avaient pourtant favorisé la mise en place d’acteurs politiques explicitement « indigènes » :
[…] il y a des indigènes capables, parlant leur propre langue, qui peuvent représenter leur race, et ceci est très simple : le Gouvernement national les a organisés dans de nombreuses parties du pays ; dans de nombreuses régions, des congrès indigènes sont organisés et, dans de nombreuses régions, il n’y a pas que les indigènes d’une seule race qui participent ; plusieurs races participent à ces congrès. Quelle nouveauté y aurait-il à ce que ces congrès indigènes, desquels la République a été le témoin, élisent un représentant commun pour toutes ces races et qu’il soit leur représentant à l’Institut mexicain ou à l’Institut national de recherche indigéniste ? […] A-t-on peur de la race indigène ? Quel préjugé existe-t-il à son égard ? La couleur de la peau va-t-elle continuer à nous guider ? Prétend-on imiter les yankees en envoyant les indigènes dans des réserves ? Non, messieurs, ceci est cruel et la Révolution n’a pas été faite pour crucifier les indigènes ni pour satisfaire la curiosité des savants, mais bien pour résoudre les problèmes réels qui les frappent Footnote 14.
En faisant appel à l’anti-impérialisme et à la culture révolutionnaire des législateurs, Ojeda et Anguiano Equihua eurent finalement raison des réticences de leurs homologues. Les députés reformulèrent l’article 7 en suivant leurs recommandations. La loi créant l’Ini, publiée au Journal officiel le 4 décembre 1948, disposait que son conseil directeur devait comprendre, en plus des représentants gouvernementaux et scientifiques, des « représentants des noyaux indigènes les plus importants Footnote 15 ». Toutefois, la même loi mentionnait qu’un texte réglementaire préciserait ultérieurement les modalités de cette participation. En contradiction absolue avec l’esprit de la loi, ce texte rabaissa la participation indigène au niveau local. Aucun représentant indigène ne siégea au conseil directeur de l’Ini Footnote 16. Malgré la volonté des députés, l’Ini demeura donc un organe sans représentation indigène, où les élites qui se considéraient « blanches » ou « métisses » se chargèrent, durant un demi-siècle, de la gestion de l’ethnicité Footnote 17.
C’est précisément cette volonté de représentation de l’altérité indigène en politique et le projet alternatif qu’elle charria que nous souhaitons examiner dans cet article. L’histoire de l’indigénisme au xxe siècle fait actuellement l’objet d’une profonde réévaluation, dans ses dispositifs locaux, régionaux et nationaux autant qu’à l’échelle interaméricaine Footnote 18. Après avoir été un élément de légitimation du discours anthropologique interaméricain durant les années 1940-1950, puis, par contrecoup, la cible de la critique postcoloniale des « années 1968 », l’indigénisme est devenu, depuis les années 2000, un objet d’histoire à part entière Footnote 19. De nouvelles recherches ont ainsi révélé les aspects profondément labiles et instables de la catégorie « indigène » – pourtant utilisée par les promoteurs institutionnels de l’indigénisme –, tout comme le caractère « ni scientifique, ni colonialiste » de ce dispositif spécifique, certes officiel mais largement expérimental Footnote 20. D’autres études ont montré, dans le cadre d’une histoire globale, que l’indigénisme mexicain avait pu servir de référence, voire de modèle, aux derniers réformateurs de l’Algérie française qui cherchaient, eux aussi, à intégrer des populations indigènes Footnote 21.
Tout en s’inscrivant dans ces renouvellements, nous cherchons à opérer un glissement vers une histoire politique de l’altérité, en interrogeant l’émergence d’acteurs collectifs très largement ignorés par l’historiographie, lesquels s’identifièrent simultanément et stratégiquement comme « aborigènes », « indiens » ou « indigènes », voire « indigénistes » Footnote 22. Ainsi, nous défendons l’idée qu’un premier mouvement national « indigène » se construisit en interaction critique avec l’« indigénisme gouvernemental » des années 1940-1950, lequel était alors porté par les hauts dignitaires du régime priiste (en référence au Pri) et dont l’âge d’or coïncida avec les sexennats des présidents Alemán (1946-1952) et Adolfo Ruiz Cortines (1952-1958). Par ce biais, nous souhaitons, d’une part, nuancer l’idée, souvent défendue par les praticiens des sciences sociales, selon laquelle les mouvements indigènes latino-américains ne se seraient véritablement structurés qu’à partir des années 1960-1970 Footnote 23. En réalité, un long continuum organisationnel et militant relie les « années 1968 » aux décennies 1940-1950, en établissant des formes de continuité, plus que de rupture, entre ce qui pourrait être appelé une « première gauche » aborigène et la « nouvelle gauche » indienne née, quant à elle, des réceptions croisées de la décolonisation, du surgissement du Tiers-Monde et de la Révolution cubaine Footnote 24. Nous entendons, d’autre part, souligner l’ancrage des conceptions racialistes des acteurs indigènes, proches de celles des élites politiques du pays, avant et après 1945, c’est-à-dire par-delà le reflux général de l’idée de race, lié à la fin de la Seconde Guerre mondiale et à l’offensive antiraciste de l’Unesco Footnote 25. Au-delà de la reformulation progressive, incertaine et parfois superficielle de la « race » en « culture » ou en « ethnie », nous cherchons parallèlement à explorer le caractère relationnel de la catégorie « indigène », au sein d’un espace social où les adjectifs « métis » et « indigène » pouvaient dépendre de l’éducation, de la langue, du vêtement, ou encore de positions politiques. L’altérité est ici conçue de manière positionnelle et non de manière essentielle Footnote 26. Le fait d’être indigène pouvait autant résulter du regard de l’autre que d’une stratégie propre. Dans cette configuration, revendiquer pour soi ou pour d’autres une identité indigène était une manière d’entretenir la supposée frontière existant entre « eux » et « nous ». Si, selon Fredrik Barth, cet entretien de la frontière apparaît comme l’élément définitoire de l’ethnicité, il peut aussi s’appliquer à la race, au sens de construction sociale Footnote 27. La catégorie « indigène », née de la situation coloniale, peut en effet être entendue comme un concept supra-ethnique Footnote 28. Le « processus de racialisation » que nous décrivons ici, une notion souvent associée à la domination et à l’oppression, eut un effet émancipateur et ne peut se confondre avec un simple processus d’ethnificationFootnote 29. Dans le même temps, l’identification indigène ne saurait être analysée sans explorer la « conscience de la globalité » des cadres aborigènes mexicains, aussi attentifs aux autres mouvements autochtones latino-américains qu’aux multiples formes de discrimination raciale en vigueur aux États-Unis Footnote 30. En analysant les différentes stratégies de racialisation de la politique utilisées par les acteurs indigènes, nous suggérons plusieurs pistes pour relire l’histoire du Pri, parti « hégémonique », aussi central dans la vie politique du Mexique au xxe siècle qu’étrangement absent des études historiques Footnote 31. Si cette histoire reste largement à écrire, l’entrée des indigènes de la République en politique permet, dans tous les cas, d’examiner la relative plasticité et la popularité de ce parti corporatiste, souvent décrit comme un simple instrument électoral Footnote 32. Il est nécessaire, pour ce faire, d’écouter la voix des indigènes du Mexique post-révolutionnaire au cours des décennies 1940 et 1950, profondément façonnées par l’héritage de la Révolution.
L’émergence du mouvement aborigène : entre héritage révolutionnaire et américanisation de l’indigénisme
En juillet 1952, paraissait le premier numéro du périodique La Voz del Indio (« La voix de l’Indien »), qui affirmait sa raison d’être avec éloquence :
Les statistiques officielles reconnaissent qu’au Mexique il existe plus de quatre millions d’êtres, on nous appelle Indiens. Nous savons aussi que dans notre pays résident des Juifs, des Arabes, des Chinois, des Japonais, des Nord-Américains, des Anglais, des Allemands, des Italiens et des Espagnols ; ils bénéficient de facilités que nous les Indiens n’avons pas : ils établissent des grands commerces, appelés magasins, quincailleries, laveries, boulangeries, cafés, restaurants, hôtels et même cantinas ; notre classe les imite avec des étals de camelote, de tamales, de fritures, etc. Eux sont une fierté, nous une honte. […] Les grandes rotatives et les revues vont jusqu’à leur consacrer des pages spéciales. […] c’est seulement […] dans les titres des journaux à sensation que l’on parle des criminels Indiens, vautours, sauvages, etc., et jamais de leur art, des couleurs de leurs fêtes, du caractère dramatique de leurs jours, dans l’ignorance, dans l’abandon, dans la misère […]. C’est pour cela que nous avons fondé La voix de l’Indien Footnote 33.
