Introduction
Au Québec et au Canada, les sondages d’opinion publique identifient traditionnellement la santé, l’économie et l’éducation comme enjeux prioritaires lors des campagnes électorales. Néanmoins, comme le souligne Daoust (Reference Daoust2023), il semble y avoir une reconfiguration de ces priorités depuis 2018, puisque de plus en plus de personnes placent l’environnement dans ce « top trois » au moment des élections fédérales et provinciales. Est-ce à dire que les partis politiques parlent de plus en plus d’environnement, eux aussi? Et s’ils le font, comment en parlent-ils?
Étrangement, à notre connaissance, il n’y a pas de travaux qui répondent à cette question sur le plan fédéral ou provincial. Afin d’y remédier en partie, nous proposons une analyse qualitative des plateformes électorales des partis politiques dans deux provinces (Québec et Colombie-Britannique), lesquelles se distinguent notamment par la présence importante ou non d’un parti vert dans le jeu politique.Footnote 1
Au sein de la littérature sur les clivages et leurs transformations, les enjeux écologistes sont traités sur un pied d’égalité avec les enjeux féministes ou de paix et de sécurité, et considérés comme un courant de ces valeurs post-matérialistes et cosmopolites (Hutter, Reference Hutter2014 ; Inglehart, Reference Inglehart1997 ; Kriesi, Reference Kriesi, Snow, Soule and Kriesi2004 ; Norris et Inglehart, Reference Norris and Inglehart2019). Kriesi suggère, dans sa postface à l’ouvrage de Martin (Reference Martin2018), que les partis de la nouvelle gauche sont surtout des partis écologistes, faisant clairement un amalgame entre « valeurs postmatérialistes », « écologie » et « nouvelle gauche ». De même, Norris et Inglehart illustrent le changement de valeurs par l’apparition des partis verts au tournant des années 1980 en Europe (Reference Norris and Inglehart2019 : 50). Toutefois, les auteur.rices ne considèrent plus du tout cet enjeu dans la suite de leur démonstration à propos de la croissance des partis autoritaires de style populiste (et majoritairement de droite), s’opposant aux partis libertariens de style pluraliste (et majoritairement de gauche). Au Québec, Bélanger et collaborateurs poursuivent dans cette tradition de recherche en considérant que l’enjeu des changements climatiques appartient au clivage culturel et côtoie celui de l’immigration (Reference Bélanger, Daoust, Mahéo and Nadeau2022 : 141–142). Ainsi, c’est à gauche et au sein de Québec solidaire (QS) que les priorités environnementales seraient davantage présentes et attireraient l’électorat plus cosmopolite.
Cette interprétation pose problème à plus d’un titre. Premièrement, il apparaît d’une évidence croissante que les défis des changements climatiques auxquels font face les sociétés ne se limitent pas à une question culturelle ; ils constituent aussi une question matérielle, de maintien de la qualité de vie (notamment) ou tout simplement de capacité à vivre. De plus, la perspective du clivage culturel associe l’environnement à des valeurs individuelles (post-matérialistes ou matérialistes) corrélées à des comportements politiques : or, les défis écologistes touchent aussi directement les collectivités et leur manière d’organiser leur rapport au non-humain et dépassent en ce sens l’échelle individuelle. Enfin, l’expression d’un écofascisme dans l’espace public,Footnote 2 bien que marginal, justifie que les enjeux écologistes ne soient pas automatiquement associés aux forces sociales de gauche.
Dans cet article, nous proposons plutôt de considérer les écologies politiques comme l’expression d’un autre clivage, distinct des précédents et apparu dès la fin des années 1960, opposant les tenants du productivisme (objectifs de croissance économique et d’augmentation de la production, ainsi que la domination de la technique et des activités marchandes) à ceux et celles qui proposent une extension des règles de morale au vivant non humain, une redéfinition de l’autonomie individuelle et des formes de solidarité hors marchandisation (Persico, Reference Persico2014). Bien que la littérature tarde à considérer ce clivage en tant que tel, il ne fait aucun doute qu’un débat important soit apparu à partir de ce moment en lien avec la question environnementale (Katz-Rosene, Reference Katz-Rosene2025). Nous désignons chaque versant du clivage par le terme le plus commun dans la littérature, soit « Écologisme » et « Productivisme » (désigné comme clivage É/P ici).Footnote 3 Ces termes ont l’avantage de caractériser des positions à la fois sur l’économie (priorisation ou non-priorisation de la croissance qui peut se traduire par une revendication de décroissance dans le second cas, mais pas automatiquement) et sur le rapport à la nature (exploitation ou protection du non-humain). Autrement dit, si les discours productivistes sont tous pro-croissance économique, les discours écologistes ne sont pas tous pro-décroissance. Comme nous l’expliquons plus loin dans la présentation de notre conceptualisation du clivage, les distinctions entre les deux concernent les réflexions sur les limites de la croissance économique et de l’industrialisme, ainsi que la place accordée aux non-humains (Carter, Reference Carter2018 ; Dobson, Reference Dobson2007).
Nous caractérisons ce clivage É/P (partie I) ; puis, nous présentons la méthodologie (partie II) servant à analyser finement la manière dont les discours partisans sur l’environnement se déploient au Québec et en Colombie-Britannique (partie III), et nous montrons que celui-ci devrait être distingué des divisions gauche/droite et nationalisme/fédéralisme (partie IV). Dans cette perspective, l’analyse proposée permet de faire un pas de côté par rapport à la littérature dominante sur les clivages politiques, laquelle réduit les enjeux environnementaux à des questions de changement de valeurs et leur dénie de fait toute matérialité.
