1. Introduction
Au Québec, à l'encontre de l'idée reçue en sociolinguistique affirmant que le français serait une langue monocentrique (Le Dû et Le Berre Reference Le Dû and Le Berre1997, Lodge Reference Lodge1998; Pöll Reference Pöll2005, Reference Pöll2008), la controverse autour du choix d'un standard – parisien ou québécois – est débattue en linguistique et dans les médias publics depuis au moins un siècle et demi, et plus intensivement depuis les années 1960 (Laforest Reference Laforest1997, Ouellon Reference Ouellon1998, Corbeil Reference Corbeil2007, Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013). Pour schématiser : d'un côté, les opposants d'une codification du français québécois argumentent en faveur de ce qu'ils nomment le ‘français international’, un terme défini jusqu'ici de façon imprécise et souvent identifié avec le standard parisien (Corbeil Reference Corbeil2007 : 306). Notons ce faisant que le terme standard parisien utilisé ici et dans le reste de l'article se réfère à la norme prescriptive localisée traditionnellement à Paris dans les ouvrages normatifs (Léon Reference Léon1966), cette norme prescriptive étant indépendante des normes descriptives parisiennes.Footnote 1 De l'autre côté, les partisans de cette même codification plaident en faveur d'une codification de la norme socialement valorisée du français québécois (Ostiguy et Tousignant Reference Ostiguy and Tousignant2008 : 116–117; voir également Pöll Reference Pöll2005, Reference Pöll2008). Pour ce qui est de la prononciation, selon des enquêtes ayant étudié les représentations de la norme dans la conscience linguistique des locuteurs québécois, cette norme socialement valorisée se trouverait chez les présentateurs de télévision de la chaîne francophone nationale Radio-Canada (Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013 : 117; voir également Gendron Reference Gendron1990; Cajolet-Laganière et Martel Reference Cajolet-Laganière and Martel1995; Cox Reference Cox1998; Martel Reference Martel2001; Reinke Reference Reinke2004, Reference Reinke2005; Corbeil Reference Corbeil2007; Chalier Reference Chalier2018). Or, l'usage de ces locuteurs-modèles semble avoir changé dans les dernières décennies, un phénomène observé par les présentateurs de télévision eux-mêmesFootnote 2 :
« Moi je pense qu’à l’époque à Radio-Canada le niveau de langage était peut-être pas assez accessible pour un large public. C’était […] pratiquement une […] mauvaise imitation de l'accent français. Et puis […] maintenant le niveau de langage qui est utilisé à Radio-Canada […] s'est adapté aux réalités et […] le niveau de langage est beaucoup plus […] accessible […]. »
(locuteur cqTbs1)Ainsi, la référence privilégiée par ces locuteurs aurait évolué, partant d'un standard parisien pour déboucher sur un standard québécois – le phénomène étant observé par 18 des 22 présentateurs québécois présents dans ce corpus. Jusqu'ici, ce changement de norme n'a cependant pas été confirmé par des études sur la prononciation, les études publiées sur la diachronie de la norme linguistique du Québec s’étant principalement restreintes aux perspectives sociolinguistique et lexicale. Dans le présent article, je tenterai de déterminer si, comme l'observe le locuteur cité plus haut, la norme de prononciation des présentateurs de journaux télévisés a bien changé entre 1970 et aujourd'hui. Pour ce faire, je me baserai sur une analyse quantitative de deux traits de prononciation chez les locuteurs-modèles de Radio-Canada entre 1970 et aujourd'hui : la réalisation de l'affrication et l'antériorisation de /ɑ̃/. Le choix porté sur ces deux traits de prononciation n'est pas fortuit : il s'agit là, selon les résultats d'une enquête que j'ai menée en 2015 auprès de 96 informateurs dans les villes de Québec, Montmagny (Est du Québec), Montréal et Lachute (Ouest du Québec), des schibboleths les plus souvent nommés par les Québécois. L'enquête montre en effet que les traits caractéristiques du français québécois spontanément les plus nommés sont l'affrication de /t, d/ (18%) suivie de la réalisation des voyelles nasales (12%)Footnote 3, la voyelle la plus souvent étudiée du français québécois étant justement la voyelle nasale /ɑ̃/ (voir la section 2.3). La présente analyse cherchera à déterminer si ce changement de modèle observé en sociolinguistique peut être corroboré par l'usage linguistique des locuteurs-modèles. Par ailleurs, si cela devait se confirmer, j'aborderai la question de savoir dans quelle mesure il serait possible d'observer une corrélation directe entre le changement externe observé en sociolinguistique et le changement interne dans la prononciation de ces locuteurs-modèles.
Pour ce faire, l'article sera divisé en trois parties. Dans un premier temps, j'aborderai brièvement l’état de l'art sur la norme (de prononciation), l'affrication et la réalisation du /ɑ̃/ au Québec (section 2). Par la suite, j'esquisserai la méthode d'analyse employée en présentant le corpus, la méthode de codage et le protocole d'analyse statistique (section 3). Pour finir, j'aborderai les résultats quantitatifs de l’étude et comparerai ces résultats internes à la perspective externe de la sociolinguistique (section 4).
2. État de l'art
L’état de l'art commence avec la question de la norme (de prononciation) au Québec (section 2.1) et traite par la suite de l'affrication (section 2.2) et de la réalisation phonétique du /ɑ̃/ en français québécois (section 2.3).
2.1 Norme (de prononciation)
La norme linguistique québécoise a déjà été étudiée dans le cadre de nombreuses études publiées entre 1960 et aujourd'hui, principalement dans le cadre d’études sociolinguistiques ou lexicales (voir p. ex. Auger Reference Auger2005, Meney Reference Meney2010), la grammaire et la prononciation étant restées des domaines de recherches quelque peu négligés (Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013). Pour résumer ces études en termes d'attitudes linguistiques, une augmentation du prestige latent Footnote 4 des variétés québécoises dans la conscience linguistique des locuteurs québécois est notable dans les études publiées entre 1960 et 1980, d'une part, et celles publiées entre 1980 et 2000, d'autre part (Pöll Reference Pöll2005 : 175–180). Pour la période 1960–1980, voir Lambert et al. (Reference Lambert, Hodgson, Gardner and Fillenbaum1960), Lambert et al. (Reference Lambert, Frankel and Tucker1966), et D'Anglejean et Tucker (Reference D'Anglejean and Tucker1973); pour la période 1980–2000, voir Paquot (Reference Paquot1988), Genesee et Holobow (Reference Genesee and Holobow1989), Bouchard et Maurais (Reference Bouchard and Maurais1999), et Reinke (Reference Reinke2004, Reference Reinke2005).
En matière de prononciation, malgré un nombre assez faible d’études sur la question, un consensus semble s’être établi concernant le modèle de prononciation à privilégier. Gendron (Reference Gendron1990), Cajolet-Laganière et Martel (Reference Cajolet-Laganière and Martel1995), Cox (Reference Cox1998), Martel (Reference Martel2001), Corbeil (Reference Corbeil2007), Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2013) et Chalier (Reference Chalier2018) s'accordent à considérer ce qu'ils nomment le modèle radio-canadien, c'est-à-dire la prononciation en usage des présentateurs de la chaîne de télévision publique Radio-Canada, comme modèle de prononciation. Ce dernier serait en effet reconnu en tant que tel non seulement par les locuteurs québécois (Gendron Reference Gendron1990 : 374, Bouchard et Maurais Reference Bouchard and Maurais2001 : 112), mais également par certaines instances officielles (Cajolet-Laganière et Martel Reference Cajolet-Laganière and Martel1995 : 13; voir également Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013).
Il est important de faire remarquer que la norme en vigueur n'a pas toujours été celle du modèle radio-canadien, mais qu'il existe une évolution notable en la matière entre les années 1960 et aujourd'hui (Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013). En effet, en 1965, la norme proposée par l’Office de la langue française du QuébecFootnote 5 était encore celle du français international (OLF 1965 : 6), un euphémisme utilisé par les puristes afin d'atténuer le caractère centralisateur du standard parisien (Corbeil Reference Corbeil2007 : 306, Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013 : 116–117). Et ce n'est que depuis une trentaine d'années que le modèle de la prononciation des présentateurs de journaux télévisés de Radio-Canada prédomine (Cajolet-Laganière et Martel Reference Cajolet-Laganière and Martel1995 : 13, Bouchard et Maurais Reference Bouchard and Maurais2001 : 112, Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013 : 117). Ce modèle radio-canadien a lui-même évolué au sein de la chaîne : alors qu'en 1970, la prononciation des médias audiovisuels français était encore privilégiée, le modèle a évolué entre les années 1975 et 1990 sous l'influence du nouveau directeur des Services linguistiques de Radio-Canada, Robert Dubuc. Ce dernier a, selon Gendron (Reference Gendron2014), entamé le « […] passage à un modèle de langue et de prononciation plus naturel, […] le modèle [touchant] tous les aspects de la langue, y compris […] la prononciation » (Gendron Reference Gendron2014 : 53).
Ainsi, il est observable qu'un changement notable de norme (de prononciation) ait été accompli, entre les années 1960 et aujourd'hui, dans trois domaines :
(1) dans les études de linguistique publiées jusqu'ici sur la question de la norme (de prononciation) au Québec,
(2) dans la politique linguistique de l’Office de la langue française du Québec,
(3) dans la politique linguistique de Radio-Canada.
Les années allant de 1970 à 1980 semblent avoir été décisives dans ce processus. Il reste à savoir si ces observations externes se confirmeront sur le plan interne, dans le cadre des analyses diachroniques de l'affrication et du /ɑ̃/ dans les journaux télévisés de Radio-Canada.