Dirigée par Onésimo Ríos Hernández et Ramón Hernández López, deux natifs se revendiquant comme tels (fig. 1), cette première feuille au langage nationaliste était en réalité l’aboutissement de plusieurs années de travail militant et d’identification indigène. La Voz del Indio était en effet l’organe de la Confédération nationale des jeunes et communautés indigènes (Confederación nacional de jóvenes y comunidades indígenas, Cnjci, fondée en 1951) Footnote 34. Cette dernière avait eu pour matrice la Confédération nationale des jeunes indigènes (Confederación nacional de jóvenes indígenas, Cnji, créée en 1946), elle-même héritière directe de la Fédération nationale des étudiants indigènes (Federación nacional de estudiantes indígenas, Fnei, créée en 1939). La Cnjci permit ensuite la réunion ponctuelle de l’Assemblée nationale indigène (Asemblea nacional indígena, Ani, en 1952), la création de l’éphémère Comité national indigène d’orientation politique (Comité nacional indígena de orientación política, Cniop, en 1952), puis de la brève Union nationale des organisations indigènes (Unión nacional de organizaciones indígenas, Unoi, en 1955). Son dernier avatar fut l’Association mexicaine des professionnels et intellectuels indigènes (Asociación mexicana de profesionistas e intelectuales indígenas, Ampii, fondée en 1968), dérivé lointain d’une structure liée à la Cnjci, la Fédération des professionnels et étudiants d’extraction indigène (Federación de profesionistas y estudiantes de extracción indígena, Fpeei, créée en 1957). Cette apparente multiplicité ne doit pas cacher le fait que ces organisations furent contrôlées par les mêmes acteurs et, plus précisément, par une génération de natifs nés, pour l’immense majorité d’entre eux, au milieu des années 1920. Par-delà la diversité des sigles, le tronc commun fut essentiellement constitué par la Cnji (de 1946 à 1951), puis par la Cnjci (de 1951 à la fin des années 1950) – celles-ci sont parfois désignées ici, de manière indistincte, par le terme de confédération.
Les professeurs Onésimo Ríos Hernández et Ramón Hernández López : portrait croisé de deux indigènes indigénistes

Ces nouvelles organisations furent les premières à prétendre représenter massivement les indigènes à l’échelle nationale, avec plusieurs dizaines de milliers de membres Footnote 35. Elles s’inscrivaient à la fois en rupture et en continuité avec la période révolutionnaire, laquelle avait été marquée par l’émergence de la question indigène, puis par l’éclosion de formations locales autochtones. La Révolution, dans sa première phase (1910-1920), s’était traduite par une violente guerre civile qui avait provoqué la mort de plus d’un million de Mexicains, sur un pays en comptant quinze millions. L’irruption de cette « tempête humaine », selon l’expression de l’anthropologue Manuel Gamio, et le spectre de la mort de masse avaient cruellement révélé l’extrême fragilité de la construction de l’État-nation mexicain Footnote 36. Ce traumatisme politique avait conduit les gouvernements émanant de la Révolution (période 1920-1940) à progressivement dissocier un « problème indigène », spécifique, d’un large « problème rural » qui devait être résolu par la réforme agraire Footnote 37. Sous la présidence du général Álvaro Obregón (1920-1924), le nouveau ministère de l’Éducation publique, fondé en 1921 par l’intellectuel José Vasconcelos, avait développé un premier Département d’éducation et de culture indigène (Departamento de educación y cultura indígena). Ce dernier avait été transformé en Département des écoles rurales et d’incorporation culturelle indigène (Departamento de escuelas rurales e incorporación cultural indígena) en 1925, sous son successeur Plutarco Elías Calles (1924-1928), dont la campagne électorale avait porté la question autochtone sur le devant de la scène politique. L’arrivée au pouvoir de Cárdenas signifia, par la suite, une véritable rupture dans la formation de ce premier indigénisme mexicain, et marqua le début d’une dynamique d’empowerment des sociétés indiennes. Le cardénisme suscita en effet la création de congrès régionaux indigènes visant à représenter une « race » spécifique (en réalité un groupe ethnique) Footnote 38. Selon une logique verticale, ces congrès avaient bénéficié du soutien actif du pouvoir politique, aux niveaux fédéral (sur l’initiative du Daai) et fédéré (par le biais des gouvernements locaux). Inauguré par le général Cárdenas en personne, le premier Congrès régional indigène, destiné à réunir les Indiens otomis, fut ainsi perçu en 1936 comme un événement national Footnote 39. Néanmoins, ces congrès ne donnèrent pas lieu à des structures ethniques pérennes, à l’exception du Conseil suprême de la race tarahumara (Consejo supremo de la raza tarahumara) fondé en 1939 et qui demeura très actif jusqu’aux années 1960 Footnote 40. De hauts dignitaires de l’indigénisme, à l’instar de l’archéologue Alfonso Caso (directeur de l’Ini de 1948 à 1970), correspondaient avec certaines de ces nouvelles organisations natives, comme la Fédération indigéniste révolutionnaire de Oaxaca (Federación indigenista revolucionaria oaxaqueña, Firo, créée en 1939), laquelle fut l’une des premières structures politiques à représenter plusieurs « races » dispersées dans un État fédéré Footnote 41.
Comment expliquer, dès lors, l’émergence d’un mouvement national aborigène à partir des années 1940 ? En dehors de l’effet d’appel provoqué par la dynamique organisationnelle régionale soutenue par le cardénisme, la fabrique d’un élan national autochtone fut étroitement liée à la « révolution éducative » que connut le Mexique durant les années 1920-1930 Footnote 42. Cherchant à « incorporer l’Indien à la civilisation », les gouvernements révolutionnaires successifs expérimentèrent plusieurs dispositifs éducatifs à destination des « races indigènes ». En cela, les premières politiques authentiquement indigénistes furent d’abord éducatives. L’expérience fondatrice fut la mise en place dans la capitale, entre 1926 et 1932, de la Maison de l’étudiant indigène (Casa del estudiante indígena) Footnote 43. Selon ses concepteurs, l’objectif de ce nouvel internat était de faire venir des jeunes indigènes de « race pure » au cœur de la « civilisation », c’est-à-dire à Mexico, afin de les transformer en futurs promoteurs du changement social : après avoir été au contact de la modernité, ces jeunes indigènes devaient théoriquement retourner dans leur communauté d’origine et y introduire le progrès, sous toutes ses formes. Toutefois, cette « entreprise rédemptrice » fut en partie un échec : outre les conditions sanitaires déplorables qui régnaient dans l’internat et une série de désertions, les jeunes indigènes qui survécurent au choc culturel ne cherchèrent absolument pas à rentrer dans leur communauté. Tout en ayant pris conscience qu’ils formaient une « race » différente, ils préférèrent souvent la vie trépidante de Mexico à celle de leur village d’origine. L’échec, du point de vue des autorités, de la Maison de l’étudiant indigène fut en réalité son succès : l’ascension sociale individuelle permise par l’éducation ne favorisait pas nécessairement la rédemption des communautés indigènes.
Les autorités éducatives en tirèrent la leçon : le ministère de l’Éducation publique (Secretaría de educación pública, Sep, fondé en 1921) ferma cette structure expérimentale et créa, en retour, onze internats indigènes disséminés dans les campagnes du pays Footnote 44. L’éducation autochtone passa alors de Mexico aux provinces. Sous Cárdenas, ces centres d’éducation furent multipliés et rattachés au Daai. Ávila Camacho, relativement hostile à cette forme d’éducation, en réduisit ensuite nettement le nombre Footnote 45. Passés de trente-deux à dix-neuf et rebaptisés « centres de formation économique pour indigènes » (centros de capacitación económica para indígenas), ils furent également déplacés des campagnes les plus éloignées vers la périphérie des petites villes, afin de favoriser in fine l’industrialisation du pays, au moment où la Seconde Guerre mondiale rendait crédible cette perspective.