Partie I – Au-delà des enjeux environnementaux comme des enjeux postmatérialistes : un véritable clivage politique
Comme indiqué en introduction, nous proposons de considérer l’existence d’un clivage É/P, qui aurait émergé en lien avec la révolution industrielle et serait en cours de politisation. Plusieurs travaux ont développé cette thèse (Horowitz, Reference Horowitz1972, ainsi que Buttel et Flinn, Reference Buttel and Flinn1976 ; Lowe et Rüdig, Reference Lowe and Rüdig1986 ; Martin, Reference Martin2007 ; Frognier, Reference Frognier2007 ; et Dalton, Reference Dalton2009). C’est Persico qui, dans sa thèse de doctorat (Reference Persico2014), a le plus clairement montré comment ce clivage s’est traduit sur le plan des partis politiques et de leur positionnement dans deux cas (France et Grande-Bretagne). Selon cet auteur, le clivage É/P apparaît à partir des années 1960 et est encore en devenir ; jeune de 50 ans, ce clivage ne serait pas stabilisé ni dans son expression comme conflit ni dans sa traduction sur le système partisan. Il prend racine dès la révolution industrielle, mais se concrétise surtout au vingtième siècle.
Il existe donc un conflit structurel autour de l’environnement qui oppose les tenants de la croissance – héritage de la révolution industrielle et à l’origine des clivages traditionnels considérés par Lipset et Rokkan (Reference Lipset and Rokkan1967) – aux défenseurs d’un modèle de développement écologique et, par ailleurs, qui se distingue du conflit autour des relations de classe dans un système capitaliste. En effet, l’anticapitalisme des communistes s’inscrit pleinement (au départ tout au moins) dans les objectifs de progrès et de croissance du modèle productiviste. Dans la suite de sa thèse, Persico fait la démonstration de l’existence de ce clivage au sein des systèmes partisans britannique et français.
L’approche développée par Persico caractérise essentiellement une écologie politique, s’opposant au productivisme, même s’il reconnaît l’hétérogénéité possible des positions d’un bord ou de l’autre du clivage (Reference Persico2014 : 74). Nous considérons plutôt l’existence de plusieurs écologies politiques et plusieurs façons de concevoir le productivisme. C’est pourquoi nous proposons un continuum avec six positions. C’est grâce à ce continuum que nous pouvons repérer des changements dans la manière dont les partis politiques provinciaux se positionnent en matière d’environnement. Le continuum présenté plus bas est le résultat d’un travail abductif entre les éléments existants dans la littérature et les données empiriques.
Nous adoptons une perspective constructiviste des clivages politiques : il s’agit d’éléments structurels (dont les bases sociales varient) qui orientent la construction des identités et des intérêts et se trouvent eux-mêmes influencés par la construction de ces identités et intérêts. Autrement dit, les clivages sont aussi des constructions historiques, liés au processus de politisation des enjeux.
La combinaison de la littérature sur le clivage É/P en science politique (Andersen, Reference Andersen1990 ; Buttel et Flinn, Reference Buttel and Flinn1976 ; Boy, Reference Boy2021 ; Dalton, Reference Dalton2009 ; De Coorebyter, Reference De Coorebyter2008, Reference De Coorebyter and Maes2015 ; Frognier, Reference Frognier2007 ; Horowitz, Reference Horowitz1972 ; Lowe et Rüdig, Reference Lowe and Rüdig1986 ; Martin, Reference Martin2007 ; Persico, Reference Persico2014 ; Rainbow, Reference Rainbow, Stephens, Barry and Dobson2006 ; Seiler Reference Seiler, Delwit and de Waele1999, Reference Seiler2003) avec des travaux issus des études sociales de l’environnement au sujet des différents rapports entre nature, technologie et société (Audet, Reference Audet2015 ; Cronon, Reference Cronon2016 ; Dobson, Reference Dobson1996 ; Gobby, Reference Gobby2019 ; Hajer, Reference Hajer, Lash, Szerszynski and Wynne1998 ; Martínez-Alier, Reference Martínez-Alier2014; Næss, Reference Næss2021 ; Paddeu, Reference Paddeu2017 ; Theys, Reference Theys2014) permet d’esquisser une grille d’analyse approfondie des communautés politiques en jeu. Les analyses des débats en environnement en Occident ont en effet discuté depuis plusieurs décennies les différentes manières par lesquelles l’environnement ou la « nature » s’imbriquait dans des projets politiques distincts.
C’est la présence ou l’absence d’une priorisation de la protection de l’environnement sur la croissance économique qui distingue les positions écologistes et productivistes dans le clivage É/P. Le pôle écologiste priorise l’environnement, que ce soit du point de vue de la protection du vivant non humain et de la biodiversité, du point de vue de la jouissance de l’environnement et du paysage par les êtres humains, ou du point de vue de la protection et de la revitalisation des relations culturelles imbriquées de codépendance ainsi que de coopération entre le bien-être humain et non humain, en particulier pour les communautés où ces liens ont été déformés et brisés de manière récurrente. Pour le pôle productiviste, c’est la croissance économique et l’augmentation de la production qui sont priorisées de différentes manières (voir Figure 1).
Le clivage É/P comme un continuum.

Pour construire ce clivage, nous avons classé les formations discursives décrites dans les deux littératures susmentionnées en fonction de leurs réponses aux questions suivantes : quels sont les objectifs mis de l’avant en ce qui a trait à l’environnement et aux ressources naturelles (y compris matériels)? Quelles sont les croyances promues?Footnote 4 Puis, nous avons testé la typologie initiale sur notre matériau empirique. Cette synthèse d’un ensemble multidisciplinaire de travaux, jumelée à des allers-retours entre la théorie et l’empirie, nous a permis de regrouper les différentes positions idéologiques possibles vis-à-vis l’environnement en six positionnements (trois par côté du continuum).