2.2 Affrication
Avant d'aborder l’étude et ses résultats, il est cependant nécessaire de présenter un bref aperçu de l'affricationFootnote 6 en français québécois. Côté (Reference Côté2014) définit ce trait de prononciation comme étant « […] la réalisation affriquée [ʦ] et [ʣ] des occlusives alvéo-dentaires [t] et [d] devant voyelle ou glissante antérieure fermée [i], [y], [j] ou [ɥ] » (Côté Reference Côté2014 : 13–14). Suivant les études, ce trait de prononciation est qualifié d’affrication ou d’assibilation : le terme assibilation est surtout utilisé par les linguistes québécois (voir entre autres Marchal Reference Marchal1981 : 160, Poirier Reference Poirier2009, Côté Reference Côté2014) afin de différencier les consonnes ‘acadiennes’ [ʧ] et [ʤ] (affrications) des consonnes ‘québécoises’ [ʦ] et [ʣ] (assibilations). Me basant cependant sur les définitions de Dubois et al. (Reference Dubois, Giacomo-Marcellesi and Gespin2001 : s.v. ‘affriquée’), qui définissent l'affrication comme une consonne « qui combine très étroitement une occlusion et une frication » et n'utilisent donc le terme assibilation que dans les cas où l'occlusive antérieure disparaît pour laisser place à une simple sifflante, je préférerai dans cet article, comme le font Morin (Reference Morin2002 : 62) et Ostiguy et Tousignant (Reference Ostiguy and Tousignant1993 : 125–130), le terme d’affrication.
Notons également que l'affrication n'est pas un trait de prononciation exclusivement québécois; il est au contraire très répandu en français contemporain. En effet, il est documenté en français belge (Corneau Reference Corneau2000, Beauvois Reference Beauvois2003), en Martinique (Pustka et Bellonie Reference Pustka and Bellonie2017), dans les ‘parlers jeunes’ des quartiers Nord de Marseille (Binisti et Gasquet-Cyrus Reference Binisti and Gasquet-Cyrus2003) ainsi que dans certaines variétés parisiennes (voir notamment les ‘parlers jeunes’ d'Ile-de-France, Gadet Reference Gadet2017; et également Pustka Reference Pustka2008, Fónagy Reference Fónagy1989). Mais soulignons que malgré cette existence de l'affrication en région parisienne, l'affrication de /t, d/ ne fait pas partie du standard parisien dans le sens de norme prescriptive des ouvrages normatifs (Léon Reference Léon1966). Par ailleurs, ce n'est que dans le cas du français québécois que ce trait est explicitement sujet à discussion quant à son appartenance à une norme régionale à codifier. L'objet du présent article se restreint donc à ces deux normes (standard parisien vs standard québécois), sans aborder les phénomènes de palatalisations dans d'autres variétés de français.
En français québécois, il est possible de séparer les contextes d'apparition de l'affrication en deux catégories distinctes (Walker Reference Walker1984, Dumas Reference Dumas1987, Poirier Reference Poirier2009) : alors qu'il s'agit d'un processus catégorique au début (p. ex. tisse [ʦɪs]) et à l'intérieur des mots devant une voyelle antérieure fermée (p. ex. outil [uʦi]), ce trait est variable aux frontières de morphèmes et de mots, cette variabilité étant plus ou moins grande selon le contexte d'apparition (voir le tableau 1). Côté (Reference Côté2014), en se basant sur le volet québécois du corpus du programme de recherche Phonologie du Français Contemporain PFC (Durand et al. Reference Durand, Laks and Lyche2002, Reference Durand, Laks and Lyche2009; Detey et al. Reference Detey, Durand, Laks and Lyche2016), établit la hiérarchie suivante de fréquence de l'affrication pour les contextes variables : les affrications potentielles entre les deux éléments d'un mot composé (p. ex. avant-hier) et entre les verbes et les enclitiques postverbaux (p. ex. part-il) seraient réalisées dans 100% des cas, un résultat qui relativise l'affirmation d'une variabilité aux frontières de morphèmes et de mots. Les affrications à la frontière entre un pronom clitique et le mot auquel il se rattache (p. ex. je t'y emmène) seraient, pour leur part, réalisées dans 79,4% des cas et celles concernant la consonne de liaison (p. ex. il est ici) auraient un taux de réalisation de 66%. Finalement, les affrications potentielles concernant une consonne finale fixe (p. ex. trente idées) ne seraient réalisées que dans 36,5% des cas (Côté Reference Côté2014 : 13–15). Selon ces résultats, seuls les trois derniers contextes (les éléments 5–7 du tableau 1) devraient être considérés comme variables, les quatre autres (les éléments 1–4 du tableau 1) étant réalisés systématiquement. Ainsi, il est possible de résumer ces sept contextes d'apparition de l'affrication tel qu'exposé dans le tableau 1 en page suivante.Footnote 7
Contextes d'apparition de l'affrication en français québécois (en référence à Côté Reference Côté2014)

Du point de vue sociolinguistique, il s'agit, selon Côté (Reference Côté2014), de l'un des processus les plus stables du français québécois à travers tous les styles et situations (Côté Reference Côté2014 : 14; voir également Walker Reference Walker1984, Dumas Reference Dumas1987, Poirier Reference Poirier2009). Ce trait de prononciation fait d'ailleurs partie de la première étude existante sur la prononciation des présentateurs de Radio-Canada, une étude de Cox (Reference Cox1998) indiquant que, malgré un taux d'affrication de /t, d/ variant entre 90% et 100% chez ces présentateurs, seule la moitié des présentateurs réaliseraient l'affrication à 100%. Ni Reinke (Reference Reinke2004, Reference Reinke2005) ni Ostiguy et Tousignant (Reference Ostiguy and Tousignant2008), n'ont, pour leur part, analysé ce trait de prononciation dans leurs études touchant aux locuteurs-modèles québécois, car ils jugent que certains traits passent inaperçus à l'oreille des Québécois et ne sont ni socialement ni stylistiquement stigmatisés. Malgré ce nombre limité d’études sur la question, Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2013) concluent sur la base des études présentées ci-dessus que l'affrication de /t, d/ fait partie de la norme actuelle des locuteurs-modèles de Radio-Canada. Mais cela a-t-il toujours été le cas ? Mes analyses diachroniques tenteront d'y donner une réponse.
2.3 Voyelle nasale /ɑ̃/
Le deuxième trait de prononciation faisant l'objet de la présente étude est celui de la réalisation phonétique de /ɑ̃/. En français québécois, selon Gendron (Reference Gendron1966), Ostiguy et Tousignant (Reference Ostiguy and Tousignant2008) et Remysen (Reference Remysen2014, Reference Remysen2016), la voyelle nasale /ɑ̃/, qui se prononce comme une voyelle postérieure [ɑ̃] dans les variétés septentrionales de France et d'Europe, est souvent antériorisée en [ã] en parole spontanée.Footnote 8 Cette antériorisation se retrouve tout particulièrement en syllabe ouverte accentuée (p. ex. présent [pʁezã]) et peut être suivie d'une fermeture en [æ̃] ou en [ε̃] (p. ex. argent [aʁʒæ̃]). En syllabe fermée, cependant, la réalisation postérieure [ɑ̃] semble être plus courante. Et lorsque cette syllabe fermée est accentuée, le /ɑ̃/ a tendance à être diphtongué en [ãu] (p. ex. chance [ʃãus]) (Remysen Reference Remysen2016 : 136–137; voir également Martin et al. Reference Martin, Beaudoin-Bégin, Goulet and Roy2002, Ostiguy et Tousignant Reference Ostiguy and Tousignant2008).
Martin et al. (Reference Martin, Beaudoin-Bégin, Goulet and Roy2002) et Remysen (Reference Remysen2016) relèvent également, par ailleurs, l'existence d'une variante n’étant ni vraiment postérieure, ni vraiment antérieure : la variante centrale [ɐ̃]. Remysen (Reference Remysen2016) souligne, à l'exemple de l’étude de Hansen (Reference Hansen2001) sur les voyelles nasales du français parisien, que l’étude des voyelles nasales se doit de prendre en compte cette variante intermédiaire, étant donné que ses réalisations se situent toujours sur une échelle graduelle (Remysen Reference Remysen2016 : 143), c'est-à-dire, en d'autres termes, sur un continuum entre deux pôles (le pôle antérieur et le pôle postérieur). Finalement, en plus de ces trois variantes, Remysen (Reference Remysen2016 : 143) prend en compte deux variantes supplémentaires sur le continuum entre la postériorisation et l'antériorisation : une variante [ã] se trouvant entre la variante antérieure fermée [æ̃] et la variante centrale [ɐ̃] et une variante postérieure fermée et arrondie [ɒ̃]. Il obtient ainsi une voyelle nasale pouvant être réalisée de cinq façons différentes sur le continuum entre la postériorisation et l'antériorisation :
– Variante antérieure fermée [æ̃]
– Variante antérieure [ã]
– Variante centrale [ɐ̃]
– Variante postérieure [ɑ̃]
– Variante postérieure ouverteFootnote 9 et arrondie [ɒ̃]
Notons cependant que Remysen n'obtient dans ses codages qu'un très petit pourcentage de voyelles nasales [æ̃] (1,0%) et [ɒ̃] (1,1%) (Remysen Reference Remysen2016 : 144).