Ce fut précisément la répartition de ces internats indigènes sur tout le territoire qui permit la structuration d’un mouvement national indien. En 1939, le directeur du Daai, l’historien marxiste Luis Chávez Orozco, favorisa la fondation d’une première Fédération mexicaine des étudiants indigènes Footnote 46. Liquidée par son successeur Isidro Candía en 1942, sous la présidence d’Ávila Camacho, elle réapparut en 1944 avant d’être intégralement refondée en mai 1949 Footnote 47. Ses anciens dirigeants créèrent parallèlement la Cnji en juillet 1946 Footnote 48. Or les représentants de cette dernière étaient profondément liés aux nouveaux centres de formation économique pour indigènes Footnote 49. La plupart de ses membres avaient été formés dans ces internats Footnote 50. Certains, comme la cheville ouvrière du mouvement, Ríos Hernández, y travaillaient également comme enseignants (fig. 1). Ce dernier effectua d’ailleurs une vaste tournée de ces établissements, afin d’asseoir la légitimité des organisations dont il était l’énergique maître d’œuvre Footnote 51. Fruit d’une cohorte plus ancienne, l’un des cadres du mouvement, le professeur Cupertino de la Cruz, Indien mam du Chiapas et inspecteur pédagogique de cet État, était un ancien élève de la Maison de l’étudiant indigène. Le noyau dirigeant de la Cnji était plus largement formé d’enseignants « de race indigène », s’identifiant ainsi et perçus comme tels par le pouvoir Footnote 52. Fait notable, ils étaient souvent originaires de l’État d’Oaxaca, l’une des principales régions indiennes du pays, à l’image des deux dirigeants, Ríos Hernández (né d’un père zapotèque) et Hernández López (d’origine mixtèque) Footnote 53. L’un des parrains de la confédération était l’avocat Genaro Vázquez, né de parents mixtèque et zapotèque, qui avait précisément été gouverneur de l’État d’Oaxaca au milieu des années 1920 puis chef du Département du travail sous la présidence de Cárdenas et, à ce titre, l’un des organisateurs des premiers congrès régionaux indigènes Footnote 54.
Il convient, dans ce cadre, d’éclairer les ancrages régionaux d’un mouvement structuré à l’échelle nationale. Si les différents groupes ethniques du Mexique étaient représentés à parts égales au sein de la Confédération nationale des jeunes et communautés indigènes, ses dirigeants cherchaient généralement à favoriser leur territoire ou leur milieu d’origine, qu’il s’agît de leur village ou du groupe linguistique auquel ils prétendaient appartenir, lesquels étaient les plus à même de leur fournir des relais locaux pour mener à bien leur action. Le développement de Zoogocho, petit village zapotèque de l’État d’Oaxaca, dut ainsi beaucoup aux efforts incessants de Ríos Hernández dans les années 1940-1960 Footnote 55. Il serait toutefois erroné de considérer les différents États indiens du Mexique (tels ceux d’Oaxaca, du Guerrero ou du Chiapas) comme les principaux centres de gravité de la mobilisation aborigène. En réalité, les dirigeants de la Cnjci résidaient tous à Mexico et étaient partie prenante du milieu indigène de la capitale Footnote 56 ; cette dernière échelle fut logiquement la plus importante, au sein d’un pays marqué par son centralisme.
Un autre facteur doit néanmoins être pris en compte pour comprendre le surgissement du mouvement national indigène à partir des années 1940. Si les autorités indigénistes (c’est-à-dire le Daai, puis la Dgai et l’Ini) fournirent une aide variable aux organisations aborigènes, l’américanisation parallèle du « problème indigène » médiatisa et encouragea considérablement les multiples mobilisations autochtones, au Mexique comme en Amérique latine. À l’instar des formations boliviennes ou panaméennes, la Fnei, la Cnji, puis la Cnjci virent leurs résolutions et leurs accords retranscrits dans les prestigieuses publications bilingues de l’Iii Footnote 57. Cette médiatisation fut exclusivement assurée par l’Iii, et non par l’Ini, dont la publication périodique (Acción indigenista) ne mentionna à aucun moment les activités de la Confédération des jeunes indigènes.
Plus largement, le fait que le Mexique devînt progressivement l’épicentre de l’indigénisme continental s’avéra un élément essentiel pour la structuration du mouvement indien. Aux côtés des fonctionnaires de l’Ini et de la Dgai, de hauts représentants de l’Iii se rendaient systématiquement aux différents congrès organisés par les indigènes mexicains, et ces derniers agirent parfois en représentation de l’Iii Footnote 58. Bien que réduite, la présence de délégués indiens au premier Congrès indigéniste interaméricain, en 1940, contribua à favoriser, par la suite, les multiples débats sur la possibilité d’une participation indigène aux politiques indigénistes Footnote 59. La venue de trente-deux représentants indigènes mexicains, sur les quarante-sept que comptait le congrès de Pátzcuaro en 1940, facilita assurément l’émergence d’une conscience nationale indienne, articulée à un désir d’organisation continentale. Les premières connexions entre autochtones des Amériques remontent à cette date, comme le révèle le témoignage exceptionnel de Julián Escalante, ancien représentant de la « race otomi » au congrès de Pátzcuaro et, fait isolé mais notable, père de l’un des futurs membres de la Confédération des jeunes indigènes. Au moment où les puissances de l’Axe semblaient triompher en Europe, ce dernier s’adressait en ces termes à Vicente Lombardo Toledano, président de la Confédération des travailleurs d’Amérique latine :
Au Congrès indigéniste international, réuni à Pátzcuaro, j’ai participé comme délégué de la race otomi de la région de l’État de Mexico et j’ai eu l’honneur d’être désigné président d’un comité organisateur du Premier congrès national indigéniste […]. Malheureusement, ni le Département des affaires indigènes, ni la Confédération nationale paysanne, ni les autres éléments révolutionnaires auxquels nous avons recouru pour demander de l’aide pour l’organisation du congrès, n’ont voulu nous aider […]. Mais maintenant, par des lettres que j’ai reçues des membres du comité organisateur et par les insinuations du délégué de la tribu apache, établie aux États-Unis, qui était au Mexique au milieu du mois en cours, nous considérons non seulement que le problème de la tenue du Congrès indigéniste national est actuel, mais qu’est aussi nécessaire la tenue d’un Congrès indigéniste international, c’est-à-dire continental, qui serve à orienter les grandes masses indigènes de toute l’Amérique sur les problèmes qu’a posés la guerre, pour les prévenir du danger du triomphe du fascisme et du nazisme contre la démocratie et pour déterminer leur position révolutionnaire dans le moment que nous vivons Footnote 60.
L’usage du mot « indigéniste » pour désigner un congrès « indigène » montre bien à quel point le « champ indigéniste », en plein essor depuis la réunion de Pátzcuaro, constituait un espace de luttes sociales pour la définition des règles le régissant. À l’opposé de cette mobilisation américaine, les principaux promoteurs de l’indigénisme mexicain, tel Caso, apparaissaient relativement réticents à la participation des autochtones, qu’ils réduisaient volontiers au rôle de subalternes. En 1948, Caso et ses homologues étaient parfaitement informés de l’existence des nouvelles organisations indigènes ; il semble donc qu’ils aient écarté sciemment la possibilité d’une intégration de leurs représentants au conseil directeur de l’Ini. Il s’agissait pourtant d’une demande explicite de la Cnji, et ce dès la fondation de l’Ini Footnote 61. Cela n’empêcha pas les deux structures d’entretenir par la suite des relations bienveillantes, malgré le paternalisme affiché des technocrates de l’indigénisme Footnote 62. La Cnji, issue du milieu des internats indigènes, bénéficia cependant d’un soutien plus précoce de la part des acteurs de l’indigénisme éducatif, autre grand pilier du dispositif d’intégration (fig. 2). Dépendante de la Sep, la Dgai fut la pointe avancée de ce dispositif et apporta une aide matérielle réduite à la CnjiFootnote 63. La force des liens entre ces professionnels de l’éducation explique sans doute le scepticisme initial de la Cnji, alors dirigée par de jeunes enseignants, quant à la création de l’Ini Footnote 64.
Le dispositif indigéniste mexicain à la fin du sexennat de Miguel Alemán : un système dual (1952)

En raison de l’ouverture de cet espace institutionnel, de l’américanisation de la question autochtone et de la légitimation politique de la catégorie « indigène » qui en résulta, les années 1940 et 1950 virent un essor sans précédent du mouvement indien au Mexique. Avec le soutien inégal de l’Iii, de l’Ini et de la Dgai, la Cnji puis la Cnjci organisèrent de nombreux congrès régionaux indigènes, favorisèrent l’éclosion de multiples fédérations régionales et agrégèrent toute une série d’organisations ad hoc, qu’elles fussent féminine, sportive ou étudiante Footnote 65. Il s’agissait donc d’une action endogène et autonome, très différente de la mobilisation indigène par le haut qui avait caractérisé le cardénisme. Si ce mouvement fut collectif, force est de constater qu’il dut beaucoup à l’énergie de deux hommes, dont l’un, Ríos Hernández, exerça une fascination sur plusieurs générations de militants indigènes du pays Footnote 66.