Qu’en est-il en Colombie-Britannique et au Québec? Les « traces » possibles de ce clivage dans les deux provinces ne sont pas équivalentes dans la mesure où le Parti vert est bien présent en Colombie-Britannique, mais très peu au Québec. C’est pourquoi nous avons considéré, dans l’analyse qui suit, tous les partis politiques présents aux élections provinciales depuis 1960 dans les deux provinces.
Partie II – Méthodologie
Pour comprendre comment les partis parlent d’environnement, nous avons procédé à une analyse qualitative des plateformes électorales des partis à l’aide du logiciel Libre QDA. Ce codage nous a permis de déterminer lesquels des discours identifiés ci-haut sont présents dans les programmes des partis, en plus d’identifier les élections qui constituent des moments clés pour bien comprendre l’évolution des discours productivistes et écologistes au Québec et en Colombie-Britannique. Puisque la littérature souligne, comme indiqué précédemment, que c’est en général à partir des années 1960 que l’on observe une politisation accrue des questions environnementales, nous avons choisi d’inclure toutes les élections à partir du milieu des années 1960 pour les provinces à l’étude. Dans les deux cas, la première élection codée se déroule en 1966. Nous avons ensuite codé toutes les élections subséquentes. Cela correspond à 15 élections dans chaque province, pour un total de 30 élections.
La comparaison du Québec et de la Colombie-Britannique s’avérait particulièrement pertinente pour notre propos : non seulement les deux provinces offrent des dynamiques différentes sur le clivage É/P avec la forte présence d’un parti vert en Colombie-Britannique au contraire du Québec, mais le clivage de classe est aussi historiquement plus marqué dans les discours des partis politiques en Colombie-Britannique par l’intermédiaire du NPD. De plus, nous avons choisi ces provinces parce qu’elles sont souvent citées comme des exemples canadiens en matière d’environnement, notamment avec l’adoption précoce d’une tarification sur le carbone (2008 en Colombie-Britannique, 2007 et 2013 au Québec). Elles représentent aussi des lieux où les luttes écologistes sont traditionnellement très présentes depuis les années 1960. De manière plus générale, si on prétend analyser ce qui se passe sur le plan politique au Canada, il est important de regarder au niveau des provinces et pas uniquement au plan fédéral, puisqu’il s’agit d’un système politique fortement décentralisé avec plusieurs champs de gouvernement relevant de compétences provinciales. L’environnement constitue une compétence partagée où les provinces disposent de pouvoirs étendus (propriété et droits civils, administration des terres publiques provinciales, institutions municipales et enjeux locaux).Footnote 5 Finalement, il n’est pas souhaitable de parler des réalités canadiennes à travers une seule province, tant la situation du Québec le distingue des autres.
La sélection des partis s’est faite en analysant les résultats électoraux depuis le début de la période ciblée. Pour chaque province, nous avons cerné les partis centraux à la compétition électorale (les partis au pouvoir et les premières forces d’opposition) en y ajoutant les BC Greens et QS, car susceptibles d’être porteurs de discours en lien avec l’environnement. Les autres forces partisanes ont été exclues. Le nombre de partis retenus varie ainsi selon les élections, allant de deux à quatre. Pour la Colombie-Britannique, quatre partis sont concernés à différents moments de la période : NDP, SC, BCLP et BCGP. Pour le Québec, six partis ont été sélectionnés : Union nationale (UN), PLQ, PQ, ADQ, QS et CAQ. Au total, 1320 segments ont été codés.
L’analyse qui suit s’appuie sur le codage des plateformes électorales des partis ou de leur équivalent. Toutes les plateformes ont été récupérées sur la base de données Poltext associée au Département de science politique de l’Université Laval et servant de base de données canadienne pour le Manifesto Project Database, un projet international de comparaison des programmes de partis.Footnote 6 Dans les rares cas où un parti n’a pas publié de programme pour une élection, nous avons recouru aux documents de synthèse disponibles sur la base de données. Ces documents sont des compilations, effectuées par les chercheur.euses, des engagements publiés par les partis sur leur site internet ou à travers les communiqués de presse officiels. Cette stratégie de recherche permet de constituer un équivalent comparable avec les autres plateformes.Footnote 7 Pour chaque parti retenu lors d’une élection particulière, nous avons procédé à une première lecture du programme pour identifier les passages qui renvoient à notre clivage entre productivisme et écologisme. Chaque passage retenu a ensuite été codé à l’aide de notre grille d’analyse.
Partie III – Le déploiement du clivage Écologisme/Productivisme dans la sphère partisane au Québec et en Colombie-Britannique ou comment ne pas parler d’environnement
Le nombre de segments écologistes est de 314 (24 %) et le nombre de segments productivistes est de 858 (65 %). Les segments écologistes qui dominent sont les segments « environnementalisme biocentré », tandis que les segments qui remettent en question les structures capitalistes, les inégalités sociales ou Nord/Sud sont très rarement présents dans les programmes (5 % seulement pour « écologie politique »). Du côté productiviste, ce sont les segments « industrialisme et post-industrialisme » qui dominent avec 52 %.