Du point de vue sociolinguistique, alors que Lappin (Reference Lappin1982), Tremblay (Reference Tremblay1990) et Reinke (Reference Reinke2004, Reference Reinke2005) n'observent pas de corrélations sociales ou stylistiques dans l'utilisation de la variante antérieure [ã], Dumas (Reference Dumas2001) observe une baisse de la fréquence d'utilisation de cette variante. Cette baisse serait, selon Ostiguy et Tousignant (Reference Ostiguy and Tousignant2008), surtout observable chez les locuteurs ayant un haut niveau de scolarisation (Ostiguy et Tousignant Reference Ostiguy and Tousignant2008 : 120). Par ailleurs, les études de Cox (Reference Cox1998) et d’Émond (Reference Émond2005) indiquent que certains locuteurs ont tendance à éviter la variante antérieure [ã] dans les contextes particulièrement formels. Quant au statut de cette variante dans la norme, les avis divergent fortement. L’étude de Cox (Reference Cox1998) indique que /ɑ̃/ est réalisé dans la majorité des cas comme [ɑ̃] postérieur. Ostiguy et Tousignant (Reference Ostiguy and Tousignant2008) affirment que la variante antérieure [ã] a tendance à être évitée par les Québécois plus scolarisés (Ostiguy et Tousignant Reference Ostiguy and Tousignant2008 : 120), indépendamment de la situation de communication. Reinke (Reference Reinke2004, Reference Reinke2005), au contraire, parce qu'elle juge privilégiée la variante antérieure [ã], ne tient pas compte dans son étude de la qualité des voyelles nasales. Tremblay (Reference Tremblay1990) affirme que cette variante passe inaperçue dans la perception des Québécois.
Notons finalement, pour ce qui est de la diphtongaison du /ɑ̃/, que Lappin (Reference Lappin1982) et Tremblay (Reference Tremblay1990) affirment qu'il s'agit d'un trait socialement stigmatisé dans la communauté linguistique québécoise. Ce trait serait ainsi évité par la plupart des présentateurs dans les émissions à caractère formel (Reinke Reference Reinke2004, Reference Reinke2005).
Ainsi, bien que les études ne semblent pas unanimes sur le statut de la variante [ã] dans la norme de prononciation québécoise (Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2013), les dernières enquêtes publiées semblent montrer une certaine acceptation de ce trait de prononciation au sein de cette norme. Dans une optique similaire, mes analyses tenteront de déterminer si cette observation peut être faite pour la totalité de la période allant de 1970 à aujourd'hui, ou s'il s'agit d'un phénomène très récent.
3. Méthode
Avant d'aborder les résultats de mon étude, il convient d'en présenter brièvement la méthode. Ce faisant, j'aborderai les questions du corpus utilisé, de la méthode de codage ainsi que du protocole d'analyse.
3.1 Corpus
Mon corpus est composé d'enregistrements de journaux et reportages télévisés lus par des présentateurs et journalistes de la chaîne de télévision francophone publique canadienne Radio-Canada entre 1970 et 2008. Les enregistrements proviennent des archives publiques de Radio-Canada <http://archives.radio-canada.ca>. En raison du manque d'enregistrements disponibles dans ces archives pour la période de 1960 à 1970, les premières données prises en compte ici sont celles de 1970. Par ailleurs, le choix de l'année 2008 n'est pas non plus fortuit : les derniers enregistrements disponibles datent en effet de 2008.
Il s'agit de nouvelles nationales et internationales se catégorisant en grande majorité dans le domaine de l'actualité politique, économique et culturelle, mais regroupant également trois lectures de l'actualité sportive. Afin d'obtenir un corpus le plus homogène possible quant à la situation de communication (lecture de nouvelles), le domaine de l'animation et du divertissement n'a pas été pris en compte. Par ailleurs, en raison de leur caractère intermédiaire entre la conversation libre et la lecture, les interviews n'ont pas non plus été prises en compte dans le corpus. Il s'agit donc dans tous les cas d’écrit oralisé selon le modèle de Koch et Oesterreicher (Reference Koch and Oesterreicher2011), un écrit lui-même médial (graphie) et conceptionnel (distance communicative).
Pour ce qui est des locuteurs, l'étude portant uniquement sur des locuteurs-modèles natifs du Québec, et la chaîne de télévision de Radio-Canada présentant un certain pourcentage de locuteurs provenant d'autres régions francophones, seul le groupe des natifs du Québec a été pris en compte, avec un total de 31 locuteurs différentsFootnote 10 enregistrés entre 1970 et 2008. Pour l'année 1970, faute de données suffisantes dans les archives, un nombre de 4 locuteurs a pu être pris en compte (quatre hommes, aucune femme), en 1980 et 1990 respectivement sept locuteurs (1980 : cinq hommes, deux femmes; 1990 : six hommes, une femme), en 2000 12 locuteurs (neuf hommes, trois femmes) et en 2008 sept locuteurs (trois hommes, quatre femmes).Footnote 11
Les informations sur l’âge des locuteurs au moment des enregistrements n’étant pas disponibles dans les archives, cette catégorie sociodémographique n'a pas été prise en compte dans les analyses statistiques. Par ailleurs, étant donné le faible nombre de femmes présentes dans le corpus, la catégorie du sexe n'a pas non plus pu être prise en compte dans les modèles statistiques. Soulignons finalement qu’étant donnés le manque d'informations sociodémographiques sur les locuteurs des archives de Radio-Canada et la faible quantité de données mises à disposition dans ces archives, la différence faite traditionnellement en phonologie entre les deux grandes zones, l'est du Québec (centré autour de la ville de Québec) et l'ouest du Québec (centré autour de Montréal) (Verreault et Lavoie Reference Verreault and Lavoie2004, Poirier Reference Poirier1994), n'a pas pu être testée.
Afin d'obtenir un échelonnement régulier et équilibré au long de cette période, un total de 52 à 58 minutes d'enregistrements a été pris en compte tous les dix ans entre 1970 et 2008, chaque enregistrement ayant une durée d'une à dix minutes (durées exactes des enregistrements : 1970 : 55ʹ35ʺ; 1980 : 53ʹ10ʺ; 1990 : 53ʹ01ʺ; 2000 : 52ʹ36ʺ; 2008 : 58ʹ14ʺ). Le corpus présente ainsi une durée totale de 4 heures, 32 minutes et 37 secondes. Chaque enregistrement a été numérisé (format .wav, logiciel Audacity) et transcrit orthographiquement à l'aide du logiciel Praat (Boersma et Weenink Reference Boersma and Weenink2016).
3.2 Codages
Par la suite, chaque contexte d'affrication potentielle et chaque voyelle nasale /ɑ̃/ ont été codés selon les deux systèmes de codages mis en place pour cet article.
3.2.1 Codage de l'affrication
Pour ce qui est de l'affrication, j'ai mis en place un système de codage (voir le tableau 2, à la page suivante) pour les sept contextes d'affrication présentés dans le tableau 1. Il s'agit d'un codage à deux chiffres contenant un chiffre indiquant le contexte (de 1 à 7 selon le contexte), et un second chiffre indiquant la réalisation de l'affrication (codage « 1 ») ou sa non-réalisation (codage « 0 »).
Méthode de codage de l'affrication

* 1er chiffre : Contexte; 2ème chiffre : 0 = non-réalisation; 1 = réalisation
Notons ici qu'au contraire du codage des voyelles nasales (voir la section 3.2.2), j'ai moi-même procédé à ce codage-ci, étant donné que l'affrication peut être détectée non pas seulement de manière auditive, mais aussi dans le cadre d'une lecture de spectrogramme. Ainsi ce codage a-t-il été réalisé aussi bien auditivement qu’à l'aide de trois caractéristiques acoustiques permettant de définir si l'affrication est réalisée ou non (Harris Reference Harris1956 : 160–161, Ganguli Reference Ganguli1993 : 437–439) :
1. La phase de friction est caractérisée par une concentration d’énergie dans les fréquences élevées : l'intensité du spectre de la fricative est considérablement plus élevée dans les fréquences au-dessus de 2500 Hz que dans les fréquences plus basses.
2. Durant la phase d'ouverture de l'occlusion, la formation de la fricative est observable à travers une forme descendante de la frontière inférieure de la zone de concentration d’énergie.
3. Pour ce qui est de la durée, un allongement significatif de la consonne affriquée est observable par rapport à la consonne non-affriquée.
Ces trois critères peuvent être observés dans les deux exemples figurant à la page suivante, qui illustrent une prononciation affriquée (figure 1) et une prononciation non affriquée (figure 2) de tandis, le d (non-)affriqué étant respectivement encadré.
tandis [tãʣi] avec affrication

tandis [tɑ̃di] sans affrication

Au total, 1959 contextes d'affrication devant [i], [y], [j] et [ɥ]Footnote 12 ont été codés, 1797 de ces codages étant des contextes considérés comme catégoriques (contextes 1–4) et 162 des contextes considérés comme variables (contextes 5–7).
3.2.2 Codage de la voyelle nasale /ɑ̃/
Quant à la réalisation de la voyelle nasale /ɑ̃/, je me suis référé au système de codage de l’étude de Remysen (Reference Remysen2016), qui utilise lui-même un système de codage tenant compte du « […] caractère graduel des différentes réalisations de la nasale » (Remysen Reference Remysen2016 : 143; voir également Hansen Reference Hansen2001). Étant donnée, dans le cas des voyelles nasales, la présence d'antirésonances dans le signal acoustique (Delvaux Reference Delvaux1999 : 8; voir également Delvaux Reference Delvaux2006, Carignan Reference Carignan2011), il s'agit d'un codage exclusivement auditif par accord interjuges, afin d’éviter toute erreur de calcul de formants due à ces antirésonances. Le codage a été réalisé par deux étudiantes de linguistique natives d'une variété québécoise du français.Footnote 13 Par ailleurs, le codage quinaire de Remysen (Reference Remysen2016), qui comprend les variantes [æ̃], [ã], [ɐ̃], [ɑ̃] et [ɒ̃], ne menant qu’à une quantité infime de la variante antérieure fermée [æ̃] (1,0%) et de la variante postérieure arrondie [ɒ̃] (1,1%) (Remysen Reference Remysen2016 : 144), le codage a été réduit dès le premier codage à un codage ternaire, comprenant une variante antérieure [æ̃]/[ã], une variante centrale [ɐ̃] et une variante postérieure [ɑ̃]/[ɒ̃]. Mis à part ce premier chiffre, qui se réfère à la qualité de la voyelle nasale entendue, plusieurs paramètres phonétiques et prosodiques ont été ajoutés au codage, afin de découvrir une éventuelle influence de ces paramètres sur la qualité de la voyelle nasale réalisée : l’éventuelle diphtongaison de la voyelle nasale,Footnote 14 le type de syllabe (syllabe ouverte ou fermée) et le type d'accent (aucun accent, accent tonique ou accent d'insistance). Ce codage est résumé dans le tableau 3.