« Pour la rédemption de l’Indien » : la gauche aborigène et le programme indigéniste
Cherchant à obtenir la « rédemption » des autochtones et jugeant qu’il fallait, pour ce faire, « mexicaniser l’Indien et non indigénéiser le Mexique », les organisations aborigènes formulaient des revendications d’ordre sanitaire, socio-économique et éducatif Footnote 67. Reprenant le langage de l’« incorporation », ces aspirations étaient a priori en parfaite adéquation avec les mesures préconisées par les indigénistes, à tel point qu’il apparaît souvent difficile de les distinguer du projet gouvernemental post-révolutionnaire, ou de l’indigénisme interaméricain Footnote 68.
Les demandes éducatives, liées à la formation et à l’activité des dirigeants du mouvement, étaient extrêmement nourries. La Cnji et ses avatars successifs exigeaient davantage de « centres de formation économique pour indigènes », en particulier pour les jeunes filles, plus de jardins d’enfants, d’écoles primaires ou secondaires, d’enseignants, de bibliothèques, de bourses d’études et de moyens matériels en tout genre, allant des rations alimentaires aux vêtements, sous-vêtements et chaussures à destination des élèves indiens, tous extrêmement démunis. De même, il était requis pour les internats indigènes, « agents transformateurs » des communautés aborigènes, des tracteurs, des outils agricoles et des instruments de musique. La Cnji puis la Cnjci soutenaient en outre largement l’alphabétisation bilingue, essentiellement héritée du projet cardéniste. L’organisation réussit d’ailleurs à obtenir de nombreuses bourses pour ses adhérents.
Sur le plan socio-économique, les requêtes concernaient en premier lieu l’extension du réseau routier ainsi que le développement des communications – postales, télégraphiques et téléphoniques –, afin de rompre l’isolement des communautés indigènes. La question agraire était tout aussi centrale : selon les représentants de la « race indigène », il fallait résoudre les litiges entre villages indiens, qui dégénéraient parfois en affrontements sanglants, et poursuivre la redistribution des terres entreprise par les gouvernements révolutionnaires, afin de doter les communautés de parcelles, de favoriser le crédit agricole, l’irrigation et la modernisation technique, tout en protégeant les propriétés aborigènes contre les assauts répétés des « métis » et des « blancs », ces derniers étant aidés par une justice perçue comme corrompue. Les eaux et forêts appartenant aux indigènes devaient par ailleurs être protégées et conservées. Pour ce faire, les organisations autochtones réclamaient notamment le maintien des « procureurs des communautés indigènes », dépendants de la Dgai et chargés de les défendre. De manière générale, le mouvement national indigène adhérait au discours sur le développement, en souhaitant la rationalisation de la production agricole et artisanale (de la poterie au vêtement traditionnel) grâce à l’introduction de coopératives et à la généralisation de l’électricité. Les questions sanitaires – ouverture de puits d’eau potable, dotation en médicaments, vaccination contre la vérole, lutte contre l’alcoolisme, création de dispensaires, constitution de brigades médicales – étaient tout aussi vives et épousaient le projet indigéniste officiel, légataire d’un eugénisme positif.
Ces revendications, maintes fois répétées, n’empêchaient pas la Cnji puis la Cnjci d’agir par elles-mêmes pour l’amélioration des conditions de vie de leurs « frères de race Footnote 69 ». La confédération organisa ainsi plusieurs « férias » indigènes afin de dynamiser l’économie et la culture locales Footnote 70. Elle poussait également les indigènes à participer à la construction des routes et des écoles, et disposait même de services sanitaires et juridiques à destination de ses membres Footnote 71. Néanmoins, les aspirations du mouvement national aborigène n’étaient pas le simple calque de l’indigénisme gouvernemental. Tout d’abord, les élites autochtones exercèrent un droit de critique constant, n’hésitant pas à pointer les dysfonctionnements du dispositif indigéniste, notamment dans le cas des centres de formation pour indigènes. En 1949, après avoir mené une enquête statistique sur le devenir des anciens élèves des internats, le jeune Ríos Hernández souligna publiquement que si 80 % d’entre eux retournaient dans un premier temps vers leur communauté d’origine, ceux-ci se trouvaient ensuite incapables de mettre en pratique les nouvelles connaissances acquises, faute de moyens matériels. Sa crainte était, d’une manière ou d’une autre, que les jeunes indigènes migrassent définitivement vers les villes :
[…] nous nous sommes rendus compte que certains centres ne sont pas bien localisés, par rapport au noyau aborigène que l’on cherche à mettre en valeur, parce qu’ils sont situés dans des centres urbains qui empêchent les pratiques agricoles intensives et extensives nécessaires pour former l’élève à la culture rationnelle de la terre et à l’amélioration des semences, ce qui, selon nous, doit être le souci premier de la Direction générale des affaires indigènes, afin de parvenir effectivement à ce que le secteur aborigène fasse partie de la paysannerie nationale. Plutôt que de faire des cadres qui se convertissent en exploiteurs de leurs propres frères, il est préférable de faire des paysans qui incorporent leur production à l’économie du pays Footnote 72.
La politique de relocalisation des internats indigènes, adoptée sous Ávila Camacho, était clairement dénoncée, tout comme l’abandon des campagnes par les gouvernements d’après-guerre. Six ans plus tard, Ríos Hernández réitéra ce constat tranchant, en provoquant cette fois-ci l’indignation de ses homologues indigènes, dépeinte par le journaliste de La Voz del Indio :
Quand il fit référence à l’inefficacité des internats indigènes […] une tempête de protestations plut sur l’exposant : ingénieurs, professeurs, avocats, internes en médecine et étudiants argumentèrent à leur tour qu’ils étaient eux aussi le produit des internats indigènes, et que s’ils ne se trouvaient pas en train de servir leurs communautés, c’était parce qu’ils manquaient d’opportunités pour le faire, mais que personnellement ils étaient incorporés à la nation mexicaine, ce qui était le plus important Footnote 73.
À la fin des années 1950, l’échec relatif des internats n’était pas sans rappeler celui de la Maison de l’étudiant indigène en 1932. Le rêve d’un retour automatique et fécond des Indiens éduqués vers leur communauté d’origine était clairement brisé par la réalité des stratégies individuelles d’ascension sociale.
Parallèlement aux critiques constructives formulées à l’encontre des politiques indigénistes, les représentants autochtones exigeaient ensuite systématiquement un droit de participation aux dispositifs conçus en leur nom : il était nécessaire que les enseignants, les policiers, les autorités locales fussent « indigènes » ; des représentants indigènes devaient pouvoir exprimer leurs opinions au sein de l’Ini, de la Dgai ou dans le cadre de programmes spécifiques, comme celui de la vallée du Mezquital dans l’État d’Hidalgo Footnote 74. Pour ces tenants d’un essentialisme stratégique, il était absolument inconcevable qu’il existât un « indigénisme sans Indiens Footnote 75 ». À l’échelle internationale, la Cnji lutta également, de façon conséquente, pour représenter les « noyaux aborigènes » du Mexique lors des grands congrès interaméricains. Si sa demande de participation fut approuvée par les organisateurs du second Congrès indigéniste interaméricain de Cuzco (Pérou) en 1949, la modeste confédération se retrouva cependant contrainte de couvrir les frais qu’impliquait un tel voyage, chiffrés à 20 000 pesos. Gamio, le directeur de l’Iii, n’offrit que 1 000 pesos à la Cnji, enterrant par là même toute possibilité d’une représentation autochtone mexicaine Footnote 76. La perspective du troisième Congrès indigéniste interaméricain, qui devait se tenir à La Paz (Bolivie) en 1954, suscita logiquement le scepticisme d’Erasto Urbina, maître incontesté des Indiens du Chiapas depuis la période cardéniste et secrétaire général de la Fédération indigène chiapanèque, filiale régionale de la Cnjci : « les Indiens ne vont pas à ce congrès, il n’y a donc aucun intérêt à aller parler avec des gens qui ne nous comprennent pas Footnote 77 ».
Le discours des dirigeants indigènes était enfin parfois extrêmement ambivalent : si leur horizon d’attente semblait souvent identique à celui des indigénistes (forger une nation homogène par l’accélération de la fusion raciale et culturelle), ils défendaient aussi une forme d’autonomie indigène, en revendiquant un droit spécifique à la terre et en érigeant les langues indiennes comme un instrument de défense contre l’oppression métisse. Le secrétaire général de la Cnjci, Ríos Hernández, l’énonça clairement dans sa lettre publique adressée au président Ruiz Cortines à l’été 1952 :
[…] il faut accepter que la castillanisation de l’Indien a l’inconvénient de faciliter l’exploitation dont il est victime par les gens castillanisés, c’est pour cela que l’Indien pense que l’on veut seulement l’alphabétiser et le castillaniser pour la facilité et le confort des blancs et des métis. D’où notre position, conserver nos dialectes comme moyens de défense, jusqu’à être culturellement et économiquement à égalité avec le reste de la population Footnote 78.