De manière générale, les segments codés ne constituent pas bien plus que 4 % de tous les programmes et, souvent, cette proportion oscille plutôt autour de 2 %. Ici, nous voyons des différences importantes selon les partis. Seulement trois des dix partis analysés ont une moyenne de 5 % ou plus de leur programme en lien direct avec l’enjeu de l’environnement : QS (Québec) (6,31 %), le NDP (Colombie-Britannique) (5,83 %), et le BCGP (Colombie-Britannique) (15 %).
La Colombie-Britannique obtient 897 segments sur l’échantillon total, soit 68 % de tous les segments, alors que le Québec en obtient 423 (32 %); il semblerait donc qu’on parle plus de manière ciblée d’environnement au niveau partisan en Colombie-Britannique qu’au Québec. Sur les 314 segments associés aux discours écologistes, la Colombie-Britannique en compte 213 (68 %) alors que le Québec en compte 101 (32 %). Quant aux segments productivistes, la Colombie-Britannique en obtient 566 sur 858 (66 %) tandis que le Québec en obtient 292 (34 %). Il semble bien que la question des rapports entre l’environnement et l’économie prend plus de place dans les débats électoraux britanno-colombiens qu’au Québec. En Colombie-Britannique, la présence d’un parti à enjeu unique (BCGP), qui se mobilise presque exclusivement sur la question de l’environnement et qui l’articule à toutes ses propositions, constitue sans doute un élément central pour expliquer cette différence. Cette hypothèse, raisonnable, viendrait de plus confirmer ce que dit la littérature sur les clivages : c’est lorsque des organisations partisanes stables portent un enjeu conflictuel que celui-ci peut pleinement se déployer dans l’espace partisan.
Du côté écologiste du continuum, plus de la moitié des discours dans les deux provinces sont de l’environnementalisme biocentré (69 %), tandis qu’un peu plus d’un quart sont de l’environnementalisme anthropocentré (26 %). Seulement 16 segments (5 %) relèvent de l’écologie politique. Au niveau de l’environnementalisme biocentré, il faut noter la très forte concentration de ces discours dans les programmes de la Colombie-Britannique : 162 des 217 segments (74,6 %) de ce discours sont liés à des partis britanno-colombiens. Plus encore, trois partis mobilisent très souvent ce type de discours : le BCLP à 31,5 %, le NDP à 26,5 % et le BCGP à 39,5 % (en pourcentage du nombre total de segments concernés dans la province). La protection de la nature en elle-même et pour elle-même, qui est la définition générale de cette catégorie, semble beaucoup plus répandue en Colombie-Britannique qu’au Québec au niveau des partis. L’environnementalisme biocentré transcende ainsi les loyautés partisanes.
Le BCGP forme le seul parti écologiste à « enjeu unique » (single-issue party) et le seul qui tire son origine des nouveaux mouvements sociaux du début des années 1980 dans notre panorama. Les origines d’un parti pesant lourd sur son développement ultérieur (Panebianco, Reference Panebianco1988 : 50), il n’est pas surprenant que le parti se distingue en comparaison des autres partis de notre échantillon. Le parti tente de lier la question environnementale à l’ensemble des autres enjeux. À lui seul, le parti récolte 57 % de tous les segments « modernisation écologique », 42 % de tous les segments « développement local » et 37 % de tous les segments « écologie politique ». Autrement dit, les verts constituent les principaux porteurs de l’enjeu environnemental dans les élections provinciales en Colombie-Britannique. Néanmoins, leurs discours relèvent principalement (et majoritairement) du côté productiviste du continuum, la catégorie de modernisation écologique arrivant en tête de ses segments.
Au Québec, deux partis se démarquent nettement comme porteurs de discours concernant les enjeux environnementaux : PQ et QS. En effet, le PQ représente 57 % des segments d’environnementalisme anthropocentré dans la province, 42 % pour la catégorie d’environnementalisme biocentré et 44 % des segments d’écologie politique. QS, pour sa part, représente 55 % des segments d’écologie politique et 20 % des segments d’environnementalisme biocentré. Comme QS ne participe aux élections que depuis 2007 (et non 1973 comme le PQ), il est raisonnable d’associer le discours écologiste à QS.
Évolution historique dans les deux provinces
L’intégration des enjeux environnementaux dans les plateformes des partis apparaît assez tôt, avec les premières mentions dès 1966. À ce moment, les questions environnementales sont surtout liées au tourisme et aux loisirs, ou encore à la nécessité de gérer les ressources afin de continuer à les exploiter de manière dite responsable. Cela s’inscrit clairement dans un paradigme productiviste. Les premières sections consacrées à l’environnement concernent la pollution et restent très limitées. De manière générale, les enjeux environnementaux n’occupent pas une place importante dans les partis avant le milieu des années 1980, où nous voyons une nette augmentation dans l’importance prise par ces enjeux. Il est toutefois rare d’y observer une rupture frontale avec le paradigme productiviste.
Comme le montrent les graphiques ci-dessous, le nombre total de segments codés, c’est-à-dire des ensembles de phrases qui parlent explicitement d’environnement, demeure très faible jusqu’au milieu des années 1980 (toujours inférieur à 20 mentions et souvent inférieur à 10) et augmente de manière importante à la fin de la décennie au moment d’une conscientisation internationale accrue sur l’importance de protéger l’environnement. Bien que ces enjeux prennent plus de place à partir de ce moment, les mentions d’une opposition structurelle ou d’un clivage entre les questions environnementales et économiques se font rares. Bien que timide et peu explicite, la première manifestation de cette opposition vient en Colombie-Britannique, en 1969, lorsque le NDP souligne que « The Major Corporations Are the Major Polluters. […] More Pollution Is on the Way. More people, more autos, more industries, more pollution. New industries are being granted licenses with little regard for the pollution they create » (NDPBC, 1969 : 4–5). Le parti préconisait alors la mise sur pied d’un pollution control board et de lois punitives pour les pollueurs, sans toutefois parler d’une contradiction entre productivisme et croissance.