Méthode de codage auditif de la voyelle /ɑ̃/

Notons que les facteurs accentuels et syllabiques se recoupent souvent, l'accent tombant, en français, en général sur la dernière syllabe d'un syntagme avant une pause. Mais en français québécois, cette structure canonique n'est pas toujours valable, dans la mesure où l'accent a dans certains cas tendance à être réalisé sur des voyelles longues n’étant pas en position finale (p. ex. penser [ˈpãse] (Remysen Reference Remysen2016 : 149). J'ai donc jugé plus transparent et approprié de retenir chacun de ces facteurs séparément, comme l'avait fait Remysen (Reference Remysen2016). Ainsi, 3335 voyelles nasales /ɑ̃/ ont été codées sur la base de cette systématique.
3.3 Protocole d'analyse
Après la phase de codage, les données ont été extraites à l'aide de l'outil informatique Dolmen (Eychenne et Paternostro Reference Eychenne and Paternostro2016) et analysées statistiquement à l'aide du logiciel libre R. Le premier trait à tester (l'affrication) est binaire (codage « 0 » pour son absence, codage « 1 » pour sa présence), mais comprend une variable avec des mesures répétées (la variable des locuteurs individuels), puisque trois de ces locuteurs (Bernard Derome, Céline Galipeau et Stéphan Bureau) sont représentées dans plus d'une décennie (voir la section 3.1). Par conséquent, un modèle à effets mixtes a été appliqué aux données, afin de pouvoir prendre en compte ces mesures répétées en considérant les idiolectes en tant que variable aléatoire. Le modèle comprend la (non-)réalisation de l'affrication comme variable dépendante, les facteurs internes (contextes d'apparition de l'affrication; voir le tableau 2) et le facteur externe (l'année de diffusion des enregistrements)Footnote 15 comme variables explicatives à effets fixes, et enfin le facteur des locuteurs individuels comme variable explicative à effet aléatoire. Notons que, dans le cas des facteurs internes, les contextes 5 à 7 ont été réunis en une seule variable interne, étant donné leur très faible nombre (voir le tableau 4). Ainsi, le modèle ne comprend non pas sept facteurs internes, mais cinq (les contextes catégoriques 1 à 4 pris séparément les uns des autres, et les contextes 5 à 7 regroupés en une variable).
Le deuxième trait (/ɑ̃/) est, pour sa part, théoriquement ordinal (codage « 1 » pour « antérieur », codage « 2 » pour « central », codage « 3 » pour « postérieur »), mais étant donné que la variante antérieure [ã] n'a été codée que sept fois dans un corpus regroupant 3335 codages, cette variante a été supprimée de l'analyse statistique. Ainsi, l'analyse du /ɑ̃/ s'est également faite sur la base d'un modèle à effets mixtes. Le modèle comprend les deux types de réalisation (centrale [ɐ̃] ou postérieure [ɑ̃]) comme variable dépendante, les facteurs internes (type de syllabe, type d'accent; voir le tableau 3) et le facteur externe (l'année de diffusion des enregistrements) comme variables explicatives à effets fixes, et enfin le facteur des locuteurs individuels comme variable explicative à effet aléatoire.Footnote 16
4. Résultats et discussion
L'analyse des données se structurera en deux parties. Dans la première partie, consacrée à l'affrication (section 4.1), je présenterai premièrement les résultats globaux du modèle à effets mixtes. Deuxièmement, les différences de comportement entre les contextes d'affrication internes seront analysées pour en extraire des explications quant aux raisons des changements observés entre 1970 et aujourd'hui. Troisièmement, l'analyse portera sur l'influence externe des idiolectes sur le corpus.
Dans la deuxième partie, je présenterai les résultats liés à la réalisation phonétique de /ɑ̃/ dans ce même corpus (voir la section 4.2) afin de pouvoir vérifier mes observations sur la base d'un deuxième trait de prononciation et, de manière plus générale, de pouvoir élucider d’éventuelles corrélations entre les perspectives interne et externe de la norme de prononciation au Québec. Je présenterai d'abord le modèle à effets mixtes appliqué aux données et l'influence des facteurs internes; par la suite, j'aborderai l'influences des idiolectes sur le corpus.
4.1 Affrication
Pour ce qui est de l'affrication, un modèle à effets mixtes a été appliqué au corpus sous R. Ce faisant, la (non-)réalisation de l'affrication a été définie comme variable dépendante, l'année de diffusion des journaux télévisés et les contextes d'apparition de l'affrication comme variables explicatives à effets fixes, et les locuteurs individuels comme variable explicative à effet aléatoire; les données sont présentées dans le tableau 4.
Modèle à effets mixtes appliqué aux codages de l'affrication de /t, d/ (fonction lmer de l'extension lme4 sous R)

Globalement, le modèle montre un effet hautement significatif de l'année de diffusion des journaux télévisés sur les taux de réalisation de l'affrication à p < 0,001 (coef. = 0,037; e.s. = 0,007; z = 5,436). Les taux augmentent donc significativement entre 1970 et 2008, mais pas de manière totalement régulière : en effet, alors que le taux de réalisation de l'affrication des enregistrements de 1970 s'avère très faible, avec 28,23% (107/379) d'affrications réalisées, le taux augmente dans les enregistrements de 1980 de manière significative pour atteindre 47,62% (240/504), ainsi que dans les enregistrements de 1990, dans lesquels le taux s’élève à 70,75% (283/400). Entre les années 1990 et 2008, les analyses indiquent cependant une stabilisation et une stagnation relatives du taux de réalisation entre 70% et 80%, les enregistrements de l'année 2000 présentant un taux de réalisation de l'affrication de 80,38% (295/367) et ceux de l'année 2008 un taux de 72,82% (225/309). Ces résultats sont résumés dans le tableau 5.
Taux global de réalisation de l'affrication
p < 0,001 (coef. = 0,078; e.s. = 0,0052; z = 14,845)

L'effet significatif de l'année de diffusion des journaux télévisés (1970–2008) sur les taux de réalisation de l'affrication peut également être visualisé sous forme de courbe (voir figure 3). Cette dernière ne représente cependant pas une projection des données brutes, mais un modèle probabiliste calculé sur la base de ces données. C'est la raison pour laquelle la courbe continue par exemple d'augmenter en 2008, alors que les données brutes montrent une diminution du taux d'affrications réalisées. Notons que les points représentent le taux de réalisation moyen des contextes d'affrication pour chacun des locuteurs et pour chacune des années.
Visualisation de la fonction probabiliste du taux de réalisation de l'affrication entre 1970 et 2008 sous R à l'aide de la fonction visreg.

De façon similaire au tableau 5, la visualisation de la régression logistique montre une probabilité que l'affrication soit réalisée en augmentation significative entre 1970 et 2008. Par ailleurs, l'exponentiel du coefficient obtenu dans le modèle pour la variable de l'année (=1,045) montre que, statistiquement, le passage d'une décennie à une autre multiplie par 4,5% la probabilité que l'affrication soit réalisée par les présentateurs.
4.1.1 Facteurs internes
Le comportement de l'affrication dépendant de son contexte d'apparition, il est maintenant nécessaire de séparer les différents contextes dans les résultats. Le tableau 6 présente un aperçu des taux absolus et relatifs de réalisation des affrications durant la période de 1970 à 2008 selon tous les contextes d'apparition (voir le tableau 2). Notons que la classification en affrications ‘catégoriques’ et ‘variables’ provenant de Côté (Reference Côté2014) a été conservée dans le tableau, même si elle ne s'applique manifestement pas à l'usage des présentateurs de journaux télévisés en situation de lecture de nouvelles.
Fréquences absolues de l'affrication entre 1970 et 2008 selon les contextes d'apparition

Le tableau 6 relève un nombre relativement faible de contextes d'affrications variables (162 au total pour les proclitiques, les liaisons et les consonnes finales). Ainsi, ils ne peuvent être analysés statistiquement un par un. Ils ont donc été combinés et considérés comme une seule variable, et ont ainsi été comparés aux contextes ‘catégoriques’ dans le modèle à effets mixtes; voir la figure 4.
