Cet ouvrage de Maïté Dupont vient combler un manque dans les études sur corpus portant sur les marqueurs conjonctifs. Les deux principales originalités de son approche résident dans la dimension contrastive anglais-français mais aussi entre deux genres de textes : les écrits scientifiques et les éditoriaux dans les journaux. La notion de contraste est donc belle et bien au cœur de ce travail.
L’autrice précise dès les premières pages sa conception de ce qu’elle appelle les marqueurs conjonctifs (‘conjunctive markers’). Il s’agit d’unités linguistiques dont la fonction principale est de marquer explicitement une relation logique entre deux propositions, deux phrases ou deux paragraphes. Cependant, Maïté Dupont considère que cette marque est facultative et qu’elle peut appartenir à différentes catégories grammaticales, à savoir les subordonnants, les coordonnants et les adjoints conjonctifs (‘conjunctive adjuncts’). Ainsi, on peut émettre l’hypothèse que ‘marqueurs conjonctifs’ (MC) remplace le terme souvent utilisé en linguistique française de ‘connecteurs’. Son étude contrastive se propose d’observer trois paramètres principaux, à savoir la fréquence des marqueurs, la nature des unités jointes et la place du marqueur dans l’énoncé (uniquement pour les adverbes).
Après l’introduction générale, on trouve, dans le chapitre 2, une discussion sur les paramètres permettant de déterminer que deux formes sont équivalentes dans le cadre d’une étude interlangue. On y trouve également une distinction salutaire entre la présence/absence de la marque et la relation (hypotaxe/parataxe). L’autrice a recours à la solution du continuum pour rendre compte de la diversité des relations. Elle enchaine avec une discussion sur la définition de la notion de contraste et se heurte à un problème courant et non trivial: la définition et les principes de repérage ne sont pas les mêmes dans la littérature scientifique sur l’anglais et sur le français. Le tableau 3 (pp. 55-56) présente une synthèse éclairante de la situation dans les deux langues. Maïté Dupont s’est donc lancée dans une aventure complexe. Le champ à couvrir est vaste et la terminologie non unifiée. Le pari est rendu encore plus difficile par la perspective interlangue, à cheval entre deux traditions. Le chapitre 2 se clôt sur la conception de la notion de contraste retenue par l’autrice.
Le chapitre 3 comporte une synthèse des études contrastives sur corpus et évoque l’intérêt des corpus pour mener à bien ce genre de description. Il contient également une discussion autour de la distinction entre corpus de traduction et corpus comparables et de la composition des corpus permettant une véritable comparaison. Dans certaines études antérieures, le français a été présenté comme une langue marquant de manière plus explicite les relations que l’anglais. D’où une fréquence attendue plus importante de marqueurs conjonctifs. Mais ce sujet est discuté et certaines publications soutiennent le contraire. Cette divergence serait due, selon l’autrice, à une limitation des données empiriques utilisées jusqu’ici. En guise de conclusion, il est dit que l’anglais aurait tendance à recourir plus aux coordonnants et le français aux subordonnants. Cependant, les résultats présentés plus loin par Maïté Dupont montrent que l’anglais comporte plus de marqueurs que le français, coordonnants et subordonnants confondus.
Le chapitre 4 se propose d’articuler le cadre d’analyse (la ‘Systematic Functional Linguistics’ d’Halliday) et la linguistique de corpus. La SFL est présentée de même que l’approche sur corpus, les deux étant considérées comme complémentaires. S’ensuit un développement détaillé autour de la conception des notions de thème et de rhème dans le cadre de la SFL.
Le chapitre 5 présente le corpus d’étude et la méthodologie. Il contient également une justification du fait de travailler à partir de textes originaux dans les deux langues (corpus comparables) plutôt que des traductions. En effet, il a été montré dans des études antérieures que la fréquence des MC était notablement supérieure dans les textes traduits. Ainsi, les traductions possèdent des caractéristiques particulières les rendant sensiblement différents de textes produits par des locuteurs natifs. L’autre problème invoqué est le manque de données de traductions disponibles ayant également les caractéristiques adéquates pour servir de corpus comparables. Les deux corpus retenus sont le Multilingual Corpus of Editorials composé d’éditoriaux de presse dans les deux langues et le Louvain Corpus of Research Articles comportant des articles scientifiques dans le domaine des Humanités. Il s’agit donc de deux registres de langue formels. Au total, 8 millions de mots (tableau pp. 148-149) équilibrés entre les deux langues et les deux sous-corpus. Concernant la liste des MC pris en compte, elle a été obtenue à partir d’une compilation de listes existantes. Au total, il y en a 42 pour l’anglais et 50 pour le français. Les items qui auraient nécessité un travail de tri trop important ont été écartés. Il s’agit par exemple de and et quand en tant que marqueurs de contraste uniquement. Toutefois, il peut sembler étonnant que quand bien même soit à la fois dans la liste des subordonnants et des adverbes et que or (fr) soit classé dans les adverbes. Cela aurait nécessité une explication car ce n’est pas la pratique habituelle.
Le chapitre 6 porte sur la polysémie des marqueurs et la segmentation syntaxique. Maïté Dupont fait sien le principe selon lequel certains marqueurs dans certains contextes peuvent cumuler deux sens. Concernant la délimitation des unités syntaxiques et notamment la notion de ‘clause’, il semble y avoir un glissement entre ‘clause’ et ‘sentence’. Par exemple, on observe un emploi indistinct entre ‘clause averbale’ et ‘phrase averbale’ (p. 184). Les deux tableaux pages 198–202 sont très utiles pour avoir une vision d’ensemble de l’annotation morphosyntaxique. En outre, on constate un certain déséquilibre entre les références pour le français, qui sont plus limitées, et celles pour l’anglais qui semblent plus spécialisées. Il est dommage de ne pas retrouver plus de mentions de travaux importants en linguistique française dans le sillage de Claire Blanche-Benveniste ou Alain Berrendonner.
Les chapitres 7 et 8 présentent les résultats de manière détaillée, descendant jusqu’au niveau lexical du marqueur concerné, avec de nombreuses statistiques fort éclairantes. Cela permet de mettre en lumière à la fois les différences interlangues mais aussi intergenres textuels. On peut toutefois critiquer la place prépondérante de la ponctuation forte dans les analyses. Et on s’interroge parfois sur l’analyse de certains exemples. Pour notre part, hormis la présence d’une marque graphique, je ne vois pas de différence entre l’exemple 67 (p. 248) et 77 (p. 250). Le recours à la notion de liste paradigmatique aurait permis de montrer cette proximité.
En guise de conclusion, je tiens à souligner que ce travail est exemplaire du fait de sa rigueur méthodologique et de l’ampleur des données traitées en anglais et en français. Il illustre parfaitement ce à quoi doit correspondre une bonne étude sur corpus en linguistique contemporaine.