Au Québec, cette opposition apparaît pour la première fois en 1981 dans le programme du PQ. On y lit : « Il est évident que l’arbitrage est difficile entre les exigences d’un développement économique soutenu et la protection de l’environnement » (AG-III/1). Dans le même programme, on y critique la dépendance au pétrole. C’est toutefois à partir de 1985 qu’on retrouve vraiment une opposition claire entre économie et environnement. C’est aussi à ce moment que les sections sur l’environnement commencent à déborder les enjeux de pollution et de ressources naturelles pour englober l’idée d’une transformation plus large des pratiques quotidiennes. Les partis commencent à insister sur l’importance de l’environnement pour tous les secteurs d’activités, et de l’importance pour l’État de changer ses pratiques internes. Au PQ, on parle d’une crise de l’environnement et d’une difficulté de concilier écologie et croissance :
Le Québec possède un niveau de vie remarquable, un des plus élevés au monde. Mais il connaît également, comme les autres pays, la crise de l’environnement : épuisement des ressources naturelles, destruction des écosystèmes naturels, accumulation des pollutions, développement incohérent de l’activité humaine. Le Québec moderne a eu le souci de préserver l’environnement […]. En outre, il devient important de concilier les objectifs d’une croissance économique positive dans l’exploitation de nos ressources avec la perspective d’une société de conservation. (PQ, 1985 : 20).
Les choses changent vers la fin des années 1980. En effet, les élections de 1989 au Québec et de 1991 en Colombie-Britannique se déroulent dans le contexte d’une importance accrue des enjeux environnementaux à l’échelle internationale. La publication du rapport Brundtland en 1987, la signature du Protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone la même année 1987 – le premier traité unanime de l’ONU – ou encore la montée des partis écologistes dans plusieurs pays vont marquer le pas des enjeux environnementaux comme enjeu politique majeur. En 1989, au Québec, les deux partis en compétition consacrent une part importante de leur programme à l’environnement. En Colombie-Britannique, c’est l’élection de 1991 qui marque une rupture nette.
Dans les deux cas, des événements au niveau local permettent aussi de faire le lien avec les mobilisations internationales. Dans l’Ouest, les conflits autour de la protection des forêts avaient forcé le gouvernement à créer la Forest Ressource Commission en 1989 afin de répondre aux demandes des groupes écologistes et de ralentir le développement dit « négligeant » (NDPBC, 1991 : 13) des forêts par l’industrie. Chez le BCLP, la situation est présentée comme extrêmement dramatique : « There no longer remains any doubt that the single greatest challenge facing us as a society is to find ways to stop the degradation of our environment without a wholesale collapse of our economy » (LPBC, 1991 : 17). Ce passage sur « l’effondrement total de l’économie », étonnamment catastrophiste pour un parti de droite, illustre bien l’air du temps au tournant des années 90.
Au Québec, ce ne sont pas les forêts qui jouent le rôle de miroir local pour cette prise de conscience globale, mais plutôt l’incendie d’une usine de BPC – des produits chimiques synthétiques – à Saint-Basile-le-Grand en 1988. Forçant l’évacuation de plus de 5000 résident.es, cet incendie est immédiatement qualifié de véritable « catastrophe écologique » (voir figure 2). L’eau et les sols environnants se trouvent contaminés et nécessiteront un plan de nettoyage qui restera inégalé jusqu’à la tragédie du Lac-Mégantic de 2013 (où un train a déraillé en pleine ville alors qu’il transportait des barils de pétrole brut, tuant 47 personnes). Il ne faisait aucun doute que les partis québécois, en 1989, allaient mettre la question des risques écologiques à l’avant-plan de leur programme. Mentionné à deux reprises par chacun des deux partis, cet événement leur fournit l’occasion de contester la trajectoire de développement économique des décennies précédentes (Figures 3 and 4).
Évolution des discours dans le temps, Québec, 1966-2018.

Figure 2. Long description
A stacked bar graph compares the evolution of different environmental discourses in Quebec from 1966 to 2018. The horizontal axis represents the years, ranging from 1966 to 2018, while the vertical axis represents the percentage, ranging from 0 percent to 100 percent. The graph includes six different colors representing different environmental discourses: dark green for anthropocentric environmentalism, light green for biocentric environmentalism, teal for political ecology, pink for local development, red for industrialism and post-industrialism, and yellow for ecological modernization. Each bar is divided into segments corresponding to these discourses, showing their relative proportions over time. Notable trends include the dominance of industrialism and post-industrialism in the earlier years, a significant increase in ecological modernization from the 1980s onwards, and the fluctuating presence of other discourses throughout the period.
Évolution des discours dans le temps, Colombie-Britannique, 1966-2020.

La catastrophe de Saint-Basile-le-Grand, 1988, journal Le Devoir.
Source: Le Devoir, 25 août 1988.