Visualisation du taux de réalisation des affrications ‘catégoriques’ (contextes 1 à 4 considérés séparément) et variables (contextes 5 à 7 regroupés) dans l'intégralité du corpus à l'aide de la fonction visreg sous R

De manière peu surprenante étant donnée la catégorisation des affrications proposée par Côté (Reference Côté2014) (voir le tableau 2), les quatre contextes ‘catégoriques’ ne se différencient pas significativement dans leur comportement, et ce, ni dans le corpus global, ni lorsque les cinq décennies prises en compte sont prises séparément les unes des autres (p > 0,05). Notons, ce faisant, un effet lexical inhérent à la définition de la catégorie des enclitiques (et donc non surprenant) : toutes les occurrences (59 au total) se forment avec les pronoms enclitiques il ou ils (p. ex. est-il, demandent-ils, dit-il, ont-ils). Il n'est donc ici pas surprenant que cette catégorie soit statistiquement très homogène malgré sa taille restreinte. Dans les autres contextes ‘catégoriques’ cependant, aucun effet lexical n'a pu être trouvé : de manière peu surprenante, une partie considérable des contextes en syllabe initiale est constituée par la préposition très fréquente du (352 occurrences au total). Ses taux de réalisation ne sont cependant pas notablement différents des résultats globaux de cette catégorie (1970 : 9,72%, 7/72; 1980 : 28,13%, 27/96; 1990 : 66,67%, 58/87; 2000 : 75,47%, 40/53; 2008 : 84,09%, 37/44). La même observation peut être faite pour les lexèmes représentés les plus fréquemment dans la catégorie des contextes en syllabe interne (notamment canadien(ne)(s) Footnote 18 et politicien(ne)(s), politique Footnote 19) : ils ne se comportent pas notablement différemment du reste des occurrences de cette catégorie. Les données analysées ne semblent donc permettre d'observer qu'une augmentation globale des réalisations d'affrications ‘catégoriques’, sans pouvoir révéler de réelles différences entre les catégories ou des effets lexicaux.
Maintenant, en dépit du fait que les affrications variables n'ont pu être analysées individuellement en raison de leur nombre limité, la comparaison des contextes ‘catégoriques’ (contextes 1 à 4) pris un par un et des contextes variables (contextes 5 à 7) regroupés révèle un comportement significativement différent de ces deux catégories (p < 0,001; coef. = −1,374; e.s. = 0,288; z = −4,765) et une évolution contraire : en effet, entre 1970 et 1980, les taux de réalisation des affrications ‘catégoriques’ et variables sont tout d'abord presque identiques : dans les enregistrements de 1970, 28,94% (101/349) des affrications ‘catégoriques’ et 20,00% (6/30) des affrications variables sont réalisées. Dans les enregistrements de 1980, le cas de figure est similaire, avec 47,90% (228/476) d'affrications ‘catégoriques’ réalisées et 42,86% (12/28) d'affrications variables réalisées. Entre 1990 et 2008, nous avons cependant affaire à un tout autre cas de figure : ces mêmes taux de réalisation se séparent nettement, les différences entres les taux obtenus dans les contextes ‘catégoriques’ et variables étant statistiquement significatives (p < 0,001). Dans les enregistrements de 1990, j'ai obtenu un taux de 73,61% (265/360) de réalisation des affrications ‘catégoriques’, pour un taux de 45,00% (18/40) de réalisation des affrications variables. Les enregistrements de 2000 sont similaires, avec un taux de réalisation des affrications ‘catégoriques’ montant à 84,38% (281/333) et un taux de réalisation des affrications variables de 41,18% (14/34). Il en va de même pour les enregistrements de 2008, avec un taux de réalisation des affrications ‘catégoriques’ de 78,49% (219/279) et un taux de réalisation des affrications variables s’élevant à 20,00% (6/30). Notons cependant que les différences doivent être interprétées avec prudence, étant donné l’écart important entre le nombre absolu d'affrications ‘catégoriques’ (1797) et celui des affrications variables (162).
Pour ce qui est des contextes variables, étant donnée leur petite taille, il est important de mentionner que ces catégories peuvent être sujettes à des effets lexicaux. Dans la catégorie des proclitiques, de façon similaire à celle des enclitiques, toutes les occurrences (96 au total) se forment avec le proclitique de sous sa forme d’ avec élision du schwa devant voyelle (p. ex. d'une, d'ici, d'urgence). Dans la catégorie des liaisons en [t], 53,85% des occurrences (28/52) se font avec une forme du verbe être (est : 23 occurrences; sont : deux occurrences; était, étaient et fut : respectivement une occurrence). Cependant, ici aussi, leur taux de réalisation (32,24%, 9/28) ne se différencie pas notablement du taux global de la catégorie (30,77%, 16/52). Finalement, parmi les consonnes finales, deux lexèmes forment la plus grande partie de la catégorie (toute et cette : quatre occurrences chacune), mais étant donnée le très faible nombre d'occurrences au total (14), aucun effet significatif ne peut être, ici non plus, déduit de cette observation.
4.1.2 Idiolectes
Pour ce qui est des facteurs externes, une observation qualitative de l'influence du sexe sur les résultats, qui n'a pas pu être analysée dans le cadre du modèle à effets mixtes, fait ressortir un aspect à première vue pertinent : de manière générale, les femmes présentent un taux de réalisation de l'affrication ‘catégorique’ plus faible (30,64%, 125/408) que celui des hommes (56,73%, 788/1389). Cette observation n'est cependant pas généralisable, étant donné que le corpus compte un nombre de femmes plutôt faible, leur nombre n'allant que très légèrement en croissant au cours des cinq décennies (1970 : aucune femme; 1980 : deux femmes; 1990 : une femme; 2000 : trois femmes; 2008 : quatre femmes).
Ainsi, l'explication de cette observation doit plutôt être cherchée dans l'influence des différents idiolectes sur le corpus. En effet, ce facteur, qui a été considéré comme variable aléatoire dans le modèle à effets mixtes (voir le tableau 4, variable locuteurs), présente une variance (2,438) et un écart-type (1,561) relativement élevés, signe d'une grande dispersion des données entre les différents présentateurs. Une analyse plus détaillée des idiolectes confirme ces affirmations. Les femmes, tout d'abord, présentent des comportements très différents. En effet, durant les deux décennies durant lesquelles elles sont le mieux représentées à l'antenne (2000 et 2008), la majorité d'entre elles présente, d'une part, des taux de réalisation élevés, notamment Pascale Nadeau (92,31%, 24/26) et Marie Malchelosse (82,76%, 48/58) en 2008). D'autre part, Céline Galipeau, qui est la présentatrice la mieux représentée dans ce corpus à partir des années 1990, s'avère réaliser moins d'affrications que ses collègues et influence fortement, de par son poids statistique, le taux plus faible de réalisations de l'affrications des femmes par rapport à celui des hommes. Notons d'ailleurs qu'elle est la seule présentatrice à ne pas augmenter son taux d'affrication, mais à le diminuer entre 1990 (78,57%, 55/70), 2000 (72,46%, 50/69) et 2008 (41,86%, 36/86).
Par ailleurs, les effets de plusieurs autres présentateurs doivent être mentionnés. Tout d'abord, fait non surprenant étant donné le faible nombre de présentateurs (4) dans cette décennie, les taux très faibles d'affrication de 1970 sont principalement dus à deux locuteurs : Gaétan Barrette (3,03%, 3/99) et René Mailhot (6,90%, 2/29). La même observation peut être faite par rapport à la forte influence de Stéphan Bureau sur les taux de réalisation de l'affrication de l'année 2000 (91,55%, 130/142), et celle de Bernard Derome sur les taux de 2008 (94,83%, 55/58). Bernard Derome, seul locuteur représenté durant les cinq décennies, montre par ailleurs une évolution contraire à celle de Céline Galipeau : son taux de réalisation de l'affrication augmente fortement entre 1970 et 2008 (1970 : 45,85%, 94/205; 1980 : 47,37%, 180/380; 1990 : 71,32%, 97/136 : 2000 : 70,58%, 24/34; 2008 : 94,83%, 55/58).
Ainsi, alors que l'effet du sexe n'a pu être considéré dans le modèle statistique en raison du faible nombre de femmes représentées dans le corpus, les idiolectes varient considérablement, deux profils particulièrement frappants pouvant être relevés :
– Céline Galipeau : Ses taux de réalisation diminuant constamment dans les années durant lesquelles elle est représentée dans le corpus (1990–2008), cette locutrice semble, à l'inverse du corpus global, présenter un profil en évolution vers le standard parisien.
– Stéphan Bureau et Bernard Derome : Ces deux locuteurs présentent des taux de réalisation de l'affrication particulièrement élevés, respectivement durant les années 2000 et 2008, Bernard Derome montrant même une évolution idiolectale inverse à celle de Céline Galipeau, c'est-à-dire en direction d'un standard québécois.
Notons que la proéminence de ces trois profils dans le corpus n'est pas surprenante, étant donné qu'il s'agit également des trois locuteurs représentés sur plusieurs décennies dans le corpus. Pour deux des locuteurs, ceci s'explique par leur statut particulier au sein de Radio-Canada : Bernard Derome a en effet été le chef d'antenne du journal télévisé de Radio-Canada entre 1970 et 2008 et Céline Galipeau est l'une des principales présentatrices de la chaîne depuis 1990 (et cheffe d'antenne depuis 2009).
Pour finir, l'influence de Gaétan Barrette et René Mailhot sur les taux de 1970 est due au faible nombre de locuteurs disponibles pour cette année dans les archives de Radio-Canada, aucune interprétation ne pouvant donc être faite pour ces deux présentateurs.
Notons finalement qu'il ne s'agit ici que de résultats basés sur une faible quantité de données et que des études idiolectales prenant en compte plus d'heures de lectures de nouvelles pour un nombre restreint de locuteurs individuels seraient plus aptes à vérifier de telles hypothèses.
4.1.3 Discussion
Ainsi, en résumant les résultats vus jusqu'ici et en les comparant à l’état de l'art sur la norme (voir la section 2.1), deux aspects peuvent être relevés : premièrement, cet état de l'art avait pu montrer qu'aussi bien dans les études sociolinguistiques publiées jusqu'ici que dans la politique linguistique de l’Office de la langue française du Québec et celle de Radio-Canada, un changement de norme de prononciation semble avoir été accompli entre les années 1970 et 1980. Bien qu'une corrélation directe entre ces résultats externes et les résultats internes présentés ici ne puisse être démontrée, il est observable que le taux d'affrication augmentant entre les années 1970 et 1990 a lieu dans les mêmes années que l'augmentation de prestige du standard québécois qui a été observée en sociolinguistique.