Cette position subversive provoqua l’ire de Gamio qui s’offrit, en tant que directeur de l’Iii, un droit de réponse cinglant dans les colonnes de La Voz del Indio :
Franchement, je ne suis pas d’accord avec le paragraphe du premier numéro de cet hebdomadaire, dans lequel vous dites à don Alfonso Ruiz Cortines que la castillanisation de l’Indien ne profite seulement qu’au métis et au blanc et non à lui, et [dans lequel vous] suggérez qu’elle ne soit mise en œuvre qu’à partir du moment où ses conditions économico-culturelles sont améliorées. Je crois que le principal et plus sérieux obstacle sur lequel butent plus de deux millions d’Indiens est leur monolinguisme, car il fait qu’ils sont plus étrangers dans leur Patrie même que les vrais étrangers […]. Naturellement que pour aucune raison ils ne doivent abandonner leurs langues natives qui sont source de tradition et de fierté, comme cela arrive avec les basques, les catalans, etc. Footnote 79.
Le discours de la Confédération indienne contrastait également avec le point de vue de Caso, directeur de l’Ini, pour lequel l’éducation en langue indigène n’était qu’une « étape préalable à la castillanisation Footnote 80 ». Toutefois, chez les représentants autochtones, la logique de défense linguistique était fréquente, sans pour autant être unanime. En 1952, le premier Congrès indigène de l’État du Guerrero plaida pour l’instauration d’une « chaire de langue native » dans les établissements secondaires et supérieurs de la République Footnote 81. En 1954, les représentants indigènes du Guerrero redemandèrent, en vain, l’inclusion du nahuatl dans les programmes scolaires Footnote 82. De manière plus consensuelle, d’autres organisations émanant de la Cnjci, telle l’Assemblée nationale indigène en juin 1952, soutenaient à la fois la castillanisation et l’alphabétisation bilingue Footnote 83.
Cette posture critique n’empêchait pas le mouvement indigène d’adhérer largement à la politique indigéniste des gouvernements post-révolutionnaires. La Cnji exigea constamment la création de nouveaux centres coordinateurs indigènes, véritables fleurons de l’Ini, lesquels se multiplièrent effectivement durant les années 1950 Footnote 84. Les relations des indigènes avec l’Ini et la Dgai, après avoir été orageuses entre 1953 et 1954, devinrent excellentes à la fin des années 1950 Footnote 85. La Voz del Indio continuait de retransmettre l’actualité indigéniste nationale et interaméricaine Footnote 86. L’Union nationale des organisations indigènes (bref avatar de la Cnjci), l’Ini et l’Iii bâtirent même des projets communs, notamment celui qui permit la création des centres de lecture populaire à partir de la fin 1953 Footnote 87. Le fait que plusieurs dirigeants indigènes eussent passé la barrière de l’éducation supérieure permit en outre de rompre avec le paternalisme qui avait prévalu jusqu’alors. Une poignée d’entre eux, tels Ríos Hernández et Ulrick Lorenzo Figueroa Mata, suivirent des études d’anthropologie ou de sociologie. À la fin des années 1950, la Cnjci disposait de trois représentants permanents, auprès de l’Ini, de la Dgai et de l’Institut national de la jeunesse mexicaine (Injm) Footnote 88. Des tables rondes réunissaient désormais anthropologues indigénistes, tels Juan Comas de l’Iii ou Gonzalo Aguirre Beltrán de l’Ini, et dirigeants indigènes, tel Hernández López Footnote 89. Fait révélateur, ce dernier devint un artisan de la politique de l’Ini en dirigeant plusieurs centres coordinateurs durant les années 1960. Les hauts représentants des « races indigènes » semblaient enfin avoir voix au chapitre. À défaut d’obtenir statutairement une représentation décisive dans les instances dirigeantes, comme le conseil directeur de l’Ini, ceux-ci colonisaient par le bas les institutions désignées à leur égard.
L’identification indigène : ressource politique, frontière raciale et projection continentale
Dans une large mesure, les représentants indigènes de la fin des années 1940 furent des entrepreneurs raciaux, c’est-à-dire des partisans d’une forme de séparatisme – même si le mot est, sans aucun doute, équivoque Footnote 90. Ils s’approprièrent le langage des élites politiques et scientifiques du pays qui, durant des décennies, avaient considéré les indigènes comme un ensemble formant une ou plusieurs « races ». Façonnés par un dispositif spécifique, à travers le réseau des internats indigènes, ils reformulèrent leur sentiment d’altérité en employant stratégiquement le langage racialiste dominant. Ils donnèrent, dès lors, un sens positif et englobant à la notion de « race », à contre-courant de l’offensive des experts de l’Unesco qui cherchaient à limiter l’usage du mot à la simple anthropologie physique. Même s’ils l’utilisèrent ensuite avec une plus grande parcimonie, à l’instar des sociologues et des anthropologues mexicains, ils revendiquèrent initialement leur « race » pour mieux la défendre. En décembre 1949, le président du premier Congrès national des jeunes indigènes expliquait ainsi au président Alemán que la réunion qu’il chapeautait devait étudier et résoudre les problèmes de la « race indigène » du pays Footnote 91. Deux mois plus tôt, le Comité exécutif national de la Cnji avait déjà souligné, auprès de la présidence de la République, que la nouvelle organisation travaillait effectivement à l’« unification des races autochtones » du Mexique Footnote 92. En d’autres termes, la priorité de la Cnji était davantage la défense raciale que le métissage, dans le cadre d’un processus de racialisation positive. Cherchant à définir « l’Indien », l’organe des jeunes indigènes pouvait encore souligner, en 1956, l’importance du « concept de race Footnote 93 ». Tout en conservant une relative imprécision dans les termes, l’auteur de l’article, le jeune avocat Rubén Armendáriz, opérait un raisonnement racialiste en reliant explicitement le « génie musical » mexicain et le « sang indien » – les caractères physiques déterminaient, selon lui, une partie des caractères psychiques Footnote 94. Deux ans plus tôt, Armendáriz avait souligné le caractère biologique de l’indianité : « Nous ne pouvons nous défaire de l’idée que cette originalité nous différenciant provient de l’immanence, dans nos êtres, du sang indigène Footnote 95. »
La Voz del Indio était néanmoins un espace de discussions, lequel faisait écho à la progressive déracialisation de l’indigénisme et aux débats entre praticiens des sciences sociales. Dès 1952, Gamio, disciple revendiqué de Franz Boas et alors directeur de l’Iii, avait invité l’organe des jeunes autochtones à adopter une définition exclusivement culturelle de l’indianité :
Au Mexique, il n’y a pas de préjugés raciaux, ils sont principalement économiques et culturels. […] de très nombreuses personnes considérées comme indigènes du fait de leur teint mat et d’autres caractéristiques physiques se sont incorporées aux plus hautes strates sociales […], d’autre part il n’est pas encore possible de distinguer anthropologiquement le soi-disant Indien de race pure du métis, étant donné qu’il existe des groupes aborigènes, comme les Otomis de la vallée du Mezquital, dont la peau est moins foncée que celle d’autres groupes qui n’ont quasiment pas de sang indigène […]. Le terme « race » est scientifiquement dévalorisé, et cela n’a pas de sens de dire race maya, race otomi, etc. Linguistiquement oui, on peut dire que des individus déterminés sont Indiens parce qu’ils parlent seulement des langues d’origine précolombienne ou aussi l’espagnol ; cependant cette classification laisse de côté des millions de gens qui parlent seulement le castillan mais qui ont encore une proportion majeure ou mineure de caractéristiques culturelles indigènes, c’est-à-dire d’origine préhispanique Footnote 96.
Dans le même sens, le professeur Félix Ramírez, d’origine purépecha, avait défendu, fin 1955, une position nettement anti-racialiste :
[…] un individu peut avoir entièrement l’apparence d’un Européen et, cependant, penser et se comporter comme un Indien et, au contraire, un Indien, de conformation anthropologique d’Indien, qui a des formes mentales européennes, n’est plus Indien : il pense et se conduit comme un Européen Footnote 97.