Le PLQ souligne même, en 1989, la nécessité de revoir nos pratiques industrielles pour y intégrer une dimension de protection de l’environnement :
le Québec devra nécessairement appuyer ses efforts, dans les années qui viennent, sur une stratégie de développement économique durable. Conformément à ce principe, le Parti libéral du Québec propose maintenant d’intégrer les préoccupations environnementales dès le stade de la conception des produits manufacturés et de leurs procédés de fabrication. C’est ce que nous appelons l’approche environnementale intégrée à la production manufacturière. Cet objectif se réalisera par la production de bilans environnementaux faisant l’objet de vérifications externes, un peu comme les bilans financiers des corporations et des grandes institutions publiques. Le bilan environnemental permettra de déceler les atteintes à la protection et à la conservation de l’environnement. Une fois ces dernières identifiées, il deviendra possible d’inciter l’entreprise à modifier, selon les technologies connues, ses procédés de fabrication afin de remédier à la situation. (PLQ, 1989 : 38)
L’élection québécoise de 1989 marque aussi la première à faire mention du développement durable ; en Colombie-Britannique, le terme fait son apparition en 1991. En 1989, le Parti québécois lie la crise écologique à la révolution industrielle et au développement économique qui a suivi. On y lit notamment :
Il y a urgence et le Parti Québécois reconnaît la gravité de la crise écologique qui sévit. Au cours des dernières décennies, le Québec a connu, comme une forte majorité de sociétés occidentales, un développement économique et social accéléré. Le prix à payer a été et est toujours beaucoup trop élevé. De façon conjuguée, l’accroissement de la population, l’urbanisation, la consommation, l’agriculture intensive, l’exploitation des ressources et le développement industriel ont contribué et contribuent encore à la dégradation de notre environnement de manière tant qualitative que quantitative, tout en multipliant les catastrophes écologiques. Nous devons freiner ce processus de détérioration dont les manifestations sont alarmantes. On ne doit plus laisser nos forêts dépérir, nos sols se contaminer, empoisonner nos eaux et notre air, empiéter sur nos espaces vitaux et se laisser assommer par une profusion de décibels. On ne doit plus permettre qu’une négligence ou une irresponsabilité humaine menace la santé des populations et l’intégrité écologique. (PQ, 1989 : 18)
L’ironie de cet extrait ne doit pas être masquée : au même moment, un autre débat fait rage dans l’espace public québécois, soit celui des barrages hydroélectriques. Soutenus et promus par le PQ, ceux-ci sont vilipendés par les défenseurs de l’environnement avec le leadership des Cri.es et des Inuit.es. De ce débat, pas de trace dans le programme du parti.
Les années qui suivent verront toutefois un changement de priorité dans les programmes. Après le pic de la deuxième moitié des années 1980 et du début des années 1990, le nombre de passages en lien avec l’écologie dans les programmes diminue grandement et ne remontera pas avant le milieu des années 2000. Ce regain coïncide, dans les deux provinces, avec la montée de deux autres formations politiques. En Colombie-Britannique, le BCGP fait son apparition dans le jeu politique avec 12 % des votes aux élections de 2001. Les tentatives du nouveau leadership des verts, alors sous la direction d’Adrianne Carr (2001–2006), de sortir le parti de la marginalité ont permis d’améliorer ses suffrages sans toutefois obtenir de sièges (le premier viendra plus tard en 2013). Le BCGP semble toutefois avoir forcé ses compétiteurs – le NDP en particulier – à intégrer davantage l’environnement dans ses programmes. Jusque-là, le NDP, situé à gauche de l’échiquier politique et présent depuis le début de la période codée, ne développait pas de position écologiste, sauf pour le transport et l’industrie extractive où il portait un discours plus proche d’une remise en question de la production économique comme objectif en soi.
Au Québec, les thématiques environnementales réapparaissent après 2007 avec l’arrivée de QS (création du parti en 2006). Dès 2008, le problème est posé selon la logique du clivage présenté ici :
Les politiques économiques actuelles constituent une menace à la survie des écosystèmes. Québec solidaire propose un nouveau développement basé sur une redéfinition de la croissance, de la production et de la consommation. Ce développement subordonne l’économie à la justice sociale et au respect de notre environnement. (QS, 2008 : 7)
En 2012, QS réitère que la croissance économique n’est pas un objectif en soi et doit être subordonnée à la recherche du bien-être en adéquation avec l’environnement (ce qui signifie de lutter contre la surconsommation, la surexploitation, etc.). En 2014, on note la même chose :
pour Québec solidaire, la croissance économique n’est pas un but en soi. L’économie doit être solidaire, démocratique et écologique. Elle doit favoriser le bien-être collectif, assurer le respect des droits et préserver une planète viable maintenant et pour les générations à venir. (QS, 2014 : 30).
En 2018, le parti conserve sa vision du développement économique au service du bien commun. Dans la Déclaration de Saguenay (2024), votée lors d’un conseil houleux, les positions de QS sur les enjeux écologiques, notamment les forêts, sont clairement adoucies. Reste à voir ce qui apparaîtra dans le prochain programme.
En bref, trois constats ressortent de notre analyse :
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1) En Colombie-Britannique et au Québec, les partis politiques ne parlent que marginalement d’environnement. Historiquement, l’environnement a fait une timide apparition dans les plateformes électorales autour des années 1980, pour des raisons à la fois liées à des événements internationaux et à des controverses nationales (dont des feux de forêts et des accidents industriels). Il faudra attendre le milieu des années 2000 pour que l’environnement revienne plus en force dans les discours partisans. Au Québec, ce sera à travers l’émergence de QS et, en Colombie-Britannique, grâce à la consolidation des verts. Depuis l’arrivée du BCGP dans le jeu politique, les partis politiques britanno-colombiens parlent nettement plus d’environnement que les formations québécoises dans les plateformes électorales.