Deuxièmement, étant donné que l'affrication est l'un des traits les plus stables à travers tous les registres du français québécois (voir la section 2.2) et que la politique linguistique de Radio-Canada a changé entre les années 1970 et 1980 (voir la section 2.1), passant d'un standard parisien à un standard québécois, ce changement pourrait être attribuable à une variation plus ou moins incontrôlée dans la réalisation de l'affrication chez les locuteurs-modèles entre 1970 et 1980. En effet, durant ces années, ces locuteurs se trouvaient inévitablement dans un étau entre, d'une part, leur volonté de supprimer ce trait de prononciation pour se rapprocher du standard parisien exigé par la politique linguistique de Radio-Canada et, d'autre part, leur propre système phonologique, dans lequel ce trait était stable à travers tous les registres. Cette contradiction a pu mener à de nombreuses incohérences dans le système normalement stable de ces locuteurs séparant les affrications ‘catégoriques’ des affrications variables.
Ceci est d'autant plus probable qu'en termes cognitifs la notion du contrôle de l'usage linguistique est faillible, car ce contrôle touche inévitablement à des processus automatisés et est fortement dépendant de l'attention du locuteur (Labov Reference Labov1976 : 159–161; voir également Dressler et Wodak Reference Dressler and Wodak1982 : 354, Kerswill Reference Kerswill1985 : 25–34, Chevrot Reference Chevrot1994 : 14–18). Or, l'attention portée à l'articulation de la parole (comme dans le cas de la présente étude lors du choix d'une variante vernaculaire ou normative) est particulièrement limitée, car peu consciente. Ainsi, c'est cette impossibilité de garder un contrôle continu des tâches menées durant l'activité de communication, dont la tâche du choix des variantes phonétiques à utiliser, qui mène inévitablement à un décalage entre les représentations conscientes des locuteurs et leur usage linguistique effectif. Labov (Reference Labov1976) résume ces réflexions en affirmant que les locuteurs « ne parlent pas […] comme ils estiment à l’évidence qu'ils le devraient » (Labov Reference Labov1976 : 338), même si dans le cas présent les locuteurs-modèles présentent, en raison de leur expérience en tant que locuteurs professionnels, un niveau de contrôle plus élevé de l'usage des variantes phonétiques que des locuteurs non-experts de la parole. Notons que ce niveau de contrôle est dû à une accommodation linguistique interne à Radio-Canada, beaucoup plus qu’à la formation en diction des présentateurs, qui se limite en effet à la pose de voix et ne traite de prononciation que de façon marginale (selon les entretiens guidésFootnote 20). Contrairement à certains présentateurs de télévision qui, il y a quelques décennies, ne faisaient que lire les nouvelles à l'antenne, il n'existe à l'heure actuelle aucune réelle différence entre présentateurs, journalistes et reporters. Toute personne travaillant à Radio-Canada est en effet formée dans ces trois domaines et écrit les textes qu'elle présentera à l'antenne (selon les entretiens guidésFootnote 21).
Maintenant, entre les années 1990 et 2008, au contraire des années 1970 et 1980, le nombre d'incohérences dans l'utilisation des affrications ‘catégoriques’ et variables diminue fortement, ce qui est observable à travers les taux d'affrications ‘catégoriques’ qui continuent à augmenter, contrairement aux affrications variables, qui, elles, stagnent, voire diminuent. Or, cette observation est probablement due, en reprenant la même ligne argumentative, à la renaissance d'un modèle de prononciation standard québécois dans la politique linguistique de Radio-Canada.
En résumé, la comparaison des contextes internes ‘variables’ et ‘catégoriques’ montre une évolution vers la réalisation plus systématique de l'affrication dans les contextes qualifiés de ‘catégoriques’ par Côté (Reference Côté2014) et une stagnation ou une réduction de sa réalisation dans les contextes dits ‘variables’. Cette hypothèse reste cependant à être confirmée étant donnés le très petit nombre de contextes variables étudiés et la variation interindividuelle observée dans ce chapitre. En effet, si ces résultats sont valables pour une majorité des locuteurs, ils ne le sont pas pour tous : Céline Galipeau, notamment, montre entre 1990 et 2008 une évolution inverse à ces observations. Ainsi, cette tendance reste à être confirmée aussi bien dans des études quantitatives globales regroupant plus de présentateurs (ce qui permettrait d'affiner les analyses des affrication variables) que dans des études qualitatives se concentrant sur des idiolectes en particulier (p. ex. celui de Céline Galipeau, étant donnée sa proéminence à l'antenne de Radio-Canada).
Avant de tirer des conclusions plus générales de ces résultats, il est nécessaire de vérifier à l'aide de l'analyse de la réalisation du /ɑ̃/ qu'il ne s'agit pas d'un phénomène isolé.
4.2 Réalisation de la voyelle nasale /ɑ̃/
La réalisation phonétique de /ɑ̃/ en tant que [ɑ̃]/[ɒ̃] postérieur (standard parisien), [ɐ̃] central ou [æ̃]/[ã] antérieur (standard québécois) a été analysée à l'aide d'un modèle à effets mixtes, avec les réalisations des voyelles nasales ([ɑ̃]/[ɒ̃] postérieures ou [ɐ̃] centrales)Footnote 22 comme variable dépendante, le facteur externe de l'année de diffusion des journaux télévisés) et les facteurs internes (type de syllabe, type d'accent) comme variables explicatives à effets fixes, et enfin la variable des locuteurs individuels comme variable explicative à effets aléatoires. Le modèle a été appliquée au corpus à l'aide de la fonction lmer de l'extension lme4 sous R. Les résultats du modèle sont résumés dans le tableau 7.
Modèle à effets mixtes appliqué aux codages de la nasale /ɑ̃/ (fonction lmer de l'extension lme4 sous R)

Comme dans le cas de l'affrication, le modèle montre un effet hautement significatif de l'année de diffusion des journaux télévisés sur le type de voyelles nasales réalisées à p < 0,001 (coef. = 0,093; e.s. = 0,005; z = 20,394). Cependant, les changements observés ne se produisent pas de manière totalement régulière au cours des cinq décennies analysées : alors que la réalisation postérieure [ɑ̃] reste fortement majoritaire entre 1970 et 1980, les années allant de 1990 à 2008 (et particulièrement entre 2000 et 2008) voient une augmentation du taux de réalisations centrales [ɐ̃], la réalisation postérieure restant cependant majoritaire dans les données de la plupart des décennies (mises à part les données de l'année 2000, dans la colonne « Global » du tableau 8)Footnote 23 :
Réalisation de la voyelle nasale /ɑ̃/ entre 1970 et 2008 à Radio-Canada

Dans la figure 5, ces résultats sont illustrés sous forme de courbes montrant cette augmentation statistiquement significative de réalisations centrales [ɐ̃] de 1990 à 2008 au détriment des réalisations postérieures [ɑ̃].
Réalisation du /ɑ̃/ chez les présentateurs de Radio-Canada entre 1970 et 2008 (en %)

Du côté statistique, en complément à ces résultats bruts, l'exponentiel du coefficient obtenu dans le modèle à effets mixtes pour la variable de l'année (=1,097) indique que le passage d'une décennie à une autre multiplie par 9,7% la probabilité que le /ɑ̃/ ne soit non plus réalisé en tant que [ɑ̃] postérieur, mais en tant que [ɐ̃] central.
Ainsi, trois observations peuvent être retenues par rapport à ces résultats globaux. Premièrement, tout comme l'affrication, le changement observable de l'antériorisation du /ɑ̃/ vers un [ɐ̃] central chez les présentateurs de Radio-Canada débute également dans les années 1990, même si la plus forte augmentation ne se fait que dans les années 2000–2008. Deuxièmement, malgré ce changement, la réalisation postérieure [ɑ̃] reste en règle générale fortement majoritaire durant la période analysée, mise à part l'année 2000 avec 49,58% (297/599) de réalisations postérieures [ɑ̃] contre 50,25% (301/599) de réalisations centrales [ɐ̃]. Troisièmement, la réalisation antérieure [ã] reste très marginale dans l'intégralité du corpus (sept occurrences au total). Ces résultats globaux ne confirment donc qu'en partie l’état de l'art actuel sur ce trait de prononciation dans le standard québécois. Ils rejoignent Cox (Reference Cox1998) et Émond (Reference Émond2005) en ce sens que ces derniers avaient indiqué que le /ɑ̃/ serait réalisé dans la majorité des cas comme [ɑ̃] postérieur dans les contextes particulièrement formels et que la variante antérieure [ã] aurait tendance à être évitée dans ces mêmes contextes. La présente étude étant non plus synchronique, mais diachronique, une nuance peut cependant être apportée aux résultats de Cox (Reference Cox1998) et d’Émond (Reference Émond2005) : ce taux majoritaire de réalisations postérieures [ɑ̃] n'est pas stable, mais diminue significativement depuis plusieurs décennies au profit de la réalisation centrale [ɐ̃]. Pour ce qui est du [ã] antérieur, contrairement aux études de Reinke (Reference Reinke2004, Reference Reinke2005) et de Tremblay (Reference Tremblay1990), les résultats montrent que cette variante ne semble pas encore présenter d'acceptation dans les contextes formels (en tout cas chez les présentateurs de Radio-Canada).
4.2.1 Facteurs internes
La qualité du [ɑ̃] réalisé dépendant également de différents paramètres phonétiques et prosodiques, j'ai pris en compte les deux facteurs internes suivants dans le modèle de régression logistique : le type de syllabe (ouverte ou fermée) et le type d'accent (aucun accent, accent tonique ou accent d'insistance).