L’esprit et la race étaient ainsi déliés, même si cette rhétorique avait surtout pour but de défendre le métissage. Néanmoins, un même auteur pouvait conserver des références racialistes tout en insistant sur le caractère purement culturel des différences entre métis et indigènes. Figure majeure des indigènes éduqués, le sociologue et juriste Figueroa Mata soulignait, fin 1955, l’absence de « tensions raciales » au Mexique, à l’opposé de l’exemple états-unien :
L’individu du plus pur sang indigène, à partir du moment où il adopte les caractéristiques externes de la culture métisse, a les mêmes possibilités […] que le reste des citoyens. Il peut même augmenter pacifiquement le métissage, en faisant la cour et en se mariant avec une blonde descendant d’Européens qui, en aucun cas, ne verrait son statut diminué face au reste de la société […]. Dans nos terres, le sang, la tradition, la culture native se sont convertis en symbole de mexicanité Footnote 98.
À la différence des États-Unis, marqués par la ségrégation, le Mexique était perçu par les dirigeants indigènes comme un espace racial potentiellement fluide, lissé par l’idéologie révolutionnaire du métissage. Selon Figueroa Mata, les indigènes pouvaient facilement devenir métis à partir du moment où ils adoptaient les « caractéristiques externes » de la culture dominante. La pigmentation de leur peau et la spécificité de leurs traits n’étaient pas nécessairement des éléments discriminants, ni mêmes identifiables en tant que tels. La barrière raciale, entre métis et indigènes, demeurait plus que friable. Ce raisonnement n’empêchait pas l’auteur d’adopter une définition largement biologique de l’indianité. L’altérité indigène était donc conçue en termes raciaux par une partie des intellectuels autochtones, quand bien même le Mexique était célébré pour son absence de « tensions raciales ». Sous le masque du métissage, une lutte des races avait donc bien lieu. Pour le sociologue indigène, cette lutte devait permettre à ses « frères de race » d’obtenir une forme d’autonomie. Si le droit mexicain protégeait également tous les citoyens, il était nécessaire que les indigènes luttassent pour un « espace juridique » plus important où pussent se manifester « les modulations de [leurs] âmes natives qui [battaient] encore dans le palpitant esprit de [leurs] races Footnote 99 ». Au milieu des années 1950, certains dirigeants indiens continuaient donc de manier la dialectique racialiste avec aplomb, unissant caractères biologiques et spirituels, sans qu’il s’agît entièrement d’une simple métaphore. De plus, si la race était latente, la classe était aussi présente. Dans les discours indigènes, les deux notions restaient explicitement liées Footnote 100. La force du marqueur racial s’expliquait par la cohérence sociale du groupe concerné ; La Voz del Indio décrivait les indigènes comme les déshérités du Mexique. Ce discours public ne correspondait pas toutefois aux expériences privées : à la suite de ses entretiens avec le groupe des fondateurs de la Cnji, l’anthropologue Alicja Iwańska révéla que la quasi intégralité des défenseurs de l’indianité s’étaient en réalité mariés avec des femmes de la classe moyenne mexicaine, socialement considérées comme métisses Footnote 101. Par ailleurs, plusieurs des partisans de l’indianité biologique ou lignagère, tels Ríos Hernández ou Figueroa Mata, étaient en partie d’origine métisse Footnote 102. Tiraillée entre des références racialistes persistantes et un nouveau paradigme économico-culturel, et régulièrement contredite par les choix matrimoniaux de ses exposants, l’identification indigène correspondait, en somme, à une « race sociale » aux contours plastiques Footnote 103.
Cette mobilisation stratégique de l’altérité n’était cependant pas toujours acceptée. Les autorités n’hésitaient pas à rappeler à l’ordre ces citoyens éduqués qui revendiquaient leur indianité de manière active. Selon elles, un bon Indien était un sujet largement passif et obéissant, un citoyen de seconde zone, objet de politiques spécifiques. Les représentants indigènes qui semblaient effectuer un faux pas aux yeux des autorités indigénistes se voyaient régulièrement nier leur indianité Footnote 104. Ils étaient, en quelque sorte, élevés contre leur gré au rang de métis. Ce métissage imposé visait à les libérer de la représentation du groupe indigène qu’ils prétendaient détenir. Cette assignation s’avérait assez logique, étant donné que le métis était le sujet national par excellence, le moteur historique de la Révolution mexicaine, l’objectif final de la « fusion raciale » à l’œuvre depuis la colonisation, une fusion que les anthropologues cherchaient précisément à accélérer. Il était impensable, aux yeux des différentes autorités politiques et scientifiques, obsédées par le métissage, qu’un citoyen puisse revendiquer son indianité tout en adoptant complètement les éléments visibles et invisibles de la culture occidentale. Les indigénistes ne planifiaient-ils pas l’« acculturation scientifique de l’Indien Footnote 105 » ? Un citoyen cherchant à investir son altérité indigène était donc potentiellement déviant ; il devait accepter d’être devenu un métis comme les autres. Le discours officiel de l’Ini l’exprimait clairement :
[…] si un individu quitte sa communauté et apprend l’espagnol et va travailler par exemple dans une usine, ou vivre dans une ville, et va acquérir les coutumes […] des habitants de cette ville, il n’est plus indigène mais fait partie de la grande masse de la population mexicaine Footnote 106.
Le dispositif mis en place par l’Ini devait provoquer la disparition graduelle des Indiens, tout en conservant quelques oripeaux culturels, tel l’artisanat indigène. Les représentants aborigènes, Mexicains modernes et éduqués, pouvaient donc être attaqués quant au maintien affiché de leur indianité. Dans un article intitulé « Suis-je ou non Indien ? », le chef des indigènes de la République, Ríos Hernández, rendit public ses propres déchirements, afin de défendre sa conception d’une indianité active. Son premier signalement identitaire était à la fois géographique, biologique et culturel :
Une question qui s’est fréquemment posée à moi est celle de savoir si je suis Indien ou non, selon la conception commune que l’on donne à ce mot au Mexique […]. Je suis né de parents zapotèques dans mon cher village de Zoogocho, district de Villa Alta, État de Oaxaca […]. Ethniquement et linguistiquement, je peux me considérer dans le schéma général caractéristique des habitants de mon village, de type oaxaquide [sic] dolichocéphale, avec une stature et une pigmentation inférieures à la moyenne, correspondant à la famille « zapotèque de la Sierra » Footnote 107.
Le patron des indigènes mexicains, dont le père était zapotèque mais la mère métisse, ajoutait qu’il avait pu « conserver [sa] langue native » et qu’il changeait de vêtements quand il revenait dans son village d’origine « pour ne pas être l’exception ». Son indianité était donc, selon lui, irréfutable. Elle n’en avait pas moins été niée à maintes reprises. Élève à l’internat indigène de Guelatao (Oaxaca), Ríos Hernández était devenu, en 1938, membre du Gouvernement scolaire, un conseil réunissant des étudiants et des professeurs, au sein duquel il osa dénoncer les abus des personnels de l’établissement, lesquels avaient pris la mauvaise habitude de détourner les denrées alimentaires destinées aux jeunes inscrits. En représailles, le directeur de l’internat expulsa sur le champ Ríos Hernández et ses camarades, les qualifiant de « métis ». Quelques années plus tard, le dirigeant de la Cnji et ses compagnons furent confrontés à la même assignation, au moment où ils cherchaient à favoriser l’organisation collective des jeunes indigènes :
Nos entretiens, qu’ils fussent avec des fonctionnaires du gouvernement, des directeurs ou des employés d’autres institutions, se concluaient nécessairement par cette affirmation catégorique de leur part : bien, mais si vous n’êtes plus Indiens […].
En 1953, désigné chef d’une brigade d’amélioration indigène de la Dgai dans l’État d’Hidalgo, Ríos Hernández fut d’abord félicité publiquement pour son action lors du « Jour de l’Indien », une festivité promue par l’Iii. Il vit ensuite son indianité brutalement niée, après avoir critiqué l’iniquité du système judiciaire : « Vous, qu’en savez-vous, peut-être que si vous étiez Indien vous pourriez opiner avec justesse, mais, etc., etc. ». Le chef des indigènes concluait avec amertume : « Si je suis Indien ou non, avant tout je suis Mexicain et comme Mexicain j’ai le droit et l’obligation de collaborer à l’intégration de l’authentique mexicanité. Que je sois ou non Indien » Footnote 108. Il était donc parfois malaisé de maintenir la frontière raciale et, notamment, fort difficile, pour ces représentants indigènes costumés et cravatés, d’établir une supra-ethnicité entre le monde métis, qui cherchait à les incorporer pour les rendre invisibles, et les communautés indiennes, dont ils se faisaient les porte-parole.