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2) Quand les partis en parlent, on note une diversification des discours à propos de l’environnement : dans les dernières années, l’éventail des discours possibles est plus grand qu’il ne l’était au début de la période. Les partis adoptent surtout des propos en lien avec l’industrialisme et le post-industrialisme, le développement local, la modernisation écologique et l’environnementalisme biocentré.
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3) L’opposition la plus forte au productivisme se retrouve dans les discours de l’environnementalisme biocentré, les segments appartenant à la catégorie de l’écologie politique étant de loin très minoritaires.
Ces résultats sont-ils suffisants pour faire état d’un clivage autonome des autres clivages? Si oui, est-ce que le Québec, qui n’a pas d’organisation partisane dédiée à l’environnement, suit le même chemin que la Colombie-Britannique?
Partie IV – Les enjeux écologistes et le clivage É/P : un clivage vraiment autonome?
Comme pour le clivage de classe au Canada, aucun parti politique (sauf le parti vert de la Colombie-Britannique) n’a le monopole de l’expression du clivage E/P.
Comme le montre le Tableau 1, sur les 314 segments associés à l’écologisme, 212 (67,5 %) sont liés au Québec à QS ou au PQ et, en Colombie-Britannique, au NDP ou au BCGP. Les partis de gauche, soit QS et le NDP, comptent pour environ 26 % des segments écologistes codés avec 18 et 63 segments, respectivement. En d’autres mots, plus de 70 % des segments écologistes codés sont le fait de discours tenus par des partis n’étant pas strictement de gauche.
Proportion des segments écologistes et de modernisation écologique sur l’échantillon total pour les partis de gauche (QS et NDP), le PQ et les BC Greens

Tableau 1. Long description
The table has two columns and seven rows, including the header row. The columns are labeled Segments écologistes (toutes les positions) and Segments de modernisation écologique (dans le productivisme). The rows are labeled Total de l’échantillon, QS, BCGP, PQ, NDP, and Proportion sur échantillon total. The values in the table are as follows: Row 1: Total de l’échantillon, 314, 353. Row 2: QS, 18, 33. Row 3: BCGP, 83, 203. Row 4: PQ, 48, 36. Row 5: NDP, 63, 36. Row 6: Proportion sur échantillon total, 67.5 percent, 87 percent. The table shows the distribution of ecological segments and ecological modernization segments among different political parties, with notable proportions highlighted for each category.
Sur les 353 segments de modernisation écologique, qui représente le discours productiviste se rapprochant le plus proche l’écologisme, 308 (87 %) sont liés au NDP ou au BCGP en Colombie-Britannique ainsi qu’au PQ ou à QS au Québec. Soulignons que 57,5 % proviennent du BCGP, qui détiennent le plus haut score de mention sur toutes les positions écologiques.
Du côté productiviste du clivage, lorsque nous comparons la proportion de segments des catégories « industrialisme et post-industrialisme » et « modernisation écologique » (voir Tableau 2) en fonction du positionnement des partis sur la division gauche/droite, nous remarquons que les seuls partis ayant plus de segments écomodernistes que de segments industrialistes sont le parti de gauche québécois (QS), le PQ et le BCGP. Par exemple, QS présente deux fois plus de segments liés à la modernisation écologique que de segments liés à l’industrialisme, et le BCGP en a 2,2 fois plus. Tous les autres partis comptent plus de segments codés « industrialisme et post-industrialisme » que « modernisation écologique ». Ce résultat correspond aux attentes de la littérature sur la prédominance de cette dernière catégorie comme position partisane du productivisme vert.
Comparaison entre les discours de l’industrialisme ou du post-industrialisme et de la modernisation écologique selon les partis

Tableau 2. Long description
A table comparing industrialism, post-industrialism, and ecological modernization across political parties. The table has 11 rows and 3 columns. The columns are labeled ‘Parti’, ‘Segments codés « industrialisme et post-industrialisme »’, and ‘Segments codés « modernisation écologique »’. The row labels are the names of political parties. Each row contains numerical values representing the segments coded for industrialism and post-industrialism, and ecological modernization. Row 1: QS, 8, 18. Row 2: BCGP, 16, 105. Row 3: PQ, 35, 44. Row 4: NDP, 57, 30. Row 5: PLQ, 38, 26. Row 6: BCLP, 53, 21. Row 7: UN, 5, 2. Row 8: ADQ, 18, 3. Row 9: CAQ, 10, 4. Row 10: SC, 12, 0.
De plus, il semble que les partis généralement considérés comme plus à droite, comme l’ADQ et la CAQ ou le BCLP, tiennent majoritairement des discours appartenant à la catégorie « industrialisme et post-industrialisme » quand ils parlent d’environnement. Le BCLP a ainsi 82 segments industrialisme et seulement 20 segments pour la modernisation écologique. La CAQ a 14 segments Industrialisme et 6 segments de modernisation écologique.
Cette comparaison est instructive à plusieurs égards. Premièrement, dans les systèmes électoraux du Québec et de la Colombie-Britannique, où prévaut le mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour, les partis souhaitant prendre le pouvoir s’adressent à toute la population électorale. Ils subissent donc une pression vers la modération. C’est l’argument selon lequel le système électoral du Canada et des provinces favorise un bipartisme de centre et laisse peu de place aux extrêmes (Dow, Reference Dow2011). Bien que cet argument des « partis attrape-tout » ait été critiqué (Clarke et al., Reference Clarke, Jenson, LeDuc and Pammett2019), il reste que les partis situés aux extrêmes ont corrélativement moins de chance de prendre le pouvoir dans les systèmes politiques au Canada et dans les provinces que dans d’autres types de démocratie.