Avant de présenter les résultats du modèle à effets mixtes, notons que parmi les 3335 /ɑ̃/ codés dans le corpus, aucune diphtongaison n'a été relevée par les codeuses (raison pour laquelle ce paramètre n'a pas été pris en compte dans le modèle). Cette observation confirme donc deux aspects fondamentaux de la présente étude. Premièrement, le comportement linguistique propre aux présentateurs de journaux télévisés à l'antenne n'est pas comparable à celui de locuteurs non-professionnels, qui, eux, auraient ‘normalement’ tendance à réaliser la diphtongaison en syllabe fermée et accentuée (voir la section 2.3). Deuxièmement, ce résultat pourrait plaider en faveur d'une considération de la diphtongaison comme étant socialement stigmatisée, ce qui expliquerait, comme le souligne Reinke (Reference Reinke2004, Reference Reinke2005), que les présentateurs l’évitent dans les émissions à caractère formel, comme la lecture de journaux télévisés.
Concernant l'influence du type d'accent sur la réalisation du /ɑ̃/, le modèle de régression logistique montre que cet effet est significatif à p < 0,001 (coef. = −0,518; e.s. = 0,139; z = −3,732). Une comparaison de l’évolution des réalisations centrales par rapport aux réalisations postérieures dans le tableau 8 montre cependant que l'effet n'est pas dans le sens attendu d'une réalisation centralisée plus courante en syllabe accentuée, comme c’était le cas chez Remysen (Reference Remysen2016 : 149–150) : cet effet montre plutôt qu'alors que les taux de réalisations centrales augmentent durant les années en syllabe non-accentuée, ces taux stagnent dans les syllabes accentuées, l'année 2000 étant particulièrement marquante avec 41,07% de réalisations postérieures et 47,58% de réalisations centrales en syllabe non-accentuée contre 7,68% de réalisations postérieures et 2,34% de réalisations centrales en syllabe accentuée (voir le tableau 8). Les présentateurs ne semblent donc pas se comporter comme des locuteurs de français québécois ‘ordinaires’, ces derniers ayant tendance, selon Remysen (Reference Remysen2016 : 149–150), à centraliser ou antérioriser le /ɑ̃/ en syllabe accentuée. En ce qui concerne l'influence du type de syllabe, contrairement aux études précédentes, qui avaient observé une tendance à l'antériorisation (ou la centralisation) en syllabe ouverte (voir la section 2.3), le modèle statistique ne montre aucun effet significatif (p > 0,05; coef. = 0,089; e.s. = 0,138; z = 0,647). Ce résultat, qui va dans le même sens que celui touchant au type d'accent, plaide en faveur de l'hypothèse qui avait déjà été émise pour l'affrication. En effet, ces résultats pourraient, ici aussi, être l'indice d'une variation incontrôlée dans la réalisation du /ɑ̃/ chez les présentateurs, ces derniers se trouvant dans un étau entre, d'une part, l’évitement de toute antériorisation, en vue de se rapprocher d'un standard parisien (voir les taux très élevés de réalisations postérieures [ɑ̃] dans le tableau 8) et, d'autre part, leur propre système phonologique (voir la section 4.2.2). Mais, contrairement au cas de l'affrication, ces incohérences ne diminuent pas au cours des décennies analysées : la régression ne montre en effet aucune corrélation entre l'augmentation de réalisations centrales [ɐ̃] et le type de syllabe. Il se pourrait donc que l'antériorisation et la centralisation du /ɑ̃/ soit globalement moins acceptée que l'affrication à l'antenne dans les situations formelles de lectures de nouvelles.
Notons finalement, pour en venir aux effets lexicaux, que malgré le poids statistique considérable de plusieurs lexèmes monosyllabiques dans le corpus, ces derniers ne présentent pas de comportement particulier qui aurait pu influencer les résultats. Ainsi les prépositions en (305 occurrences) et dans (236 occurrences)Footnote 24 et l'adjectif numéral cent (121 occurrences)Footnote 25 présentent-ils des taux de réalisations centrales [ɐ̃] qui sont soit similaires à ceux du corpus global, soit quantitativement insuffisants pour être significatifs. Le constat est le même pour les lexèmes polysyllabiques les plus fréquents, notamment soixante (49 occurrences), les formes du verbe demander (36 occurrences) et campagne (28 occurrences).Footnote 26
4.2.2 Idiolectes
En ce qui concerne les effets externes, tout comme pour l'affrication, l'influence du sexe sur les résultats n'a pu être prise en compte dans le modèle statistique. Une observation qualitative de ce facteur met cependant à jour un effet à première vue pertinent : les données du corpus montrent que les femmes produisent plus souvent un [ɑ̃] postérieur (85,49%, 654/765) que les hommes (79,22%, 2036/2570). Elles seraient donc, comme pour l'affrication, plus proche du standard parisien dans le choix de leur variante, ce qui correspond au comportement linguistique des femmes attendu par Labov (Reference Labov1966). Il convient cependant ici aussi de souligner que le nombre de femmes présentes dans le corpus est plutôt faible et qu'il est observable qu'en moyenne, entre 2000 et 2008, c'est-à-dire durant les deux décennies dans lesquelles les femmes sont le mieux représentées (2000 : trois femmes, 2008 : quatre femmes), leur taux de réalisations centrales [ɐ̃] ne diffère pas significativement du taux global.Footnote 27
Ainsi, comme pour l'affrication, ce sont principalement les effets des idiolectes qui livrent une explication à cette observation, le modèle présentant, ici aussi, une variance (6,709) et un écart-type (2,590) relativement élevés, signes d'une dispersion considérable des données quant au facteur des idiolectes (voir « Locuteur (Intercept) », tableau 7). Une considération plus détaillée des données des femmes montre ainsi que c'est la locutrice la mieux représentée dans le corpus, Céline Galipeau, qui explique ces différences de réalisation du /ɑ̃/ entre femmes et hommes. Il s'agit en effet de la seule présentatrice à présenter une diminution des réalisations centrales [ɐ̃] entre 2000 et 2008 (2000 : 46,15%, 42/91; 2008 : 14,33%, 26/184), c'est-à-dire, comme pour l'affrication, une évolution vers le standard parisien. Par ailleurs, toujours dans la catégorie des idiolectes, l'influence de Stéphan Bureau sur le taux de réalisations centrales [ɐ̃] doit être également mentionnée – une influence similaire à celle qu'il a sur les taux d'affrications (voir la section 4.1.1), c'est-à-dire dans le sens d'un standard québécois. En effet, parmi les 285 réalisations centrales [ɐ̃] que présentent les données de l'année 2000, 120 sont réalisées par ce locuteur, son taux personnel de réalisations centrales [ɐ̃] étant de 56,60% (120/212). Notons finalement qu'aucune autre influence d'idiolectes sur le corpus n'a pu être relevée.
Ainsi, alors que, comme pour l'affrication, le faible nombre de femmes présentes dans le corpus ne permet pas de prendre en compte le facteur du sexe dans le modèle statistique, une analyse de la variation observée en matière des idiolectes fait ressortir notablement les profils de deux présentateurs :
– Céline Galipeau : Ses taux de réalisations centrales [ɐ̃] diminuent en faveur de la réalisation postérieure [ɑ̃] dans la période durant laquelle les taux de cette réalisation centrale augmentent fortement dans le reste du corpus. Comme pour l'affrication, cette locutrice semble ainsi, au contraire des autres locuteurs, présenter un profil allant vers le standard parisien.
– Stéphan Bureau : Étant donné son poids statistique sur l'année 2000 (120/285 des réalisations centrales [ɐ̃] des données de 2000 sont les siennes) et son taux de réalisations centrales élevé (56,60%), Stéphan Bureau influence notablement l'augmentation globale de la réalisation centrale [ɐ̃] de l'année 2000 et présente un profil qui semble être encore plus proche d'un standard québécois que celui de la majorité des autres locuteurs.
Notons finalement que contrairement au cas de l'affrication, le profil de Bernard Derome n'est pas similaire à celui de Stéphan Bureau : avec 91 occurrences au total entre 2000 et 2008, son poids statistique est plus faible que celui de Stéphan Bureau et son taux de réalisations centrales [ɐ̃] est plus faible que celui de Stéphan Bureau (2000 : 26,09%, 6/23; 2008 : 33,82%, 23/68).
Comme pour l'affrication, je tiens à souligner que ces profils de locuteurs individuels ne se basent que sur une faible quantité de données. Ainsi, seule des études idiolectales basées sur plusieurs heures de lectures par locuteur pourraient confirmer ces hypothèses préliminaires.
4.2.3 Discussion
Maintenant, comment ces données devraient-elles être interprétées ? Il est probable que jusque dans les années 1990, les locuteurs-modèles évitaient également volontairement les réalisations centrales [ɐ̃] et antérieures [æ̃]/[ã] québécoises au profit de la variante standard parisienne [ɑ̃] en raison du poids du standard parisien imposé par la politique linguistique de Radio-Canada. L'interprétation est donc similaire à celle qui avait été faite pour l'affrication, même si le changement semble s’être établi plus tard pour la réalisation de la voyelle nasale /ɑ̃/ par rapport à l'affrication, les taux de réalisation de cette dernière commençant déjà à augmenter significativement dans les années 1980. À partir de 2000, en raison du changement de norme observé en sociolinguistique et documentable à travers la nouvelle politique linguistique de Radio-Canada, la réalisation centrale [ɐ̃] a repris du terrain à la réalisation postérieure [ɑ̃]/[ɒ̃].