Toutefois, si l’identification indigène était pour eux chose friable, à l’échelle locale ou nationale, l’américanisation de l’indigénisme leur fut largement salutaire. L’internationalisation des politiques indigénistes favorisa la mise en contact des dirigeants indigènes du continent. En 1940, le congrès de Pátzcuaro avait déjà réuni quarante-sept représentants indiens, venus essentiellement du Mexique (trente-deux) et des États-Unis (quatorze) Footnote 109. Si les autochtones des deux rives du Rio Bravo ne tissèrent alors pas de liens durables, le seul délégué indigène panaméen, Rubén Pérez Kantule, sut établir une relation pérenne avec ses homologues mexicains. Par La Voz del Indio, les jeunes indigènes du Mexique furent ainsi régulièrement informés de la situation des Kuna du Panamá, représentés par Pérez Kantule et son fils, Rubén Pérez Kantule Junior Footnote 110. Les deux mouvements, l’un à vocation nationale, l’autre ethnique, échangèrent à plusieurs reprises. En 1958, la Cnjci affirmait correspondre avec des structures indigènes localisées dans huit pays latino-américains Footnote 111. L’Iii, domicilié à Mexico, épaulait par ailleurs les organisations indigènes nationales telles que la Cnji et la Cnjci. Ces dernières, en retour, vantaient auprès de leurs militants les multiples programmes et actions de l’Iii. Le cadre interaméricain permit dès lors le renforcement de la Confédération des jeunes indigènes mexicains, laquelle misait sur la préparation d’un congrès continental ou panaméricain aborigène, projet qui fut évoqué en 1950 et en 1955, sans traduction concrète Footnote 112. Cet objectif d’union des indigènes des Amériques était indissociable d’un discours postcolonial critique, qui considérait que le « problème indigène » était né le 12 octobre 1492 et qui dénonçait l’« attitude ignominieuse » des « euro-métis », descendants directs des conquistadors Footnote 113. Le métis n’était donc pas seulement le sujet national par excellence, il était aussi l’héritier du colon.
Vers une racialisation de la politique ?
L’espace politique qui s’ouvrit soudainement durant les années 1940-1950 encouragea les jeunes entrepreneurs de l’indianité à coloniser le Pri. En 1949, le rapport confidentiel livré par le ministre de l’Intérieur à la présidence de la République décrivait la Cnji comme largement autonome Footnote 114. Si elle bénéficiait d’une subvention du Pri depuis août 1948, cette dernière, qualifiée de « sporadique », était modique (150 pesos mensuels) et ne couvrait absolument pas les besoins, s’élevant à 600 pesos mensuels Footnote 115. Il semble donc que le Pri ait progressivement cherché à capter un élan endogène pour l’instrumentaliser à son profit. Néanmoins, ce parti n’était pas un monolithe. Divisé en trois secteurs, ouvrier, paysan et populaire, correspondant respectivement à trois oligopoles syndicaux – la Confédération des travailleurs du Mexique (Confederación de trabajadores de México, Ctm, créée en 1936), la Confédération nationale paysanne (Confederación nacional campesina, Cnc, 1938) et la Confédération nationale des organisations populaires (Confederación nacional de organizaciones populares, Cnop, 1942) –, le Pri avait aussi dans son orbite un mouvement de jeunesse (la Confédération des jeunes mexicains, Confederación de jóvenes mexicanos, Cjm, 1939) et entretenait des liens de rivalité ou de complémentarité avec d’autres partis politiques (tels que le Parti populaire, Pp, créé en 1947 et lié à la grande figure de la gauche marxiste, Lombardo Toledano). Au sein de cette galaxie, le mouvement indigène joua sa propre partition, de manière à délimiter son espace politique, fort de l’importance idéologique nouvelle de la catégorie « indigène ». Le Pri n’a donc pas absorbé la Cnji : celle-ci a intégré le système priiste en conservant une autonomie importante, ce qui lui permettait de construire en son sein un monopole de la représentation politique indigène. De nombreux indices corroborent cette stratégie de racialisation du système priiste. En juin 1949, une lettre ouverte de la Cnji aux étudiants indigènes dénonçait les intrigues de la Cjm, qui cherchait à rallier des sociétés d’élèves de plusieurs internats indiens pour les séparer de la Fnei, pourtant étroitement liée à la Cnji Footnote 116. D’après les dirigeants de cette dernière, cinq directeurs d’internats avaient demandé l’intervention de la Cjm pour semer, in fine, la division entre les étudiants indigènes. Au-delà du conflit entre des étudiants indigènes demandant du matériel scolaire élémentaire et des directeurs d’internats régulièrement décrits comme prévaricateurs, se jouait surtout une lutte raciale explicite entre indigènes et métis. La Cnji lançait l’avertissement suivant :
[…] il y a encore des personnes qui croient que l’Indien n’est toujours pas préparé pour résoudre ses propres problèmes et qu’il a encore besoin de la tutelle des métis. […] nos volontés ont été façonnées par les souffrances et les vicissitudes de la vie des indigènes et nous ne nous vendons à aucun prix. […] nous avons eu l’honneur d’être élèves des internats indigènes, […] nous défendons l’intégrité et la souveraineté des indigènes Footnote 117.
Pour la Cnji, la représentation des jeunes indigènes appartenait donc à eux-mêmes et non à la Cjm. L’exécutif et le Pri semblent avoir été a priori favorables à cette posture raciale (considérant qu’il fallait nécessairement être Indien pour représenter les Indiens), en constatant la force et l’autonomie du mouvement des jeunes aborigènes. Le pacte entre le Pri et la Cnji se noua cependant très progressivement. À l’issue du premier Congrès national des jeunes indigènes en décembre 1949, une note synthétique à l’attention du président Alemán révélait que la rencontre s’était tenue « grâce à l’aide du Pri », en présence d’un représentant du parti, et que l’« idéologie » de la Cnji traduisait sa pleine « adhésion au gouvernement » Footnote 118. Toutefois, en 1951, un nouveau mémorandum confidentiel, également adressé au président Alemán, soulignait que la Cnji était autonome, ne recevant aucun subside officiel et ne dépendant ni du Pri ni d’un ministère en particulier Footnote 119. Le seul lien associant la Cnji à l’État priiste était son local, situé dans les bureaux de la Direction générale des affaires indigènes, dépendante du ministère de l’Éducation publique. Le même mémorandum soulignait néanmoins la possible instrumentalisation, du point de vue du Pri, des jeunes indigènes. Selon le conseiller de la présidence, il était souhaitable que le second Congrès national des jeunes indigènes approuvât la nomination d’un Comité organisateur indigéniste national. Ce dernier devait jouer un rôle politique et préparer la future victoire du candidat du Pri, Ruiz Cortines, à l’élection présidentielle du 6 juillet 1952. La création de ce comité ad hoc devait permettre à la Cnji de conserver son apolitisme statutaire. Néanmoins, la finalité partisane était plus importante que la finalité électorale, comme le soulignait le mémorandum : « l’organisation politique du secteur indigène se fera pour préparer son entrée comme telle au Pri Footnote 120 ». Le Pri était précisément un parti corporatiste, divisé en trois « secteurs ». La présidence songea donc, de manière furtive, à la création d’un « secteur indigène », consacrant ainsi la frontière raciale entre le sujet métis et l’altérité interne. Cela aurait signifié l’élection de députés et de sénateurs exclusivement indigènes, comme il en existait sous l’étiquette populaire (Cnop), paysanne (Cnc) ou ouvrière (Ctm). Le brouillon du manifeste du Comité organisateur indigéniste national confirmait cette vision :
Faciliter les moyens d’organisation des tribus natives du pays comme secteur de population avec des problèmes spécifiques, pour qu’il entre en tant que tel au Pri et participe au jeu de la politique nationale soutenant les orientations qui défendent sa cause, de la même manière que les ouvriers et les paysans Footnote 121.
Cette idée, jamais concrétisée, révélait cependant le capital politique acquis par le mouvement des jeunes indigènes auprès des plus hautes autorités. Il ne s’agissait pas d’un projet de circonstances du point de vue des indigènes eux-mêmes : en 1939, la Fédération indigéniste révolutionnaire de Oaxaca avait clairement exprimé le même souhait, un an après la fondation du Parti de la Révolution mexicaine (PRm, antécédent direct du Pri) : « Art. 31. La Fédération indigéniste révolutionnaire de Oaxaca se considère comme secteur populaire du Prm jusqu’à ce qu’elle obtienne la déclaration de former un secteur spécial dénommé indigéniste Footnote 122 ».