On pourrait penser que, dans cette perspective, être un parti anti-productiviste ne permet pas d’accéder au pouvoir, puisque la croissance de l’économie est présentée comme un impératif de la stabilité du système dans son ensemble et comme une manière de préserver le pouvoir d’achat ou de garantir les services sociaux. Un parti qui rejetterait la croissance se condamnerait ainsi à la marginalité politique et porterait le flanc à des attaques de tous les autres partis. À la différence des mouvements sociaux et des acteurs collectifs qui ne prétendent pas à prendre le pouvoir, les partis politiques auraient ainsi moins la possibilité de s’opposer de pied ferme à la croissance de l’économie dans l’espace public.
Ce scénario est confirmé par la recherche sur les politiques environnementales : « So far, no state has developed a strategy in which the idea of economic growth is subordinated to the goal of environmental protection » (Detlef, Reference Detlef and Duit2014 : 94). Le productivisme fonctionne ainsi comme un paradigme hégémonique, où les États poursuivent deux objectifs clés spécifiques : la production et la consommation (Detlef, Reference Detlef and Duit2014 : 94; voir aussi Katz-Rosene, Reference Katz-Rosene2025). La position de modernisation écologique apparait alors comme un discours de compromis pour les partis. Selon notre codage, 65 % des segments codés relèvent du productivisme et aucun parti ne compte plus de segments écologistes que de segments productivistes, y compris chez QS et le BCGP. Dans l’univers des partis politiques, le clivage sur l’environnement se joue moins entre écologisme et productivisme qu’entre différents degrés de productivisme, à savoir l’industrialisme ou le post-industrialisme ainsi que la modernisation écologique.
Deuxièmement, cette comparaison et notre approche par clivage montrent que les partis politiques sont des acteurs du changement politique : ils peuvent choisir ou non de s’emparer d’un changement structurel (ici le clivage É/P) et de le cadrer d’une certaine manière. Au-delà de l’opinion publique et de ce que veut l’électorat, il y a une offre politique. Les partis en sont des acteurs à part entière; ils ne font pas que répondre à une demande politique. Évidemment, pour comprendre ce qui se joue à l’intérieur des partis et pourquoi le clivage É/P y occupe une place marginale tout en conduisant à des positions de compromis, il serait nécessaire d’approfondir la recherche bien au-delà des prétentions de cet article autour des discours (officiels) partisans.
Conclusion
Nous le savions intuitivement, mais la recherche le confirme : les partis politiques provinciaux parlent peu d’environnement. Et quand ils en parlent, comme montré précédemment, c’est plutôt dans une logique productiviste qui ne remet pas en cause le modèle de développement capitaliste qui régule les sociétés occidentales. Nos résultats rejoignent les travaux sur l’environnement comme enjeu a priori consensuel (Clarke et Pammett, Reference Clarke and Pammett2020 ; Persico, Reference Persico2014), dans la mesure où l’ensemble des partis étudiés aborde peu le sujet. Les rares stratégies proposées pour y arriver demeurent similaires d’un parti à l’autre en s’inscrivant presque toujours dans le versant productiviste du clivage É/P. De manière générale, ils contribuent à dépolitiser les enjeux par leur « [refus] d’entrer dans le conflit, soit en restant à des niveaux de généralité qui rendent leur traitement des enjeux environnementaux consensuel, soit en cadrant les enjeux environnementaux de manière à les replacer dans un autre conflit ou clivage » (Persico Reference Persico2014 : 170). Grâce à cette stratégie, les partis de gouvernement s’abstiennent de se positionner explicitement dans le clivage É/P. Notre analyse permet tout de même de faire ressortir une différenciation des partis quant au degré de productivisme entre l’industrialisme ou le post-industrialisme et la modernisation écologique, tout en soulignant l’absence de l’écologisme à proprement parler. Ces résultats invitent à creuser l’expression du clivage É/P en dehors de l’arène parlementaire, chez les groupes d’intérêt et les mouvements sociaux.
Sur le plan historique, nous pouvons noter une diversification de la manière dont les partis parlent d’environnement : l’éventail des positions exprimées s’accroît avec le temps. Il y a fort à parier que cette tendance sera encore plus marquée avec d’autres données, par exemple des discours publics se développant hors de la sphère parlementaire par le biais de groupes sociaux. Une vaste littérature en environnement fait état de conflits locaux contre le développement extractiviste ou industriel et la localisation de grandes infrastructures, dont les occurrences de mobilisation se sont accrues dans les dernières décennies (McAdam et al., Reference McAdam, Boudet, Davis, Orr, Richard Scott and Levitt2010). Ces oppositions situées contre des projets destructeurs de l’environnement rassemblent des profils et des coalitions très diverses sur le plan social, mais se déployant autour du clivage É/P. Dans ces cas, la base sociale du clivage vient de l’exposition aux polluants et aux toxines, aux craintes et aux risques liés aux sociétés industrielles et coloniales (Willow, Reference Willow2018), y compris pour les travailleur.euses (Bell, Reference Bell2020). Dans l’espace partisan, le discours semble s’être surtout transféré dans la position de modernisation écologique qui s’attelle à fixer des limites à la croissance. Pourtant, l’ampleur de ces risques, ainsi que l’expérience de leur accroissement avec des aléas climatiques de plus en plus intenses et fréquents, pourrait produire un autre type de configuration de positions clairement écologistes (Hoffman et al., Reference Hoffmann, Muttarak, Peisker and Stanig2022), qui remettent en cause le productivisme et priorisent le vivant sur la croissance.
Conflits d’intérêts
Les auteur.rices ne déclarent aucun conflit d’intérêts.