Une différence notable entre les résultats touchant à la voyelle nasale /ɑ̃/ par rapport à ceux qui touchent à l'affrication doit cependant être mentionnée. Alors que pour l'affrication, une évolution allant d'un évitement systématique de ce trait dans les années 1970 à un retour à sa réalisation quasiment systématique dans les années 1990 est observable, la situation du /ɑ̃/ reste plus ambiguë, malgré un changement observable non négligeable. En effet, la réalisation postérieure parisienne [ɑ̃] n'est pas simplement remplacée par la réalisation centrale québécoise [ɐ̃], mais reste majoritaire dans l'intégralité du corpus. Par ailleurs, l'usage des présentateurs ne présente pas une évolution vers le comportement ‘attendu’ en français québécois dans les contextes internes normalement propices à l'antériorisation (ou la centralisation) : aucune diphtongaison n'est réalisée, aucune corrélation n'est observable entre le type de syllabe et l'augmentation de réalisations centrales [ɐ̃] (alors qu'en français québécois, l'antériorisation se fait tout particulièrement en syllabe ouverte) et la corrélation entre le type d'accent et cette augmentation ne montre pas une augmentation particulière en syllabe accentuée (alors que le français québécois connait l'antériorisation particulièrement en syllabe accentuée).
Une explication plausible à ces différences reste en suspens, bien que trois hypothèses puissent être suggérées :
– Premièrement, comme observé plus haut, il pourrait encore exister une acceptation plus généralisée de l'affrication par rapport à l'antériorisation et la centralisation du /ɑ̃/ chez les présentateurs dans leurs lectures de nouvelles.
– Deuxièmement, il est possible que le degré de saillance plus élevé de l'affrication par rapport à celui des réalisations antériorisées du /ɑ̃/ puisse apporter un élément de réponse (c'est-à-dire sa plus grande aptitude à être reconnue perceptivement comme un trait de prononciation québécois prototypique; voir Auer et al. Reference Auer, Barden and Grosskopf1998 pour un aperçu de la discussion autour du terme de saillance) (voir la section 1). En effet, étant donné que chez les locuteurs-modèles en situation de lecture publique, la prononciation peut être considérée comme (du moins en partie) contrôlée (même si, comme mentionné plus haut (voir la section 4.1), elle ne peut l’être dans sa totalité), il se peut que les locuteurs-modèles fassent plus attention aux traits perceptivement plus saillants et que, dans le cas des deux traits analysés, leur attention se porte plus sur l'affrication que sur la voyelle nasale /ɑ̃/.
– Troisièmement, il est possible que la variation diatopique intrarégionale au Québec joue un rôle, des études récentes montrant, comme mentionné plus haut, une tendance à la postériorisation du /ɑ̃/ chez les jeunes Montréalais en parole spontanée (Remysen Reference Remysen2014, Reference Remysen2016). La lecture de nouvelles se situant à l'autre extrémité de l’échelle en termes de degré de formalité et les présentateurs de nouvelles ne faisant que dans une infime proportion partie de ce groupe particulier de locuteurs, cette explication n'a cependant pas pu être testée dans le cadre de cet article.
Soulignons qu'il ne s'agit ici que d'hypothèses qu'il serait nécessaire de vérifier, par exemple dans le cadre d’études sur les attitudes perceptives des présentateurs de journaux télévisés par rapport à ces deux traits (hypothèse 1), sur la saillance perceptive des deux traits dans la conscience linguistique des Québécois (hypothèse 2) ou sur la base d'un corpus médiatique plus spécialisé (parole spontanée, jeunes locuteurs de Montréal) (hypothèse 3).
5. Conclusion
Plusieurs observations peuvent être dégagées des résultats présentés ci-dessus. Premièrement, pour répondre à la première question de recherche posée au début de l'article, le changement de norme observé en sociolinguistique partant d'un standard parisien pour aboutir à un standard québécois peut être confirmé dans l'usage linguistique des locuteurs-modèles. Cette observation est du moins possible pour ce qui est des deux traits les plus saillants du français québécois (voir la section 1) : l'affrication de /t, d/ et la réalisation antériorisée (ou plus précisément centralisée) de /ɑ̃/. Il existe donc bien une corrélation temporelle entre le changement interne observable dans le cas de l'affrication de /t, d/ et de la réalisation de /ɑ̃/ et les changements externes touchant à la sociolinguistique.
Sur le plan interne (voir les sections 4.1 et 4.2), il faut faire une distinction entre les deux traits analysés. Entre 1970 et 1980, le modèle est clairement le standard parisien pour les deux traits, l'affrication étant très largement supprimée dans l'usage des locuteurs-modèles de Radio-Canada et le /ɑ̃/ étant presque systématiquement réalisé comme [ɑ̃] postérieur. Les années 1990 semblent être une période de transition pour les deux traits, mais la dynamique de changement n'est pas la même : alors que le taux de réalisation de l'affrication augmente fortement pour atteindre un taux majoritaire à 70,75%, la réalisation centrale [ɐ̃] ne fait, elle, que commencer à gagner du terrain par rapport à la réalisation postérieure [ɑ̃], avec un taux n'augmentant que d'une dizaine de pourcents à 14,54%. Dans les années 2000 et 2008, le changement de norme de prononciation semble être accompli pour l'affrication, cette dernière étant réalisée dans une grande majorité des cas, le taux de réalisation oscillant légèrement entre 70% et 80%. Pour le /ɑ̃/, ces mêmes années présentent également un changement significatif, avec un [ɐ̃] central prenant notablement du terrain par rapport au [ɑ̃] postérieur. Au contraire de l'affrication qui montre des résultats fortement en faveur du modèle québécois, ce /ɑ̃/ postérieur demeure cependant majoritaire chez ces présentateurs jusqu’à aujourd'hui, le standard parisien restant donc pour ce trait apparemment plus présent chez les présentateurs.
Les résultats touchant aux facteurs internes influençant la réalisation de ces traits confirment ces différentes évolutions : alors que pour les deux traits, on remarque entre 1970 et 1980 de nombreuses incohérences par rapport aux règles phonologiques de leur utilisation en français québécois, ces incohérences tendent à disparaître au cours des années dans le cas de l'affricationFootnote 28 et à persister dans le cas du /ɑ̃/, un résultat qui pourrait être dû au différents niveaux d'acceptation des deux traits dans les attitudes des présentateurs, ou à leur différents degrés de saillance dans leur perception. Notons finalement que la variation interindividuelle reste considérable, une locutrice en particulier, Céline Galipeau, ayant notamment un profil présentant une évolution inverse à celle du corpus global (c'est-à-dire en direction d'un standard parisien), alors que Stéphan Bureau présente, lui, une forte tendance vers le standard québécois.
Il est, par ailleurs, remarquable que ces évolutions internes sont en corrélation avec le niveau externe observé en sociolinguistique (voir la section 2.1). J'ai pu en effet observer que les différentes études sociolinguistiques publiées entre 1960 et aujourd'hui ont pu dégager un tableau similaire, avec un standard parisien entre 1960 et 1980, l'augmentation du prestige latent des variétés de français québécois vernaculaires entre 1980 et 2000 et l'apparition dans les deux dernières décennies d'un prestige manifeste du modèle radio-canadien, parallèlement au prestige manifeste du standard parisien.
De manière plus générale, il est important de souligner qu'il faut comprendre le changement observé non pas comme un changement interne à proprement parler, mais bien comme un changement de norme lié au prestige du français québécois, qui lui-même influence le comportement de l'affrication et de la réalisation phonétique du /ɑ̃/ chez les locuteurs-modèles.
La présente étude aura pour finir également pu révéler plusieurs nouvelles pistes de recherche. Premièrement, il serait nécessaire d'analyser le changement idiolectal d'un petit nombre de présentateurs de télévision afin de pouvoir confirmer les observations faites ici, en évitant tant le problème des données agrégées que celui de l'influence des nombreuses variables sociodémographiques (le sexe, l’âge, le niveau d’éducation) sur les résultats. Une étude idiolectale diachronique de ce genre pouvant servir d'exemple a d'ailleurs déjà été menée par Harrington et al. (Reference Harrington, Palethorpe and Watson2005), ces derniers ayant en effet étudié le changement de l'usage de certains traits de prononciation chez la Reine Élisabeth II. Cependant, le nombre de données d'archives disponibles chez Radio-Canada semble trop faible dans l'optique d'analyses quantitatives solides de changements idiolectaux. Par ailleurs, il est difficile d'obtenir des enregistrements de présentateurs de nouvelles des archives de Radio-Canada sur une période plus longue que 10 à 15 ans, ce qui réduit considérablement la probabilité d'obtenir des résultats. Notons cependant le cas isolé de Bernard Derome, qui a été journaliste, présentateur et animateur chez Radio-Canada entre 1970 et 2008 <http://archives.radio-canada.ca/>.
Par ailleurs, il serait également nécessaire d'agrandir le corpus d'analyse afin d'obtenir un nombre plus important de contextes d'affrications variables. En effet, en raison de la quantité relativement faible de données, l’étude s'est basée, pour le cas de l'affrication, en partie sur des données agrégées (dans le cas des contextes variables, voir le tableau 4), ce qui peut être problématique dans l'interprétation des résultats. L'agrandissement du corpus permettrait d’éviter ce problème d'agrégats statistiques et d'analyser de façon plus détaillée la variation diachronique des affrications variables contexte par contexte, de manière similaire à ce que j'ai pu proposer pour le /ɑ̃/, pour lequel j'ai pu prendre en compte l'influence de différents paramètres phonétiques et prosodiques.
En résumé, la présente étude aura donc pu montrer une évolution diachronique de la norme de prononciation au Québec chez les présentateurs de Radio-Canada entre 1970 et 2008 et ainsi confirmer phonétiquement les observations similaires faites en sociolinguistique, des résultats qu'il s'agirait maintenant de confirmer à plus grande échelle.