À l’issue de son second congrès en novembre 1951, la Cnji devint la Confédération nationale des jeunes et des communautés indigènes (Cnjci) : après avoir représenté la « jeunesse », l’organisation, portée par les mêmes dirigeants, prétendait à la représentation politique de l’ensemble du monde indigène. Forte de son monopole, la Cnjci effectua son entrée officielle au Pri par le biais du troisième secteur, c’est-à-dire en intégrant la Confédération nationale des organisations populaires (Cnop) Footnote 123. Cette décision fut formalisée lors du second congrès, même si des contacts antérieurs avaient été établis Footnote 124. Durant les années 1950, la Cnjci organisa de nombreuses activités sous les auspices de la Cnop Footnote 125. L’organisation, priiste, s’opposait par ailleurs fermement au Pp de Lombardo Toledano Footnote 126. Bien qu’elle ne devînt pas l’organisatrice d’un secteur indigène à part entière, la Cnjci s’affirma comme l’interlocutrice unique sur la question autochtone au sein de la Cnop. À défaut d’obtenir le contrôle d’un secteur en tant que tel, la Cnjci conserva son monopole de la représentation indigène. Toutefois, la confédération s’étiola progressivement à partir de la fin des années 1950, au moment où ses fondateurs décidèrent d’investir leur énergie dans la sphère professionnelle Footnote 127. L’un d’entre eux, Ríos Hernández, avait d’ailleurs échoué à obtenir l’investiture du Pri aux élections législatives de 1952 et ne put devenir député fédéral, malgré le soutien des Zapotèques de la Sierra de Juárez (Oaxaca) (fig. 3).
L’altérité en politique : l’échec de la candidature d’Onésimo Ríos Hernández à la députation priiste

En conclusion, le mouvement des jeunes aborigènes, né de la généralisation de l’indigénisme éducatif et animé par l’esprit de Pátzcuaro, apparaît comme le chaînon manquant entre les mobilisations autochtones des années 1930, orchestrées par le cardénisme, et les contestations des « années 1968 ». Façonnés par le système des internats indigènes, de jeunes Indiens éduqués firent rapidement de leur « race » une ressource organisationnelle et politique. La catégorie « indigène », dotée d’une légitimité interaméricaine et désormais objet d’un dispositif multiforme, leur permit d’accumuler un capital politique d’un type nouveau, fondé sur l’idée d’une race sociale. Tout en défendant l’héritage de la Révolution, le groupe mené par Ríos Hernández et Hernández López lutta paradoxalement contre l’idéologie du métissage, alors pensée comme le masque de la lutte des races. Tout en prétendant stratégiquement « mexicaniser l’Indien », les jeunes aborigènes défendirent auprès de leurs « frères de race » une « souveraineté indigène ». Tout en s’inscrivant formellement dans le système priiste, le mouvement natif sut agir comme un secteur autonome qui ne disait pas son nom. Malgré l’institutionnalisation progressive de l’indigénisme, la lutte des jeunes aborigènes ne fut pas aisée, dans la mesure où ce dispositif de gestion de l’altérité était encore pensé par nombre d’anthropologues comme la chasse gardée de savants qui s’identifiaient comme blancs ou métis. En 1967, face à des contestations grandissantes, l’anthropologue mexicain Aguirre Beltrán rappelait ce qui relevait, selon lui, de l’évidence :
L’indigénisme n’est pas une politique formulée par les Indiens pour la résolution de leurs problèmes mais bien celle de non-Indiens par rapport aux groupes ethniques hétérogènes qui reçoivent la désignation générale d’indigènes Footnote 128.
Cette assertion extrêmement autoritaire, publiée dans la revue de l’Iii, n’est pas sans rappeler le débat fondateur de l’Ini. Toutefois, ce qui semblait critiquable en 1948 devenait proprement intolérable à la fin des années 1960. La réponse des indigènes éduqués, dont le nombre s’était multiplié durant la décennie, parut en janvier 1968. Signée par Ríos Hernández, alors représentant de l’Association mexicaine des professionnels et intellectuels indigènes, elle rappelait à Aguirre Beltrán l’histoire d’un mouvement né à la fin des années 1940, pour lequel la gestion du « soi-disant problème indigène » revenait aux indigènes et, notamment, aux plus « préparés » d’entre eux Footnote 129. Durant les années 1940 et 1950, le Mexique post-révolutionnaire avait en effet été le théâtre d’une racialisation stratégique, positive et émancipatrice, qui avait largement échappé au contrôle des autorités politiques et indigénistes. La défense de la race avait permis d’unir les aspirations de groupes ethniques extrêmement différents, tous en situation d’infériorité sociale. Pour ses exposants, l’argumentaire racial avait également servi d’arme pour tenter de modifier à leur profit les règles du « champ indigéniste » : à défaut d’avoir reçu l’onction du diplôme de l’École nationale d’anthropologie et d’histoire, l’identification à un groupe pensé comme une race historiquement marginalisée devait permettre d’avoir voix au chapitre. Là résidaient sans doute les résistances indiennes à l’abandon du terme de race, plastique et englobant, au profit d’une vision culturaliste prêchée par l’anthropologie des années 1950. Considérer les usages militants de la race par les dirigeants autochtones mexicains devrait conduire les praticiens des sciences sociales à examiner les processus de racialisation sous un autre angle que celui de la simple assignation oppressante et verticale. Dans le cas mexicain, la véritable assignation oppressante fut de vouloir assimiler les indigènes éduqués au sujet national métis pour les réduire au silence et à l’invisibilité. Quand l’assignation à un métissage uniforme s’exprimait dans le langage de l’antiracisme, il était relativement logique que l’expression de l’altérité puisât dans le registre du sang indigène et de la race. Si le dispositif indigéniste, pensé par ses concepteurs comme transitoire, structura un « régime national d’altérité », l’histoire politique de l’altérité montre finalement que l’« autre interne » en fut un élément perturbateur autant qu’un facteur de stabilisation.
Cette histoire mexicaine fut-elle pour autant exceptionnelle ? Les rares travaux sur les mobilisations indigènes latino-américaines antérieures aux « années 1968 » soulignent que les années 1940 et 1950 furent marquées par l’imbrication des dispositifs indigénistes et des mouvements autochtones nationaux. Ainsi, la formation de la Fédération équatorienne des Indiens, en 1944, s’explique en partie par la création d’un Institut indigéniste à Quito en 1942. Comme au Mexique, certains indigènes éduqués du Chili, usant du langage de la « race » et du « sang indigène », devinrent à moyen terme des acteurs du champ indigéniste, à l’instar du mapuche Venancio Coñuepán Huenchal, dirigeant de la Corporation araucane en 1938, délégué chilien au Congrès de Pátzcuaro en 1940, puis ministre des Terres et de la Colonisation en 1953, et dont la trajectoire anticipe largement celle de Hernández López.
Néanmoins, nombreux furent les facteurs qui conférèrent à la configuration mexicaine un caractère d’exemplarité. L’articulation entre l’essor accéléré d’un double dispositif indigéniste (la Dgai et l’Ini), le déploiement sur son sol de son prestigieux pendant interaméricain (l’Iii), ainsi que la stabilisation d’un système partisan légitimé par une idéologie révolutionnaire favorable à l’« Indien » et cherchant à encadrer toutes les forces sociales (le Pri et la Cnop), provoquèrent l’ouverture d’un espace politique pour ceux qui surent faire de leur indianité un levain.
La racialisation décrite ici fut donc émancipatrice pour un mouvement dont l’une des antiennes, « Nous avons besoin du Mexique, le Mexique a besoin de nous », n’est pas sans rappeler le mot d’ordre « Plus jamais un Mexique sans nous », adopté après 1994 par l’Armée zapatiste de libération nationale du sous-commandant Marcos, puis repris par la candidate du Conseil indigène de gouvernement, María de Jesús Patricio, lors de l’élection présidentielle de 2018. Ces stratégies du temps présent, conflictuelles ou collaboratives, s’inscrivent dans une histoire au plus long cours, celle de la « négociation indigène » et de ses multiples intermédiaires, à l’œuvre depuis la colonisation ibérique et décryptée par de nombreux travaux récents, loin de la « légende noire » et de la « légende blanche » de l’Empire espagnol Footnote 130. Le pragmatisme des représentants des peuples autochtones de l’époque moderne, qui instrumentalisèrent les institutions hispaniques et adoptèrent la culture juridique de l’Ancien Régime, contribua à produire un « ordre colonial hybride », sans pour autant saper fondamentalement la domination qui s’exerçait sur eux. Plusieurs siècles plus tard, l’histoire des indigènes de la République mexicaine montre, elle aussi, que l’indianité fut bel et bien une position tactique à l’ère de la formation puis de la déconstruction du système priiste. De la conquête à nos jours, l’indianité s’affirma comme une relation autant que comme une stratégie permanente, loin de toute perspective essentialiste. Qu’elle fût dotée d’un contenu juridique, racial, social ou culturel, l’altérité, constamment mobilisée, n’était en somme que l’instrument étincelant d’une lutte politique, au service d’une minorité largement invisible.


